‹ François Buloz et ses amis (volume 2)Chapitre 1 sur 106 · François Buloz et ses amis · texte numérisé non relu

François Buloz et ses amis

George Sand. — Déboires familiaux et politiques. — Correspondances. — Retour définitif à la Revue. — L'homme de neige. — Elle et lui. — Lui et elle.

Après l'aventure d'Horace, qui les divisa, après leur procès même, George Sand et François Buloz, on l'a vu, s'étaient réconciliés. Leur amitié, scellée de nouveau, au-dessus du lit de mort d'un petit enfant, ne devait plus se rompre. Est-ce à dire qu'en vieillissant, George assagie ne fit plus subir à son directeur, ces rudes bourrades dont elle était coutumière? Non, les aventures d'autrefois se renouvelèrent. La question d'argent, quoique moins cuisante, est un fort joli sujet de discussion encore, puis vient la politique — puis Maurice — les romans de Maurice, que François Buloz ne trouve pas toujours à son gré. L'excellente mère, alors, reprend les foudres de jadis pour accabler le tyran, juge cruel et sans discernement, étouffant dans l'œuf les promesses du génie...

Malgré ces différends on peut dire que les deux amis ne se séparèrent plus... quoique constamment éloignés l'un de l'autre. Leur correspondance, surtout depuis 1851, reprend comme autrefois, et après 1859, après Elle et Lui, aussi fréquente et familière. Leurs opinions, leurs idées se modifièrent-elles avec les années, et cette modification fut-elle pour quelque chose dans leur rapprochement? Nullement. George resta jusqu'à la fin « l'apôtre du désordre », comme l'avait prononcé M. Nisard, et François Buloz aimaitl'ordre. C'est pourquoi elle le gratifiait dans ses bons jours du titre de « garde national », flétrissant ainsi l'infâme bourgeois qu'il représentait trop nettement à ses yeux.

Cependant Lélia vieillit; un jour vint, même, où elle fut (qui l'eût dit?) la bonne dame de Nohant. Les révoltes de sa jeunesse contre la société et l'Etat devinrent alors des « idées larges », on lui passa les théories subversives de son âge mûr et de sa vieillesse, d'ailleurs tout est permis à la vieillesse, elle ne saurait prêcher pour elle-même, on peut lui abandonner le domaine des idées. — Hélas ! c'estle seul qui lui reste. Pourtant, et déjà en 1848, Lélia éprouva quelques déboires; si elle demeura libérale, et conserva par la suite ses tendances généreuses, il est permis de croire qu'elle mesura, alors, toute la distance qui sépare les idéologies magnifiques de leur application à... la poHtique.

Mais sa vie intime? Est-elle apaisée? — g-uère. Aux soucis d'autrefois, charmants et terribles, ont succédé d'autres soucis qui, certes, ne les valent pas.

Depuis le 20 mars 1847, Solange est mariée, mais à la vérité le mariage de Solang-e n'apporte à sa mère aucune joie. La « douce Solange », au contraire, lui donne maints sujets de tracas, puis d'angoisses nouvelles. Chacun est libre dans le jugement qu'il porte sur George Sand ; toutefois on ne peut nier qu'elle fut une mère parfaite, passionnée et tendre, dévouée même jusqu'au sacrifice. En Maurice elle rencontra le fils de son cœur et de sa pensée, ce qu'elle lui donna lui fut rendu au centuple.

Mais Solange?

Le mariage de Solange, auquel assista « M. Dudevant et sa suite » (M"" D. comme l'appelle George), fut fort triste, grâce à la présence de cet aimable personnage, dont les rancunes et les aversions sont aussi vives que le premier jour. (En vérité ce D. est incommode; ne pourrait-il se faire oublier, disparaître, et par exemple, mourir? Mais comme tous ses pareils médiocres et jaloux, il persiste à tenir jusqu'au bout son petit rôlet « sous-fifre dans le grand concert »). Encore sut-il déguerpir, dans cette occasion, à 4 heures du matin, le lendemain de la cérémonie.

Le mariage ne fut pas heureux. Il brouilla George

avec Chopin^ et la belle et perfide Solange sut bientôt perpétrer d'autres brouilles et susciter des querelles nouvelles. M""^ KomarolF a écrit qu'elle était « méchante par méchanceté, comme on aime par amour ». Mais on est rarement méchant par méchanceté pure. Cette belle fille devait avoir quelque autre motif et peut-être ce motif fut-il la jalousie? Solange n'aimait pas les seconds plans... Quoi qu'il en fût, elle apporta « au milieu même de sa jeune félicité » des troubles profonds, fit rompre le mariage d'Augustine Brault qu'elle avait toujours, on ne sait pourquoi, haïe, sefâcha avec samëreà ce propos, puis répandit sur celle-ci, pour s'en venger, d'atroces calomnies. Les jeunes époux, mariés à Nohant, y passèrent le temps de leur lune de miel; ils l'employèrent de singulière façon : « ... Leur conduite »,dit la pauvre George, « est devenue d'une insolence scandaleuse, inouïe. Les scènes qui m'ont forcée, non pas à les mettre mais à les jeter à la porte, ne sont pas croyables. » En effet on a failli s'égorger à Nohant : un soir, le gendre lève un marteau au-dessus de la tête de Maurice, George se jette entre eux, frappe Glésinger, et reçoit de lui un vigoureux coup de poing en pleine poitrine. . Maurice, affolé, saisit alors un pistolet... Fort heureusement le curé qui est présent à cette scène intervient (Pax hominibiis borne volun-

1. « Il crut Solange et prit parti pour elle » (Karénine, V, III, p. 5)81, George Sand).

tatis), puis les domestiques : on désarme les belligérants. Pourtant, qui a froidement attisé la querelle? Solange. Charmantes réunions familiales! Oii sont hélas! les soirées de jadis, que Liszt, à son piano, enchantait de ses fantaisies magnifiques, les soirées délicieuses oii la belle Arabella, drapée dans un burnous, promenait sa blonde beauté sous les rayons de la lune, dans le jardin endormi"?

La pauvre George se lamente, auprès des amis restés fidèles, de la défection de Chopin avec une grande naïveté, disons-le : « Mon enfant, la vie est une ironie amère, et ceux qui ont la niaiserie d'aimer et de croire, doivent clore leur carrière par un rire lugubre et un sanglot désespéré, comme j'espère que cela m'arrivera bientôt \ » Elle s'étonne de la méchanceté de sa fille, d'où lui vient cette méchanceté? En vérité George n'y comprend rien. N'a-t-elle pas été élevée avec tendresse? Cela est vrai : « Elle a dix- « neuf ans, elle est belle, elle a une intelligence remar- « quable, elle a été élevée avec amour dans des con- « ditions de bonheur, de développement, de moralité, « qui auraient dû en faire une sainte ou une héroïne. « Mais ce siècle est maudit, etc. •^ » Ici, quand[elle parle de moralité, George exagère. Pourtant, elle est touchante lorsqu'elle cherche à comprendre pourquoi le

4. W. Karénine. Lettre de G. Sand à Mi'« de Rozières. G. Sand, p. 580.

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