CHAPITRE IV
Henri Blaze de Bury et la baronne Rose. Blaze de Bury et son œuvre.
De taille élevée et sec ; dans un mince visage, un nez aquilin, des yeux un peu saillants mais vifs, un menton terminé par une barbiche grise qui s'agite et ponctue le discours; des mains longues aux ongles démesurés de vieil érudit chinois : tel est Henri Blaze de Bury dans sa vieillesse. M"° François Buloz prétend que son frère est la vivante image du cardinal de Richelieu, telle que l'a peinte Philippe de Champaigne et, de fait, voici, dans le Louvre, en somptueuse robe écariate, le rochet de dentelle barré par l'azur du Saint-Esprit, Blaze de Bury en personne ; même coupe de visage, même sourire, le regard seul diffère : celui de Blaze de Bury est plus sautillant, plus malicieux que celui de l'Eminence. Avec sa barbe pointue, Henri Blaze ressemble encore au Méphisto qui accompagne le jeune Faust chez Gretchen, et susurre derrière l'épaule de dame Marthe.
i"6 FRANÇOIS BULOZ ET SES AMIS
Ce Méphisto que voici, causeur intarissable dans ses bons jours, aimait à rappeler le passé, et à évoquer avec sa sœur, M™® François Buloz, les amis disparus, dont les noms seuls frappaient de respect. Il •disait par exemple, le plus simplement du monde : « Alors, je dis à Rossini... » ou : « C'est l'année où Yigny fut si malade... » encore : « Hugo entra chez moi en coup de vent et s'écria : — « Mon petit, courez « chez Sainte-Beuve, ramenez-le, faites cela pour moi » ; — or tu sais bien qu'à cette heure-là, Sainte-Beuve n'était jamais au logis... »
Aimant et recherchant les polémiques, malicieux avec délices, caustique pour ses contemporains, sévère pour les autres, étincelant toujours, jetant à la volée les paradoxes, les mots, les anecdotes avec un brio, une verve qui à soixante-quinze ans étaient aussi éclatants que jamais, Henri Blaze était demeuré •de son temps : un charmant parfum de romantisme «e dégageait de sa personne.
Il habitait dans ses dernières années, 20, rue Oudinot, un rez-de-chaussée dont les fenêtres s'ouvraient sur le boulevard des Invalides ; son appartement spacieux et un peu sombre avait naguère abrité M""^ d'Agoult, Liszt y vint, et jadis, Pauline de Beaumont planta dans le jardinet un figuier', que les filles d'Henri Blaze de Bury connurent. La façade de la maison,
1. Le fait m'a été affirmé par M"« Fernande Blaze de Bury, d'ailleurs l'hôtel de Montmorin était voisin.
supportée par d'épaisses colonnes, a aujourd'hui changé d'aspect : hélas! le jardinet avec le figuier de Pauline a disparu.
Blaze, qui était maigre et sec comme un sarment, glissa un jour sur son parquet et se cassa la jambe, il avait alors soixante-huit ans ; — lorsque sa sœur, Christine Buloz, le venait voir, il arrivait au salon, tapant le sol de ses béquilles, s'installait dans un fauteuil, et se perdait dans ses souvenirs ; de temps en temps, une indignation le soulevait, il frappait alors de sa main sèche, aux ongles démesurés, le bras de son siège, ou prenait sa béquille, pour en heurter le marbre du foyer, et appuyer son dire.
Je ne jurerais pas que toutes les anecdotes qu'il racontait fussent rigoureusement exactes, et que l'imagination du vieil homme n'y brodât quelques fantaisies brillantes de temps en temps : c'était un poète. J'ai cité d'autre part quelques passages de ses Souvenirs parus naguère dans une revue florentine : La Revue Internationale ; en marge de sa narration, sa sœur Christine Buloz, plus pondérée, traça quelques remarques que j'ai retrouvées, elle écrivit : « Exagération !» — « Erreur ! » ou rectifia encore quelques dates ; donc Henri Blaze se laissait emporter par sa fantaisie, qui était vive.
Il tint certainement de son père Castil, son brio,