DONNA PIA
Non tu dois savoir tout !
Dès qu'il eut prononcé ce mot je fus debout. Devant lui frémissante et pâle de colère... Oh ! le contrat abject !... Oh ! l'ignobU salaire !
Mais le monstre me dit d'un ton calme et glacé :
— Dès l'aube, l'échafaud, demain, sera dressé ; Trois hommes y seront, cou nu, les mains liées, Leurs sentences partout ont été publiées,
Et de loin, pour les voir, les curieux viendront.
De ces trois condamnés, les deux premiers mourront,
L'autre, sur le billot, viendra poser sa tête ;
L'exécuteur aura la hache toute prête.
Il prendra pour frapper un élan de trois pas.,.
Mais... si tu veux... le fer ne retombera pas...
— 11 n'est pas retombé !...
Et dans les Jacobites n'est-elle pas vraiment comparable qu'à du Victor Hugo cette éloquente et splendide tirade du vieil Angus, devant la tombe béante où il veut enterrer le drapeau de l'Ecosse :
... 1\Ion Dieu ! que c'était beau, L'Ecosse d'autrefois, pauvre, fière et fidèle ! Le grand Aigle qui la traversait d'un coup d'aile Sentait qu'un air plus libre emplissait ses poumons ; Et l'azur de nos lacs, la neige de nos monts, Et l'écume d'argent que le torrent charrie Et l'herbe fraîche, et les fleurs d'or de la prairie. Et le soleil levant, rose dans le brouillard. Etaient moins purs qu'un cœur de pauvre montagnard ! Là palpitait, auprès des vertus domestiques L'amour de nos vieux chefs et de nos lois antiques; Le vent de la montagne y faisait circuler Un sang pour le pays toujours prêt à couler; Là résidait, ainsi qu'en une tour murée. Le respect du serment et de la foi jurée; Quand on l'avait promis, sur un clignement d'yeux. On aiguisait l'épée au tombeau des aïeux Et l'on courait chercher la mort qui glorifie; Et n'ayant qu'mi dédain superbe pour sa vie, Le montagnard bien plus aiséme«t la donnait Que l'aile de faisan piquée à son bonnet. Mais cette Ecosse-là, l'Ecosse de vos pères. Elle n'existe plus, ô gens des Hautes-Terres ! Il est mort, l'étendard d'autrefois triomphant, Que pleurent seuls ici l'aveugle et son enfant ! La tombe n'est pas prête, a-t-on dit? Je m'en charge! Je la ferai profonde et je la ferai large; Car il convient aussi de jeter au fossé Toute la gloire et tous les malheurs du passé... Disparais, reliquaire sacré de la patrie ! Loardes clefs des prisons de la Reine Marie, Hache qui la frappas, à la tombe, au fumier ! Spectre pâle et sanglant du roi Charles Premier,
126 PORTRAITS d'hIER
Donne-nous pour la fosse et pour la pourriture, Les instruments sacrés de ta longue torture, Le drap de l'échafaud sur lequel tu marchas, Et ton gant, essuyant sur ton front les crachats ! Faites un trou profond, profond, pour qu'on y jette Les armes du vaincu, la lyre du poète, Tous nos espoirs chéris, tous nos grands souvenirs, Les pleurs des exilés et le sang des martyrs ! Puis, lorsque tout aura disparu sous l'argile. Piétinez bien le sol pour qu'il soit infertile Et que, derniers témoins venant vous accuser, Les chardons écossais n'y puissent plus pousser !...
A côté de ce héros d'épopée, combien est douce et tendre la petite Marie, lorsqu'elle parle de son amour pour le prince :
Enfin, c'est un héros !... Je ne sais comment dire, Grand-Père... mais depuis que je l'ai vu sourire Et marcher dans l'écume avec un air vainqueur C'est comme un fruit divin qui se fond dans mon cœur !...
Et combien, à côté de Constantin Brancomir, l'esclave Militza de Pour la Couronne, lorsqu'elle offre des fleurs à son maître :
... Je t'apporte des roses.
.L'humble esclave n'a pas à deviner les causes Pour lesquelles le maitre a les yeux pleins de pleurs. Elle en souflfre et se tait. Je t'apporte des fleurs.
On retrouve dans le théâtre de Coppée la langue de Victor Hugo, dépouillée seulement de sa splendeur et de ses images. Coppée a la justesse de la riposte, l'éclat du mot, la mesure dans l'effort, le coup droit, qui caractérisent l'écrivain de théâtre, mérite remarquable chez un poète de douceur et de demi-teinte, alors que tant de romanciers robustes n'ont pu obtenir à la scène que des succès d'estime. Son théâtre, par les sentiments qu'il exprime et par l'envergure de ses personnages, a pu être comparé au théâtre classique, éloge un peu exagéré peut-être et auquel je préfère celui de M. Robert de Fiers, pour qui il est surtout et avant tout un théâtre « essentiellement français », c'est-à-dire où l'on retrouve toutes les fortes qualités de notre race, « amour et respect de la foi, goût de l'héroïsme, obéissance aux devoirs, à tous les devoirs, aux plus grands parce qu'ils sont les plus beaux, aux plus petits parce qu'ils sont les plus difficiles ».
Chez le Coppée prosateur, on retrouve à peu de chose près le Coppée poète. Coppée n'a fait (|u'un roman et trois ou quatre longues
nouvelles ; tout le reste de son bagage se compose de contes rapides, d'impressions fugitives, de petits croquis parisiens, qui pourraient être en vers, qui gagneraient peut-être à être en vers. Car, dépouillé de tout artifice, le style en peut quelquefois sembler un peu terne.
Cependant j'aime la prose facile et abondante de Coppée; «elle rappelle d'un peu loin, plus légère et plus délicate, Charles Dickens (i) ». Elle est familière, négligente et négligée, alerte, agréable; c'est du style parisien sans recherches vaines, sans prétentions. J'aime cette prose-là dans Henriette, dans Les Deux Rivales, dans les Contes Rapides, où elle étourdit un peu comme de la mousse de Champagne. Je l'aime surtout dans Toute une Jeunesse, ce petit chef-d'œuvre de gaieté mélancolique, « d'ironie trempée de larmes », et dans Le Coupable, œuvre hardie et puissante, dont le style est « pressé, direct, presque sans fleurs, comme le pavé de la grande ville, où se déroule ce drame poignant ».
Et en relisant toutes ces choses, jolies, charmantes, douloureuses, ironiques, spirituelles, d'une inspiration si personnelle, d'une écriture courante, je conçois, à ] 'encontre de beaucoup que Coppée, après quatre ans de critique dramatique à la Patrie, ait eu le désir de s'affranchir de cette tâche. « Rien n'est plus terrible, en effet, pour l'écrivain digne de ce nom que l'obligation du travail à jour et à heure ûxe. On est à l'affût de l'actualité, on est l'esclave de l'engouement du public; on cherche un sujet, on passe à côté, on s'emballe sur la rosse, et le jour d'après on pleure de regret d'avoir enfourché Rossinante alors qu'on pouvait galoper Encéphale ou Pégase (2) ». Il convient de dire, toutefois, que, durant ces quatre ans de critique, Coppée nous donna tout une série de chroniques pleines d'à-côtés poétiques, d'échappées sur la nature et le rêve, de notes précieuses pour l'histoire littéraire du Parisien ; il nous donna d'admirables feuilletons, où il y a beaucoup d'esprit mais sans méchanceté; il nous donna de délicieux portraits de poètes eit d'artistes, une foule d'anecdotes et de souvenirs ; le tout émaillé de grâce, et de tendresse et de blague et encore d'ironie...
François Coppée restera, dans notre histoire, comme l'homme le plus populaire de la seconde moitié du xix^ siècle, « un Béranger bien plus grand, beaucoup plus artiste et non moins spirituel ». Sa Muse essentiellement française et parisienne sera toujours la préférée des petits, parce ciu'ils ont trouvé en elle une grande sœur, qui les a
(i) Charles Buet : Les Grands Hommes en robe de chambre. (2) id.
128 PORTRAITS D HIER
beaucoup aimés, qui a compris toute leur âme, et qui a dit tout ce qu'ils auraient voulu dire.
En somme c'est de cela et de cela seul que la gloire de Coppée se réclame. Et le titre qui doit être le plus doux à l'ombre du poète, est celui de l'auteur des Humbles. Que ce soient les humbles donc qui, conduits par Georges Docquois, aient l'honneur du dernier mot :
François Coppée, ô toi que parmi les plus grands
La Muse inscrit en son grimoire, O toi qui sus charmer les tristes, les souffrants,
Va ! Tu vivras dans leur mémoire, Car en tes vers, c'est dans tes bras que tu les prends !
C'est ainsi que tu sais bercer avec tendresse
Tous les pauvres inconsolés.
L'écho d'une chanson de toi, dans leur détresse.
Apaise les plus mutilés Et le plus abattu, s'il l'entend, se redresse.
Oui, de tes bras berceurs ainsi tu nous étreins. Tu connais que nous nous brisâmes
Sur les écueils de la vie; et tes refrains Versent siirement en nos âmes
Le baume guérisseur de nos pires chagrins.
Certes, plus d'une fois, la déesse tragique
O maître, a couronné ton front.
;Mais, préfères-tu pas à son laurier magique
Les fleurs que les humbles mettront Dans tes cheveux, poète doux et nostalgique.
Patrice Buet.
Paris-Septembre 191 1.
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N 2 : LA GUERRE - Illustrations de Sli'jiilcii. l'oiillinl. Hiiiiliilli'. Gr.-iiiiijoii.iri. Liicitii I.îiI'i r<fe. — Texte de : .l(li;iii Mi.lii-. L.-oii Wcrili. Wanr (JO.-t..ii. II. GiiilJM-.iiix. \ icior Mine. I'. Griicy. Giisluii t^oiilt-. G. Reiiill.ii-d. Je;iii M.-ireslaii, Louis Nazzi.
JR
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-Tn^nrmarii. uci>aqiiii. i^iicirn i.arori.'f.
— Reproduction des œuvres des maîtres : Toiiluiix' - J.aiiirfc, .Maiicl. I- ratronanl. D<;.'as. Rcnuir, A. Uixliii. — texte de Louis Nazzi.