UNE PAGE D AMOUR
— Prenez garde, mon cousin, si Blaek gronde ainsi conlrc vous, vous serez mal noté dans la maison.
Le jeune homme, en se dirigeant vers l'escalier de la terrasse, avait heurté du pied un épagneul grincheux. C'était un garçon svelte, de mine à la fois rieuse et hautaine. Sa lèvre, ombragée d'une fine moustache, se releva ironiquement, et ce fut d'un ton exagérément courtois qu'il répliqua :
— Soyez sans crainte pour moi, belle cousine. S'il me plaît d'y parvenir, je saurai bien dompter ce terrible Black. Merci, cependant, pour votre sollicitude.
Il s'inclina profondément devant la jolie fille qui l'avait interpellé, descendit le perron du château et se perdit bientôt dans l'ombre froide que, par cet après-midi de mai 1853, amassaient sous leurs sombres aiguilles les sapins du para de Possenhofen.
Les deux acteurs de cette courte scène étaient, d'une part : la princesse Sophie, fille aînée de MaximiUen, duc on Bavière et de la princesse Louise de Bavière, et, d'autre part, S. M. François-Joseph P'", empereur d'Autriche, roi apostolique de Hongrie, roi de Bohème, de Dainiatic, de Croatie, d'Esclavonie et de maints autres lieux.
L'empereur avait vingt-trois ans ; sa cousine, vingt et un.
François-Joseph était arrivé le matin môme à Possenlrofen, résidence liabituelle du. duc Maximilien. Celui-ci ayant épousé la sœur de la princesse Sophie de Bavière, mariée à François-Charles, archiduc d'Autriche, et père de François-Joseph, devenait, du fait même de cette alliance, l'oncle de l'empereur.
À vrai dire, l'oncle et le neveu n'avaient eu, jusqu'à ce jour, que de lointams rapports. Pris, dès l'âge de dix-huit ans par les soucis du pouvoir et mis en présence d'une situation politique difficile et embrouillée, au temps oii l'on songe bien plus à assurer son plaisir que l'avenir des peuples, le jeune souverain ne trouvait guère de loisirs. En outre, comme son tempérament le portait assez volontiers vers les joies immédiates, il ne perdait point les moments de répit que lui laissaient les affaires de l'Etat, dans des visites familiales. Déjà on citait, à son actif, maintes intrigues, toutes menées à bien, et le jeune roi, qui devait devenir un chasseur réputé, rêvait surtout alors d'inscrire de nouvelles victimes au tableau de sesi battues sentimentales. Le duc Maximilien, de son côté, ne pensait que fort peu à quitter les environs de Munich, les bords du lac de Starnberg et les forets de Possenhofen pour se rendre à la cour de Vienne, dont l'étiquette intransigeante embarrassait ses habitudes de rustique simplicité. Cavalier réputé, chasseur émérite, il vivait, entouré de sa femme, de quatre filles et de trois fils, dans une aisance presque médiocre et telle que le train sans éclat de Possenhofen n'aurait pu, sans risques, se trouver dépassé. Bon époux et bon père, le chef de la branche ducale de la maison de Wittelsbach, se plaisait à accomplir de longues randonnées dans le pays de bois et de montagnes qui était le sien, et à faire donner de la voix, en forêt, à ses meutes de chiens courants. Aussi bien, le plus clair de ses revenus passait-il à l'entretien d^ l'écurie et du oiicniï. Du chenil surtout. Il prcf'ssaiti pour ses cliicns, une toile affection que, semblable en ceci au grand Frédéric, — maïs en ceci seulement ! — il ne sortait jamais sans une
escorte canine et que, dans son cabinet de travail, les meilleures places, canapés et fauteuils, se trouvaient toujours occupées par ses compagnons à quatre pattes. Même, gravement, il proclamait que les chiens possédaient une âme, et que leur connaissance des hommes était bien supérieure à la nôtre. Aussi lorsqu'un nouveau venu se voyait mal reçu par la gent canine de Possenhofen, devenait-il vain qu'il tentât de s'y présenter à nouveau : les chiens de la résidence l'avaient porté, par leurs abois, sur les mauvaises pages du livre de la confiance ducale.
On conçoit dès lors l'avertissement' que la princesse Hélène venait de donner à son impérial cousin.
Mais si, renversée dans son fauteuil, les sourcils légèrement froncés, la jeune fdle semblait se soucier des propos qu'elle venait d'échanger avec François-Joseph, on doit à la vérité de déclarer qu'ils n'avaient pas apporté le moindre trouble dans les pensées du galant souverain.
Il avançai-t sous bois, l'allure dégagée, le jarret souple, heureux de ces minutes de solitude qu'il dérobait à la fois à la politique et à la famille, — lesquelles, dans l'occurrence, menaçaient fort, d'ailleurs, de se mêler.
Si François-Joseph, ce jour-là, foulait le sol de Possenhofen, c'est qu'il s'y était rendu, — poussé par sa mère, qui avait préparé l'entrevue, de connivence avec sa sœur, la princesse; Louise, — dans un but évident de fiançailles. Et la fiancée proposée, — que l'aventure intéressait beaucoup plus qu'elle ne touchait François-Joseph, — n'était autre que la princesse Sophie, la pauvre princesse navrée du conflit survenu entre son cousin et l'irrascible Black.
Ne voulant pas désobliger sa mère, n'ignorant point, par ailleurs, qu'il convient que les souverains, en exercice de sceptre, se marient de bonne heure et selon les penchants du cœur... des diplomates, sachant, enfm, que la diplomatie verrait une union avec la princesse Sophie, d'un œil favorable, il avait quitte Vienne, à destination de Possenhofen, pour y demander la main de sa cousine. Même, il devait poser sa
candidature le jour même, les affaires du gouvernement le rappelant à Vienne le plus lot possible. Il savait qu'il était venu pour cela. Il avait vu sa cousine. Elle ne lui déplaisait pas plus qu'elle ne lui inspirait de tendresse. Il accomplissait une formalité : il ne suivait point un penchant ; et la future impératrice lui demeurait — si l'on peut dire — souverainement indifférente.
Il réfléchissait bien moins à ces choses qu'il ne jouissait de sa liberté d'une heure, quand un jeune chien vint se jeter dans ses jambes, gambadant et sautillant, avec une incontestable familiarité. Aussitôt, d'un sentier, sous bois, une voix féminine montait, rappelant l'indiscret :
— Ici, ici... Veux-tu venir ici !...
François-Joseph s'arrêta émiCrveillé par la fraîcheur de la voix. Il le fut davantage encore quand il découvrit que la voix appartenait à une jeune fille d'une quinzaine d'années, fme, souple, élancée, d'un jet pur et très fier, grande fleur vivante arrachée du sol de la forêt. En voyant le jeune homme, elle s'était arrêtée aussi, toute droite dans sa robe blanche. Elle avait de beaux yeux d'intelligence et de limpidité, et ses longs cheveux blonds, épandus sur ses épaules, ajoutaient de la lumière à la lumière du jour.
La première, elle rompit le silence :
— Vous excuserez Dick, monsieur...
François-Joseph l'interrompit. Tenant à la main le feutre
mou, orné d'une plume de chasse, qui, tout à l'heure, lui couvrait ]a tête, il disait, en s'avançant :
. — N'excusez point Dick, mademoiselle. Je connais les habitudes de la maison. Et je sais qu'un hôte bien accueilli par les chiens est toujours bien accueilli par les maîtres.. Je dois donc, à cet excellent animal, le plus passionné des remerciements.
— Je souhaite volontiers, monsieur, que vous ne soyez point déçu.
— C'est mon vœu le plus cher.
— Et je suis persuadée que mon père, suivant l'exemple de son chien, vous réservera le meilleur accueil.
Elle s'inclina, dans une révérence comique, et avec un sourire printanier, compléta :
. — Il ne saurait, d'ailleurs, en être autrement.
Un peu surpris, François-Joseph questionnait, après un moment :
— Mais alors, vous seriez...
— Elisabeth-Améhe-Eugénie, duchesse en Bavière, peur vous servir, Sire.
Elle plongea à nouveau dans sa robe blanche et se prit à rire franchement.
François-Joseph, qui croyait avoir affaire à quelque suivante de la maison de son oncle et se proposait déjà de se mettre en frais de galanterie, restait gêné devant la jeune fdle, non point pour ce qu'il lui avait dit, mais de ce qu'il avait pensé lui dire. C'était une gêne, la pire de toutes, qui venait de lui-même et d'autant plus sensible que personne autre ne la percevait. Il se rendit compte, toutefois, qu'à prolonger cette situation anormale il fmirait par laisser, sans en rien dire, s'extérioriser une pensée qu'il tenait à conserver secrète. Alors, pour rompre le silence, et, du même coup, pour se donner le temps de réfléchir, il dit simplement :
— Ma cousine.
— Mon cousin ?
— Voulez-vous me donner la main ?
Très jeune, très sereine, un peu hautaine, car elle montrait déjà infiniment de fierté dans son allure, la princesse Elisabeth s'approcha, tendant sans réticence, une jolie main blanche.
— Volontiers... Voici.
Un moment, François-Joseph conserva, dans la sienne, la main de sa cousine, regardant, pris par un étrange émoi, les deux yeux clairs de la jeune fille, les yeux purs et autoritaires qui ne se baissèrent point. Puis, ouvrant son étreinte, il demanda, la voix changée :
— Gomment se fait-il que je ne vous aie pas encore vue ?
— Sans reproche, vous n'en avez guère recherché Foc-
casion.
— Je sais, au contraire, que je mérite des reproches et que je néglige un peu trop ma famille. Mais ce n'est point là ce que je voulais dire. Je vous demandais pourquoi je ne vous avais pas rencontrée, ce matin, à l'heure du déjeuner?
Les yeux d'Elisabeth se teintèrent d'un peu de mélancolie.
— Pour la même raison qui vous empêchera de me rencontrer, ce soir, à l'heure du dîner.
— Et, serait-il indiscret de vous demander quelle est cette
raison ?
Redevenue rieuse, la jeune princesse proclama, avec une
humilité feinte :
— Je parlerai si l'empereur l'ordonne.
— L'empereur ne saurait plus rien vous ordonner, ma cousine, mais l'ami vous en supplie.
Il la prit par la main, la conduisit vers un banc de pierre, et, quand elle y fut assise, il prit place à côté d'elle.
— Parlez maintenant, dit-il, je vous écoute.
— Voilà ; il paraît que pour figurer aux banquets de famille je suis encore trop petite.
Trop petite?... Mais si mes souvenirs sont exacts,
voyons, vous devez avoir...
— Ne cherchez pas. Sire : seize ans.
Elisabeth, très en confiance avec cet empereur de vingttrois ans, vêtu d'un costume tyrolien et dépourvu de toute majesté impériale, se mit alors à parler, ainsi qu'il eu avait manifesté le désir. A travers les propos de la jeune fille, à la fois spontanés et mesurés, il ne tarda point à démêler la vérité. Il s'agissait pour le duc Maximilien et la duchesse Louise de marier l'aînée des quatre filles : la princesse Sophie. Et comme c'était cette princesse fie vingt et un ans qu'on lui destinait, on n'avait pas jugé à propos de faire intervenir, dans le paysage espéré des fiançailles, les che-
rcux d'or et les yeux en Heurs de la princesse Printemps. Et les fleurs des jolis yeux clairs grisaient davantage, de leur parfum, à mesure qu'elles s'ouvraient, le cœur en fête du jeune souverain, et les cheveux d'or pâle mettaient, autour du fin visage de la princesse, une si douce lumière que lien ne lui paraissait plus désirable que d'en conserver indéfiniment le reflet.
Elle parlait toujours. Il ne percevait plus que la musique de la voix, sans comprendre, à présent, le sens exact des mots.
Pourtant, il s'éveilla de son rêve pour entendre Elisabeth déclarer, en manière de péroraison :
— Et voilà pourquoi, Sire, Votre Majesté ne me verra pas plus ce soir, à la table familiale, qu'Elle ne m'y a vue ce matin.
Elle s'était levée et, pour la troisième fois, tout enjouée, plongeait dans sa robe blanche, prête à prendre congé.
François-Joseph la retint.
Dissimulant à merveille le trouble qui s'était emparé de lui, il appliquait à présent à un débat sentimental les procédés habituels aux débats diplomatiques. Il avait compris, dès le début, le tempérament autoritaire et mal discipliné de la jeune fille, et, non sans prudence, car il l'avait découverte, du même coup, supérieurement intelligente et cultivée, il s'employait à la mettre en rébellion contre l'ordre paternel qui la confinait dans sa chambre, alors que sa sœur aînée figurait aux réceptions du château. Il lui expliquait qu'elle n'était plus une enfant, comme on tentait de le lui faire croire, et sans la pousser ouvertement à la révolte, se proposait comme intermédiaire pour obtenir la cessation de ce régime... cel.lulaire. Et comme de la joie brillait au fond de la corolle lumineuse des yeux, François-Joseph se levait, se frappait le front d'un geste infniiment naturel, .et s'écriait : ,
— J'ai une idée.
— Voyons l'idée !...
— Ecoutez.
Il prenait sa cousine par le bras et, tout en se dirigeant à petits pas vers le château, lui expliquait son plan. Elle allait monter dans sa chambre, y revêtir une toilette de circonstance, et, à l'heure où l'on devait se mettre à table, elle descendrait sur la terrasse qui voyait se réunir la famille avant les repas.
— Et c'est là tout votre plan ?
— Ne vous occupez pas du reste. J'en fais mon affaire.
— Mais je serai grondée...
— Puisque je vous dis que j'en fais mon affaire. Pensezvous que je voudrais vous causer de la peine ?
— Non, mais...
Elle ne demandait qu'à être convaincue. Aussi, sur une dernière insistance de son cousin, déclara-t-elle :
— J'agirai donc comme l'ordonne Votre Majesté.
Il abandonna le bras de la jeune fille, mit un doigt sur ses lèvres et murmura :
— A tout à l'heure ?
— A tout à l'heure.
Et la blanche silhouette s'enfuit, légère, sous les sapins moroses, dans la direction du château.
François-Joseph, qui n'avait encore ressenti que les morsures légères du caprice, éprouvait une impression toute nouvelle et se sentait, délicieusement, atteint jusqu'au cœur. Point différent des autres hommes, l'empereur, pareil, devant l'amour, au pâtre qui garde ses troupeaux dans la montagne, éprouvait un besoin d'expansion angoissant et délicieux. Et, seul, dans le grand parc, il se surprit, les larmes aux yeux, à chanter comme un enfant.
Tandis que le jeune souverain contait son amour tout neuf aux sapins du parc, la princesse Elisabeth, remontée dans ses appartements, se parait de ses plus beaux atours. Sa dame d'honneur la surprit au cours de cette occupation,
l'empereur erançois-josepii, avant son mariage
et s'en étonna. Franchement, car elle ignorait Tart de mentir, la jeune fille dit la vérité • elle s'habillait pour descendre au dîner offert en Fhonneur de son cousin, l'empereur François-Joseph. Effarement de la dame d'honneur, qui jette les bras au ciel. Que va-t-il arriver ? Le duc a grand souci de son autorité. Aurait-il permis, par hasard, à la princesse Elisabeth d'assister au repas ? Cette fois encore, Elisabeth dit la vérité. Son père n'a point permis qu'elle prenne part aux agapes. La pauvre dame d'honneur supplie, conjure. Rien n'y fait. La décision d'Elisabeth est prise, et, par conséquent, — la dame d'honneur le sait, — bien prise. Tandis que la discussion se poursuit, l'heure du dîner arrive. Elisabeth sort de ses appartements, poursuivie par la dame d'honneur, toute répandue en lamentations effrayées. Par hasard, sur le chemin des deux femmes, l'empereur surgit. Galamment, il offre le bras à sa cousine et la conduit sur la terrasse où la famille et les invités sont réunis.
Ce fut, on l'imagine, un coup de théâtre. Le duc s'était levé, le front embrumé d'un nuage de colère. François- Joseph détourna les effets immédiats de l'orage, en prenant, comme il l'avait dit, 1' « affaire » à son compte, et, faisant contre fortune bon cœur, le duc accepta la présence de sa fille cadette aux côtés de sa fille aînec.
L'histoire ne nous dit pas si le dhier fut gai, mais on peut .imaginer, sans crainte de se tromper, qu'il fut plutôt contraint. La chronique, muette sur ce point, nous rapporte, en revanche, ce qui se passa dans la suite.
A l'rssue du repas, l'empereur s'arrangea pour se trouver seul avec son oncle, dans le cabinet-chenil de celui-ci. En présence des chiens seuls, le dialogue suivant s'engagea, dialogue dont il est plus sûr de garantir le fond que la forme :
— Mon oncle, disait l'empereur, j'ai l'honneur de vous demander la main, non point de ma cousine Sophie, mais bien de ma cousine Elisabeth.
— Mon neveu, répondait le duc, c'est absolument impossible.
— Vous refusez ?
— Catégoriquement.
— Pourquoi ?
— Parce que ma fille ElisabcLh est trop jeune.
— J'attendrai.
— Et puis... parce que ce serait faire affront à ma fille Sophie.
— Il ne peut pas y avoir affront puisqu'il n'y a pas eu demande.
— N'importe, je refuse.
— C'est votre dernier mot?
— C'est mon dernier mot.
— Eh bien, dans ces conditions, je n'épouserai donc ni Tune, ni l'autre.
Le lendemain matin, fempereur quittait le château de Possenhoffcn, en Bavière, pas plus fiancé que lorsque, la veille, il y entrait.
Trois mois plus tard, le 18 août, jour anniversaire de la naissance de l'empereur François-Joseph, Ischl, où le souverain résidait alors, était en fête. On avait invité, à la villa impériale, maints puissants de la terre, et, notamment, le grand-duc Maximilien en Bavière, la duchesse Louise, leurs trois fils et leurs quatre filles. Comme chaque année, la famille impériale se rendit à l'office du matin. L'église d'Ischl était bondée de fidèles quand le cortège fit son entrée. De fidèles ? Il serait plus exact de dire qu'elle était remplie de curieux, car le bruit de l'histoire de Possenhoffcn s'était répandu depuis le mois de mai, ot la présence à Isrli] de l'oncle de l'empereur et surtout de deux de ses hlles, Sophie et Elisabeth, piquait au plus haut point la curiosité de l'aristocratique assistance. Les murmures qui, a\ant l'entrée du
coriège impérial, se heurtaient aux piliers de la nef, sans souci de la sainteté du lieu, cessèrent brusquement dès que l'empereur franchit le seuil de Téglise. Tous les yeux se braquèrent sur la princesse Elisabeth et sur sa sœur aînée. A la grande surprise de l'assistance, la mère de François-Joseph s'effaça pour laisser passer devant • elle Elisabeth, la blonde Elisabeth, dont la chevelure dorée mettait de la lumière dans l'ombre, chaude d'encens, de l'église d'Ischl comme ils en mettaient, trois mois auparavant, dans l'ombre froide des sapinières de Possenhoffen.
L'office se déroula suivant le rite coutumier. Mais, au moment de la bénédiction, on aperçut, — ce qui n'était point prévu au rituel, — l'empereur qui se levait de son prie-Dieu, prenait sa cousine Elisabeth par la main et s'avançait, avec la jolie fille, vers l'autel. Puis, comme on aurait découvert, à ce moment, le frôlement, dans l'air, des ailes d'un papillon, on entendit distinctement les paroles suivantes prononcées d'une voix forte, par l'empereur, à l'adresse du prôtre-officiant :
— Mon père, voici ma fiancée, bénissez-nous.
En sortant de l'église, l'empereur se tourna vers son aide de camp, le colonel O'Donnel, qui, quelques mois auparavant, l'avait empêché de tomber sous les coups d'un assassin. Il lui fit signe d'approcher, et toui en serrant doucement contre sa poitrine le bras de sa blonde fiancée aux yeux en fleurs, il dit, de façon à n'être compris que du colonel et de la jeune fille :
— Colonel, vous m'avez sauvé la vie, il y a quelques mois. J'éprouve le besoin de vous en remercier, à nouveau, car jamais je n'avais reconnu autant qu'aujourd'hui quel service vous m'avez rendu.
Ainsi furent conclues, le 18 août 1854, les fiançailles poétiques de l'empereur François-Joseph et de la jolie princesse Elisabeth.
Ehsabeth justifiait ainsi une partie de la prédiction d'une tzigane qui lui avait déclaré, à Possenhoffen, longtemps
auparavant, qu'elle ceindrait une double couronne : la couronne d'impératrice et la couronne de martyre.
François-Joseph, lui, justifiait la réponse qu'il avait faite à sa cousine Sophie, sur la terrasse du château ducal. Il avait vaincu Thoslilité du chien grincheux de Possenhoffen...