‹ François-Joseph intime. Une page d'amour.--L'éducation d'un prince.--Distractions impériales.--La fuite de l'impératrice.--Le prince héritier.--Le mystère de Mayerling.--La fin des principes.--La fin d'une vieChapitre 15 sur 35 · L IMPERATRICE ERRANTE · texte numérisé non relu

L IMPERATRICE ERRANTE

— A moins de rechercher la mort, Madame, je ne pense point que personne, à présent, tente jamais de monter ce cheval vicieux que je conserve uniquement à titre de curiosité.

— Qui sait ?... En tous les cas, mon cher comte, souvenezvous que je tiens à voir de près ce sujet remarquable et que, demain, à deux heures, je me rendrai à votre haras.

— Je n'aurais garde d'oublier une aussi aimable promesse, Madame, et je n'ai pas besoin de dire que Votre Majesté sera la bienvenue.

Derrière le dos de l'impératrice Elisabeth, assise dans la salle à manger de son château préféré — le château de Gœdœllœ, en Hongrie, — la dame de compagnie de la souveraine télégraphiait au comte Festetics qu'il eût à cesser une telle conversation. Plusieurs fois, le comte avait tenté d'arrêter son récit, — dans lequel il était question d'un cheval de trois ans qu'il possédait et qui non seulement avait fendu la tête à un cavalier, mais encore tué, d'un coup de pied, un valet d'écurie qui avait eu l'audace de l'approcher, — l'impératrice, à chaque interruption, s'était arrangée de telle sorte que le comte Festetics, un grand propriétaire de haras du voisinage, avait dû poursuivre la narration des exploits de l'indomptable animal, que personne, jusqu'à ce

jour, n'avait pu monter ni même seller, sans courir le risque de laisser sa vie dans l'entreprise.

On était alors à la fin de l'été de 1863. Il y avait donc près de deux ans que, par un après-midi d'automne, Elisabeth d'Autriche quittait la Hofburg dans l'intention de n'y plus jamais revenir. Et, de fait, on ne l'y revit guère, sauf dans la seconde partie de l'année 1867, temps où elle reprit même la vie matrimoniale, puisque le 31 juillet 1868, à Ischl, elle donnait naissance à son quatrième et dernier enfant — sa troisième fille — l'archiduchesse Marie-Valérie. Mais ce fut là un intermède seulement — un long intermède il est vrai — parmi les étapes de sa vie, qui fut véritablement celle d'une impératrice errante et désolée.

En quittant Vienne, elle gagna Madère où elle demeura peu. Vite dégoûtée des paysages, car l'ennui était en elle et non dans ce qui l'entourait, elle partait bientôt pour une croisière fantasque sur le yacht impérial, mis à sa disposition. Elle visita les côtes de Norvège, puis mit le cap sur Gorfou, en pleine Méditerranée et enfin gagna l'Adriatique et Venise. Là, trouvant à satisfaire ses goûts artistiques, singulièrement accrus au cours de son existence solitaire et vagabonde, elle se fixa pour un temps, et c'est à Venise que, en mai 1862, la trouva François-Joseph, qui venait la chercher, pour sauver ce qui demeurait d'apparences et la ramener à Vienne, temporairement. De fait, elle ne séjourna que peu de jours à la Hofburg. Elle ne s'enfuit pas tout de suite très loin, se contentant de s'organiser un intérieur invraisemblablement luxueux, d'un goût original et raffiné, et de dessiner un parc féerique dans le rendez-vous de chasse de Lainz qu'elle avait adopté, et que jusqu'alors on utilisait surtout pour l'élevage des cerfs et des sangliers. Elle engloutit là, en quelques semaines, des sommes fabuleuses, car, en même temps qu'un besoin continuel de changement, elle avait contracté un effréné désir de dépenses. Quand Lainz fut définitivement installé, elle découvrit que ce château était trop voisin de Vienne et n'eut plus qu'une ambi-

tion : quitter sa nouvelle résidence pour une autre, — au hasard. Afin d'user ses nerfs, toutefois, en attendant l'exode résolu dans son esprit, elle s'employa à un grand débours de forces physiques. Elle fit d'abord de la gymnastique, au scandale de la cour de Vienne, puis, dans son amour effréné pour les chevaux, exprima la volonté de prendre des leçons de haute-école. Le premier piqueur de la cour, un Français, nommé Gebhardt, fut son professeur, — bien avant qu'elle rencontrât l'écuyère dont elle devait devenir l'amie intime, la fameuse Elisa Renz.

Dans cet art difficile, Gebhardt possédait une renommée européenne. Ce fut sans enthousiasme qu'il se prêta, dans le début, à ce qu'il appelait un « caprice d'amateur ». Il ne devait point tarder à faire amende honorable et à reconnaître, dans son élève, un « sujet » invraisemblablement doué. Non seulement elle parvenait, en très peu de temps, à une perfection que lui eussent enviée maintes écuyères applaudies dans les cirques, mais elle possédait, — c'était un fait, — une influence mystérieuse qui domptait les plus rétifs parmi les animaux. Dans son entourage, à ce moment, on l'appela même « Madame Orphée », afin de témoigner à quel point elle savait plier, sous sa volonté, les chevaux les plus vicieux, et presque par la seule intervention de la parole. Elle devenait si sûre d'elle qu'elle ne redoutait aucun danger. Même on eût dit qu'elle recherchait vraiment les plus évidents périls. Et, maintes fois, apeuré et désolé, son entourage trembla devant les folles équipées qu'elle accomplissait à cheval.

On comprend donc l'émoi que causait à la dame de compagnie d'Elisabeth le récit tentateur du comte Festetics et l'évocation, devant la téméraire centauresse, — devant « Madame Orphée »! — de ce coursier indomptable... et indompté, de ce coursier qui donnait la mort !...

L'impératrice, alors, ayant quitté son château de Lainz, venait de faire installer une autre résidence, le château de Gœdœllœ, en Hongrie, pays de chevaux et de cavaliers entre

tous, — pays chevaleresque, aussi, et qui, par ce point, encore, séduisait l'imagination hardie et romanesque de la souveraine errante.

Le lendemain du jour où la terrifiante conversatioh se déroulait dans la salle à manger de Gœdœllœ, l'impératrice à l'heure dite, se présentait au haras du comte Festetics.

Prévenu par un des proches de la souveraine, celui-ci était bien résolu à ne pas lui montrer le fougueux animal. Il se hâtait si peu de la mener aux écuries qu'Elisabeth réclama :

— Eh bien ! nous n'allons pas voir ce terrible coursier?... Vous savez, mon cher comte, que je suis venue, aujourd'hui, tout exprès pour lui...

— Excusez-moi, madame, mais on va vous l'amener... J'ai jugé inutile de promener Votre Majesté dans les écuries.

— Gomme vous voudrez, dit simplement Elisabeth.

On amena le cheval — ou plutôt « un cheval » à l'impératrice.

— C'est là, dit-elle en souriant, ce fameux destrier qui donne la mort à qui ose l'approcher ?

— C'est lui-même, madame.

— Comment se fait-il qu'on ait pu, aujourd'hui seulement, dompter ce farouche animal et l'amener jusqu'ici.

— Je vais vous dire, madame...

— J'entends, j'entends... C'est un mauvais cheval de selle, mais c'est un bon courtisan...

Et, comme le propriétaire faisait une figure longue d'une aune, elle ajouta en éclatant de rire :

— Allons, mon cher comte, ne me donnez point en spectacle un si triste visage... Vous feriez un mauvais homme de cour : vous ne savez pas mentir... Menez-moi donc vers le cheval dont, hier, vous m'avez parlé. Cela vaudra mieux...

— Mais, madame...

Elisabeth prit son ton autoritaire et déclara, sans cependant élever la voix :

— Je le veux.

Il n'y avait qu'à s'incliner. Et la petite caravane se mit en marche du côté des écuries.

Sans crainte aucune, résolument et simplement, avec, seulement, une petite lueur inquiétante au fond des yeux, l'impératrice entra dans le box et s'approcha du cheval. L'animal, une bête superbe, nerveuse et frémissante, trembla de tout son corps. Alors, l'impératrice parla. Elle dit des mots doux, d'une voix musicale, et — miracle ! — le cheval ne broncha plus. Môme, de la petite main d'Elisabeth, il daigna accepter du sucre.

En quittant le comte Festetics, ce jour-là, elle lui dit, ironique et grave à la fois, car il y avait une vague solennité au fond de sa voix frondeuse :

— Dans une semaine, mon cher comte, je monterai le cheval qui tue tous ses cavaliers.

— Je supplie Votre Majesté de renoncer à son projet. C'est un jeu par trop dangereux...

— Allons donc !... Il tuait aussi ceux qui l'approchaient... Or, je l'ai approché, j'imagine ?

— Certes, madame.

— Je ne pense pourtant pas qu'il m'ait tuée !

A mi-voix, plus pour elle-même que pour ses auditeurs, elle ajouta :

— Et puis, on ne meurt qu'une fois... Et ce ne serait pas une mort banale...

Pendant toute une semaine, quotidiennement, elle revint quelques minutes auprès du cheval. Le huitième jour, elle le sellait de ses propres mains, l'amenait hors de son box, lui faisait quitter l'écurie et, prestement, se mettait en selle. L'animal hennit, secoua la tête, piaffa, se cabra, puis, brusquement, prit le galop. Quand il revint, toujours monté par l'impériale écuyère, qui, tout en parlant, lui caressait l'encolure, le cheval indomptable allait paisiblement au pas.

C'est sur le dos de l'animal dompté qu'elle regagna, ce jour-là, Gœdœllœ, car, fière de sa miraculeuse conquête,

elle avait demandé au comte Festetics de lui donner le terrible destrier.

On aurait pu croire, vraiment, et la petite cour de Gœdœllœ, qui comprenait sa responsabilité, en contractait de la terreur, que l'impératrice recherchait les plus violents dangers, non seulement pour l'émotion qu'ils provoquent, mais encore dans un but inavoué. Il suffisait qu'une chose fût réputée impossible pour que, sans plus tarder, dès que cette réputation venait à sa connaissance, elle la tentât. Telle fut son excursion à la chapelle montagnarde de Mariazell, excursion qui faillit lui coûter la vie.

Mariazell est un point perdu dans les Alpes de Styrie et presque inaccessible. On a élevé, là, jadis, une petite chapelle à quelque Vierge miraculeuse. Les montagnards du pays s'y rendent une fois l'an, en pèlerinage, et à pied, — difficilement. C'est à peine si quelques-uns, à demi impotents, s'y font mener sur le dos de mulets de montagne et accompagnés d'un guide. Jamais un cheval n'y est monté.

Pendant un séjour qu'elle accomplissait dans la région, Elisabeth apprit cette particularité. Le lendemain matin, suivie d'un piqueur chevauchant un mulet, l'impératrice, à la stupéfaction des gens du pays, partait à cheval pour Mariazell. Sur une partie de son tracé, le vague chemin de chèvres qui y conduit emprunte des troncs d'arbres, mal équarris et sans garde-fous, pour traverser un précipice de plusieurs centaines de mètres et au fond duquel gronde un torrent. Malgré la résistance de l'animal, Elisabeth poussa son cheval. Il se prit un pied de derrière entre les deux poutres. Apeuré, troublé déjà par le fracas du torrent, il se cabra. La situation devenait d'autant plus périlleuse que, à raison de l'étroitessc du pont improvisé, Elisabeth ne pouvait sauter à bas de sa monture. A ce moment, elle se sentit enlever violemment de sa selle et transporter sûr la rive qu'elle venait de quitter, tandis que le cheval roulait dans le ravin. C'était le valet de pied qui, voyant sa souveraine en danger, l'arrachait ainsi à la mort. Le pauvre homme avait éprouvé une telle émotion

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