LES FILLES ET LES GENDRES DE FRANÇOIS-JOSEPH
priul. fiianz.
L'archiduchesse Valérie, son mari, l'archiduc François-Salvator
et leurs entants
Phot. Baumann.
L'archiduchesse Gisèle
■ÊSh
Phi i. Di'.lmar.
Léopold de Bavière
Isabelle, l'aspect que présenterait quelques années plus tard, la fiancée — l'une ou l'autre — qu'on lui proposait. Il frémit d'épouvante et reprit le train à destination de la capitale autrichienne.
François-Joseph avait-il décidé de forcer son fils, comme, chasseur ardent, il forçait une compagnie de perdrix en la poursuivant sans trêve ni repos? A peine le laissa-t-il se poser à la Hofburg. Il le levait, à nouveau, et l'obligeait à diriger son troisième vol vers Bruxelles. Le triple déchet de la cour de Saxe et de celle d'Espagne, l'écart volontaire de la cour de Bavière ne laissaient plus de princesses disponibles, dans l'instant, en dehors de la cour de Belgique. Sans doute, les Cobourg étaient de bien médiocre origine, en regard des Habsbourg, mais on n'avait pas le choix et puis il n'existait pas de crainte, au moins, de mêler, ici, deux sangs trop fréquemment alliés, bien que Marie-Henriette, femme de Léopold II, fût une archiduchesse autrichienne.
Le prince Rodolphe partit donc pour Bruxelles. Là on lui montra la princesse Stéphanie. Ses seize ans, pas encore éclos, ne faisaient guère prévoir les vingt-cinq ans somptueux où elle devait s'épanouir glorieusement. Longue,, mince, poussée en asperge, d'une pâleur chlorotique, les paupières rouges, les lèvres blanches, les cheveux d'un blond filasse, les mouvements gauches, maladroits et disgracieux, timide et sans esprit, elle déplut pleinement à Rodolphe, mais, du moins, le fit sourire. Il avoua au comte Bombelles que, en apercevant cette longue fille, lisse et droite comme un manche à balai, il avait songé à la première de ses fiancées éventuelles, la petite Mathilde de Saxe, toute ronde, et que l'image d'un bilboquet s'était présentée à ses yeux, un bilboquet où Mathilde jouait le rôle de la boule et Stéphanie, celui du manche.
Une troisième fois, il revint donc à Vienne, bien décidé à demeurer temporairement célibataire. Mais il vit son père si affecté par cette résolution, on l'incita tellement au mariage,
qu'il finit par se laisser faire. Celle-là ou une autre, après tout, peu lui importait. Il n'émettait point la prétention d'accomplir un mariage sentimental, — l'union de son père et de sa mère, aussi bien, ne constituait guère un exemple digne de l'inciter à une telle détermination, — il eût désiré seulement posséder une femme jolie, mais puisqu'il n'en existait pas dans les cours catholiques — les seules cours qui lui fussent conjugalement accessibles par raison d'Etat — il épouserait donc au hasard. Et, bien décidé à continuer, après le mariage, sa vie de débauches et d'orgies, il jeta son dévolu, d'un cœur léger, sur la princesse Stéphanie.
Les fiançailles furent célébrées le 7 mars 1880, à Bruxelles.
C'est avec joie que la nouvelle en fut reçue en Autriche. Le peuple, dans l'empire des Habsbourg, est si profondément imbu de l'esprit monarchique qu'il prend presque aussi à cœur que les siennes propres, les affaires de la famille impériale.
Quant à l'empereur, il rayonnait.
Mais si la joie séjournait dans le cœur du peuple comme dans la pensée impériale, une personne, du moins, ne partagea-t-elle guère l'allégresse générale. Ce fut l'impératrice Elisabeth.
Ce jour, en effet, ce septième jour de mars de l'année 1880, marque, pour elle, le premier pas dans la voie douloureuse d'un nouveau calvaire. D'abord, la fiancée, qu'elle savait inintelligente, têtue, sournoise, jalouse, coquette et vaine ne pouvait plaire à son esprit ouvert, loyal et clair. Et puis, ne médisant point des mariages d'amour, car elle connaissait que la ruine du sien venait d'une femme descendue au tombeau depuis huit ans, — l'archiduchesse Sophie, — elle eût désiré, pour son fils — car elle aurait aidé sa bru, une bru de son choix, à conserver Rodolphe — une union où la tendresse eût apporté quelque garantie de bonheur. Et de l'amertume séjournait au fond du calice de son cœur. Les événements, qui allaient lui fournir le plus âpre de tous les
breuvages, devaient faire déborder le vase de sa tristesse éperdue.
Le premier heurt brutal lui vint de l'inconscience de François-Joseph. On frémit en songeant que, devant Elisabeth, il osa prononcer l'allocution suivante, en réponse aux compliments que lui apportait une députation de la ville de Vienne à l'occasion des fiançailles du prince héritier :
a Les fiançailles de notre fils remplissent notre cœur d'une joie d'autant plus grande qu'il ne s'agit nullement, ici, d'un acte politique, mais d'un véritable choix du cœur. Or, c'est dans l'amour, et dans l'amour seul, qu'il faut chercher la base de tout bonheur matrimonial. »
Ce fut avec une sorte d'épouvante qu'Elisabeth entendit ces paroles. Elle avait eu, parfois, des accès de haine, des crises de dégoût aussi pour François-Joseph, mais elle n'avait point cessé tout à fait de l'àimcr. Ce jour-là, il paracheva son œuvre de destruction en se montrant, aux yeux de sa femme, sous un aspect encore inconnu d'elle. Elisabeth le méprisa. Ce mépris s'augmenta d'une colère qu'elle ne pouvait malheureusement exprimer, car il importait qu'elle demeurât calme et digne, quand l'empereur ajouta ces mots mensongers à son speech trompeur :
« Notre épouse, Sa Majesté l'impératrice, connaît la fiancée, et comme nous, elle se montre enchantée de cette touchante union de deux jeunes cœurs épris. »
La colère contenue d'Elisabeth fut d'autant plus vive que, le matin de ce même jour, elle écrivait les lignes suivantes à son fils :
« Mon fils, mon pauvre cher fils,
« Je vois avec terreur que tu ne comprends pas quelle misère affreuse te réserve ce mariage que tu vas accomplir si légèrement et sans que le moindre sentiment d'amour te guide. Ton père désire que tu te maries. C'est dans son rôle de souverain d'un grand empire qu'il envisage, surtout dans
une telle aventure, le côté politique qu'elle comporte. Mais moi, mon cher enfant, moi, ta mère, tout simplement ta mère, j'ai bien le droit de considérer une aussi grave question que ton mariage sous un jour différent. Ce que je vois dans le mariage de mon fils, c'est quelle vie il assurera à son ménage, quelles conditions de bonheur il comporte, quel avenir il réserve à mon cher Rudi. Et je suis obligée de conclure, après avoir mûrement réfléchi, que Stéphanie n'est point la femme qu'il te faut et ne la deviendra jamais. »
Elisabeth se montrait si profondément et, il faut l'avouer, si justement convaincue que ce mariage ferait le malheur de son fds, sans pour cela rendre heureuse la jeune fiancée, qu'elle s'employa de toutes ses forces à le rompre.
Au mois de mai de l'an de grâce 1881, S. A. R. Stéphanie, princesse de Belgique, n'en mettait pas moins officiellement le pied sur le territoire austro-hongrois. C'est à Salzbourg qu'elle fut reçue par son fiancé, à la même frontière qu'elle devait repasser plus tard au bras d'un autre homme, fiancé celui-là, de son cœur : le comte Lonyay. Les plus petits faits ne vont point, parfois, sans grande ironie. C'est ainsi que, à Salzbourg, le premier arc-de-triomphe qu'elle rencontra sur le territoire autrichien, portait cette inscription : Tu felix Austria nubc, alors qu'il n'y eut jamais de félicité, ni pour elle, ni pour l'Autriche, dans ces suites de l'acte nuptial qu'elle se préparait à accomplir. A Schœnbrunn, elle fut reçue par l'empereur, qui ne la connaissait pas, et le jour même, un grand bal de cour était donné en son honneur.
C'est le lendemain que l'une des plus dures stations du calvaire effectif d'Elisabeth devait se manifester.
L'entrée officielle dans Vienne eut lieu par le pont Elisabeth, celui-là même que, dans des circonstances identiques, la malheureuse impératrice, seulement fiancée impériale, ce jour-là, recevait en don de joyeuses noces, le 24 avril 1854, de la municipalité de Vienne... Elisabeth, au fond d'un carrosse de gala, traîné par huit chevaux, repassait donc sa
vie, aux côtés de Stéphanie, fiancée de son fils. Même, fépreuve de l'arrêt ne lui fut pas épargnée. Au milieu même de ce pont qui portait son nom, le carrosse stoppa et elle entendit, adressées à une autre, les paroles qu'on lui avait adressées vingt-six ans plus tôt, à elle, au seuil d'une vie matrimoniale qu'elle espérait toute chaude d'un grand feu d'amour, et sur laquelle, en se retournant, elle n'apercevait plus qu'un manteau de cendres grises et froides. Autour d'elle les oriflammes claquaient dans la brise, les chevaux piaffaient, l'or des costumes et des caparaçons brillait au soleil, et les sonneries des fanfares montaient sous le ciel bleu. Elle ferma les yeux pour cacher ses larmes et les tint clos encore après que le cortège se fut ébranlé. A présent, le défilé gagnait la ville impériale et la Hofburg. Devant marchaient la garde magnifique des trabans impériaux et les fonctionnaires de la cour, en grande tenue et à cheval. Venaient ensuite la garde autrichienne, puis la garde hongroise avec deux peaux de panthères par cavalier : une sur le dos du cheval, l'autre sur l'épaule de l'homme. Enfin apparaissaient les carrosses de gala et le grand carrosse impérial, le carrosse de Charles VI, père de Marie-Thérèse, tout de cristal et d'or, et décoré, à l'extérieur comme à l'intérieur, de peintures exécutées par les artistes les plus célèbres du temps.
Quand le cortège s'arrêta à la Hofburg, les canons tonnaient, les cloches sonnaient, les acclamations populaires éclataient de toutes parts.
Un peu surprise, mais flattée dans sa vanité, Stéphanie gagna la grande salle des cérémonies où l'attendait l'empereur, entouré d'un groupe d'officiers revêtus d'uniformes magnifiques.
Cette journée s'était faite rude pour la pauvre Elisabeth. Celle du lendemain, 10 mai, devait se montrer plus cruelle encore. A midi, en effet, elle pénétrait, toutes cloches carillonnantes, dans l'église des Augustins et s'agenouillait, avec
François-Joseph, là où, vingt-six ans auparavant, elle s'était agenouillée en la compagnie du même homme, pour la célébration de son propre mariage. Qu'elle était confiante alors et comme sa jeune pensée, curieuse de la vie, jetait un regard assuré sur l'avenir ! Mais quelle désillusion, aujourd'hui, montait de son cœur meurtri à sa pensée trop vive ! Ces vingtsix années qui lui semblaient, dans leur aube, tout illuminées d'un grand soleil de joie, lui apparaissaient tristes, douloureuses, mornes et mortes, au temps où la cloche de l'élévation sonna, ce jour-là, VAngelus de leur crépuscule. Et puis le spectacle des deux êtres qui se tenaient là, devant l'autel, n'était point pour provoquer de la gaîté dans son cœur mélancolique, car elle les sentait distants, tragiquement, l'un de l'autre, et redoutait, non sans raison, les lendemains de ce mariage sans amour. Aussi, quand les deux jeunes gens s'inclinèrent pour recevoir la bénédiction du prince Schwarzenberg, archevêque de Prague, qui officiait, la pauvre Elisabeth fondit-elle en larmes, tandis que l'empereur, au lieu de tâcher à la consoler, manifestait une violente impatience. Rodolphe tourna son visage ennuyé du côté de sa mère et Stéphanie, qui ressemblait, dans son attitude, à une victime que l'on mène au bourreau, devint encore plus pâle qu'elle ne l'était déjà.
On n'en fit pas moins largesse. Vingt-deux bourses de dix mille florins furent données, par l'empereur, aux écoles polytechniques. Il y ajouta dix bourses de dix mille florins également, pour les lycées de filles d'officiers, et destina, en outre, vingt mille florins aux pauvres de la ville de Vienne.
Enfin, à la nouvelle stupeur d'Elisabeth, il mit le faîte à son monument de cynisme serein en adressant à son ami, le comte Taaffe, un ordre du jour où se trouvait cette phrase mémorable :
« Le trésor d'amour et de fidélité que Nous avons transmis, ainsi que S. M. l'impératrice, à Nos enfants bien-aimés, leur
sera un gage de bonheur. Us travailleront certainement à conserver ce patrimoine de tendresse conjugale, que Nous leur léguons et qui ne saurait être qu'un présage heureux au seuil de leur vie nouvelle que Nous prions le Ciel de leur rendre douce et bonne. »
Elisabeth n'était point superstitieuse. Il lui sembla pourtant que François-Joseph venait de tenter le sort. Et elle eut peur...
La lune de miel que les jeunes époux passèrent au château de Laxenburg fut de courte durée. Rodolphe ne tarda pas à s'apercevoir que sa mère avait raison lorsque, au mois de mars 1880, elle lui écrivait que Stéphanie n'était nullement la femme qui lui convenait. Il essaya, en effet, à la prière d'Elisabeth, de devenir un mari possible. Il l'essaya, au moins pendant les premiers mois de son mariage. Rodolphe reprenait ses études d'histoire naturelle et s'intéressait, de nouveau, à la littérature. Il espéra, à défaut d'autre chose, créer un lien entre Stéphanie et lui en s'efforçant de l'intéresser à ses recherches, à ses travaux, à ses écrits. Vains efforts. Stéphanie et Rodolphe ne parlaient point la même langue. Là, où il parlait sciences, arts, philosophie, littérature, voyages, elle répondait bals, soirées, dîners, fêtes mondaines, chiffons. Le prince héritier, espérant quand même amener sa femme à des sentiments d'une moins banale frivolité, attira, à Laxenburg, des savants, des artistes et des écrivains. Stéphanie témoigna seulement de sa répugnance pour « ces roturiers ». Pas plus qu'elle ne s'intéressait aux travaux de son mari, elle ne trouva d'attrait aux conversations élevées qui s'échangeaient dans son salon. De son côté, Rodolphe ne pouvait éprouver le moindre plaisir à écouter les propos de sa femme et il refusait de transformer son logis au point où l'eût désiré Stéphanie, qui l'entendait, dans son rêve, tout sonore de fêtes bruyantes.
Stéphanie réclama et bouda. Rodolphe ne dit rien, mais s'éloigna. La chasse l'avait toujours attiré, il y revint, préfé-
rant séjourner pendant des semaines dans son petit château de Mayerling plutôt que de rentrer à Laxenburg, qu'il abandonnait aux goûts mondains de l'étrangère de son foyer. Peu à peu, il reprit complètement sa vie de célibataire. Quand il rentra à Vienne, avec Stéphanie, ce fut pour y séjourner fort peu de temps. Presque aussitôt il partait en voyage de chasse, pour les régions giboyeuses de Styrie puis de Hongrie. Pendant le temps intermédiaire qu'il passait à Vienne, il sortait chaque jour pour aller jouer aux cartes au Jockey-Club, ou bien s'enfermait dans son cabinet de travail afin de travailler à quelque ouvrage ou de tenir des propos inaccessibles à Stéphanie, avec certains de ses intimes. De son côté, Stéphanie vivait sa vie. Le « manche de bilboquet », avec trois années de plus, était devenu une femme savoureuse et désirable, aux formes pleines, à la chair blanche, à la taille ronde : superbe fruit de volupté. Elle se savait jolie et adorait qu'on le lui dît. Son unique préoccupation résidait, d'abord, dans sa parure. Une fois parée, elle voulait se montrer. Se montrant, il lui devenait indispensable qu'on la courtisât. Les galants se montraient nombreux et Stéphanie rayonnait dans un cercle béat de fidèles adorateurs. Ainsi chacun des époux menait une existence différente, et leurs vies s'organisaient distantes et parallèles, sans aucune chance, à présent de se rencontrer jamais. Aucun accord n'était intervenu, mais nulle querelle, non plus, n'éclatait. Et tout alla relativement pour le mieux jusqu'au jour où, après deux années de mariage, Stéphanie devint mère d'une enfant, à laquelle on donna le nom d'Elisabeth. Pendant sa convalescence, Stéphanie, que ses succès mondains rendaient ambitieuse, imagina, sans doute par ennui, de conquérir son mari. Sa tentative échoua. Elle s'en montra fort dépitée. Mais comme elle ne possédait point assez d'intelligence pour reconnaître ses propres torts, elle imputa aux circonstances l'échec qu'elle essuyait. En outre, se plaisant à tout concréter, elle accusa la chasse de lui enlever son époux, alors que la chasse n'était qu'une consé-
FRANÇOIS-JOSEPH . , l< VND-pf kl.
quence du détachement préalable de Rodolphe. Aussi, chaque fois qu'il partait pour Mayerling, Stéphanie, diplomate malhabile, s'employait-elle à mener des scènes bruyantes contre son mari. Si elle ignorait l'art de se maîtriser, Rodolphe, de son côté, brillait mal par la patience. Et des mots désobligeants furent échangés entre eux. Quand elle voyaft Rodolphe revenir de la chasse, au lieu d'atténuer l'effet de ces disputes par une attitude conciliante, elle boudait pendant des jours entiers et s'attachait à montrer à Rodolphe — lequel déjà trouvait peu d'attrait dans sa compagnie — un visage maussade, hostile et renfrogné.
C'est alors que la pauvre Stéphanie eut, entre toutes, la plus fâcheuse idée. Pour punir son mari, elle imagina — se croyant la plus désirable de toutes les femmes — de lui fermer la porte de la chambre nuptiale. On eût dit que Rodolphe n'attendait que ce signal pour donner la liberté la plus complète à ses désirs de chair, refrénés depuis des mois.
Il ne brisa point la porte de sa femme : il ouvrit la porte de la rue.
Et Rodolphe, reprenant tout à fait son existence de célibataire, s'en fut, d'un pas délibéré, vers des alcôves plus souriantes.
Stéphanie n'éprouva, de ce fait, nulle peine de cœur. A cette époque, elle n'était guère capable d'amour, non plus, d'ailleurs, que de chagrin sentimental.. Mais la femme vaniteuse qu'elle était se trouva blessée dans son orgueil. Une jalousie furieuse, la pire et la plus basse de toutes, puisqu'elle n'avait point l'amour pour motif, gronda en elle et se manifesta en violence, insupportable et vulgaire dans ses éclats. Rodolphe ne pouvait plus faire un pas, causer avec une autre femme, ou même, risquer un regard vers quelque joli visage, sans se voir menacé de scènes tumultueuses.
Jamais, malgré toutes ses douleurs intimes ; jamais, malgré tout le sacrifice de son pauvre amour ; jamais, malgré les
Si
faiblesses de François-Joseph et les férocités de l'archiduchesse Sophie, subies depuis près de trente années, l'épouse impériale n'avait fait retentir la Hofburg de ses récriminations. Elisabeth, qui avait mené une existence de martyre, n'éleva pas la voix, publiquement, contre son bourreau.
Stéphanie, épouse sans amour, jalouse par orgueil, et furieuse par médiocrité d'esprit, n'observa point la même discrétion. Le vieux palais frémit, jusque parmi ses couloirs, de retentissantes imprécations ; les gardes entendirent des mots vulgaires sortir des lèvres ardentes de la kronprinzessin ; les valets de chambre, enfin, ramassèrent, maintes fois, au matin, dans les salons réservés au prince héritier et à sa femme, des débris de vases de prix et de fins bibelots, victimes innocentes de la jalousie forcenée de la belle Stéphanie. La pauvre femme allait ainsi à rencontre de ses intérêts. Plus elle se montrait violente, et plus Rodolphe trouvait, dans ces manières, la justification d'infidélités... à venir. De plus la raison de famille et d'Etat qui aurait pu retenir vaguement le prince héritier auprès de sa femme n'existait plus. Les médecins, en effet, déclaraient, après la naissance de la petite archiduchesse Elisabeth, que tout espoir de maternité nouvelle devait se voir abandonné. Stéphanie devenait inapte à la perpétuation de la lignée mâle des Habsbourg, et, de ce fait, apparaissait comme un fonctionnaire manquant à sa fonction. Le mari, déjà, s'était désintéressé de sa femme, le Habsbourg se désintéressait à présent de la continuatrice infidèle de son nom.
Aussi, malgré les cris de rage qui réveillaient les échos endormis de la Hofburg, malgré les débris de vieux Chine et de Saxe élégants qui jonchaient les lapis de son appartement, le kronprinz continua-t-il à rechercher, au dehors, et jusque dans le palais impérial, toutes les occasions d'amour qui satisfaisaient aux caprices de son esprit libertin. Enumérer toutes les... occasions qui se succèdent de façon ininterrompue, au cours de ses sept années de mariage, serait
dresser une liste qui risquerait d'envahir un grand nombre de pages. Il cherchait — et trouvait — n'importe qui et n'importe où. C'est ainsi que la femme de son cocher succéda à la femme du directeur d'une des plus grandes compagnies de navigation autrichiennes, laquelle avait pris la place de la fille d'un garde forestier, qui la tenait elle-même d'une princesse de sang royal.
Tandis que François-Joseph travaillait, un matin, dans son cabinet de la Hofburg, la porte s'ouvrit et l'huissier avisa :
— • Son Altesse l'archiduchesse Stéphanie demande si elle peut parler à Votre Majesté.
François-Joseph fronça les sourcils. Un geste las des épaules et des bras vint ensuite, puis il dit d'une voix fatiguée :
— Faites entrer.
Stéphanie pénétra en coup de vent, bruyante et désordonnée. Elle allait parler. François-Joseph lui indiqua un siège près de son bureau et déclara :
— Je vous serais reconnaissant, ma fille, de montrer un peu plus de réserve dans vos manières devant les gens de service.
— Il s'agit bien de cela, éclata Stéphanie.
— Il s'agit toujours de cela, avant tout. Et vous m'obligeriez, ma fille, en ne l'oubliant pas si fréquemment. Voyons, qu'y a-t-il? Est-ce encore une incartade de mon fils qui vous amène?
— Certes. Et, cette fois, la mesure est comble.
— Il me semble que je connais cette formule-là. Où donc l'ai-je entendue déjà?
Les traits de Stéphanie se contractèrent. Elle siffla plutôt qu'elle ne dit :
— Ne raillez pas, mon père. Cette fois, c'est sérieux. Je vous assure que les agissements de votre fils...
— Pardon, de votre mari.
— Oh! si peu... Enfin, je ne puis plus supporter de tels
affronts. Imaginez-vous qu'il est actuellement à Abazzia, où il se montre avec Mme K...
— Qui est MmeK... ?
— La femme du directeur de la Compagnie de navigation
de F Si encore elle était jolie !... Mais elle est grosse,
vieille, laide, plâtrée comme un mur en réparation, et couverte de toutes les peintures de la terre... Et il s'affiche avec elle. On les voit partout : à la promenade, sur la plage. Ils prennent même leurs repas dans la salle à manger de l'hôtel... Et savez-vous quel hôtel ils ont osé choisir?
— Pas encore, mais je sens que je vais le savoir.
Au comble de l'indignation, l'archiduchesse jeta le nom :
— L'hôtel Stéphanie!...
L'empereur dit simplement :
— C'est le meilleur.
— Soit, mais il porte mon nom. Le mari de l'archiduchesse Stéphanie à l'Hôtel Stéphanie, avec sa maîtresse! Imaginez-vous chose pareille!...
Elle se prit à crier en frappant le bureau du poing ;
— J'en ai assez, j'en ai assez, j'en ai assez!... L'empereur posa sa main sur celle de sa belle-fille, la maintint immobile, et dit :
— Oui, je sais, la coupe est pleine. Eh! bien, ma fille, je vous prie instamment de la laisser déborder avec moins de bruit et, surtout, sans m'inviter.
— A qui voulez-vous que je m'adresse?
— A qui vous voudrez, mais pas à moi. D'ailleurs, les confidences que vous me faites, vous les partagez entre votre femme de chambre, vos valets de pied, n'importe qui, et... moi. Je vous en dispense donc, à l'avenir... Notez que, depuis quinze jours, c'est le troisième assaut de cette sorte que je subis. C'est trop. J'ai sermonné mon fils. C'est tout ce que je pouvais faire. Je ne puis le maintenir de force dans la chambre conjugale, n'est-ce pas? C'est affaire à la femme et non au père. J'ajouterai qu'il n'y a rien, en dehors d'un
amour que vous n'avez pas su lui inspirer, qui le retienne auprès de vous, puisque nous n'avons plus l'espoir de vous voir jamais perpétuer notre race.
Abattue, cette fois, Stéphanie murmurait :
— Est-ce ma faute?
— Ce n'est certes pas la mienne, répliquait l'empereur. Et puis, il ne s'agit pas de savoir si c'est une faute ou non. C'est un fait. Et on ne peut aller contre les faits. Bref, ma fille, je vous prie formellement de m'épargner tous les « potins » que vous colportez jusqu'ici contre mon fils. Je ne vous écouterai plus, je vous en avertis, à moins que vous ne m'apportiez un fait, un fait grave et définitif.
Furieuse, dans sa sottise, de la leçon que venait de lui donner François-Joseph, elle écrivit immédiatement à son père, le roi Léopold II, pour lui demander l'autorisation de réintégrer la cour de Bruxelles.
Elle reçut, en réponse à sa lettre, le télégramme suivant, laconique et précis :
« C'est votre devoir de rester auprès de votre mari. »
Léopold II, qui n'a jamais compris le sentiment... chez les autres, ne pouvait guère soutenir sa fille dans de telles conjonctures, car il prévoyait la réponse peu agréable que son gendre lui aurait opposée si, lui, le vieux coureur de cotillons, avait eu l'audace de faire entendre la moindre réprimande sur le chapitre féminin.
Mais Stéphanie, qui ne vit jamais bien loin devant elle, rêvait aux dernières paroles de son beau-père : « Je ne vous accueillerai plus à moins que vous ne m'apportiez un fait grave et définitif. » Et Stéphanie, qui, décidément, s'acharnait à détruire, les uns après les autres, toutes les chances de rapprochement entre elle et son mari, imagina de prendre celui-ci en flagrant délit.
Esprit vulgaire, elle ne pouvait agir sans vulgarité. Elle acheta donc les domestiques de son mari, en môme temps qu'elle s'adressait à une agence de renseignements et de « police privée » pour faire « filer » Rodolphe.
Le prince héritier, revenu à la Hofburg, entretenait une liaison, à Vienne, avec une demoiselle H..., divette d'une petite scène de la capitale, bien chantante et remarquablement jolie. Souvent Rodolphe dînait avec elle chez Sacher, puis l'accompagnait au théâtre dans un de ces « fiacres » privilégiés à deux chevaux — attelages superbes dont Vienne a le secret — et que conduisait son cocher favori, Bratfisch, nom singulier, qui signifie « poisson grillé ». Il se rendait ensuite au Jockey-Club, où il passait trois ou quatre heures, et se dirigeait enfin vers le domicile de son amie.
Stéphanie fut mise au courant de ces habitudes par l'agence de police privée à laquelle elle s'était adressée. Donc, certaine nuit, sachant que Rodolphe se trouvait chez la divette, elle fit atteler, vers une heure, un carrosse de la cour, avec cocher et valet de pied en grande tenue, et se fit conduire au domicile de M"e H... Là, elle abandonna le carrosse, donna l'ordre à la livrée d'attendre le prince héritier, monta dans un fiacre et rentra au palais. Lorsque, le jour tout à fait venu, Rodolphe quitta la demeure de son amie, il trouva devant la porte le carrosse impérial et, tout autour, une véritable foule — passants et gens du quartier — qui le salua respectueusement, au moins dans les apparences, car on connaissait bien la maison de la demoiselle. Rodolphe entra dans une colère affreuse, colère qui ne fit qu'augmenter, quand l'empereur, obligé de tenir la parole qu'il avait donnée à Stéphanie, le fit venir et l'admonesta. Une scène violente s'ensuivit dans le ménage du prince héritier : l'abîme, l'abîme que rien, désormais, ne pouvait plus combler, s'ouvrait, insondable, entre les deux époux, qui devenaient deux ennemis.
Gela n'empêcha point Stéphanie de continuer ses manœuvres d'espionnage.
Aussitôt après l'aventure du carrosse, Rodolphe, qui ne retournait plus chez Mlle H..., car il l'avait promis à son père, — et il possédait intensément le respect de la parole donnée
— se mit à soupirer dans le sillage d'une ravissante jeune
fille de dix-neuf ans, la princesse A A Malgré le nom
de la personne et la situation de la famille, Tune des premières de l'empire, on ne croyait guère que cette passion fût toute platonique, bien que Rodolphe l'affirmât.
Gomme il s'absentait constamment pour aller à Mayerling et que Stéphanie avait la certitude que les rendez-vous se donnaient dans ce château de chasse, elle fit suivre le prince et la jeune fille, et entoura Mayerling de ses agents. Un beau jour, l'un de ceux-ci vint la prévenir que la jolie princesse venait de partir pour Mayerling. Elle se jeta aussitôt en voiture et fila vers le même but. A son arrivée au château, les domestiques, qui ne la reconnaissaient point, sous l'épaisse voilette qui lui cachait le visage, refusèrent de la laisser pénétrer. Une discussion s'engagea, au cours de laquelle intervint le valet de chambre personnel de l'archiduc. L'archiduchesse se fit alors connaître. On dut la laisser entrer.
Quand elle pénétra dans la chambre de son mari, celui-ci, près du lit défait, se trouvait seul. Elle se précipita à la
fenêtre. Vainement! La princesse A avait eu le temps
de fuir.
Alors, comme une furie, elle s'avança vers Rodolphe, et, sans souci du scandale, les domestiques étant massés dans l'antichambre voisine, elle hurla :
— ■ Tu étais ici avec une femme.
Rodolphe se contenta de hausser les épaules. Rageuse, elle saccageait le lit, à présent.
— Tiens, tiens, on voit encore la trace de son corps et les draps sont chauds de sa chair et de la tienne.
— Vous êtes folle.
— Et je sais qui est cette fille.
— Je vous dis que vous êtes folle.
— C'est la princesse A
Rodolphe pâlit. Instinctivement il leva la main sur S té-
phanie. Mais il la laissa retomber le long de son corps, et dit, la voix tremblante :
— Vous mentez.
— Je mens, je mens, allons donc. Je te dis que c'est cette fille, cette fille...
Il la prit par le bras, qu'il meurtrit, et, la poussant brutalement dehors, il dit, d'une voix de crime :
— ■ Sortez.
Et il rejeta la porte sur elle.
La vie devint effroyable dans le ménage princier. Stéphanie ne désarmait point. Chacun cherchait constamment à blesser l'autre le plus cruellement possible. C'est alors qu'un événement, qui devait avoir les plus désastreuses conséquences, se produisit dans la vie de Rodolphe, excédé. Il fut atteint d'un rhumatisme aigu contracté à la chasse. Le médecin, qui le soignait, lui fil des injections de morphine. Rodolphe qui, non seulement, y trouva l'apaisement de sa souffrance, mais encore l'oubli, continua les injections après sa guérison et ne tarda point à devenir morphinomane.
De ce jour, déjà neurasthénique et furieusement épuisé, Rodolphe, morphinomane puis bientôt éthéromane et alcoolique, était définitivement condamné.
Une année plus tard, l'héritier du trône d'Autriche-Hongrie devenait l'ombre de lui-même. Souffrant, dès lors, physiquement, car la morphine ne l'apaisait plus, et moralement, attendu qu'il se rendait compte de l'impasse où il se trouvait engagé, il se jeta dans une vie de folies, espérant y découvrir l'engourdissement de sa pensée morbide. Les deux dernières années de sa vie ne présentent qu'une suite de laides débauches. La petite métairie de Kriau, qui joue, au Prater de Vienne, le rôle du Pré-Catelan au Bois de Boulogne, et maints autres petits restaurants élégants des environs de Vienne conservent le souvenir des orgies auxquelles se livrèrent le prince et ses amis, notamment son grand-maître de la cour, le comte Charles Bombelles ; le duc de Bragance ; le comte Hoyos ; enfin le prince Philippe de Cobourg, beau-frère
de Rodolphe, celui-là même qui fit, dans la suite, interner sa femme parce que la malheureuse préférait l'amour délicat du lieutenant Mattachich à la poursuite brutale que lui imposait l'ivrogne répugnant qu'était son mari.
Ils quittaient Vienne, pour ce genre de fêtes, dans des fiacres à deux chevaux. Le fiacre de Bratfisch en était toujours, et tous les cochers faisaient la fête avec le prince, les gentilshommes et les filles, le plus souvent de très basse prostitution, que ces messieurs appelaient à l'honneur de les distraire. Il faut dire que ces cochers de « fiacres » ou voitures de louage d'un tarif très élevé — ce que nous appelons « fiacre », à Paris, se nomme « confortable » à Vienne — sont souvent de véritables artistes — siffleurs, chanteurs, exécutants et improvisateurs, — et qu'il en est même qui se sont créé, là-bas, un renom comparable à celui que possèdent, ici, les chansonniers montmartrois. Rodolphe avait un penchant pour ces types essentiellement viennois. Il partait volontiers, dirigé par eux, pour ses expéditions nocturnes et se grisait abominablement, en leur compagnie, soit avec du Champagne, soit, de préférence, lors de la saison, avec du Hcurigen ou vin nouveau. Aussi bien n'était-ce là que le côté le plus innocent de ses escapades. Plusieurs fois, la nuit, aux abords de la Kriau, les arbres du Prater virent entre leurs troncs vénérables des sarabandes folles de princes, de nobles seigneurs, de cochers de fiacres et de filles de ruisseau, évoluant en costumes plus que primitifs sous la conduite de l'archiduc Rodolphe. Les gens de la bande, leur danse achevée, rentraient, titubants et hoquetants, dans la petite salle de la Kriau et considéraient alors le vieux piano comme un meuble d'usage tout intime qu'ils purifiaient volontiers, ensuite, sous des flots de Champagne.
Ces répugnantes orgies se répétaient plusieurs fois par semaine. On conçoit qu'elles aient complètement délabré une constitution aussi faible que celle de l'archiduc Rodolphe. Le malheureux ne pouvait plus se maintenir qu'en s'injectant de la morphine plusieurs fois par jour, en respirant des quan-
tités invraisemblables d'éther et en buvant de l'alcool dans des proportions effrayantes, car le Champagne ne lui faisait plus aucun effet et il prenait, à présent, les cognacs et les alcools les plus corsés dans des verres à pied.
La lignée mâle des Habsbourg, la descendance directe de S. M. épileptique François-Joseph, sombrait dans la débauche, l'alcoolisme et la folie...