François Liszt; souvenirs d'une compatriote
(( On ne doit pas pleureÉ^les morts, on <Ioit se réjouir avec les vivants», disait Liszt, lorsqu'en ma présence on lui apprit la mort inattendue d'un ami. La leçon me profitera — je ne pleurerai plus l'homme unique qui vient de nous être ravi. Il restera vivant pour moi à tout jamais. Il a enrichi ma vie intellectuelle de trésors inépuisables; il m'a ouvert des horizons
sans bornes; il m'a légué un héritage moral qui assure désormais, le double avenir de mon esprit et de mon cœur. Il est mort, mais je ne lai point perdu, tant mon existence s'est imprégnée de son affection, fondue avec son génie. A défaut de sa personne, son image me tiendra compagnie. Comme par le passé, je demanderai conseil à ce vaste esprit pour lequel le travail était le premier des titres de noblesse, à ce cœurtendre et généreux, aux délicatesses infinies, à cette àme fière et digne, dans laquelle toute vérité persécutée, tout génie méconnu trouvaient «H champion capable de les faire trioml>lier. Il restera un des pénates de mon foyer, toujours présent, toujours entouré de mon affection reconnaissante.
Nos relations datent de loin. J'avais dix ans lorsque je vis Liszt pour la première fois à un de ses concerts d'orchestre. Il avait été le Sindbad, le héros de mes rêves d'enfant, et toute mon ambition, mon unique désir, était de me rapprocher de lui. J'y réussis. Il loua mon jeu — on voulait me faire pianiste, — se mit au piano, et me régala de tout mon petit répertoire : la fugue de S. Bach, la Ber-
ceuse de Chopin, une sonate de Scarlatti. Puis il me donna un tas de bonbons et embrassa mes grosses nattes brunes, l'orgueil de ma mère, que, suivant la mode hongroise, je portais toutes pendantes. J'étais très petite et mes cheveux étaient très longs. C'est Liszt qui en fit la remarque. Il m'avait tout bonnement tourné la tête.
Une amie vient de m'envoyerune lettre que je lui avais écrite à cette époque. J'ai retrouvé avec étonnement, dans ces effusions enfantines, une preuve de plus de l'ascendant, que la personnalité extraordinaire de cet homme exerçait sur tout le monde. Il dirigeait personnellement sa Messe de Gran exécutée à l'église paroissiale de Budapesth. J'étais dans le chœur, en face de lui, et le jeu de cette
physionomie unique frappa mon âme d'enfant de manière à m'inspirer les lignes suivantes : « Il m'était impossible de détourner mon regard de cette figure sublime. Rien de plus intéressant que de voir diriger Liszt. Ses traits reflètent toujours le caractère du passage musical dont il entend les flots harmonieux. L'enthousiasme, la béatitude, la ferveur spiritualisée, se lisaient dans sesyeux. J'aurais toujours pu dire d'avance quel mouvement l'emporterait dans le passage commencé. Les traits de Liszt m'en révélaient le secret. »
Enthousiasmée, je chantai mon dieu envers français et allemands qu'on reproduisit en traduction hongroise dans nos journaux. Pour me remercier il nous fît annoncer sa visite. Il nous arriva, grand,
svelte, montant nos deux étages quatre à quatre, ses beaux cheveux grisonnants flottant sur l'épaule, enveloppé de son large manteau que, d'un mouvement, il drapait aussi savamment qu'un Romain sa toge. Lorsqu'il m'embrassa la main comme à une « grande demoiselle », mon petit cœur faillit, je crois, se briser d'émotion...
(( En voilà une petite tête ! » répétait-il sans cesse en caressant mes cheveux...
Et alors il me raconta comme quoi son père avait eu Vidée fixe de le voir devenir quelqu'un ; comme il faut être sérieux et diUgent pour cela, s'appliquer à bien faire les choses ; et quand ma mère se plaignit que, tout en jouant des gammes, je composais des vers, il hocha la tête d'un air soucieux.
— Je crains, dit-il, que, de cette manière, les vers et les gammes ne soient également mauvais.
Et moi je crains que ce n'ait été un mot prophétique du maître.
Liszt avait la mémoire des rois; — non, il avait la mémoire du cœur, ce qui vaut mieux. Dès cette visite il ne m'oublia plus. Moi, une enfant, je fus capable d'éveiller en lui un intérêt durable. De loin en loin, il m'en donnait la preuve en m'envoyant un souvenir par quelque compatriote qu'il rencontrait à l'étranger : la collection de ses Rhapsodies hongroises, un livre, une photographie; eniîn toujours le signe « d'une affection constante, d'une amitié fidèle et reconnaissante», comme il l'écrivait sur un petit portefeuille que, se souvenant de
s FRANÇOIS LISZT.
moi au dernier moment, il avait contié pour m'ètre remis à un de nos musiciens les plus éminents en le reconduisant à la g;are de Weimar. Ce n'était point une phrase. Liszt était profondément reconnaissant de tout sentiment sincère qu'on lui vouait; et cette tendance de son caractère nous explique suffisamment les attachements fanatiques qu'il inspira et qui l'accompagnèrent jusqu'à la tombe.
Quelques années plus tard, Liszt revint J^ à Budapesth, Il passa un soir chez nous. J'étais malade, mais on me fit lever à dix heures pour voir le maître. J'avais fait des progrès; je lui jouai une de ses compositions, Le Rossifjnol; mais, énervée par la maladie autant que par l'émotion, mes forces me trahirent, et, posant mes deux bras sur le pupitre, je fondis en
larmes. Il fallait voir alors cet homme aimable se mettre en quatre « pour faire rire l'enfant » ! J'étais déjà à môme de comprendre la musique divine, entraînante, que j'entendais à cette heure bénie. Soirées de Vienne, Valses et Mazurkas de Chopin , badinages musicaux, tout y passa. Ce fut une féerie, un enchantement, et mon vieux maître de musique, ami de Liszt, jura de ne l'avoir jamais entendu jouer avec plus d'entrain. L'auditoire fut aux anges; moi, je passai la nuit en délire, et l'archange Liszt rayonnait continuellement au milieu des problèmes d'algèbre dont mon cerveau surexcité cherchait la solution.
Je me rappelle encore un petit incident comique, qui fit le désespoir de ma pauvre mère, une des femmes les plus spirituelles
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de son temps, mais qui n'en était pas moins un cordon bleu parfait, fière -do son savoir. Liszt avait promis de venir à huit heures et n'arriva que vers onze. Le souper « à la hongroise » devait naturellement se ressentir du retard, et maman ne put oublier le sourire narquois de son hôte illustre, quand il lui dit :
— Vous avez d'excellents cigares, madame !
Durant cette même visite de Liszt à Budapesth, je l'entendis encore une fois à son insu, cachée avec ma mère dans un petit cabinet. Mon maître de musique, M. Breuer, l'avait invité à une soirée d'hommes ; toute la bohème musicale de la ville en était, aussi bien que les gros bonnets. Liszt, en manches de chemise, joua avec un de nos virtuoses, un violo-
SOUVENIRS D'UNE CÛMÇATRIOTE. 11
niste dont le nom m'échappe, la grande sonate de Beethoven, Œuv. 47, dédiée à Kreutzer; puis, avec un de ses élèves qui l'accompagnait dans ses voyages, M. Winterberger, il exécuta sa grande composition symphonique. Le Tasse, sur deux pianos. Il fut si satisfait de son élève, qu'il l'embrassa avec elfusion. Tout enfant que j'étais, la ressemblance étonnante de l'élève avec le maître attira mon attention. La même tête, les mêmes cheveux flottants, le même nez très prononcé et la même désinvolture. J'en fis la remarque à ma mère, mais je ne reçirs pas de réponse.
J'ai souvent entendu depuis Le Tasse, joué par le maître, je lai moi-même rejoué avec lui l'année dernière encore, mais ce n'était p/i/s cal J'apprenais,
hélas ! que les dieux peuvent se faire
\ieux
Liszt était bien la personnalité la plus compliquée, faite d'ombre et de clarté comme pas une. Sa nature était un composé à parties très inégales de démon et d'ange, car l'ange l'emportait sur le démon. Vouloir donner un résumé de Liszt, serait vouloir refléter l'univers dans une goutte d'eau. Aussi ne ferai-je point ce périlleux essai. Cet ouvrage n'a nullement la prétention d'augmenter les études volumineuses et plus ou moins transcendantes, écrites sur Liszt, ses œuvres, et le rôle qu'il a joué dans l'histoire du développement de la musique et de la vie artistique du siècle. Ce n'est pas là ma mission. Je tâcherai même d'être
sobre au possible dans la peinture de mes impressions à moi, en tout cas, d'un intérêt médiocre, comparativement au sujet qui les produisait. On a déjà tant écrit sur ce grand artiste^ sans pourtant nous dire ce que Lhzt lui-même a pensé, ce que Liszt lui-même a dit !
C'est donc Liszt et uniquement lui, qui doit ressortir de ces pages, aussi vivant, aussi réel, que je le vois encore à cette heure devant mes yeux. Ayant joui du privilège de surprendre le secret du parfum de la fleur, de saisir l'émanation subtile de l'âme, qui échappe à la multitude, je veux en fixer l'essence sublime, en arrachant à l'oubli ces traits du cœur, plus rares que les traits de génie, qui affirment à nos yeux l'affinité de l'être humain avec le Créateur. En feuilletant
dans mes mémoires, j'essayerai de faire connaître cet homme phénoménal , comme je l'ai connu, moi, rapportant scrupuleusement ses propres paroles, et tâchant de rendre, comme en photographie, ces mouvements spontanés et fugitifs, d'apparence insignifiante, qui aident à faire ressortir en relief les caractères complexes et puissants.
Malheureusementje doisfaireun triage fort consciencieux, — une grande partie de mon trésor devant se dérober encore à la publicité — et taire pour le moment presque tout ce qui a rapport à la période la plus intéressante de la vie du maître : les quatorze années — 1847 à 1861 — passées à Weimar. Cette époque est une des plus riches de sa vie; ces années marquent double et dans son existence et
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dans les annales de l'art. Sous son égide, Weimar redevint la Mecque vers laquelle tous gravitaient , adeptes ou néophytes de la grande secte de l'art. La présence d'une femme supérieure, altière il estvrai,mais qui, pour citer le maître, (( savait être aimable — si elle le voulait », donnait un lustre des plus brillants à la grande vie qu'on menait à la Altenhurg, la résidence de Liszt. Le duc de Weimar ainsi que sa famille avaient celui-ci en haute estime. Une amitié sûre s'établit entre eux, dès les débuts du maître à Weimar; le duc s'applaudit d'avoir su fixer cette comète dont la gloire profiterait désormais à sa cour, ressuscitant l'ère radieuse où Gœthe avait fait de Weimar l'Olympe allemand. La mort du maître n'a pas éteint cette vive amitié.
Le duc en donne la preuve par la grande Fondation Liszt qu'il est en train d'inaugurer, en continuant l'œuvre d'enseignement de son grand ami. L'hiver dernier encore, le 12 février, Liszt passait la soirée chez nous, et, parlant de Weimar, il nous dit : « 11 y a une chose dont je suis lier, c'est le mot de mon vieux duc : « Il y (( a à peu près quarante ans que je connais « Liszt, mais je puis affirmer que, durant (( tout ce temps, Liszt ne m'a donné ni un « mauvais conseil ni un conseil intéressé! » Le maître était fort sensible à de tels témoignages d'estime; il mettait l'intégrité du caractère au-dessus de tout. Et si une longue vie l'avait rendu indulgent vis-à-vis des autres, cette indulgence n'était qu'à fleur de peau, du moment que le caractère était en jeu.
Cependant, comme toute individualité compliquée, il avait éminemment aussi les défauts de ses qualités. Si des témoignages d'estime lui étaient justement agréables, il n'était pas blasé sur la flatterie non plus; bien au contraire. Je m'étonnais quelquefois du plaisir avec lequel il accueillait les compliments les plus banals, les louanges les plus outrées.
Je viens de dire qu'il n'était point blasé sur la flatterie; il ne l'était sous aucun rapport et goûtait encore, avec une fraîcheur toute juvénile, les joies de ce meilleur des mondes. Fait d'autant plus extraordinaire, que jamais homme ne fut adulé à jet aussi continu. Littéralement parlant, il a marché sur les fleurs toute sa vie. Durant ses tournées de concerts, il lui arrivait souvent, en voyage, de trou-
ver, à une station quelconque où le train avait un quart d'heure d'arrêt, une douzaine de jeunes filles, habillées de blanc, de gros bouquets à la main, l'attendant là pour le mener, tout en semant le chemin de fleurs, à un piano ouvert et enguirlande qu'on avait eu soin de préparer dans l'espoir de l'entendre...
Une certaine comtesse polonaise le recevait régulièrement dans un boudoir jonché d'une épaisse couche de roses effeuillées, voulant symboliser par là son amour : sans épines et entièrement soilmis... A ses jours de fête et de naissance, les offrandes de fleurs s'accumulaient de telle façon, qu'on était obligé de leur consacrer plusieurs chambres. J'ai été témoin de ce fait à Rome et à Budapesth plus d'une fois... Il y a environ quarante
aïis, quatre célèbres beautés de la cour du roi de Prusse s'étaient fait peindre en cariatides, supportant le buste de Liszt, arrivé à l'apogée de son art et de sa renommée. Lorsqu'on illumina Berlin en son honneur, le roi et la reine s'en furent en voiture découverte pour assister aux ovations dont on comblait ce favori des dieux... Trente ans plus tard, les dames de l'aristocratie hongroise et les amies de Liszt meublèrent son appartement, à Budapesth, des chefs-d'œuvre de leurs blanches mains, l'entourant de broderies superbes.
Ces sortes d'incidents, dont je n'ai cité au hasard qu'une fraction minime, avaient fait de Liszt un personnage légendaire déjà de son vivant. Son nom, aussi connu dans la cabane qu'au château.
agissait sur les populaces comme une étincelle électrique. Riches et pauvres étaient sous le charme de ce magnétisme contagieux, qui émane de certaines personnalités prédestinées.
J'ai eu bien des fois l'occasion de voir Liszt acclamé par un auditoire fanatisé, le couvrant de fleurs et de lauriers ; mais tout pâlit devant l'ovation, sans précédent dans les annales du fétichisme de l'art, dont il fut l'objet en 1867 à Budapesth, lors du couronnement de notre roi actuel, auquel j'assistais comme jeune fille. C'était après les terribles années de stagnation, résultat de la révolution de 1848, étouffée dans le sang de nos patriotesmartyrs. Les mains bénies de Deàk avaient commencé à débrouiller l'écheveau confus de notre politique et à com-
bler l'abîme que creuse la sujétion forcée entre un peuple et son souverain. A ce moment, les haines ayant été apaisées par cet esprit aussi pénétrant que pacifique, le couronnement du monarque dut confirmer le nouveau pacte de loyauté réciproque.
Liszt fut chargé de composer la megse de couronnement. Avec cette œuvre il continuait sa marche triomphale dans l'ère nouvelle de la musique d'église, dont la pierre fondamentale est la Messe de Gran. On a dit des messes de Liszt le mot ailé : « Elles sont priées plutôt que composées », c'est-à-dire qu'elles font l'effet d'invocations suprêmes, et non pas de compositions travaillées selon le moule connu. Le Benedîctus de la messe du couronnement est d'une beauté si suave,
si immatérielle, qu'il nous fait songer aux anges de Botticelli. Les sons s'entrelacent, flottent et se dissolvent, comme les vapeurs bleues de l'encens, se perdant dans l'iniini...
Le maître vint tout exprès diriger personnellement l'exécution de son œuvre formidable. Pour comprendre la scène inoubliable qui s'ensuivit, il faut se faire une idée de son théâtre. Il faut avoir devant les yeux le fleuve majestueux — le Danube aux ondes bleues, — le pont suspendu, — ce trait d'union entre Bude et Pesth, — la forteresse de Bude avec la résidence royale, entourée de jardins échelonnés sur la montagne; tout ce paysage pittoresque et riant qui s'étend sur la rive droite, faisant face aux longues rangées de palais de la rive gauche, le
louteDgairlandé,enhabitde fête, et baigné (11111 soleil de printemps. C'est là qu'une multitude immense, avide d'émotions, attendait sur des tribunes, aux fenêtres, sur les Toits, et dans les bateaux pavoises, le cortège royal qui passerait bientôt le pont. L'empereur d'Autriche, après avoir été couronné roi de Hongrie à l'église Saint-Mathias, devait, de la forteresse, aller prêter le serment traditionnel sur un monticule placé vis-à-vis du pont, sur la rive gauche, etformé d'un amas de terre apportée des différents comitatsde Hongrie.
A ce moment d'attente fiévreuse, sur la route large et blanche qui descend du fort vers le Danube, laissée libre pour le cortège royal, on vit apparaître la haute figure d'un prêtre, en longue soutane noire chamarrée d'innombrables décora-
lions, la chevelure blanche soulevée par la brise, les traits comme moulés dans l'airain, le chapeau à la main. A son aspect un murmure s'éleva, grossissant à mesure que la figure avançait et était reconnue. Le nom de Liszt courut comme un éclair de rang en rang, de bouche en bouche. Bientôt cent mille hommes l'acclamèrent frénétiquement, se grisant de l'enthousiasme qui tonnait dans cet ouragan de voix. Le public de la rive gauche croyait naturellement que c'était le roi qui approchait, salué par l'émotion spontanée d'un peuple réconcilié.
Ce n'était pas le roi, mais bien un roi, auquel s'adressaient ces sympathies de la nation reconnaissante, fière de posséder un tel fils
Trois ans plus tard, en 1870, Liszt commença ses stages annuels à Budapesth.
Son ami intime, le baron Augusz, fit entendre par un intermédiaire au comte Andràssy, alors premier ministre, que le maître serait heureux de consacrer à sa patrie une partie de son temps, si on lui confiait une charge quelconque qui lui permît de venir régulièrement en Hongrie pour y propager son art. Le médiateur eut le talent de faire créer la charge, avant que l'institut duquel elle faisait partie n'existât. C'est de cette manière que fut fondée l'Académie de musique actuelle, dont Liszt était le président.
Son arrivée était toujours une fête pour Budapesth. Il mettait une note vibrante dans la monotonie plus ou moins apathique qui caractérise notre capitale. On
avait espéré que sa présence suffirait pour créer une vie artistique en Hongrie, pour généraliser les intérêts littéraires et musicaux, et pour attirer les artistes étrangers, dont le talent enrichirait notre vie intellectuelle. Hélas! ce fut un rêve! Les premières années de son séjour ici semblaient en effet réaliser cette espérance, mais peu à peu l'indifférence prit le dessus. Lui, cependant, nous donnait ce qu'il avait de mieux : son talent, son cœur, son amabilité inépuisable. 11 se prêtait à tout, payait de sa personne, joua dans l'espace de neuf ans quatorze fois en public, et nous laissa des souvenirs ineffaçables. Quelle joie quand nous le voyions monter sur l'estrade et se mettre au piano couvert de fleurs, pour ressusciter Fàme de Beethoven dans ses concertos incom-
parables! Attirée parce chant divin, pouvait-elle ne pas retourner vers la terre, afin d'écouter, ravie, les énonciations de son essence immortelle, dont mille beautés lui étaient révélées par le génie créateur de son interprète?... Ou bien, poussé par ses admirateurs, Liszt dirigeait lui-même l'une ou l'autre de ses grandes compositions orchestrales, comme à l'occasion de son jubilé, en 1873, lorsque la nation entière fêtait la cinquantaine de sa carrière d'artiste. On exécuta son magnifique oratorio Le Christ qu'il nommait son « testament musical » et dont le texte, aussi de la composition du maître, est tiré de la Bible et de la liturgie catholique. Les fleurs, les offrandes artistiques, les distinctions, pleuvaient sur lui. Le comte Andràssy, accompagné du corps diploma-
tique, vint exprès dé Vienne féliciter le maître; c'était un délire, une joie unanime, qui rappelait aux barbes grises les jours glorieux de 1839 et l'enthousiasme brûlant dont les flammes avaient fait tressaillir le monde en 1848. Quelles fêtes, quels enchantements! Et puis, plus tard, quand, Wagner étant là, les deux vétérans de Fart, acclamés par un auditoire des plus brillants, s'embrassèrent... Et quand le maître, en présence de toute la cour, joua la Sonate de Beethoven surnommée Sonate du clair de lune^ et que l'assemblée fascinée, immobile, entièrement sous le charme, resta comme plongée dans des transes...
Mais comment énumérer toutes ces heures à jamais mémorables, où l'àme goûtait les plaisirs les plus purs, les plus inten-
ses — que seule la musique peut donner! A cette époque nous voyions Liszt beaucoup, dans le monde et chez nous, mais pas aussi intimement que les dernières années. Lui, habitué aux cultes excessifs, toujours entouré de passions naissantes ou mourantes, — nous, moi et ma sœur cadette, occupées d'abord d'une mère adorée et continuellement malade, puis du monde, de notre carrière littéraire et des luttes qu'elle ne manquait pas à nous susciter. L'enthousiasme ressenti pour Liszt dans mon enfance, s'était changé avec le temps en admiration plus profonde, basée sur une appréciation mûrie et une affection à toute épreuve. Mais la vie m'emportait sur ses flots tumultueux et l'apparition du maître d'année en année n'était
qu'une fleur s'épanouissant en sa saison sur mon chemin. J'étais trop jeune pour être traitée en amie. Il savait respecter les illusions de la jeunesse et l'innocence de la pensée, on en verra la preuve dans l'anecdote suivante :
Voyant le maître de belle humeur, je m'avisai un jour de lui tenir un petit discours diplomatique :
— Vous savez, cher maître, avec quelle facilité je raconte les choses vues ou entendues, mais vous ne savez pas combien la fiction me donne de mal.
Or, vous pourriez me rendre un fier service. Feuilletez un peu le livre de votre vie et racontez-moi quelques-uns des mille épisodes plus ou moins romanesques dont elle a été égayée et attristée. Voulez-vous?
Il se renversa dans son fauteuil et me regarda d'un air indescriptible, narquois et grave à la fois.
— Et vous croyez que ma vie prête au roman? dit-il après un court silence.
Je l'ai souvent depuis taquiné sur cette réponse évasive qui valait bien son pesant d'or, et il en riait de bon cœur. Pourtant, il n'oublia pas mes paroles et, dix ans plus tard, utilisait volontiers les occasions où nous étions en petit comité pour remplir mes souhaits, sans avoir l'air de se rappeler ma prière.
C'est ainsi qu'il commença peu à peu à causer franchement. Sachant quel usage je voulais faire de ses récits, il parlait presque toujours avec une intention arrêtée. C'est donc un devoir sacré que j'accomplis en ce moment,
en me faisant, à beaucoup d'égards, la rectificatrice de certaines erreurs courantes, ébruitées par les biographes de Liszt et les journaux. 11 y a trois ans, M. Trifonof lit paraître dans la Revue J nlernationale des esquisses biographiques sur François Liszt, et le maître, qui, dans ces dernières années, faisait souvent allusion à sa fin, nous apporta ces (( Esquisses » barbouillées en tout sens de rectifications. A la première page nous lûmes ces mots :
et il me fit promettre de m'en servir à riieure venue. Seulement ce n'est pas sa nécrologie — écrite ces temps-ci par des milliers de plumes — que je vais reproduire en ce moment. Je me servirai en partie de ces annotations, afin de donner à mes « Souvenirs » le prestige assez rare de l'authenticité.
Liszt attirait les esprits altérés de savoir, comme les fleurs attirent les abeilles. De toutes les parties du monde les élèves accouraient pour boire à cette source divine, toujours prête à étancher la soif de ceux même, dont le talent n'était point suffisant pour autoriser un empressement pareil. Dès la première année où le maître passa quelques mois de l'hiver à Budapesth en sa qualité de président de
l'Académie de musique, il fut suivi d'un essaim de jeunes gens dont le principal but semblait être de l'entourer d'un culte, d'une adoration, qui paraîtraient excessifs s'il n'en avait été digne sous tous les rapports. Alors, un spectacle des plus nouveaux pour nous autres « Pestois »
se déroula à nos yeux : le maître, trônant au milieu de disciples fanatiques des deux sexes , qui se disputaient ses bonnes grâces et remplissaient sa vie de petits romans ébauchés, émaillant ainsi ses jours de fleurs éphémères. Cet esprit puissant, qui ne s'était jamais heurté aux aspérités de la route tortueuse qui mène à la gloire, avait d'autant plus d'indulgence pour ceux dont il avait l'occasion d'aider énergiquement le laborieux essor. H avait le travail en si haute estime, toute
aspiration sérieuse lui était si sympathique, que là où il la rencontrait, si peu même qu'elle fût soutenue par le talent, elle trouvait en lui appui et encouragement. 11 avait une manière irrésistible, paternelle et pateline, de traiter tout ce petit monde qui fourmillait autour du lion. Jupiter se faisait bon enfant avec ces jeunesses, et son indulgence inépuisable lui permettait de descendre jusqu'au niveau de ces muses plus ou moins évaporées. Jai vu de charmantes jeunes filles se prosterner devant lui , pleurer à chaudes larmes à son départ annuel , sangloter s'il fronçait les sourcils ; et il va sans dire que ce fétichisme entraînait parfois des aberrations, auxquelles il était, du reste, si bien accoutumé qu'il n'en faisait plus aucun cas.
Cependant, fidèle à mon rôle de rectificatrice — autant que les circonstances me le permettent à cette heure, — je dois esquisser ici une de ces aventures passagères, non pas que le fait soit intéressant par lui-même, mais parce qu'il eut un épilogue assez désagréable pour le maître et que, la littérature s'en mêlant, il fut très froissé de voir le public crédule se laisser amorcer par ce qui chatouillait sa curiosité, sans tenir compte des invraisemblances dont on le gratifiait. Une de ces élèves, entre autres, l'avait suivi à son départ de Rome. C'était une Cosaque, une comtesse assez jeune encore, d'une maigreur effrayante, à la figure pale et spirituelle, aux grands yeux noirs à fleur de tête et de manières avenantes, très comme il faut. Elle lisait Kant et Sclio-
penhauer, faisait, pour se désennuyer, des études microscopiques, de la vivisection, et voulait à tout prix, coûte que coûte, devenir pianiste... Nous apprîmes plus tard que ses relations avec le maître dataient de plusieurs années.
C'est à cette époque que commencèrent les charmantes matinées musicales chez Liszt, à jamais mémorables dans les annales de la vie artistique, très peu développée encore, de Budapesth. Liszt demeurait alors chez son ami le curé Schwendtner, mort depuis. Il y occupait un bel appartement où il habita plusieurs années de suite, avec une grande salle très bien appropriée aux concerts. C'est laque, chaque dimanche matin, un public d'élite se rassemblait. Toute l'aristocratie accourait, affriandée par la possibilité d'y
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entendre , non seulement les meilleurs élèves et les artistes de passage à Budapesth, venus exprès pour voir le maître, mais Liszt lui-même, qui se faisait bon prince et semait à pleines mains et royalement son talent unique.
« Tout Pestli » y était : l'étincelant comte Andràssy, alors premier ministre, le beau et spirituel cardinal Haynald, l'aimable comte Lonyay, ministre des lînances , le comte Emeric Széchényi, musicien et compositeur distingué, tous ces diplomates de haut bord qui avaient fait la (( nouvelle Hongrie » ; puis un parterre de fleurs animées : des femmes rivalisant en beauté et en grâces; des écrivains et des artistes qui ne s'étaient point vus encore a pareille fête, en un mot la quintessence de l'intelligence de
la capitale. Ah ! qu'on était bien chez cet aimable amphitryon ! comme il savait recevoir son monde ! comme il régalait ses intimes de friandises, mêlant aux liqueurs un élixir autrement capiteux, aux sucreries des douceurs autrement raffinées : son esprit, ses flatteries inoubliables, si joliment tournées qu'on les acceptait comme de droit!
Généralement il faisait d'abord exécuter plusieurs morceaux par ses élèves ou par les artistes étrangers et indigènes, fiers de se mettre à son service ; souvent il jouait à quatre mains avec l'un ou l'autre, ou avec la comtesse russe, assez bonne pianiste, mais peu musicienne.
S'il faisait chanter, il s'installait au piano pour accompagner et, enfin, couronnait la fête par quelque grande production,
l'enthousiasme délirant qu'il soulevait l'entraînant souvent lui-même. A une de ces matinées, la comtesse russe joua la grande Ballade de Chopin en sol mineur et l'enleva avec tant de bravoure et de fougue que le maître l'en félicita publiquement... Elle avait promis son concours à un concert de bienfaisance qui devait avoir lieu prochainement, et nous lui conseillâmes tous de jouer cette 5«/- /«6^(?qu'.elle interprétait si admirablement.
Nous ne savions pas que nous lui rendions là un bien mauvais service.
Le soir du concert venu, un brillant auditoire s'était donné rendez-vous à la redoute; la comtesse, en robe de velours violet montante jusqu'au cou, à longues manches, garnie de fourrures, arriva au bras de Liszt, qui s'installa dans la petite
salle des artistes, à colonnade ouverte, en face du public. Son tour venu, on reçut la comtesse fort courtoisement, et elle commença sa Ballade^ jouant naturellement de mémoire. Tout allait bien, lorsqu'à la sixième page elle hésite et s'embrouille. Éperdue, elle recommence, encouragée par des applaudissements bienveillants. Mais, au même endroit, ses nerfs surexcités la trahissent encore.
Blanche comme un linge, elle se lève... Alors le maître courroucé, de la place où il se trouve, lui crie en frappant du pied » «Restez! n Elle se rassied et, au milieu d'un silence de mort, entame pour la troisième fois la pièce maudite. De nouveau sa mémoire rebelle l'abandonne.
D'un effort désespéré elle cherche à ressaisir les périodes finales, terminant enfin
le fatal morceau par un charivari d'accords d'une dissonance inouïe et inoubliable.
Je n'ai jamais assisté à une scène plus pénible. A la sortie, le maître, la comtesse au bras, l'apostropha plus que rudement. Sa patience, terriblement éprouvée, se lassait enfin des fredaines de tout genre de son élève; et, cet échec venant confirmer son opinion si souvent émise, qu'elle n'avait point l'étoffe d'une artiste, il ne la ménagea plus. La comtesse rentra, prit une dose de laudanum et dormit quarante-huit heures de suite. On la crut morte, mais elle se réveilla. Après un échange de lettres — le maître exigeant qu'elle quittât Pesth immédiatement — elle entra un matin chez Liszt, dit-on, un revolver à la main... Elle le visait de
sang-froid. «Me voilà! » s'écria le maître, en s'avançant vers elle. La malheureuse laissa tomber l'arme et se jeta à ses pieds. Mais toutes les supplications furent vaines. Liszt fut inexorable ; elle dut quitter Budapesth.
Alors, pour se venger des rigueurs du maître, la comtesse, aussi bien douée que peu scrupuleuse, fit paraître sous le pseudonyme de Robert Franz un roman intitulé : Mémoires dune Cosaque. Cet ouvrage fut suivi de près d'un second, où le même auteur donnait la réplique, sous le titre : Mémoires dun Pianiste, mais de manière à faire croire au public que Liszt lui-même prenait soin de rectifier les Mémoires d'une Cosaque et de revendiquer son honneur attaqué. Liszt est franchement nommé dans les deux volumes.
Qu'on me permette de passer sous silence ces œuvres dont il n'aurait jamais été question ici s'il n'y avait eu et s'il n'y avait encore des personnes assez crédules pour se laisser prendre à ce jeu ignoble, et pour admettre que Liszt puisse être l'auteur des Mémoires d'un Pianiste. Le maître fut exaspéré ,furieu:5f , de ces publications où il voyait une spéculation d'argent d'abord , et ensuite une imitation mal réussie des romans : Elle et Lui et Lui et Elle. Même plusieurs années plus tard, son humeur s'altérait quand on lui rappelait cette malencontreuse affaire.
Mais le monde aime le piment et l'on a toujours des amis qui croient de nous tout le mal possible. Aussi ai-je été navrée, à l'occasion de la mort de notre grand compatriote, de lire dans plusieurs
journaux français et allemands — sans en excepter une feuille sérieuse, comme la Kœlnische Zeitmig — la reproduction de la vilaine légende qui fait de Liszt l'auteur des Mémoires d'un Pianiste.
11 est clair que les propagateurs de ce faux bruit, capables d'imputer à Liszt une œuvre aussi mesquine, n'ontjamaisluune seule ligne de sa prose. Assurément ils n'ont jamais étudié le mécanisme de ce style épuré, volontairement pompeux, riche et chatoyant. Ils n'ont surtout jamais eu la moindre idée de cette âme élevée, dont le souffle enflammé remplit les pages des Lettres d'un Bachelier esmusique, de cet esprit au vol audacieux et sublime, qui dictait les philippiques courageuses et spirituelles, par lesquelles l'artiste sut conquérir pour ses collègues
la place enviable qu'ils occupent actuellement dans le monde, et parvint à donner à cette nouvelle religion musicale, dont il fut l'apôtre et Wagner le créateur, un public attentif d'abord, fanatique ensuite. En parlant des élèves de Liszt, je dois en mentionner deux, tout spécialement chers à son cœur et qui jouissent aujourd'hui d'un renom européen : M'"" Sophie Menter, en premier lieu, qu'il désignait comme « la première pianiste de son temps», et la seule «à laquelle j'ai pu apprendre ce qui ne s'apprend pas».
«Elle a la main chantante», disait-il en parlant d'elle. Aussi allait-il la voir régulièrement chaque année, en son beau château du Tyrol, et suivait-il sa carrière de plus en plus brillante avec une satisfaction toute paternelle. Il aimait à voir
mûrir les beaux fruits de son greffe artistique. Cette nouvelle école de pianistes, son œuvre à lui, absorbait toute son attention et le préoccupait sérieusement.
Une manquait pas de s'apercevoir que la majeure partie de ses élèves entendaient bien la lettre de son enseignement, mais sans en comprendre Vesprit. Là où il trouvait un sol propice pour sa semence immatérielle et divine, avec quel amour n'en suivait-il pas la croissance et l'épanouissement^ !
Le second élève, aimé par Liszt comme un fils, est le comte Géza Zichy, On sait
i. M™*' Jaell est du nombre des disciples chéris du maître. Celui-ci la nommait Ossiana. L'originalité de son jeu est frappante, et ses compositions bizarres, pleines d'imprévu, d'un cachet étrange, nous font attendre ave;- intérêt l'apparition de son con ert, autioel Liszt, en connaissance de cause, présageait un beau succès.
qu'ayant perdu le bras droit à la suite d'un accident de chasse, à l'âge de quinze ans, le jeune magnat s'était donné à lui-même pour se rattacher à la vie un délai d'un an. S'il réussissait dans ce laps de temps à se créer une existence qui l'aidât à oublier son malheur, il continuerait à vivre, sinon, il se brûlerait la cervelle. Poète de naissance, doué d'un grand talent aussi bien que d'une volonté de fer, ce jeune héros parvint à se faire artiste, artiste de mérite et unique en son genre. Compositeur distingué, ne jouant que ses propres œuvres, et créant de cette manière, toute une littérature musicale à l'usage exclusif de la main gauche, il ne se ménage point les difficultés, et, avec ses cinq doigts, accomplit des tours de force qui arrachaient à Liszt cette excla-
SOUVENIRS DUNE COMPATRIOTE, ol
mation : «Aucun de nous ne saurait en faire autant. »
Par un certain élan élémentaire, le jeu de Zichy agit parfois puissamment sur l'auditoire; il enlève la salle, on n'en croit ni ses yeux ni ses oreilles ; l'an passé, à Paris, le public, pareil à une mer soulevée, se porta en masse vers le piano, pour se convaincre qu'il n'était point la dupe d'un truc habile. Le comte Zichy adorait le maître. C'est toujours vers lui qu'il reportait tous ses triomphes; et si, après quelques succès exceptionnellement éclatants, il arrivait des télégrammes dans lesquels on félicitait l'illustre maître des triomphes du brillant élève, passé maître à son tour, Liszt, ému et heureux, nous apportait ces témoignages d'une reconnaissance presque fdiale qui les honorait
tous les deux. Le maître aimait à se trouver dans la maison du comte Zictiy. Les entants du jeune artiste sont les seuls dont je l'aie jamais entendu parler. Ces têtes charmantes semblaient lui rappeler des temps lointains , où les boucles blondes de la petite Blandine — sa fîUe aînée — lui avaient inspiré la première chanson qu'il ait jamais écrite : A?}fjiolin dal biondo crin...
Liszt avait parfois des attentions d'une délicatesse flatteuse qui sentait le courtisan, mais qui prouvait en même temps la bonté de ce cœur sans égal. Un soir, qu'il y avait beaucoup de monde chez nous, M"* de Bl..., une des femmes les plus charmantes de nos cercles aristocratiques, s'était mise au piano pour jouer
SOUVENIRS D'UNE COMPATRIOTE. o3
des airs hongrois avec son brio habituel, lorsque le maître, « jaloux de son succès », comme il disait, la pria de lui céder la place. Lui aussi joua une fantaisie hongroise, qu'aucun de nous ne connaissait, et nous remarquâmes que le comte Zichy s'approcha tout intrigué du piano. Sa figure trahissait un étonnement profond. La paraphrase, aussi brillante qu'entraînante, électrisa tout l'auditoire, et la pièce à peine finie, Zichy se jeta au cou du maître. « Ètes-vous content? lui demanda celui-ci, ai-je bien fait les choses? » Alors Zichy de raconter comme quoi il avait présenté à Liszt le matin même sa nouvelle composition, qu'il ne voulait point noter avant d'avoir entendu son avis. C'était précisément la fantaisie dont le maître venait de nous régaler, un
tour de force de mémoire, et le trait le plus charmant de cette délicatesse de cœur qui le rendait si irrésistible.
Je pourrais citer mille faits semblables, à l'appui de cette mémoire du cœur, dont le charme subtil rendra le souvenir de Liszt éternellement cher à ceux qui l'ont connu de près. A l'époque de notre séjour à Rome, en 1881, nous avions eu le bonheur d'être reçues en audience privée par le pape : audience d'autant plus remarquable, qu'elle dura presque une heure, et nous donna l'occasion de connaître plus amplement cet homme vénérable et exceptionnel, à l'œil plein d'éclairs, à la parole persuasive et éloquente. Liszt était malade à cette époque, soigné par sa petite-iille Daniela de Bulow. Il sortait et recevait peu, et, le soir, nous le trouvions
SOUVENIRS D'UNE COMPATRIOTE. o5
attablé avec sa petite-fille à une table ronde; lui, lisant, elle, avec sa belle tête déjeune Muse, occupée à quelque broderie. Le maître s'intéressa vivement à tout ce que nous lui racontâmes sur le Vatican, qu'il fréquentait peu alors. Je présume que l'audience, dont nous lui fîmes le récit minutieux, l'impressionna plus vivement qu'il ne le laissa paraître. Quatre ans plus tard, en effet, à notre indicible étonnement, Liszt nous envoya un beau volume de sonnets latins et italiens, de publication récente, et dont l'auteur n'était autre que le pape Léon XIII. Le livre portait la dédicace suivante : « En souvenir de l'auguste audience chez Sa Sainteté Léon XIII. Rome, octobre 1881. ).
Après quatre ans, le maître se rappe-
lait une heure lumineuse qui avait embelli notre vie. Durant ce séjour à Rome, nous fûmes témoins de l'amour, de la vénération, dont on entourait Liszt partout où il se montrait. Son jour de naissance, le 22 octobre, fut fêté par l'inauguration de la Società del quintetto, qui donna devant un public d'élite, àl'ambassade d'Allemagne, une matinée brillante. L'ambassadeur, M. de Keudcll, était très lié avec le maître, qui, de son côté, l'estimait beaucoup. Le concert fut charmant. Sgambati, l'excellent pianiste, élève du maître, y exécuta pour la première fois un quintette de sa composition qui lui était dédié. Une autre primeur fut le poème symphonique de Liszt : Du berceau au cercueil, composé d'après un dessin de notre compatriote distingué, Michel de Zichy (le dessin original est à
B iidapesth , dans rappartement du maître) . C'est à Rome que j'entendis pour la première lois le nom d'Antocholskii, le fameux: sculpteur russe. Liszt appela notre attention sur un chef-d'œuvre, le tombeau de la jeune princesse Obolenska', que le ciseau de l'artiste a fait revivre dans le marbre. Liszt avait une préférence marquée pour tout ce qui était russe".
11 suivait les progrès de la jeune Russie musicale, artistique et littéraire, avec une attention soutenue. Il prétendait « qu'en
, I . Le tombeau de la priucesse Obolenska est un des plu» beaux monuments du cimetière du Monte Testorio à Rome.
2. Il avait plusieurs fois rencontré chez nous le frère du peintre Vereschagine, M. Alex. Vereschagine, écrivain de mérite qui vient de publier ses souvenirs sur la guerre turco-russe. Ce type original l'attira tant, qu'il lui fit un accueil exceptionnellemant aimable, lui joua des airs russes et linvita chez lui.
Russie l'on n'avait pas encore dit le premier mot de tout ce que les autres nations de l'Occident ont presque épuisé déjà. La Russie a encore plus d'horizons spirituels à découvrir que de terres à exploiter.
C'est de là que viendront les innovations dans toutes les branches de la science, des beaux-arts, de la littérature... » Plus tard, Antocholskii ayant eu l'amabilité de nous envoyer les photographies de ses statues, Liszt s'engoua pour ainsi dire de cette collection superbe. Il avait vu l'original du Christ qvù en fait partie, à Paris, et toutes les fois qu'il le contemplait, il répétait que notre grand Munkàcsy avait emprunté la première idée de son Christ, « plus humain que céleste », au Christ d'Antocholskii, purement réaliste.
On a tant et si franchement écrit sur les relations de Liszt et de la comtesse d'Agoult, connue dans la littérature sous le nom de Daniel Stern, qu'il n'y a point d'indiscrétion à dire la vérité à ce sujet. Dans toute cette affaire , si sérieuse en ses suites, le cœur de Liszt ne fut pour rien. C'était une passion, — ce ne fut jamais un amour; et bien des fois, après les orages terribles qui devaient naturelle-
ment résulter du choc de deux natures aussi hétérogènes, le jeune homme — avide de liberté, et se sentant sacrifié à la fausse ambition d'une Ame égarée — dut cruellement souffrir de cet esclavage.
« Sa liaison avec la comtesse d'Agoult, dit L. Ramann, le biographe de Liszt, ne fut pas le résultat d'une attraction réciproque, développée peu à peu, jusqu'au maximum de la passion ; elle ne fut point le fruit d'une sympathie intellectuelle et d'une entente morale ; ce fut un hasard, un jeu, un caprice, un malheur! »
Le maître nous parlait souvent de M"" d'Agoult durant nos longues causeries intimes, mais invariablement avec un grain d'ironie, la jugeant froidement, sans l'ombre de cette illusion tendre qu'un cœur réellement épris conserve près-
SOUVENIRS D'UNE COiMPATRIOTE. 61
que toujours. Ces deux natures n'avaient rien de commun entre elles. Lui, noble, généreuv, mais, j'oserai dire, trop riche de cœur et d'imagination pour pouvoir jamais se fixer définitivement sur un seul oi^jet, — elle, passionnée il est vrai, mais orgueilleuse et vaine, uniquement occupée d'elle-même. Liszt n'était pas fait pour la vie de famille. Son foyer c'était le monde, c'étaientles autels qu'on lui dressait partout où il mettait le pied. L'encens qu'on bridait autour de lui le rendait incapable d'apprécier à la longue la douce chaleur du home, dont la monotonie l'aurait agacé. Il se plia à la nécessité, en passant dix ans à côté de celle qui l'avait choisi et assujetti, bon gré mal gré, à sa fantaisie, sans s'inquiéter de sa nature indomptable qui ne voulait point
connaître ces liens de roses ressemblant trop souvent à des chaînes. Mais, grand comme il l'était dans tout, il fit les choses grandement, cette fois aussi, de manière à forcer même le mari de la femme qui l'avait suivi, à dire de lui : « C'est un gentilhomme parfait! »
Madame la comtesse d'Agoult, née vicomtesse de Flavigny, avait connu et choyée Liszt, lorsqu'il n'était encore que « le petit Litz », comme on le nommait à Paris, à une époque, lorsqu'on enfant gâté du faubourg Saint-Germain, les belles dames le gorgeaient de bonbons et de caresses. Quand la comtesse le revit, il avait vingt-deux ans : elle en avait vingtneuf. Néanmoins elle était dans tout l'éclat de sa beauté et saturée des idées du romantisme, de ses sophismes subtils
et décevants, dont les œuvres de George Sand prêchaient l'évangile et dont le but unique semblait l'exaltation de ce qu'on nommait alors « une grande passion ».
Tout était permis à la passion. Les faits les plus crus passaient pour de l'héroïsme , s'ils arboraient le pavillon du sentiment. L. Ramann, l'unique biographe sérieux et authentique de Liszt, décrit cette page de la vie du maître dans toutes ses péripéties et, sauf quelques erreurs, dans toute sa vérité. L'œuvre magistrale : François Liszt, sa vie, depuis r année 1811 à 1840, a été rédigée d'après les notes, lettres et explications personnelles de Liszt, qui était en correspondance suivie avec son biographe, jusqu'à ses derniers jours.
L'ouvrage ne donne pas seulement un tableau minutieux du développement in-
tellectuel de Liszt, mais, en même temps, la biographie de ses œuvres (jusqu'à l'au 1840).
« La comtesse d'Agoult, dit Ramann, était bien faite pour exalter l'imagination ardente d'un jeune homme génial et passionné; mais, tandis que, lui, il rêvait à l'idéal entrevu dans le précoce amour de son adolescence, pour M"' de Saint-Cricq, <( chaste et pure comme l'albûtre d'une coupe divine », la fantaisie égarée de la comtesse et sa vanité désordonnée s'échauffaient à la pensée de « l'influence féminine sur le sort et la vie des hommes célèbres ». Cependant Liszt avait à ses côtés une mère austère, il en subissait l'influence salutaire et n'était point encore « le pianiste Lovelace et grand seigneur » comme M. Blaze de
Biiry nous le montre plus tard. Tout ce ({u'il y avait en lui de noble et d'honnête se révoltait contre cette folie toujours plus envahissante, et contre les mines hypocrites de la comtesse, qui se drapait en martyre de sa passion. Dans ces heures de retour sur lui-même, où il ne se ménageait pas plus que celle qui lui jetait aux yeux la poudre d'or des sor phismes, il se flagellait d'une ironie amère et, sans calculer l'effet et la portée de ce qu'il faisait, il mettait « Leone Léonie », entre les mains de la sirène. La malheureuse, aveuglée par son idée dominante, de tout tenter pour attacher à son char cette renommée grandissante, prenait l'ironie du jeune homme pour de l'argent comptant, ses réticences pour un appel à sa force d'àme. Victime elle
même de son éducation, de l'adulation dont elle avait toujours élé l'objet, et du courant pernicieux qui entraînait les esprits dans une voie fatale, elle rétrécissait de plus en plus les fils de son intrigue et en faisait un réseau inextricable, lorsqu'un événement, inattendu et douloureux, vint interrompre cette brûlante idylle.
« L'enfant favori de la comtesse, la petite Louison, âgée de six ans, mourut après une maladie aux péripéties angoissantes. En face de la mort, les vanités du monde se taisent. La sainteté de la douleur maternelle revêtit la comtesse d'une auréole si idéale, si pure, que le jeune artiste, qui avait pris sa large part dans le malheur dont la famille se voyait frappée, en eut comme un ébloui ssement.
De longtemps assailli de doutes, mécontent de lui-même, il scruta son cœur, et fouilla son ame. Il démontra à la comtesse les erreurs où leur funeste inclination les précipitait, sans leur donner ni bonheur, ni repos, et, espérant se voir soutenu dans cette voie par celle qui, en sa qualité de femme, était doublement son aînée, il quitta Paris.
<( Mais il avait compté sans ce dédale insondable, plein de précipices : le cœur de femme.
« Prise irrévocablement dans les filets de son imagination surchauffée et pervertie, la comtesse eut bien la force de renoncer à son mari, à son enfant, à sa position brillante, mais non pas à celui qui devait l'aider à monter sur les hauteurs vertigineuses « d'une grande pas-
sion!... » Elle quitta tout, et suivit Liszt.
« Par ce pas elle décidait de l'avenir et du sort du jeune homme... une goutte de poison était tombée dans sa vie : il dut boire le calice... et il le but. »
Voilà le moment venu de rectifier une erreur qui s'est glissée dans toutes les biographies de Liszt. On prétend que la question de mariage entre eux ayant été soulevée, M"" d'Agoult aurait répondu cyniquement : u La comtesse d'Agoult ne deviendra jamais M""" Liszt! » C'est absolument faux. J'en ai parlé plus d'une fois à Liszt et il m'a toujours fait la même réponse : « C'est un mot brillant qu'on lui prête, mais qu'elle n'a jamais prononcé, n'en a f/a?it jamais eu l'occasion ! Même mon biographe le plus consciencieux, M""" Ramann, le répète. Je vous
affirme que c'est faux ; il n'a jamais été question de mariage entre nous. » Il nommait cela ironiquement un mot brillant ! Gentilhomme dans la plus belle acception du mot, ayant le sentiment inné de sa dignité, il ne pouvait, de son vivant, donner un démenti public à cetteexclamation insultante pour lui comme homme autant que comme artiste. Cependant le fait d'en parler si souvent:
prouve assez combien cette légende menteuse a dû froisser son amour-propre, et combien il tenait à la voir réfutée après sa mort.
M. Trifonof reproduit naturellement, lui aussi, la vieille histoire, ajoutant que Liszt (( avait proposé à la comtesse de passer au protestantisme , ce qui aurait simplifié considérablement les formalités
7ft FRANÇOIS LISZT.
du divorce ». A cet endroit de l'article, le maître a mis en marge un JSon II énergiquement souligné, répétant ce qu'il nous avait dit de vive voix : « C'est encore inexact, la question de mariage étant restée tout à fait en dehors de nos bonnes et de nos mauvaises heures. »
Les biographes de Liszt célèbrent tous, à l'instar de M. Trifonof, la beauté parfaite et sans égale de M"" d'Agoult. C'est encore une erreur. Liszt a biffé ces lignes, mettant à la place : (( Elle avait de la beauté \ » et ajoutant « Un des habitués
\ . Avoir de la beauté ou élre une beauté, était chose fort différente anw. yeux de Liszt. « Une beauté doit être parfaite, disait-il, et la perfection est une des raretés de ce monde. » C'est justement à propos de ]^mc d'Agoult qu'il nous avait cité des exemples (c de cette beauté sans tache » qu'il avait rencontrée sur son chemin. La princesse Eszterhàzy d'abord, l'ambassadrice, beauté exquise, qui avait dû quitter
(le son salon disait d'elle : Son regard est allemand, son sourire français. » Abstraction faite du teint, qui était un peu brouillé, elle avait toute la grâce des
l'Angletene à la suite de ses fantaisies par trop réalistes. Liszt disait du prince Eszterhàzy « qu'U avait le génie de la représentation ». 11 était très lié avec lui, avait toujours son couvert dans sa maison et y trouvait le meilleur monde. Il revit la belle princesse à Hietzing- chez le roi de Hanovre. (( Elle marchait sur des béquilles, mais elle étail toujours majestueuse — tout à fait princesse, et admirée comme par le passé. » La seconde beauté, « qui, en outre, était douée d'un charme irrésistible, » était la princesse Marie de Hatzfeld- Trachenberg, la grande amie de Wagner et de Liszt, que ce dernier nommait « la plus aimable des princesses! » Et, vraiment, lorsque l'année dernière, à Venise, nous la vîmes s'avancer vers nous dans son grand salon cramoisi, enveloppée de longs voiles de deuil — son gendre, le comte de Schleinitz venait de mourir, — nous fûmes frappée de la grâce incomparable de cette figure royale. Le temps n'a pu altérer ni son port superbe, ni le charme subtil qui émane de ces beaux yeux veloutés, de ce sourire aussi bon que captivant.
blondes et une clieveliire royale (qu'elle perdit plus tard) d'une couleur merveilleuse. Liszt racontait avec une certaine complaisance comme quoi la comtesse aimant à sortir, à s'amuser, il l'avait conduite un soir à Venise à la salle d'Apollon. Un Italien, en admiration devant ce ruissellement d'or, s'écria tout enthousiasmé : Ecco la ima capighatura da Apollo !
Cependant, la vanité immodérée de M""' d'Agoult a dû lui donner sur les nerfs plus d'une fois, et l'absence de toute grandeur dans cette âme égoïste et despotique n'a jamais pu s'harmoniser avec la nature olympienne de Liszt, qui avait bien les faiblesses des dieux de l'Olympe, mais dans la même proportion que leurs qualités. Pourtant, elle avait su s'appro-
prier une si large part de sa vie, qu'en dépit du froid, du factice^ qui devait exister entre eux et dont ne témoignait que trop le ton goguenard et moqueur des réminiscences du maître, il lui arrivait parfois de devenir éloquent en évoquant sa mémoire.
(( EUeétaitfort désœuvrée, nous racontait le maître. Cette femme éminemment mondaine, en brisant avec sa famille et avec le monde, avait rendu son existence vide. Elle voulait être ma Muse, mon Egérie et s'acharnait à une tâche pour laquelle elle n'était point faite. Je n'ai, du reste, jamais pu supporter à la longue ces influences factices ; et M"*" d'Agoult cachait par trop mal son jeu. Il lui arrivait de m'exaspérer au point que, lorsqu'un jour elle se comparait à la Béatrix
du Dante, me lançant une tirade sur le rôle ennoblissant de la femme, je lui répondis assez crûment :
— Vous vous trompez, ce sont les Dante qui créent les Béatrix ; les vraies Béatrix meurent à dix-huit ans — et tout est dit! Louis de Ronchaud était présent. Voilà un homme qui vous aurait plu!
« Mais revenons à ce que je voulais vous raconter. Elle était très désœuvrée, passait les journées à bâiller, et tandis que j'étais occupé au dehors, elle s'ennuyait à pierre fendre.
— Mais essayez donc d'écrire, lui disjy un. jour qu'en rentrant je la trouvai aux prises avec une crise de nerfs, se plaignant de la longueur démesurée des heures. Vous avez de l'esprit, plus qu'il
n'en faut, vous avez beaucoup vu, vous devez savoir écrire. Essayez, cela vous désennuiera!
. « C'est ainsi que je la mis sur la voie, et, en effet, elle battit de l'aile et s'aperçut qu'elle savait voler. Peu à peu elle s'habitua à la besogne, et je vis que, par merveille, elle commençait à s'occuper sérieusement.
« Un jour elle me montra un petit cahier, et avec des yeux de muse inspirée, elle me dit :
— J'ai suivi votre conseil, je viens d'écrire mes souvenirs, mais je n'ai pu trouver de titre. Aidez-moi, baptisezmoi cela /
— Lisez d'abord ! lui dis-je.
« Elle me lut ces premiers ébats. C'était assez joli, plein d'esprit, très bien tourné.
— C'est donc un titre qu'il vous faut pour vos Souvenirs? En voici un : Poses et Mensonges ! »
Et Liszt eut un de ses mauvais sourires, en se rappelant cette scène plus que piquante.
— Mais gardez-moi le secret de cette petite aventure, chère enfant, me dit-il plus tard, se reprochant, peut-être, de tant goûter encore sa petite vengeance...
Une autre fois nous parlions de Balzac, qu'il appréciait beaucoup et qu'il avait assez connu.
« C'était un charmant garçon, nous dit Liszt, causeur inépuisable, et j'aimais à le faire causer. On voulait me brouiller avec lui dans le temps, mais ce n'était pas du tout mon affaire. Vous devez connaître son roman Béatrix ou les Amours
forcés. Je prétends n'y être pour rien, mais M"" d'Agoult n'était point de mon avis. Peu après rapparition dudit roman, voilà M'"" ^l'Agoult qui me tombe dessus tout en pleurs.
— Vous pouvez vous vanter d'avoir de jolis amis, me dit-elle. Voilà que Balzac écrit un roman sur moi, me met au pilori, me dénigre et me rend ridicule à la face du monde. C'est une abomination, une infamie ; il faut que vous lui en demandiez raison. Votre honneur y est engagé tout autant que le mien î
« J'étais abasourdi de cette avalanche.
Elle pleurait de rage, elle trépignait, elle était hors d'elle-même. Mais moi, je ne me sentais pas du tout le besoin d'aller me couper la gorge avec Balzac à propos d'un roman, et de me rendre responsable de la
conduite de M"'" d'Agoult. A quoi bon chercher querelle à l'auteur pour une chose fictive, qui ne me regardait pas le moins du monde? C'était du Kecskemèt^ ^ que d'alleT relancer un romancier pour avoir incarné telle ou telle fantaisie.
— Est-ce qu'il y a votre nom? demandai-je à l'éplorée . Y avez -vous trouvé votre adresse, le numéro de votre porte ?
— Non .
— Eh bien! que pleurez-vous ; alors?
De quel droit vous sentez-vous atteinte? Que celui qui est morveux se mouche ! Si vous pouvez me montrer votre nom, votre adresse avec le numéro précis, j'en
1. Ville de province en Hongrie, visitée par Liszt il y a trente ans, lorsqu'elle était encore à l'état de grand village. Elle symbolisait à ses yeux l'idée du bourgeois.
demanderai raison à Balzac, mais pas autrement !
— Mais lisez donc ce livre infâme!
Voyez comment il me traite! quel portrait insolent de ma personne et quelle histoire dénaturée de ma vie !
— Je vous le répète : que celui qui se sent morveux se mouche! Qu'avez-vous besoin de vous reconnaître d9,n?>Béairia:? Vouloir vous venger du portrait et en rendre responsable l'écrivain, c'est en proclamer la fidélité à la face du public. Taisez- vous et personne n'y songera, — pas même vos amies, — si vous en avez encore. Quelle idée d'attirer tous les yeux sur vous, en cherchant noise à Balzac! Bien au contraire, je vous ferai faire sa connaissance, et vous vous tranquilliserez.
« Elle aimait beaucoup aller faire dînette dans les cabarets à la mode, courir les petits théâtres et les petits restaurants — en tout bien, tout honneur, — continuait Lizst. Un beau soir, j'invitai Balzac troisième. Il fut plus charmant encore que de coutume, causa, à lui seul, deux, trois heures, et la rancune de M""' d'Agoult s'évanouit en face de l'aimable convive. Elle lui pardonna de prendre les sujets où il les trouvait!...
« Jenehs guère de romans, poursuivit Liszt, mais je pris à tache de feuilleter en cachette l'œuvre incriminée, et je restai en admiration devant l'intuition du génie de Balzac. M""' de Rochefide est un portrait de main de maître, une photographie si minutieuse, que moi, qui croyais pourtant connaître à fond cette
femme, cherchant la notoriété comme d'autres la fuient, je fus ébloui et la compris mieux après la lecture de ce livre. M'"" d'Agoult était la femme la plus savante en matière de toilette que j'aie jamais rencontrée, et Balzac a su tirer bon parti de ce trait saillant. Ceci la blessa au plus vif, désireuse qu'elle était de se voir prise au sérieux comme Égérie et comme esprit fort. Mais la connaissance de Balzac faite, elle se radoucit au point de se sentir flattée d'avoir servi de modèle à un chef-d'œuvre pareil. »
Les années passées avec la comtesse d'Agoult, marquées par des déboires multiples, pouvaient bien compter double, comme les années de guerre, dans la vie de Liszt. La grande responsabilité dont il se voyait inopinément revêtu le
mûrissait subitement, et agissait d'une manière prodigieuse sur son développement, autant comme artiste que comme homme. Attiré invinciblement par toute science, par tout esprit d'élite, il s'était créé, à Genève, un cercle d'amis, consistant, en dépit de sa jeunesse, principalement en savants, qui, tout en faisant une cour assidue à la comtesse, mettaient du sérieux dans l'atmosphère intellectuelle et morale qui l'entourait. La comtesse aimait passionnément la discussion; son esprit pénétrant, bien que faussé sous bien des rapports, avait de l'imprévu, de la bizarrerie, et, assoiffée de gloire et de renom, se raccrochant à tout ce qui pouvait lui donner du relief et rehausser son rôle d'étoile conductrice, elle prit à tâche de tourner ces têtes vénérables, se
faisant le centre d'une constellation brillante de célébrités.
« C'était une charmeuse, pour qui ne connaissait pas le dessous des cartes, disait le maître. Comme elle savait s'escrimer contre ces têtes grises, leur jeter de la poudre aux yeux avec ses paradoxes, ses tirades, et tout son appareil d'éloquence féminine! C'est à Genève, dans ce milieu d'hommes sérieux, qu'elle accumula insensiblement une partie de ces pensées dont Daniel Stern devait profiter un jour. Le vieux Sismondi, vous savez, l'historien Sismonde de Sismondi, un cœur de vingt ans sous sa défroque de vieillard, raffolait de la comtesse; il fut le premier à lui dire qu'elle était faite pour jouer un rôle politique. Cela lui mit martel en tête ! Elle commença par s'in-
téresser à toutes les grandeurs déchues dont Genève fourmillait à cette époque.
Réfugiés de tous pays, rois détrônés, ministres dépossédés, généraux désarçonnés, y couraient les rues, et la comtesse eut la fantaisie de se mêler de cette politique souterraine , dont les agents secrets ne sont pas toujours des gens à mains particulièrement propres. Les choses allaient leur train sans que je m'en doutasse, lorsque, un matin, elle entra chez moi, fort rouge et visiblement agitée.
— Pourquoi ne m'avez-vous pas dit quel monde c'était que ces réfugiés? me dit-elle.
— Mais, c'est un monde charmant, lui répondis-je.
— Oui, j'en fais l'expérience!
— C'est votre faute, alors. Il faut savoir séparer l'ivraie du bon grain. Qu'avczvous fait, dites?
« Alors elle me conta la déplorable histoire de ses premiers essais en politique. Un certain polonais Jablowszky, ou Hrablowszky, je ne suis plus bien sûr du nom, avait su l'intéresser au sort d'un prisonnier de très hautparage, chef du parti de la libération, duquel dépendait, soidisant, une action de grande portée politique. Vous savez, je ne me suis jamais mêlé de ces choses-là; j'avais déjà mes vues arrêtées sur la position des artistes relativement à la politique, et dans toute l'histoire je ne compris qu'une chose : qu'elle avait conduit l'affaire et que le personnage en question avait si bien su profiter de la tendance générale des es-
prits, qu'il avait exploité la charité crédule de plusieurs personnes d'élite, et avait filé, emportant des sommes assez considérables qu'on lui avait confiées, afin de les faire parvenir à leur destination, pour servir au noble but d'une libération. La trame avait été ourdie avec une circonspection si raffinée, le chevalier avait choisi les individus en taxant si bien leur caractère, qu'en effet on ne le persécuta point, tant le monde était honteux de s'être laissé duper de la sorte. Le prince Belgiojoso à la tête, on étouffa l'affaire...
« La comtesse y avait perdu quelques centaines de francs et le goût pour cette sorte de politique de contrebande. Pourtant, continua le maître, lorsque, il y a quelques années, ses Souvenirs
parurent, j'étais assez curieux devoir si « la libération avortée » y avait sa place, en guise de premier fait d'armes. Mais elle ne l'a point arrachée à l'oubli, jetant aux orties cette expérience avec bien d'autres, dont elle n'a pas non plus daigné se ressouvenir. »
Les yeux de Liszt ayant beaucoup souffert, je lui tenais lieu de secrétaire et lui faisais la lecture. Courtisan consommé, il savait être très flatteur : «. Vous lisez si bien, me disait-il, que votre intonation me sert d'explication, car, vous le savez, je suis ignorant comme plusieurs carpes. » (?!) Je lui avais lu l'article sur Tourguénief, par Melchior de Vogué, qui avait paru dans la Revue des Deux Mon-
des. Il appréciait particulièremeiit le style de cet écrivain, m'engageant à l'étudier, et se promettant de rechercher M. de Vogiié si jamais il retournait en France. Je ne sais s'il a exécuté ce projet. Hélas ! je n'ai plus revu cet homme unique, après son retour de Paris ! De même il s'intéressait vivement à nos occupations littéraires. Je devais lui lire tout ce que nous écrivions en français, au fur et à mesure que les ouvrages avançaient, et j'étais émerveillée de l'attention soutenue et delà critique toujours aux aguets de cet esprit vaste et incisif. A la lecture d'une étude de ma sœur sur notre grand patriote et innovateur, le comte Széchényi,ilm'interrompit, se mit à monbureau, et jeta sur une feuille les lignes suivantes, « à insérer dans l'article, à son édition en forme de livre » :
Entre Széchényi et Kossuth, il y eut un duel politique qui dura une quinzaine d'années. Les blessures furent profondes de part et d'autre. Széchényi succomba , mais le triomphe de Kossuth fut passager. Il dut cacher la couronne de Hongrie, et toute son éloquence, si enivrante dans son pays, ne parvint à nul résultat sérieux à l'étranger.
F. LiszT-
Uiie autre fois je lui lisais un article sur Vereschagine, le peintre russe. Liszt, qui avait tant et si bien vu, s'intéressait particulièrement à tout ce qui s'élevait au-dessus de la banalité et évitait les chemins battus. Il se rappelait si vivement certains tableaux poétiques de Vereschagine, vus à la première exposition, en 1884, qu'il fut charmé de les retrouver « tout vivants et palpitants » sous ma plume. Il était très friand de la
phrase bien tournée, de « la peinture à la plume ». Son oreille de musicien jouissait de l'harmonie de la langue comme d'une suave mélodie, et bien des fois nous passions des heures à chercher le mot précis qui donnât à la période la cadence voulue, sans en altérer le sens. Pour m'aiguillonner dans cette voie, il répétait souvent son mot favori : Les œuvres ne durent que par le style, et si, pourtant, je perdais patience, il me rappelait Flaubert, (( le Benvenuto Cellinide la prose, » qui était capable de passer une nuit à buriner tel passage rebelle aux efforts de sa main.
Combien il tenait à la phrase remplie, concise, aussi significative que possible, cela se voit dans la riche collection de petits billets de sa main que je possède.
Ces chefs-d'œuvre en miniature formeraient un curieux manuel pour l'enseignement des mille manières dont on peut tourner spirituellement un petit mot. Il ne négligeait aucune occasion, si futile qu'elle fût, de mettre en jeu le mécanisme merveilleux de sa pensée. Jamais il ne se sert deux fois du même moule, et toujours une idée heureuse vient animer ces billets de dix à vingt lignes.
Le maître avait pris l'habitude de m'envoyer le matin un de ces mots pour nous avertir de sa visite du soir et s'informer si nous étions libres. Il arrivait alors, sans cérémonie, uniquement pour causer quelques heures, m'apportant les nouvelles publications qu'on lui envoyait de tous les pays, un article de journal qui l'avait frappé, un cahier de musique.
Quelquefois le secrétaire de l'Académie hongroise, réminent historien monseigneur Fraknoï, le cardinal Haynald', qu'une vive amitié liait au maître, le comte Zichy, ou une ou deux femmes rieusesétaientaussidesnôtres,et,tout en jouant le whist, jouissaient avec nous du feu d'artifice dont cet esprit inépuisable,
1 . Le cardinal Haynald s'était rencontré une dernière fois vers la fin de juillet avec Liszt, chez les Munkàcsy à Kolpacb, la propriété deMunkàcsy dans le Luxembourg, Ils y avaient passé des heurescliarmantes, bien que Liszt, ayant manqué le train, n'arrivât qu'après le grand dîner pour lequel il était attendu, avec force ovations à la gare, etc., etc. Le cardinal, devant partir de grand matin, prit congé de Liszt le soir, lui enjoignant de ne point se déranger pour son départ. Mais il avait oublié que Liszt se levait régulièrement à trois heures, travaillait et allait à la première messe. Or, le jour suivant, à peine levé, des accords célestes frappent l'oreille du cardinal. Liszt lui disait adieu par les sons d'une marche de Schubert qu'il affectionnait beaucoup... Ce fut la dernièrefois que le maître toucha un piano.
à mille facettes, aimait à nous éblouir. Nous causions de tout, à ces heures intimes. Il n'y a pas un art, une science, sans compter les questions abstraites, que nous n'ayons effleuré, et souvent je restais ébahie devant cette mémoire colossale, doublée d'un savoir infini, qu'il élargissait sans cesse. Mais, en dépit de cet amas de richesses, Liszt n'a jamais pu se consoler de ne pas avoir fait des études suivies et régulières. Il prétendait s'êtretoujours ressenti de l'absence de cet enseignement rudimentaire qu'on avait négligé de lui donner. « Je barbouillais des notes avant d'avoir jamais écrit une lettre de l'alphabet, et je m'enfonçais dans la lecture de livres mystiques et philosophiques avant d'être en règle avec la grammaire. Ah! cette satanée grammaire m'a
bien donné du fil àretordredans letemps! » Cependant, Liszt avait une érudition d'autant plus remarquable qu'elle embrassait plusieurs littératures. Durant une série d'hivers, M. Rogeard — l'auteur des Propos de Labiénus^ brochure qui lui avait valu sous le second empire l'expulsion du territoire français — avait tenu des conférences fort intéressantes à Budapesth dans le salon de M""" de Gérando, née comtesse Teleky, la grande amie de Michelet et de Reclus. M. Rogeard avait trouvé des amis dans la famille de Gérando, toujours prête à tendre une main secourable à l'opprimé, enthousiaste, du reste, des sciences, de la littérature et, en général, de tous les prophètes de la vérité qui, sous quelque forme que ce soit, annoncent la bonne nouvelle. Un
public d'élite se réunissait à ces soirées charmantes , assaisonnées de causerie.
Lorsque le maître était à Budapesth, il ne manquait jamais de s'y rendre, suivant avec le plus vif intérêt renonciation de tout ce qu'il savait parfaitement luimême. On ne recevait point de proji;ramme. En s'asseyant devant sa petite table, Rogeard commençait à causer avec son auditoire, lui annonçant son programme de vive voix : « Les philosophes et les écrivains du xvii'' siècle. — Les salons du xvni" siècle. — Les champions de la littérature du xvi'' siècle, etc. » .l'eus plusieurs fois le plaisir d'être assise auprès de Liszt, et alors il me disait d'avance, à l'oreille, les]noms, les faits, les dates, que Rogeard allait mentionner.
C'était aussi curieux qu'anlusant, car bien
des fois il reprenait le conférencier, pas publiquement, bien entendu, mais de manière à se faire entendre de celui-ci s'il avait l'ouïe assez fine.
La philosophie allemande n'avait pas non plus de secrets pour Liszt, et je n'ai jamais pu comprendre comment le même cerveau pouvait être en si bons rapports avec tous les grands athées, déguster leurs argumentations en connaisseur et en gourmet, et avoir en même temps une foi aussi vive, aussi naïve et profonde, la foi de quelque jeune villageoise qui ne sait pas lire. L'idée de Dieu était toujours présente à son esprit depuis son enfance. Son âme semblait un diamant sur lequel le doute corrosif était sans prise. Le feu sacré qui l'animait le rapprochait de si près de sa source divine, qu'aucune phi-
losophie ne put donner le change à cette intuition intime qui l'attirait vers l'Eternel. Aussi, quand il prit la robe pour des causes purement mondaines — que je dois taire — éprouva-t-il un grand contentement. Use savait désormais à l'abri de toute prétention, et s'était réfugié dans le sein de cette même Église dont le mysticisme l'attirait à un tel point dans sa jeunesse, que son père avait toujours craint qu'il ne prît les ordres dans un moment d'exaltation.
Le sentiment de sécurité qui le berçait dans sa soutane se trahissait par des mots incisifs, dont il ne mesurait peutêtre pas toujours la portée rétrospective.
Un jour qu'il jouait le whist chez nous, on plaisantait sur l'émancipation du clergé concernant le célibat.
— Qu'en dites-vous, cher maître? Voterez-vous pour le nouveau mouvement?
demandai-je à Liszt.
— Grégoire VII était un grand philanthrope, répondit-il après un court silence, avec une gravité doctorale qui soulignait le mot.
Sa piété vraie, passée dans son sang, n'avait rien à faire avec des formes extérieures. Son livre d'heures, son bréviaire, et une collection de vieilles Bibles étaient toujours sur sa table. Au beau milieu de ses triomphes les plus enivrants, un besoin irrésistible de recueillement l'entraînait au pied des autels. 11 s'éclipsait alors, bataillait bravement avec les démons qui l'assiégeaient , cherchait à' retrouver l'harmonie intérieure, et reparaissait après un temps, plus fougueux, plus
brillant que jamais. Il m'expliqua ses retraites un jour que je me plaignais des distractions que me donnait le monde. Il me dit à ce sujet les mots mémorables que voici : « Il ne faut jamais se laisser entraîner par le courant. L'âme de l'artiste doit être comme le roc solitaire, entouré, souvent submergé par les flots, mais tout de même immuable. C'est uniquement de cette manière qu'il peut garder son originalité et sauver des intempéries de la vie l'idéal qu'il tâche de réaliser. »
Une autre fois il me dit :
« Du moment que je suis seul, je reprends le fil de mes pensées, de mon travail interrompu. Il ne faut jamais «■ rêvasser ». Cela énerve, dévore immensément de temps et ne mène à rien. »
Quel enseignement!... Ces mots nous
expliquent aussi comment Liszt put venir à bout de l'œuvre immense représentée par sa vie. Il en avait conscience, du reste.
— Avez-vous écrit l'histoire de votre vie? lui demandai-je un jour.
— C'était bien assez de la vivre, ma \\e, répondit-il en devenant grave.
Gomme je l'ai dit, nous causions de tout; cependant il y avait certains sujets qu'à l'ordinaire il aimait à éviter. Mais si l'on réussissait à le lancer dans cette voie, il était inépuisable. Un soir je lui avais lu une petite bluette de ma sœur Stéphanie.
— Quel en est le titre? demanda Liszt. -7- Ere, cher maître, un sujet que vous
devez connaître à fond.
— Du tout, du tout, répliqua-t-il en hochant la tête, je n'ai pas assez mordu à la pomme !
Et une discussion sur l'amour et la femme s'ensuivit.
Il avait en horreur tout ce qui était « bourgeois », et j'ai grand'peur que la vertu, non comme idée abstraite, mais comme chose pratiquée, ne lui parût moins morale que bourgeoise. Il ne voulut jamais comprendre qu'une personnalité aussi extraordinaire que l'était la sienne ne pût être à même de juger les femmes.
Inopinément, il créait toujours des cas exceptionnels, et tel était son ascendant, qu'on devait croire au sortilège. Tant de femmes distinguées s'étaient attachées à son char, se plaisant dans un esclavage dont elles seules rivaient les chaînes volontairement, qu'il n'est pas étonnant qu'il ait gardé jusqu'à son âge avancé les idées archi-romanesques et fort libres.
doiitrauteiir de Lélia^ Leone Léoni, etc., avait saturé son époque. Sous ce rapport Liszt était resté le disciple de George Sand. L'amour souverain, indépendant de la valeur de l'individu, était le seul que Lisztreconnût. Et c'étaient les femmes qui le maintenaient dans cette opinion.
Mieux que tout, le mot d'une femme, aussi spirituelle que belle, fait comprendre la nature des relations de Liszt avec les femmes en général. Il admirait beaucoup une comtesse Rev*** à laquelle il a dédié aussi plusieurs de ses compositions. Elle disait à un ami, que Liszt ne pouvait s'attarder à aimer une femme; il devait continuer sa marche triomphale, faisant de côté et d'autre l'aumône de son amour à toutes celles qui lui jetaient leur cœur. (' Avoir été aimée de Liszt, ne fût-ce
SOUVENIRS D'UNE COiMP ATRIOTE. 105
qu'un jour, était assez de bonheur pour une vie », disait l'enthousiaste qui l'avait longtemps et chaleureusement aimé.
Aussi, avait -il de ces mots, inspirés par l'expérience, dont la pointe caustique prouve assez combien il connaissait peu « le bonheur discret » :
a Les femmes se glorifient toujours et de l'amour qu'elles ressentent et de la passion qu'elles inspirent.
« Les femmes ne croient pas à une passion trop discrète.
« Les femmes incomprises sont, pour la plupart, celles qui ont été trop comprises. »
Il fallait que ce Titan eût l'âme aussi fortement trempée que l'était son corps, pour ne point perdre l'équilibre au milieu de ces adulations continuelles. Je crois
qu'il traitait son cœur comme iltraitait son corps, c'est-à-dire avec mépris, son âme dominant les deux. Il serait encore des nôtres s'il avait eu pitié de l'enveloppe de cette âme de feu, dont les ailes le portaient encore; lorsque ses pieds lui refusaient déjà leur service. Et il n'obéissait qu'à elle, alors que corps et ûme ne pouvaient plus marcher de pair; triste vérité qu'il se refusait à reconnaître. Si, par anxiété ou par façon de parler, on lui demandait :
— Comment allez- vous, cher maître?
Il répondait invariablement :
— Toujours bien! Je ne m'occupe pas de François Liszt !
Non, il ne s'en occupait pas : — il l'a laissé mourir 1
Tout stoïcien que Liszt se piquât d'être, sa santé ayant visiblement décliné, il dut forcément se rendre à l'évidence et garder quelquefois la chambre. Très content en ces moments-là si nous lui consacrions un peu de notre temps, il tâchait de nous attirer par ce qu'il savait nous être le plus agréable, ainsi qu'on le verra par le billet suivant :
'ec^x^
i. L'article de Trifonof,
Très friande de ces a jaseries biographiques », je les appréciais d'autant plus lorsqu'elles entraînaient le maître à nous dire, chose assez rare, le fond de sa
SOUVENIRS D'UNE COMPATRIOTE. Ml
pensée. Ayant vécu toute sa vie eu contîiet avec le monde, voyant une société des plus variées, il avait pris l'habitude d'une certaine amabilité de surface qui différait sensiblement de ce qu'il pouvait être dans une intimité sûre. Le courtisan, l'artiste grand seigneur se dédoublait alors et nous émerveillait par une simplicité attrayante qui ne manquait cependant point de grandeur. Sa conversation prenait un tour moins caustique, mais plus profond, et les pensées brillantes se succédaient avec une rapidité telle que, restée seule, il m'arrivait en rédigeant mes notes, de constater avec douleur que je ne me rappelais pas la moitié des mots de Liszt.
Durant la soirée qui suivit son billet, nous parlâmes musique, et, comme d'ha-
bitude, il nous dit des choses fort intéressantes.
Au contraire de Wagner — qui en l'ait d'art ne reconnaissait que la danse (mimique), la poésie et la musique et reniait l'architecture, la sculpture et la peinture, ne faisant grâce qu'à la peinture de paysage, à laquelle il cédait une place très petite dans ce qu'il nommait l'art vivant, — Liszt éprouvait pour chaque branche de l'art un grand penchant, l'universalité de sa nature le portant à rechercher des impressions variées. Il prétendait que la musique et la peinture se fondaient et se complétaient. Un des rêves de sa jeunesse, qu'il n'a jamais réussi à réaliser, avait été de donner des concerts dans les salles du Louvre. Ce goût de Liszt pour la pein-
tiire se retrouve dans plusieurs de ses compositions, conçues sous l'impression causée par un tableau magistral; par exemple La bataille des Huns, qu'il composa d'après la toile de Kaulbach si justement célèbre ; puis l'oratoire La Sainte Elisabeth suscité en premier lieu par les tableaux de M. de Sch^ind à la Wartburg, représentant des scènes de la vie de sainte Elisabeth. Deux superbes crayons de la main de Gustave Doré sont une preuve de plus à l'appui de cette opinion de Liszt, mais en sens inverse. Là, la peinture donnait l'idée musicale, ici la musique électrisa le peintre. Le premier des cartons de Doré représente le Dante avec Virgile devant l'entrée des enfers ; l'autre la légende de Saint François de Paille marchant sur les flots. Après
une soirée passée avec le maître, où Doré avait entendu- la Symphonie du Dante de Liszt et où le maître avait joué sa Légende de Saint François de Paule, le crayon de Doré s'inspira d'une vérité, d'un élan, qui immortalisa l'impression reçue. Il offrit les deux cartons au compositeur, non seulement en signe d'amitié, mais en même temps en preuve de l'affinité intime entre la musique et la peinture '. Une autre composition de Liszt, Le sermon aux oiseaux, a été délicieusement rendue par le peintre anglais Smallfield. Aussi lorsque Munkàcsy eut l'idée de présenter son tableau : La mort de Mozart à ses invités, en faisant exé-
1 . Ces carions se trouvent dans l'appartement de Liszt à « TAcadémie de musique » de Budapcsth.
.SOUVENIRS D'UNE COMPATRIOTE, li.i
Ciller le Requiem de Mozart en guise de complément, cette innovation, tant discutée par la presse, fut-elle entièrement approuvée par le maître. L'an dernier, comme j'assistais à un concert à la salle de San Rocco à Venise, dont les murs sont couverts des chefs-d'œuvre du Tintoret, l'impression produite par ces tableaux, jointe à la jouissance musicale, m'a vivement rappelé ses idées à cet égard.
Liszt nous répétait avec une singulière ténacité que la musique était négligée parles gouvernements. « L'opéra, le seul institut musical subventionné sérieusement et d'une manière efficace, ne donne point aux compositeurs d'un autre genre l'émulation nécessaire ; aussi les œuvres de ceux-ci restent avec leur
génie — s'ils en ont — dans leurs portefeuilles, vu les difficultés souvent insurmontables qui s'opposent à leur exécution. (( Et sans émulation, point « d'art, » dit Schumann — continua le maître. Les sociétés philliarmoniques sont insuffisantes, puisqu'elles doivent, dans leur propre intérêt, se régler sur le goût du public. Timidement, de temps en temps, elles risquent une nouveauté, n'ayant point le courage de la répéter si dès la première représentation elle ne réussit pas à captiver l'auditoire. Schumann devenait furieux si l'on disait :
Ceci a plu, ceci n'a pas plu! « Comme « s'il n'y avait rien de plus important que « de plaire aux gens! » disait-il. Et il avait fièrement raison. J'ai bataillé toute ma vie pour faire l'éducation du goût
musical du public On oublie généralement que bien des œuvres, et souvent les meilleures, ont besoin d'être connues à fond pour être appréciées. Voilà pourquoi, à une première, j'ai toujours le sentiment d'assister à un jugement de cour d'assises.
(( Si les gouvernements et les gens en mesure de le faire encourageaient les beaux-arts sans préférence, s'ils partageaient leurs faveurs avec plus de justice, ils devraient instituer des concerts d'orchestre pour prêter la main aux jeunes talents , de même qu'ils achètent des tableaux et des statues pour les musées et les galeries. On ne peut certes pas acheter des partitions et les enfermer comme des objets d'art, puisqu'elles ne disent rien aux yeux ; mais faites-les parler, donnez-leur l'occa-
sion de s'épanouir à la vie et au soleil! Sous ce rapport la musique est l'art le moins bien partagé de tous. Les conservatoires ne servent qu'à mûrir une masse de talents plus ou moins marquants, voués à une existence de luttes, de déboires, souvent de misères. .l'ai fait de mon mieux à Weimar, disait Liszt, tant que j'ai eu un orchestre sous la main, pour lancer des nouveautés, mais les efforts d'un seul individu ne peuvent naturellement pas suffire à tout un mondede lutteurs, acharnés à conquérir la gloire. Dans chaque pays on devrait fonder une société de musique subventionnée, dont la mission serait de faciliter aux compositeurs, non célèbres encore, la représentation de leurs œuvres. Cette société pourrait se recruter dans l'orchestre de
l'opéra, ce qui simplifierait considérablement la chose, et l'orchestre étant payé (le par la munificence du roi ou du gouvernement, la recette pourrait en partie revenir aux compositeurs; et cela d'autant plus aisément si l'on se servait des galeries de tableaux comme salles de concerts, La musique sacrée, par exemple, n'est presque plus cultivée du tout et peu s'en faut qu'elle ne meure d'inanition.
C'est encore naturel. Quelques grandes œuvres reconnues exceptées, on ne fait rien exécuter, on n'ose pas monter une messe nouvelle d'un auteur inconnu. La question d'argent et de parti, les petites jalousies de métier guettent le talent naissant comme autant de bêtes fauves, prêtes à l'annihiler du coup ou à étouffer ses aspirations par le découragement
d'une lutte sans issue contre l'indifférence. »
Je ne donne ici que l'abrégé d'une longue causerie. L'idée du maître n'esl pas aussi nouvelle qu'elle paraît l'être. Elle avait occupé Liszt presque toute sa vie. N'ayant pas réussi à la réaliser, il nous la laisse comme un legs, digne du légataire. Anxieux de faciliter la voie aux néophytes de l'art, animé de sympathie et de pitié pour ces lutteurs, qui nagent bravement contre le courant, il espérait {; que l'avenir se ferait l'exécuteur testamentaire de cet héritage spirituel, dont la portée ne sera reconnue qu'après avoir récolté les fruits qu'une émulation pareille ferait mûrir.
Liszt, on le sait, avait la repartie aussi heureuse que prompte, tranchante même, s'il en voyait la nécessité. Tout chevaleresque qu'il était, en dépit de ses manières courtoises, l'artiste chez lui l'emportait toujours sur l'homme du monde, du moment qu'il croyait l'artiste atteint dans sa dignité. Un manque de respect, un signe d'inattention le blessaient profondément ; aussi ne pouvait-il
supporter que l'on parlât pendant qu'il jouait. Il nous raconta à ce sujet les anecdotes suivantes :
Durant une soirée à la cour de Saint- Pétersbourg où il était très bien vu, il arriva que le czar Nicolas, qui n'aimait guère la musique, se mit à causer avec une dame, et, peu friand de l'exécution de Liszt, parla très haut. Tout d'un coup, Liszt s'arrêta net et quitta le piano. Le czar, intrigué, s'approche du maître et lui dit :
— Pourquoi avez-vous interrompu votre jeu?
— Quand l'empereur parle, on doit se taire, fut la réponse machiavéHque de l'artiste froissé.
Il fit de même durant les fêtes royales, données à l'occasion de l'inauguration de
la statue de Beethoven à Bonn. Liszt était pour ainsi dire le créateur virtuel de ce monument, l'ayant fait ériger presque à ses propres frais, en déboursant plus de 30 000 francs à cet effet . La cour se trouvait au grand complet, avec une affluence d'hôtes illustres, au château de X... (le nom m'échappe) non loin de Bonn, et Liszt, en compagnie de plusieurs artistes célèbres, avait promis son concours pour le concert du soir. La reine d'Angleterre, avec son mari le prince Albert, était aussi présente au château; mais au dire des courtisans, la « souveraine la plus sympathique de l'Europe » , comme le maître la désignait, n'était pas du tout d'humeur accueillante. On sait quel amour fanatique elle portait à son mari, et combien elle n'avait jamais pu s'habituer à la po-
sition inférieure de ce mari adoré, lorsque les rigueurs de l'étiquette de cour la forçaient à s'en apercevoir. Elle en souffrait le martyre, et jeune et passionnée comme elle était, la force lui manquait pour dissimuler ses griefs. Cette fois encore le sort lui avait joué un mauvais tour, en faisant arriver sur la scène un archiduc autrichien. Naturellement, il avait le pas sur le prince Albert, ce qui agaçait sa jeune femme de manière à lui gâter toute la fête. Elle maltraitait ses dames, avait « ses nerfs », et voyait tout en noir... Le soir venu, le concert commence. Liszt avait une pièce à « Introduction » à jouer. La reine Victoria, arrivée assez tard, ne semblait pas dans son assiette ; à peine Liszt s'était-il mis au piano , que la reine se plaignit de la chaleur; un
SOUVENIRS DINK COMPATRIOTE. l:iM
cliîimbellan accourut et ouvrit une fenêtre. Deux minutes plus tard, la reine trouvait le courant d'air insupportable.
Le chambellan vola au devant de ses désirs et ferma la fenêtre. C'était un remueménage, un va-et-vient, à enfoncer la plus belle production du monde. Son « Introduction » finie, au lieu d'attaquer la pièce, le maître se leva, tira sa révérence, et s'en fut au parc fumer un cigare. Quand, une demi-heure plus tard il rentra dans la salle, le roi Frédéric-Guillaume quitta sa place et l'accosta.
— Vous vous êtes sauvé tout à l'heure, lui dit-il, qu'aviez-vous?
— Je craignais d'importuner SaMajesté la reine Victoria, pendant qu'elle donnait ses ordres, répondit Liszt.
Le roi rit de bon cœur et le pria de
continuer son programme, ce qu'il fit au milieu d'un silence recueilli, la reine Victoria s'étant retirée peu après sa tuite.
.Même aux temps les plus brillants de sa carrière, les circonstances forçaient parfois Liszt à reconnaître que la situation des artistes dans le monde, pour laquelle il avait tant et si noblement milité, était dans un certain sens à la merci du public. Lui-même se heurtait encore à l'ignorance et à la morgue des grands. Il arrivait à l'ami des rois et des princes, de se voir traité en simple « musicien ». Ainsi la princesse de Metternich, l'épouse du célèbre Premier, lui demanda un jour en plein salon, à Vienne :
— Faites-vous de bonnes affaires, docteur ?
— Il n'y a que les banquiers et les diplomates qui fassent de bonnes affaires, princesse, répondit-il.
La princesse de Metternicli le détestait cordialement; par dépit, assure-t-on, n'ayant jamais pu parvenir à le captiver. Le maître nia le fait, mais avec un sourire narquois , racontant volontiers , comme (|uoi ils n'étaient jamais en présence l'un de l'autre sans se chipoter^ bien que son couvert fût toujours mis chez le prince qu'il fréquentait beaucoup et sur un pied d'amitié. Il advint qu'une fois il rencontra la princesse à la promenade où elle lui lança une bordée d'impertinences. « Je n'ai jamais su empocher ces manières-là, dit Liszt, devenant sérieux au souvenir de ces déboires. .le ne lis pas la sourde oreille, je vous assure ; et tout en
causant, nous nous dîmes des choses terribles... Or, peu après, m 'étant rendu chez elle un jour de réception, je voulus, comme de coutume, saluer la maîtresse de céans, qui trônait au milieu d'un cercle brillant. Elle me fit l'affront de ne point agréer mon salut, et de m'ignorer comme si j'eusse été de l'air. De plus, elle se leva, prit son mari à part et lui enjoignit de me faire mettre à la porte.
La chose fut remarquée par tout le monde; mais, naturellement, il n'en fut rien. »
Il y a cinq à six ans, de passage à Florence, Liszt fut invité à une grande soirée pour laquelle on attendait Lady 0... une dame de très haut parage, aussi renommée pour ses excentricités, que pour son esprit. Elle ne recevait que la nuit, dor-
maiit le jour et donnant toute sa tendresse à une douzaine de chiens, qui l'entouraient eontinuellemenl. Elle se disait très curieuse de connaître Liszt. Mais les lieures passaient et Lady 0... n'arrivait pas. On prit le parti de lui faire dire ({u'on n'attendait plus qu'elle. Enfin elle parut et tout d'abord, mettant son pincenez, elle s'occupa exclusivement d'un perroquet, qu'elle agaçait à cœur joie. On lui présenta Liszt, mais elle ne lui lit aucun accueil. Au souper, placée en face du maître, elle le dévisagea à plusieurs reprises sans plus de façon et puis se mit à causer avec ses voisins. Tout d'un coup, profitant d'un moment de silence général, d'une voix claire et stridente, elle interpella son vis-à-vis.
— Pouvez-vous me dire, monsieur le
130 FRAXrOIS LISZT.
chanoine, quels étaient les noms des filles et des fils de Job?
A ces mots, la consternation la plus pénible se peignit sur tous les visages. Mais le maître, sans plus d'embarras se redressa :
— Voulez-vous, madame, que je patine? mais je ne suis pas du tout patineur...
La chronique ne nous décrit point, ni la figure penaude de la dame, ni les rires et sourires discrets des convives. Nous pouvons bien nous faire une idée du tableau.
Une autre fois, il n'y a pas longtemps encore, Liszt alla directement à Gœrz, pour y rendre visite à la tamille de son ami, le baron A... Une vieille amitié, datant de son plus beau temps, le liait
SOUVENIRS DTXK COMPATRIOTE. 131
au baron A... chez lequel il passait souvent des mois entiers en Hongrie à la campagne, avec et sans élèves. Le baron étant mort, il continuait avec la famille des relations amicales, et ne manquait aucune occasion pour prouver son affection inaltérable. Le soir, la nouvelle de l'arrivée de Liszt s'étant répandue dans la ville, plusieurs personnes se rendirent chez les A... désireuses de profiter de la bonne aubaine. Entre autres un comte de (/-... de la haute noblesse autrichienne, homme d'un âge mùr. Pendant qu'on prenait le thé, le comte de C..., qui n'avait pas encore adressé la parole à Liszt, l'apostropha par cette question sublime :
— Qui a été votre maître de piano, monsieur le chanoine?
Liszt regarda son interlocuteur avec une lionhomie patriarchalc.
— Je ne sais plus, monsieur le comte, répondit-il, vous n'y perdez rien, c'est de peu d'importance aujourd'hui, — et il continua la conversation avec ses voisins.
Quel dommage que Flaubert, s'escrimant contre la bêtise humaine en général et la bêtise du « bourgeois » en particulier, n'ait pas eu l'occasion d'enregistrer ce mot fabuleux, mot qui lui aurait prouvé une fois de plus, qu'à l'occasion, l'héritier d'un grand nom aristocratique pouvait bien se mesurer avec son « bourgeois » tant persécuté.
Liszt était très bien vu dans la famille impériale russe. 11 y a plus de quarante ans, son séjour à Saint-Pétersboug ne fut qu'une série d'enchantements. Fêté,
adulé partout, l'on se disputait ses bonnes grâces. Son premier concert à Saint-Pétersbourg lui rapporta dix mille roubles, une somme fabuleuse en ces temps-là. Lorsqu'il se rendait à l'Opéra, le peuple se pressait sur son passage de manière à nécessiter l'interven- (ion de la police pour frayer le cbemin à l'attelage.
« J'ai été très heureux à Saint-Pétersbourg, disait le maître. C'était un temps d'insouciance et de laisser-aller, comme je l'ai rarement connu dans la suite. Tout allait bien, on me voyait d'un très bon œil à la cour — jusqu'à ce que je n'aie tout gâté. » Comment il avait réussi à « tout gâter, » c'est une de ces pages de sa vie que je n'oserais raconter à l'heure actuelle. Il n'en avait pas moins laissé un
bon souvenir sur les bords de la Neva. La preuve s'en trouve dans une lettre du grand duc Constantin, qu'il reçut l'hiver passé. De longtemps, rien n'avait fail autant de plaisir au maître. Il m'en apporta lui-même une exacte copie que je transcris ici :
(Ihcr maître.
L'heureuse nouvelle, qui nous a été apportée par M"*" Menter, de la possibilité de votre arrivée à Pétersbourg, ma rempli d'une grande joie. Je me permets donc de vous engager à vouloir bien assister à la fête musicale projetée dans le courant de cet hiver, en votre honneur et au profit de notre conservatoire de musique
J'espère que vous aurez vous-même quelque plaisir à revoir notre capitale après plus de quarante ans.
Il serait inutile d'ajouter, que la présence de l'éminont génie musical, révéré de tout le monde, contribuerait puissamment à l'éclat de
SO.UVENIRS rrUNE COMPATRIOTE. 135
la fête projetée, ainsi qu'à l'immense satisfaction de
Votre zélé admirateur
Constantin.
Saint-Pétersbourg, le 4 16 décembre 1883.
A propos des princes de la famille Romanof, de ces hommes superbes, d'un type rare de perfection, je lui demandai, un jour, quelle sorte de personnages ils étaient. Nous nous trouvions à un grand dîner et Liszt était mon voisin. D'abord il ne répondit point ; mais un quart d'heure plus tard, me prenant la main de sa manière affectueuse et aimable :
— Savez-vous, chère enfant, me dit-il, il y a le blanc, il y a le noir, il y a le bon, il y a le mauvais, puis... Uy a les princes I
Un soir le maître m'apporta un article sur George EUiot, qui venait de paraître dans le Journal des Débats. Je lui en fis la lecture et le bienheureux article le mit sur la voie des réminiscences.
« J'ai beaucoup connu George Elliot et son mari, dit-il, un couple d'une laideur remarquable! C'était M. Lewes, l'auteur de La vie de Gœthe^ qui me fit une première visite, tout seul, m'annonçant, dans
le courant de la conversation, qu'il était à Weimar avec M"" Evans, le traducteur de Là vie de Jésus de Strauss, mais qu'il ne savait pas s'il pouvait se présenter avec elle, puisqu'ils se trouvaient dans une position irrégulière. Je lui fis comprendre, que je me souciais fort peu de la régularité des rapports des gens entre eux et bien qu'on dît « shocking » à Weimar tout aussi bien qu'ailleurs, je leur fis bon accueil et les invitai à dîner chez moi. La princesse de Wittgenstein, qui de longue date s'occupait de préférence de questions philosophiques et religieuses, s'intéressa à M"" Evans et se trouva fort bien de sa compagnie. Toute laide qu'elle était. M*'' Evans avait du charme et savait enjôler son monde. Par moments sa manière d'écouter me rappe-
lait M""' Saiid. Elle paraissait absorber comme une éponge ce qu'elle voyait et entendait. Sa longue figure disgraciée revêtait alors une expression si intense d'attention, qu'elle en devenait intéressante. Mais M'"" Sand était recueillie en écoutant, elle vous rendait plus éloquent; M"' Evans, au contraire, semblait convoiter les énonciations et vous mettait sur vos gardes... J'ai toujours remarqué que les hommes étaient les plus gênés dans ces sortes de « positions irrégulières ». M. Lewes en souffrait visiblement, surtout s'il devait présenter M"'' Evans; elle, au contraire, marchait le front haut. Elle avait assez d'aisance dans les manières et, en somme, n'était pas trop anglaise dans ses vues et opinions.
<( M. Lewes était un homme très capa-
ble. Un jour en rentrant, je trouvai la carte de M. Lewes et de trois autres Anglais. Le rencontrant peu après, je lui dis:
— Vous avez des compatriotes ici?
— Moi? pas que je sache !
— Si, j'ai trouvé votre carte en compagnie de trois autres portant des noms anglais.
« M. Lewes rit.
— C'est toujours moi, moi seul, dit-il. Ce sont là mes trois noms de plume, sous lesquels je travaille dans différentes branches de la littérature, ce qui me permet de gagner à mes vues quatre groupes différents de public. Je m'en trouve assez bien et le public aussi à ce qu'il paraît. »
Après son départ de Weimar, le maître n'avait plus revu George EUiot, devenue justement célèbre depuis. Mais j'eus le
bonheur de lui procurer un moment de plaisir, en lui faisant connaître le résultat de ses bons procédés envers ce fameux:
couple « irrégulier ». En lisant La Vie de George EUiot, compilée d'après ses lettres et ses journaux par son second mari, M. Cross, je tombai sur les pages suivantes, qui mettaient en relief pour ainsi dire les réminiscences du maître à son sujet. J'en fis la lecture à celui-ci et il fut enchanté de se voir si bien traité par le célèbre écrivain. George Elliot s'exprime
ainsi :
« Weimar, août-octobre 1834.
« Vers le milieu de septembre, à l'ouverture du théâtre, nous allâmes voir Hernani. Liszt était superbe en conduisant l'orchestre. Les belles lignes de son profil, ses cheveux flottants, se déta-
chaienl merveilleusement dans la lumière de la rampe. »
Plus loin elle continue :
« La conversation de Liszt est charmante. Je n'aijamais rencontré personne qui sache raconter une histoire d'une manière aussi piquante. L'avant-dernier soir qu'il vint nous voir, il exprima le plaisir qu'un article de Lewes à son sujet lui avait donné, parlant d'une façon fort ingénieuse en nous racontant une anecdote sur Spontini et Berlioz. Spontini visita Paris durant le séjour du maître dans cette même ville et hantait beaucoup l'Opéra; — c'était un personnage raide, suffisant, se gonflant dans son faux-col. Liszt remontait son propre col, et se rengorgeait, pour nous donner une idée aussi vive que possible de l'individu.
Tout le monde était heureux de pouvoir éviter Spontini. Ailleurs « on feignait de le croire mort, » disait Liszt; mais à Paris, comme il était membre de l'Institut, on ne pouvait manquer d'admettre son existence. Liszt le rencontrait souvent chez Érard. Une fois, par hasard, Liszt lui fit remarquer que Berlioz admirait beaucoup son talent, sur quoi Spontini déchargea sa bile sur Berlioz, prétendant que lui et ses pareils travaillaient à la ruine de l'art. Peu après, la Vestale fut représentée, et BerHoz écrivit un article enthousiaste sur la musique de Spontini. La prochaine fois que Liszt rencontra « l'homme aux faux-cols, » il lui dit : — Vous voyez combien j'avais raison de vous dire que Berlioz était un fervent admirateur de votre muse.
144 FRANÇOLS LISZT.
« Spontini se gonfla encore plus qu'à l'ordinaire et répliqua d'un ton de conviction :
— M. Berlioz a du talent comme critique !
« Les réponses de Liszt étaient toujours caractéristiques et ne manquaient jamais de pointe. Parlant de M" "' d'Agoult, il nous raconta que lorsque son roman Nélida parut, dans lequel Liszt lui-même est mis au pilori comme un vrai larron, il lui demanda :
— Mais pourquoi avez-vous tant maltraité ce pauvre Lehmann?
« La première fois que nous fûmes invités à déjeuner chez lui à la Altenhurg, on nous introduisit au jardin, où dans un salon de verdure, composé de grands arbres entrelacés, le déjeuner était servi.
SOUVENIRS D'UNE COMPATRIOTE. 14o
Nous trouvâmes Hoffmann tic Fallersleben, le poète lyrique, le docteur Schade, un savant et Cornélius. Plus tard arriva M. Raff, un musicien allemand, qui vient de publier un volume sur la Wagneifrage. Peu après, Liszt parut avec la princesse Marie, une élégante et charmante jeune iillc de di\-sept ans, puis arriva la princesse Caroline de Sayn- Wittgenstein ' avec son neveu, le prince Eugène, etenlinun jeune artiste français, élève de Scheffer.
« La princesse, vêtue avec un goût
I. La princesse de Wittgenstein avait quitté le foyer domestique pour s'établir à Weimar auprès de Liszt. C'est alors que le duc de Weimar mit la AUenburg à la disposition du maître. Cette femme d'élite, ni belle ni jolie, mais d'un esprit supérieur et élevé, eut une influence exceptionnelle sur le développement et la direction que prit le génie créateur de Liszt.
exquis, portait une robe d'intérieur d'une étoffe blanche, légèrement transparente, à longue traîne, et doublée de soie orange comme les parements des manches. Une jaquette en dentelle noire et un petit bonnet fort piquant au sommet de lu tête complétaient la gracieuse toilette.
Lorsque les cigares eurent fait la ronde, on pria Hoffmann de lire des vers, et il nous lut un poème bachique avec beaucoiq) de verve. J'étais assise près de Liszt, et, à mon grand plaisir, je })us observer le jeu de sa physionomie. La douceur, le génie, une bienveillance et une tendresse sans pareilles se reflètent sur cette face éclairée d'un rayon d'en haut, une expression en parfaite harmonie avec ses manières. Enfin arriva le moment où mes vœux secrets allaient être exaucés.
Liszt joua. Pour hi prciwrre /ois de nvi vie j'étais témoin d'idic inspiration rraiel Pour la première fois j'entendis les V(''ritables accents du piano. Il joua une de ses propres compositions, une fantaisie religieuse. Rien d'étrange ni d'excessif dans sa tenue. 11 maniait l'instrument avec aisance et tranquillité. Les lèvres serrées et la tète un peu renversée en arrière, sa figure était simplement sublime. Quand la musique exprimait l'extase, un doux sourire errait sur sa bouche; lorsqu'elle était triomphante, les narines se dilataient, et une lumière divine semblait baigner ses ^traits. Rien de petit ou de factice ne gâtait le tableau. Pourquoi Ary Scheffer ne l'a-t-il pas peint dans un pareil moment, au lieu de le représenter sous la forme d'un des trois
lis FRANÇOIS LISZT.
mages? Et pourtant le tableau de Seheffer est d'une conception supérieure.
« Voilà les deux vieillards qui ont passé leur existence à déchiffrer dans les cieux les destinées du monde , et qui les scrutent en ce moment pour y trouver le point lumineux, indice de la venue du libérateur! Leur jeune acolyte — ayant la fraîche inspiration qui est le privilège de l'adolescence en sa fleur — est le premier à discerner l'étoile prédestinée, et son extase en révèle l'apparition à ses compagnons. Dans ce jeune mage, Seheffer a donné le portrait de Liszt ; mais ici môme oii il pouvait idéaliser sans restriction, il n'a nullement approché l'original. Chose curieuse : dans tous les tableaux de Seheffer, on rencontre le type de Liszt.
SOUVENIRS D'UNE COxMP ATRIOTE. 149
(( Dans une petite chambre, qui termine la série des appartements de la Alteiihurg, il y a encore un portrait de Liszt par Scheffer, celui dont la gravure est si répandue. Cette petite chambre est remplie de souvenirs, rappelant les triomphes et l'adulation dont ce talent divin a toujours été comblé. C'est la princesse de Wittgenstein, aidée par les d'Arnim, qui a organisé ce musée, en l'honneur de l'anniversaire de la naissance du maître. Il y a un médaillon par Schwanthaler, un autre parRietschl — très beau, celuilà* — un buste par un artiste Italien, et
1. J'ajoute les noms [de plusieui's autres artistes, qui ont éternisé « ce profil d'ivoire ». Ce sont, en première ligne, Ingres, l'ami de Liszt, auquel celuici a toujours gardé un souvenir tendre; dans son beau temps ce furent Kaulbach et Lenbach. Le portrait de Guillaume de Kaulbach est célèbre pour son grand air; le caractère chevaleresque,
les murs sont tapissés d'étagères contenant les joyaux et les objets précieux, dons des grands de la terre. Dans la salle de musique se trouvent les pianos de Beethoven et de Mozart. »
Ces réunions à la Altenburg ont laissé des souvenirs inefTaçables à tous ceux qui ont eu le bonheur d'y être reçus. La
grand seigneur, de l'artiste y est exprimé de main de maître. Non moins remarquable est un buste en marbre, par le fameux Bartolini, souvenir du séjour du maître à Florence, en 1838. Le peintre Leyraud nous montre Liszt à l'époque où il prit les ordres. Mince, l'air pensif, adossé au piano, les bras croisés, et regardant le monde du liant de sa sagesse. Angers a fait un fort beau médaillon. Nous avons plusieurs portraits de Kriehuber, un, entre autres, <( Liszt en manteau de voyage »^ dessiné au vol, pendant que Liszt, entouré d'amis qui prennent congé de lui, distribuait des poignées de main. Tilgner, à Vienne, a fait son buste il y a deux ans;
1. Ce tableau rappelle le cc'lpbre portrait du jeune Goethe patinant et enveloppé du grand manteau en velours rouge de sa mère.
SOUVENIRS D'UNE COMPATRIOTE, l-'il
maison de Liszt était d'une hoepitalité princière. Déjeuners, dîners, soirées, s'y succédaient presque journellement. Tout ce que l'Europe avait de célébrités et de grandeurs y affluait. M. Georges Lichtenstein, directeur du conservatoire de musique à Edimbourg, visitant Weimar à l'occasion des fêtes de commémoration de Gœthe et de Schiller, et connaissant
le baron Joukovszky, auquel nous reviendrons, son portrait il y a cinq ans. Cette année encore, notre grand Munkàcsy, qui a su embellir les derniers moments de la vie du maître, l'a peint, assis au piano. Bohm, le célèbre sculpteur hongrois vient de faire son buste à Londres. Puis nous possédons à Pesth, à l'entrée de l'Opéra, une statue magistralement exécutée par notre jeune artiste Strobl. Elle manque de fini, mais, par contre, rend admirablement l'allure habituelle de Liszt et l'expression de ses traits. Il nous reste enfin un badinage; un portrait qui l'amusait beaucoup, peint de mémoire, à Venise, par le spirituel artiste russe Wolkof, sur le poêle d'une charmante jeune veuve, M"""^ A***, amie de Liszt.
Liszt de longue date, se vit souvent convié à la Altenburg. Bien des années après encore il ne tarissait pas en nous décrivant ce « home » luxueux, où tout respirait une liberté d'esprit, une simplicité d'allures, qui créaient cette atmosphère vraiment artistique, où toute personrvalité pouvait se déployer à son aise. Ce qui n'a jamais été assez reconnu et admiré, c'est l'universalité de l'esprit de Liszt, qui faisait dire à Antoine Rubinstein : «. Ne mettons jamais personne en parallèle avec Liszt, ni comme pianiste, ni comme musicien, etmoinsencorecommehomme, car Liszt est plus que tout cela : Liszf est une Idée l » Cette universalité était précisément l'aimant puissant qui attirait vers lui, soixante ans durant, tout ce (|ui fi^ravitait vers les foyers intellectuels.
Un soir, nous raconta M. Lichtenstein, Herbeck, le fameux maître de chapelle de Vienne arriva, avec un quatuor manuscrit pour piano et violons, de sa composition, qu'il avait promis d'exécuter. Mais il s'excusa en. montrant l'ouvrage presque illisible à force de corrections et de ratures. Liszt prit le cahier et le feuilleta.
« Si tu permets, c'est moi qui l'essayerai )), dit-il à Herbeck, et, se mettant au piano, il le joua avec un entrain, une sûreté d'exécution, comme s'il eût été l'auteur de cette œuvre compliquée, à peine déchiffrable, qu'il voyait pour la première fois. Une centaine de personnes étaient présentes dans les deux salons : célébrités européennes musicales, littéraireS;, diplomatiques, le prince Pûckler-
Miiskau entre autres... Tout le monde resta ébahi devant ce tour de force.
A cette époque Taussig était l'élève favori de Liszt. Il aimait à le prôner, à faire parade du jeune garçon de dixsept ans, qui terrifiait son auditoire par sa fougue démesurée et un abus de pédale impardonnable.
— Et vous nommez cela vraiment un «jeu grandiose»? demanda M. Lichtenstein à Liszt.
— Oui, oui, répliqua le maestro, vous pouvez m'en croire. Il ne se connaît pas encore lui-même, il est emporté par le vertige des grandes aspirations, mais, lorsque le chaos s'éclaircira, qu'il deviendra maître de son élan, il sera grand !
Taussig, par la suite, ratifia brillamment cette prophétie de Liszt, qui ne
cessa jamais de déplorer sa perte prématurée. Il avait reconnu dans le talent de Taussig une étincelle de cette force élémentaire^ qui avait fait de Paganini un artiste unique et donnait à son propre jeu l'intensité suprême, dont l'empire fascinateur ne se démentait jamais.
En lisant les lettres de Flaubert, j étais tombée sur celle où l'auteur offrait à George Sand quelques milliers de francs, afin de lui faciliter un voyage dans le Midi qui devait la remettre d'une maladie récente. Je signalai ce fait à Liszt, en lui témoignant mon étonnement, qu'après une vie aussi laborieuse que la sienne , l'auteur de Mauprat fut réduit à vivre au jour le jour, comme, d'ailleurs, il le dit assez
lo8 FRANÇOIS LISZT.
ouvertement dans sa correspondance.
« C'est égal, elle n'aura pas accepté l'offre de Flaubert, dit le maître d'un ton de conviction; elle était d'une nature trop indépendante pour cela. Elle gagnait beaucoup d'argent, mais l'on faisait aussi de grosses demandes à sa bourse. Ne choisissant pas son monde, il y a bien des chenapans qui peuvent se vanter de l'avoir mise dedans!... M"' Sand donnait largement et n'acceptait rien. Sous ce point, comme sous bien d'autres encore, elle était plus virile que « ses amis » qu'elle se plaisait à plumer d'une autre façon...
« M""" Sand, continua-t-il, engluait un papillon et l'apprivoisait dans sa boîte, en lui donnant des herbes et des fleurs, — c'était la période d'amour.
Puis elle le piquait avec son épingle, alors il se débattait, — c'était le congé, venant toujours de sa part. Après, elle en faisait la vivisection et l'empaillai l pour sa collection de héros de romans. C'est ce trafic des âmes qui s'étaient données à elle sans réserve qui m'a finalement dégoûté de son amitié... M""" d'Agoult avait des mots sanglants au sujet des héros de George Sand, et, l'heure venue, elle en fit autant... Tout de même, George Sand était vraiment bon camarade et, si l'on oubliait qu'elle était femme — chose que je n'aime guère à oublier, — et si l'on fermait les yeux sur ses penchants maternels — qualification impayable, inventée pour signaler son désenchantement, — on l'admirait et l'on pouvait s'attacher passionnément à elle... J'ai eu
à me louer d'elle dans le temps, et je lui dois beaucoup... Sous le point de vue artistique, les étapes à Nohant étaient fort intéressantes, mais j'y jouais un rôle secondaire!
« La gloire de George Sand, ajoutait Liszt, a coûté bien des larmes à M"" d'Agoult. Elle n'en dormait plus, et jamais Daniel Stern n'eût existé, si George Sand n'avait pas été, — et c'eût été dommage'. » Liszt admirait surtout la facilité avec laquelle George Sand travaillait; même les manuscrits de ses œuvres les plus philosophiques ne montraient presque pas de traces de corrections. « Sa plume cou-
\. On remarquera par l'allure saccadée de la diction, que j'omets ce que je ne crois pas de nature à pouvoir encore être publié. Ne voulant point substituer mon style à celui de Liszt, je préfère laisser des lacunes.
rait avec un susurrement continu, qui m'a souvent jeté dans des rêveries curieuses, disait le maître. Elle usait de tout pour faire de la copie. J'ai retrouvé dans ses pages nombre de nos discussions dont elle savait tirer parti comme personne.
Les sujets abondaient tellement dans ce cerveau fertile, que, s'il lui arrivait de finir un roman à deux beures du matin, sans désemparer elle en commençait un autre, tenant essentiellement à travailler jusqu'à trois heures, selon son habitude. A plusieurs reprises, la conversation du soir, ou la musique entendue, lui avait suggéré une idée, et, le matin suivant, elle nous faisait la lecture de la nouvelle, qu'elle avait écrite d'un jet, pendant la nuit. »
Une autre fois Liszt nous amusa en nous
racontant les hauts faits de la « Muse » (nom dont la jeune France romantique saluait dans le temps M""" Louise Collet), hauts faits qu'Arsène Houssaye vient de divulguer sans pitié dans ses Mémoires, avec toutes leurs péripéties tragi-comiques. Je ne répéterai donc pas des choses connues, mais je passerai à un incident, désigné par le maître comme le seul de ce genre dans le courant de sa vie. Il . s'agit du Byron français, d'Alfred de Musset. Liszt et Musset étaient du même Age — à un an près, — ils s'étaient beaucoup connus dans le temps, dans ce beau temps où le romantfsme français, soutenu par des noms immortels, s'épanouissait en pleine floraison.
Mais le courant de la vie, si impétueux, si rapide, pour Liszt, les avaient séparés,
SOUVEXIllS D'UNE COMPATRIOTE. 16:j
et ils grisonnaient tous les deux, lorsque
le hasard les mit en présence l'un de
l'autre.
« Il y avait une éternité que je n'avais
revu Alfred de Musset, nous dit le maître,
lorsqu'un jour, étant de passage à Paris,
je me heurtai contre lui sur le boulevard
des Capucines. Des rumeurs couraient sur
son élection à l'Académie. L'immortel in
spe me reconnut à grand' peine, bien que mon profil ne fut pas trop changé. J'avais pris son bras et je vis avec consternation combien cette tête charmante avait vieilli. L'œil terne, la démarche traînante, il ne me répondait que par monosyllabes. Je l'emmenai chez moi, où il tomba lourdement dans un fauteuil.
— Donne-moi à boire, me dit-il.
" Je lui versai un verre de bordeaux.
— Tu en es encore à te contenter de lait, à ce qu'il paraît, fit-il, et je vis une lueur d'intelligence poindre dans ses yeux.
« Je lui versai un second verre et, peu à peu, sous l'influence du suc généreux, une transformation s'opéra en lui.
— Joue-moi quelque chose : il y a longtemps que je ne t'ai entendu, prononçat-il.
(( Je me mis au piano. J'étais navré.
L'avoir connu comme moi , ce papillon grisé du bonheur de vivre, ce beau garçon élégant et raffiné, bercé par les duchesses, gâté par tout Paris, — et le revoir ainsi !... Vous savez si je suis sentimental, mais on a été jeune aussi...
Enfin, je jouai, je me laissai aller à mes impressions, j'oubliai presque mon audi-
leur dans le tumulte des visions dont je me sentais envahi... Je ne sais ce qui me tira de mes rêveries... Un silence profond régnait dans la chambre ; je tournai la tête, et je vis Musset, pâle comme un mort, renversé, évanoui. Je fis quérir ma mère et elle m'aida à le rappeler à la vie. Alors, quand il ouvrit les yeux, une crise terrible dut se passer dans son cerveau. 11 arpenta la chambre à grands pas. Oublieux des années envolées, il me conjura de le réconcilier avec sa Circé capricieuse, ne se rappelant plus que M""' d'Agoult avait réussi à mettre du froid dans mes relations avec George Sand... Le feu des réminiscences voluptueuses qui l'assiégeaient révélait une vitalité de mémoire inouïe; il redevenait jeune, beau, fascinateur, et l'éloquence, les accents pas-
sionnés qu'il retrouvait pour me faire comprendre le vide et l'anéantissemenl que cette femme avait laissés dans sa vie, furent ce que j'ai jamais entendu de plus navrant. Vous crieriez au mélodrame si j'étais capable de répéter ses faits et gestes, mais je vous assure qu'en face de ces spectres d'amour on se sentait mal à l'aise. Il finit par m'enlacer de ses bras, se plaignant des persécutions de Louise Collet, mêlant le vrai et le faux, le passé et le présent, d'une manière si vivace, si effrayante même, qu'à peine si je savais à quoi m'en tenir. 11 lui écbappait des stropbes d'un élan fulgurant que je n'ai jamais pu retrouver dans ses œuvres; il disait les avoir rêvées durant mon jeu. « Je pris enfin le parti de me remettre au piano, croyant par là calmer son exal-
talion fiévreuse, mais je n'y parvins point. Plus je jouais, plus il récapitulait, maudissant sa faiblesse qui ne lui permettait pas de s'en aller avec le printemps.
— Je vieillirai, et j'ai horreur de la vieillesse,, répétait-il. Mourir, mourir jeune, quel bonheur!
« Je crois qu'il n'avait pas tort, continua Liszt. Il n'était pas fait pour l'ombre, pour les réalités de la vie. Je fis venir une voiture, et lui demandai où il désirait être conduit. Alors il eut un moment d'embarras et me pria de le déposer rue du Bac... ce que je fis. Après qu'il fut descendu de voiture, je donnai mes instructions au cocher et, quelques minutes plus tard, au tournant d'une rue voisine, je l'aperçus juste au moment où, d'un pas
furtif, il entrait dans un cabaret de mauvais aloi. Vous comprendrez que je ne me vantai pas de l'aventure. Elle me faisait l'effet d'un sacrilège quand je pensais au génie du malheureux poète !... »
Parfois, surtout dans les dernières années de sa vie, une certaine note mélancolique se mêlait aux réminiscences du maître. Il aimait à s'appesantir sur les chances qu'il avait « manquées »
dans le temps, sur les bonnes occasions qu'il s'était « gâtées », sur tout ce qu'il avait éludé , comme le riche , plus difficile encore que friand. Cette note s'accentua avec une extrême franchise un
soir qu'il nous parlait de M'"' Duplessis. En 1849, Liszt s'était rendu à Paris pour affaires. Ayant à parler à Jules Janin, il alla le trouver un soir. On lui répond qu'il était à l'Ambigu où l'on donnait une première. Liszt y va, et, durant Fentr'acte, tandis qu'il se promène avec Janin dans le foyer, une jeune femme très remarquée passe, en le dévisageant. Alors Janin lui dit :
— Elle a jeté son dévolu sur vous. La connaissez-vous?
— Non, qui est-ce? demande Liszt.
— C'est M"' Duplessis. Vous allez voir qu'elle vous prendra.
— Quelle idée ! répond le jeune artiste, assez intrigué tout de même par l'attention marquée dont il est l'objet.
Le jour suivant, un ami de M"' Duples-
sis vint trouver Liszt pour lui offrir de le conduire chez « la belle à la mode ». Elle n'était pas encore la Dame aux Camélias. Cet épisode ne devait avoir lieu que plus lard. Liszt y trouva très bonne compagnie, ce qu'il y avait de mieux à Paris : le duc d'Ossuna, des écrivains, des artistes de premier ordre, etc. Il y retourna souvent. Elle désirait l'accompagner à Weimar, « mais je présumais qu'il y aurait certains embarras d'installation », disait Liszt, et il lui fît comprendre qu'elle ne s'y plairait pas. Elle prétendait le contraire, n'ayant pas le temps de s'ennuyer, puisqu'elle se levait à deux heures de l'après-midi, allait au Bois pour une heure ou deux et le soir au spectacle. C'était là sa vie ! Ils finirent par s'entendre, prenant rendez- vous, pour
172 P^RANf'OIS LISZT.
l'année suivante , à Pesth , d'où ils devaient se rendre à Constantinople ensemble. Liszt partit, et, seize mois plus tard, il apprit la mort de Marie Duplessis. Elle était déjà poitrinaire à l'époque de leur amitié. Liszt la trouvait très gracieuse, pleine d'esprit et « d'abandon enfantin » .
— Je ne suis pas partial en général pour les Marion de Lorme et les Manon Lescaut, disait le maître.
— Parce que vous ne les avez pas connues, celles-là, intercalait ma sœur sournoisement.
— Mais Marie Duplessis était une exception, continuait Liszt sans se laisser désarçonner. Elle avait beaucoup de cœur, un entrain tout à fait idéal, et je prétends qu'elle était unique dans son espèce. Du-
mas l'a très bien comprise, il n'a pas eu grand'chose à faire pour la créer de nouveau ; c'était bien l'incarnation la plus absolue de la femme qui ait jamais existé. Ce voyage à Constantinople, dont la perspective la ravissait, est une de ces étapes évitée à grand'peine, que j'ai toujours regrettée... »
Si Marie Duplessis avait alors accompagné le maître à Weimar, comme elle en avait l'envie, nous aurions peut-être perdu un chef-d'œuvre : La Dame aux Camélias l Liszt n'avait rencontré Dumas qu'une seule fois chez M'"*' Duplessis. C'est par la suite seulement que Dumas devint le vrai Duval, chose connue, du reste.
Mais ce qui ne laisse pas d'être assez curieux, c'est que plusieurs personnes s'arrogent cette gloire douteuse et d'ou-
tre-tombe.' Entres autres, le comte Kosztyelszky, homme charmant et spirituel, d'une vie aventureuse, mieux connu sous le nom de Sefer Pacha, l'ami de l'exkhédive Tsmaïl. Il dit aussi avoir été le héros de la Dame aux Camélias, et je n'oserais affirmer qu'il n'en ait le droit tout autant que M. Dumas. Toujours estil — et je peux en parler à bon escient, l'ayant de mes propres yeux vue — que dans son superbe château de Bertholdstein, près de Gleichenberg , se trouve une collection de portraits délicieux, représentant tous la même femme idéalement jolie, que l'heureux propriétaire a baptisée du nom de Marie Duplessis.
La même note mélancolique, mais plus suave, plus transcendante, vibrait dans une petite historiette, dont les tons
fondus faisaient l'effetd'un pastel à moitié effacé. Je dois dire ici que Liszt était impénétrable, d'une discrétion absolue, lorsqu'ils'agissaitde femmes qui n'avaient point de leurs propres mains dévoilé leur cœur à la face du monde. L'historiette en question est la seule de ce genre qu'il m'ait racontée, et encore ne m'aurait-elle jamais été révélée si l'héroïne n'était depuis de longues années hors de toute atteinte terrestre.
De 1857 à 1859 la situation à Weimar changea sensiblement. Au théâtre, le drame prenait le dessus sur l'opéra, l'école de peintufe était l'enfant choyé du budget de la cour, et, peu à peu, un camp ennemi s'était formé, contrecarrant tout ce que Liszt inaugurait. Lorsqu'un opéra. Le Barbier de Bagdad^ œuvre de
Péter Cornélius, un élève du maître, tomba à plat à la suite de cabales ourdies principalement contre Liszt, celui-ci crut le moment arrivé pour donner sa démission.
— Cornélius avait commis l'imprudence d'arborer mes couleurs comme compositeur, nous disait le maître, et c'était un acte de hardiesse prématurée*. Je l'en avais prévenu d'avance, et si son Barbier avait trouvé le secret de faire pousser le poil aux chauves, il aurait mieux réussi qu'en hérissant son chant de transitions à la Liszt. Je n'ai jamais été bon qu'à frayer le chemin aux autres, et même cela ne me réussissait plus.
1. Je reviendrai encore sur ï opinion pessimiste de Liszt, concernant la popularité de ses œuvres, de son école et de sa tendance.
Le maître n'était donc pas absolument d'une humeur rose, et il s'en alla à Paris « se retremper » chez sa mère, qu'il aimait par-dessus tout et qu'il visitait à peu près chaque année. De Paris il se rendit en Silésie, chez le prince de Hohenzollern-Hechingen, où il passa presque une année. Liszt aimait parfois à évoquer les mirages du passé, ces milieux somptueux dans lesquels il avait vécu. Il nous émerveillait alors de descriptions qu'un romancier lui aurait enviées.
Comme il savait évoquer devant nos yeux le va-et-vient élégant de Trachenberg, la résidence des princes de Hatzfeld, avec ses invités comptant par centaines, ses soixante chevaux anglais à l'écurie, ses cinq cuisiniers rivés à la tache nuit et jour, ses fêtes, ses promenades, ses con-
certs continuels, toute cette atmosphère ensoleillée et parfumée, où l'art et l'esprit flottant dans l'air faisaient vibrer les cœurs et les nerfs.
Le temps passé à Lœ^Yenberg chez le prince de HohenzoUern-Hechingen lui avait aussi laissé des souvenirs charmants, plus sérieux peut-être, grâce à la direction de plus en plus accentuée que son esprit commençait à prendre, et qui le conduisit d'abord à la solitude du Monte Mario et de là dans les bras de l'Eglise.
On menait grand train à Lœwenberg, et les astéroïdes ne manquaient pas de rechercher là comme ailleurs leur soleil.
Naturellement aussi le roman venait le relancer, le roman qui s'attachait à ses pas comme son ombre et lui avait valu
cotte renommée fantastique dont il ne parvint pas à se défaire, même en revêlant la soutane.
Nous parlions femmes, et Liszt prétendait que c'était une étude curieuse à faire, étude à recommencer étape par étape, sans progrès possible et dans laquelle les expériences faites, c'est-à-dire les études antérieures, ne servent qu'à obscurcir le jugement.... Pour ce qui est des coups de tête, il n'y a que les femmes. Jamais l'homme, né pour la bataille de la vie, n'aura le suprême dédain du danger d'une ingénue éprise.
a Je travaillais un matin, à Lœwenberg, continua Liszt, lorsqu'on m'apporta une carte de visite, un nom d'homme qui ne me disait rien, et je vis entrer un beau jeune Anglais, que je
croyais reconnaître. Le jeune homme s'approcha, tandis que j'interrogeais ma mémoire, et me dit un mot. Alors je reconnus cette voix d'un timbre unique....
Les bras me tombèrent d'étonnement.
— Que venez-vous faire ici? Etes-vous en fuite? Avez-vous quitté votre mari?
lui demandai-je, saisi de la voir là et n'y comprenant rien.
« Elle s'était jetée dans un fauteuil et ne finissait pas de rire.
— Un joli accueil, il faut l'avouer!
Cela vaut bien la peine du risque que je cours.... dit-elle.
— Mais vous vous perdez! m'écriai-je, craignant à tout moment de voir entrer quelqu'un.
« Elle courut au piano et joua une ritournelle.
— Je suis votre élève; n'est-ce pas clair comme bonjour?
Et elle lança une l'oulacle qui sembla soulever le plafond, tant elle emplissait la chambre de sonorité.
— Taisez-vous, au nom de Dieu! La maison est pleine de monde : on viendra et on vous reconnaîtra !
— Moi? Henri d'Anglay? répondit-elle en frisant la moustache [qu'elle n'avait pas. Eh bien! je les félicite s'ils le reconnaissent : ils auront vu pire que lui!
— Cessons cet enfantillage, répliquai-je, sérieusement alarmé, et dites-moi ce qui vous amène.
— C'était, continua Liszt, une cantatrice d'un renom européen et d'une conduite irréprochable. Un merle blanc!
— LaMalibraii! m'écriai-je, très intriguée.
— Quelle idée! Elle était morte déjà/ répondit le maître.
— Jenny Lind, alors?
— Plus morte encore, puisque je n'ai jamais eu le bonheur de posséder ses bonnes grâces particulières, répondit le maître d'un ton agacé qui coupa court à mes interruptions. — Mon héroïne à moi était surveillée, non seulement par un mari jaloux qui ne méritait nullement cette étoile tombée dans son assiette, mais encore par un admirateur forcené, maniaque, la fable du monde entier, qui la guettait comme un démon, espérant toujours pouvoir profiter un jour d'un écart qu'il parviendrait à constater.
C'était une chose si connue, que je trem-
biais pour elle. Je l'avais rencontrée de loin en loin dans quelques salons, je l'admirais beaucoup, mais, vous savez, je n'ai jamais convoité la lune ! Bref, je tombai des nues en la voyant là, en garçon, candide et calme comme s'il s'agissait d'une simple visite. J'appris enfin, qu'étant aux eaux, en Bohême, elle avait voulu profiter du voisinage pour me revoir. Je lui fis comprendre que son déguisement n'était bon à rien, qu'il la compromettait beaucoup plus que si elle était venue franchement, surtout, puisqu'à commencer par mon hôte, on la connaissait trop pour ne pas la reconnaître. Je fis si bien, qu'elle repartit comme elle était venue, après un déjeuner à deux, dont le pendant, en circonstance analogue, serait assez difficile à trouver. Je lui promis d'aller la voiv,
mais je n'en fis rien. J'ai toujours évité les bagarres et les embarras de ce genre, et je déteste le mélodrame — surtout dans la vie privée. Pourtant, elle revint de la même manière, deux ans plus tard;
je vivais en reclus alors au Monte Mario
C'était une âme d'enfant dans un corps de femme — d'une candeur angélique!
Je lui fis chanter mon Ave Maria. Elle chanta à damner un saint! Il ne sera plus jamais chanté comme ça!
— Et puis, qu'est-elle devenue?... demandai-je.
— Elle est morte !
Et je surpris sur les traits du maître une émotion que je n'y avais jamais aperçue jusqu'alors. Combien il en avait vu s'évanouir de ces ombres charmantes, effleurant sa vie de leurs ailes légères,
SOUVENIRS D'UNE COiMPATRIOTE. 185
comme des hirondelles au passage ! Quel kaléidoscope magique que les souvenirs de cet homme privilégié, souvenirs qui lui apportaient la senteur des printemps toujours renouvelés, la réalité du rêve, les fleurs à foison !
La vie de Liszt, agitée et variée jusqu'à sa fin, ne faisait que refléter son individualité. L'urne inquiète de cet homme étrange, toujours en quête de l'idéal, que, nous autres, nous nommons le bonheur, cherchait partout — l'introuvable, dans le cœur de la femme, sur les hauteurs de Fart, dans les ténèbres mystiques des églises ; il croyait l'atteindre au sein de la paix, en se créant une retraite transitoire,
remplie d'un travail immense, favorisée par une inspiration vraie. Mais quels orages précédèrent ces accalmies ! Au prix de quels combats se voyait-il soudain au fond de quelque monastère ! Se fuyaitil soi-même? Fuyait-il les autres?. . . .
Les années de recueillement (de 1861 jusqu'à 1868) que Liszt passa à Rome furent celles où les conflits éclatèrent le plus vivement entre l'Italie et le Saint-Siège. Or, lorsque Liszt prit l'habit, le a humour » italien s'attaqua naturellement et à l'église et à l'enfant prodigue, comme les plantes folles tapissent de leur verdure les murs les plus austères.
(( Quelle chance pour l'Eglise, disaiton, d'avoir embauché Liszt ! Il sauvera les dissonances et rétablira l'harmonie. »
Puis encore :
« Il est dommage que Liszt ne soit pas Italien. Il a si bien joué toute sa vie de toutes les clefs, que les clefs de saint Pierre ne sauraient être en des mains plus savantes.
« Il a enrichi son trousseau de clefs des clefs du paradis, etc.
Pie IX aimait la musique passionnément. 11 était en correspondance suivie avec des musiciens de renom, et Rossini, par exemple, a laissé toute une collection de lettres du pape-mécène. On prétend qu'il chantait parfois en se faisant accompagner par Liszt. Le maître n'a jamais mentionné le fait. Je le cite comme un « on-dit » si universellement répandu, qu'un de nos chanoines, très amateur lui-même, eut l'idée de faire peindre un
tableau historique : le pape Pie IX chan-
tant debout près du piano tenu par Liszt en habit, et le groupe entouré, dans le fond, des principaux personnages de la cour papale de l'époque. La mort du chanoine empêcha l'exécution du projet.
Pie IX passait des heures entières à écouter de la bonne musique, sans bouger ni parler, absorbé dans une extase trop profonde pour se manifester par des signes extérieurs. Il admirait et affectionnait le maître qu'il nommait « son cher tîls », « son Palestrina ». Liszt, de son €Ôté, lui avait gardé un souvenir reconnaissant, et la seule décoration qu'il ait jamais mentionnée devant nous était celle dont le pape avait enrichi sa collection.
Un jour, Pie IX était venu trouver le maître dans sa solitude du Monte Mario, où il vivait dans un vieux monastère de
Dominicains. Le Saint-Père était triste, et déjà, en entrant, il avait fait comprendre à Liszt qu'il venait exprès pour être déridé par son talent. Il le pria d'improviser. Lui aussi aimait tout spécialement cette sorte de musique, prétendant que l'originalité et l'individualité de l'artiste s'accentuent plus clairement lorsque riea n'entrave l'essor libre de l'Ame.
« Je jouai donc au gré de ma fantaisie, dit le maître. Peut-être bien l'auditeur sympathique m'impressionnait-il , mais, sans faire l'éloge de mon tapotage, je dois constater que le Saint-Père était profondément ému, et, quand j'eus fini, il me dit une chose assez curieuse : « La justice, mon cher Palestrina, devrait se servir de votre musique, si toutefois on pouvait l'avoir sous la main ailleurs qu'ici,
pour amener au repentir les criminels endurcis. Aucun ne résisterait, j'en suis .sûr, et le jour n'est pas loin, à notre époque d'idées humanitaires, où l'on usera de semblables moyens psychiques pour avoir raison des âmes viciées. »»
Lis/.t parlait raromoiil do Waijnor; à poiiie abordail-ou co sujet i\n"\\ coupait court îi laoouvorsatioii, souvent aveeune sorte tl'irrilalion, et parlait d'autre eliose. Mais moi, saeliaut eonil)ieu ses relations aveoeethommeeveeptionneletsiditlieileà vivre, avaient dû ètreeonipliquêeset intéressantes, je revenais à la oliar^e, taisant semblant de ne pa^ m'apereevoir de l'êloiiinement maniteste qu'il avait pour ce
nom. Etait-ce par discrétion ou par humeur?.,. Je ne saurais le dire. Le peu que j'ai pu recueillir se résume dans ce que je raconterai tantôt.
Un écrivain contemporain' attribue l'amitiéde Liszt et de Wagner « à ce que les mêmes aspirations éperdues et insensées vers l'impossible et l'inconnu soufflaient parfois dans ces deux âmes : ce fut là leur point de contact. » J'ai trop bien connu Liszt pour accepter cette définition aussi hardie qu'injuste. Liszt, oublieux de ses propres visées, reconnut le génie novateur de Wagner et eut en
* Léonie Bernardixi, Richard Wagner, sa vie, ses poèmes d'opéra, son système dramatique et musical : brochure que Liszt m'apporta lorsqu'elle parut, annotée, soulignée de sa main, de la plus curieuse façon. Le passage cité plus haut est orné d'un Srand signe d'interrogation.
lui une foi enthousiaste. Wagner, de son côté, sentitle bien immense qu'il dériverait d'un aussi puissant appui, et sut se le ménager. L'amitié de Liszt était faite d'abnégation, de courage, d'effacement personnel. Le fait seul de voir Wagner, ce saint George moderne, persécuté, errant de lieu en lieu sans répit, suffit à Liszt pour se mettre en avant en faveur de l'exilé. Si même les idées du nouveau prophète ne l'eussent point subjugué, il aurait tout tenté pour le faire triompher de ses persécuteurs. C'était dans le sang de Liszt, ce sang magyar, toujours prêt à défendre quiconque a besoin d'être défendu. En se faisant le champion d'une cause aussi difficile, Liszt se mettait en guerre avec l'Allemagne entière, — sans compter la France — qui s'opposait de
toutes ses forces à cet esprit novateur, dont elle semblait pressentir la nature envahissante et surexcitante. Seul le prestige de Liszt et l'ardeur infatigable qu'il mettait à poursuivre cette œuvre de prosélytisme musical, autant avec sa plume qu'avec la puissance de son bâton de maître de chapelle, put opérer le miracle d'imposer la foi nouvelle à des sceptiques, qu'à force de persévérance inouïe, il parvint à rendre croyants fanatiques.
Si l'on veut connaître toute l'étendue de l'œuvre de Liszt, il faut se reporter aux paroles de Wagner prononcées à l'occasion du banquet d'adieu, arrangé par lui à Bayreuth en 1882, après les grandes représentations deParsifai. Dans un toast à l'adresse de Liszt, Wagner
donna un témoignage éclatant de sa gratitude et des services inappréciables que Liszt avait rendus à sa cause. « Aujourd'hui, dit-il, que, grâce à l'aide des éminents artistes ici présents, je puis contempler avec plaisir et satisfaction mon œuvre terminée, je me sens appelé à vous dire l'influence que cet homme unique et exceptionnel exerça sur toute ma carrière artistique. Au temps où j'étais honni, banni, répudié par l'Allemagne, Liszt vint au-devant de moi, — Liszt, qui avait puisé dans le plus profond de son âme la compréhension parfaite de mon être et de mon œuvre. Il me dit : « Homme de l'art, j'ai foi en toi ! » et il devint le trait d'union, le pont qui me mena d'unmonde à l'autre, de ce monde intérieur au fond duquel je m'étais définitivement retiré, à
ce monde extérieur, du jugement duquel l'artiste créateur doit indubitablement dépendre, et où, à cette époque, chaque main, chaque voix était contre moi. C'est lui qui ma relevé, soutenu et proclamé , comme nul autre ne le fit jamais. Je vous demande de boire à la santé de François Liszt! »
« Vous savez, me dit Liszt un jour, c'est moi qui, le premier, ai fait représenter Lohengrin à Weimar. On ne saura jamais -quelle difficulté il y a à persuader ceux qui ne veulent pas être persuadés. Aussi je n'y aurais jamais réussi sans l'aide de la duchesse. C'est bien le plus noble cœur que j'aie jamais connu!
« 11 y a peu de situations plus pénibles, ajouta-t-il, que ne fut celle de ^^'agner durant les dix années où l'Allemagne re-
lentissait de sa gloire, et où Loherujiin passait de scène en scène, sans que son auteur l'eût jamais entendu. Ce temps dut être pire pour Wagner que ne fut la surdité pour Beethoven. Comment se révolter contre Dieu, contre la nature? Mais, ici, les hommes infligeaient la torture, et Wagner, de la tête aux pieds, n'était que révolte! Il m'écrivit une fois: « Il « n'y aura bientôt plus d'Allemand qui « n'ait entendu Lohengrin — excepté (( moi! » Tout ça ce sont des vieilleries... ily alongtemps qu'on n'y pense plus, mais la pointe de tout ceci, vous ne la devinerez jamais : Les Wagneriens ne sont pas du tout de mes amis et ne laissent échapper aucune occasion pour me le prouver.
Je n'ai jamais pu comprendre la cause de cette hostilité. C'est le cas de dire des
Wagneriens, qu'ils sont plus royalistes que le roi, car Wagner n'est pas de leur avis !»
u Le Wagner adulé, ami du roi de Bavière, ne ressemblait guère, disait Liszt, au Wagner qui vint frapper à ma porte à Weimar. Alors c'était une âme aux abois, un Christophe Colomb désespéré, qui avait vu, tâté ce nouveau monde auquel personne ne voulait croire. Il en portait les trésors dans son cerveau et on le traitait de fou... Il avait l'inspiration contagieuse, savait fanatiser son monde comme personne. Il était né réformateur, et ni le sang ni le feu ne lui auraient coûté... Pourtant, on n'a jamais vu d'homme caresser ses chances à rebroussepoil comme Wagner le faisait; son génie a triomphé, pour ainsi dire, malgré lui, car
personne nemettait autantcle bâtons dans ses roues que Richard Wagner. . . A Paris, en 1861, cela sautait aux yeux. Tout le monde était à ses ordres, la princesse de Metternich avait fait des miracles pour faire représenter Tannhauser, mais il gâta tout! Il n'était pas accommodant, il faut le dire... Peut-être n'avait-il pas tort... sa bonne étoile l'a prouvé — plus tard. »
En parlant des extravagances de \A'agner, Liszt nous les expliquait tout court par ces mots :
« En fait de gloire, Wagner avait presque continuellement jeûné durant trente ans. Or, le jeûne débilite, et quand la gloire lui arriva enfin, non pas goutte à goutte comme à d'autres mortels, mais à flots, il n'était plus de taille pour Taccueillir de sang-froid... »
A propos de rinfluence de Wagner sur la musique moderne, il disait : « Wagner a terriblement gâté le terrain aux compositeurs à venir, comme Rubinstein le gâte aux pianistes. Il faut être poète et compositeur du calibre de Wagner, pour pouvoir créer un monde à soi, et il faut être compositeur et artiste comme Rubinstein l'est , pour interpréter les œuvres d'autrui de cette manière. C'est là la principale différence entre Rubinstein et Biilow... Biilow est prodigieux, étonnant... mais Rubinstein a le don suprême de créer.
— Vous faites [là une distinction précieuse, dis-je au maître, mais elle n'a de vraie valeur que pour ceux qui ont eu le bonheur de ne pas vous entendre, vous...
— lanka est en veine de compliments,
SOUVENIRS D'UNE COMPATRIOTE. 20;i
(lit Liszt, se tournant vers ma sœur.
— Je le répète, repris-je. Pour ceux que votre jeu a tant de fois enlevés à la réalité, qui ont entendu chanter votre âme sous vos doigts, pour ceux-là, il n'y aurajamais plus de pianistes. Les autres, Rubinstein y compris, jouent des morceaux de musique, incomparablement, je l'admets, mais vous, vous jouez toujours l'âme, les pensées , les sentiments de Liszt... Vous nous transportez dans un monde qui finira avec vous, et dont il ne nous restera que ce paradis du souvenir, d'où, selon le poète, nous ne saurions être chassés...
— Là, là, c'est vous qui êtes poète, chère enfant... mais peut-être il y a du vrai dans ce que vous dites. Sous ce rapport vous auriez du entendre Taussig: il
avait cette originalité indépendante, dont l'empreinte change la face des choses.
C'était le pianiste de l'avenir... Je l'ai vivement regretté... Quel élan, quelle puissance dans cette àme! 11 m'arrivait de trouver de nouvelles beautés dans telle ou telle œuvre de Scarlatti ou de Schumann, tant son interprétation savait leur donner du relief... Taussig était mon meilleur élève...
Un jour je pris mon courage à deux mains et je hasardai cette question :
— On dit que Wagner exerça une intluence fatale sur le roi de Bavière ; est-ce aussi votre opinion, cher maître? lui dis-je.
— On dit! Mais qu'est-ce qu'on ne dit pas? s'écria Liszt. On ne peut pas juger à la légère d'une chose qui est sans précé-
SOUVENIRS D'UNE COiMP ATRIOTE. 205
(lent dans l'histoire des arts. Quand Wagner nous disait quel homme il lui faudrait pour réaliser ses projets, pour donner un corps à ses idées, on riait, comme on rit d'une utopie, accessible à peu près comme la lune!... Oui, mille rumeurs courent surWagner, qui manquent de fond. Lorsque le revirement dans son sort s'annonça par le grand coup de théâtre, et que le roi de Bavière l'envoya chercher, Wagner <lut se croire le jouet d'un rêve; la marraine de Cendrillon venait de ressusciter pour lui... S'il s'était créé un Mécène selon son goût, il n'aurait pu réussir d'une façon meilleure. Je crois que l'inlluence fatale était réciproque. D'un côté la fantaisie de Wagner aurait épuisé les trésors de Golconde, de l'autre côté la fantaisie du roi surchauffait les projets de
Wagner. Ils se talonnaient mutuellemeni et firent des miracles!,.. Il n'est pas étonnant que l'envie s'en soit mêlée. On dit que le roi débuta par la donation d'une villa à Staremberg, qu'il offrit à Wagner en compagnie d'une maison de ville et d'une pension mirobolante. La villa est un conte, la pension était médiocre... On aime beaucoup à agrandir les choses.
C'est comme avec M'"* Moukhanof. Quand elle paya les di\ mille francs de déficit, résultant des concerts que Wagner avait donnés à Paris en 1860, on fit circuler des histoires à dormir debout... « L'ingratitude féroce » de Wagner est un autre thème favori. Qu'en sait-on? On prétend qu'il devait tout à Meyerbeer. Mais (juoi? je vous le demande!... Nous devons nous entre -aider l'un l" autre, et Meyerbeer
avait fait son devoir, de bonne grâce j'en conviens, voilà tout. Puis le caractère de Wagner échappe à l'analyse. Nous autres artistes, nous sommes une proie très accommodante pour des écrivains qui ont besoin de copie... On nous tombe dessus et l'on écrit tout ce qui passe par la tête. . . Comme ce feuilletoniste dans un journal français, il y a quelques années, qui débitait des choses charmantes sur la vie à Nohant, sur Chopin et votre serviteur... C'était très bien imaginé, raconté avec élan... mais c'étaient des contes bleus tout bonnement; moi, pour mon compte, je ne me rappelle pas un seul des incidents où l'on me fait figurer... Puis M""* Bernardini qui me nomme, ceci à bon droit, l'ami intime de Berlioz, auquel je devais tout ce que je suis devenu!
Où a-t-elle pris cela? Pouvez-vous me le dire?... Vous voyez, c'est ainsi qu'on écrit l'histoire, et, ce qu'il y a de pire... il faut laisser dire les gens et se taire!...
On sait quel immense labeur a été celui de Liszt. Nous possédons près de sept cents compositions de tout genre de sa plume, sans compter maint ouvrage de sa jeunesse perdu ou égaré. Il avait l'habitude de remanier, de polir et de repolir ses œuvres de grande portée, dont il s'occupait souvent dix à quinze ans de suite avant de s'en séparer définitivement pour les faire représenter. On a trouvé après
sa mort, entre autres aussi, la partition complète d'un oratorio, le Saint Stanislas^ qui se trouve mentionné déjà en 1873 dans une lettre de la princesse de Wittgenstein écrite de Rome à un de nos amis.
« 11 s'estétabli, dit-elle, à la Villa d'Esté et y travaille sérieusement. Pour se mettre en train, il a composé un tout petit poème que je lui' avais arrangé... C'est viril, énergique et m'a donné bon espoir pour le Saint Stanislas. Comme il me paraît d'assez bonne humeur, je suppose qu'il a de l'entrain dans le travail. Deo gratiasl »
La princesse de Wittgenstein était bien la personne faite pour l'aiguillonner dans le travail. D'un esprit vaste et d'une érudition des plus rares, elle est occupée
depuis trente ans à une œuvre philosophique dont elle vient de publier le vingtcinquième volume.
J'ai dit ailleurs combien Liszt était pessimiste à l'endroit de la popularité de son école. Je me rappelle sur ce point un mot révélateur, dit à l'occasion d'un article contre lui, qui avait paru dans un journal allemand. On l'attaquait avec une impudence sans égale, on lui demandait compte du monde qu'il fréquentait — et même des compositions qu'il paraphrasait. Par bonhomie, par bonté, il avait paraphrasé une mélodie d'un certain M. Goldschmidt, particulier passionné pour la -musique et plus riche en or, à ce qu'il paraît, qu'en talent'. Bref, on ne
\. Liszt n'était généralement pas très favorable aux richards, n'ayant point ce respect profond pour
pouvait pardonner à Liszt cette condescendance, et on lui disait son fait crûment. Mais il se trouva quelqu'un pour relever le gant ; une réplique parut, réplique aussi incisive et mordante que pleine de cœur. « Comme tous les mortels, dit M. Hengster entre autres, Liszt a naturellement aussi ses faiblesses ; mais il serait à souhaiter que toutes les faiblesses hu-
l'or, qui est un des traits caractéristiques de notre temps. 11 était de mon avis quand je disais que les poches trop pleines alourdissent l'esprit. 11 détestait ces personnages enrichis dont les trésors ne profitent qu'à eux-mêmes. Un soir il fut question d'un de nos riches banquiers qu'une femme de lettres française avait surnommée avec exagération le Rothschild de Budapesth. Quelqu'un s'écria d'un air moqueur :
— Non, ce n'est pas le Rothschild, c'est le Monte- Cristo de Budapesth !
— Du tout, intervint Liszt, c'est le Monte-Sion de Budapesth.
maines fussent aussi aimables et inoffensives que celles de Liszt. Alors nous pourrions vraiment dire que nous sommes en chemin vers le meilleur des mondes ! »
Liszt nous apporta les articles, et je dus écrire à M. Hengster quelques lignes de remercîment de la part du maître.
« Oui, nous dit-il alors, il n'y a rien à dire; on ne me voit pas d'un, bon œil comme compositeur! Mais je fais quelques progrès. Il y a dix ans, M. Hengster n'aurait pas osé écrire l'article qu'il vient de publier... Et M. Goldschmidt... Eh bien! on le persécute, et j'ai voulu lui faire plaisir! »
Le maître avait la manie d'éparpiller ses compositions manuscrites, en les donnant à ses élèves pour les copier.
Parfois il arrivait que les élèves partaient
et emportaient les cahiers. L'histoire d'une partition égarée de cette façon est fort originale.
Liszt m'apporta unjour une charmante lettre de M. Saint-Saëns, ce grand artiste qu'il affectionnait et appréciait particulièrement.
(( Saint-Saëns m'écrit du nouveau.
Il m'impute un méfait, que je ne me rappelle pas le moins du monde. Lisez plutôt. »
Et je lus ce qui suit :
Paris, 23 février 1884.
Cher et vénéré maître,
Vous recevrez en même temps que cette lettre une p.artition que vous serez bien étonné de revoir, comme je l'ai été de la découvrir au fond d'une bibliothèque, en fort mauvaise compagnie, avec des manuscrits de moi que je croyais
perdus. En fouillant dans ma mémoire, je me suis souvenu que, dans le temps, M. de B***, que j'ai complètement perdu de vue, me l'avait apportée pour me la faire voir ; il l'aura oubliée chez moi et ou l'aura rangée, comme on range souvent chez moi, pour ranger, sans savoir ce qu'on range, ni où et pourquoi l'on range. Je suppose que vous avez confié ce morceau à M. de B*** pour en faire faire une copie, car ce n'est pas une esquisse : c'est une partition terminée dans ses moindres détails, et il me semble que ce n'est pas une de vos moins intéressantes productions ; bien que bâtie sur un thème polonais qui n'a rien de merveilleux, avec ce don que vous avez de tout changer en or en y touchant, vous avez trouvé moyen de faire de cette œuvre une chose puissamment originale où vos admirables qualités se déploient à l'aise. Excusez-moi si je prends la liberté grande de vous faire des compliments comme à un simple mortel. .Je vous aime tant, que vous ne voudrez pas vous en formaliser.
J'ai bien failli sortir de ce monde depuis un an, et je ne puis songer sans douleur au risque
que ce manuscrit courait d'être perdu. Puisséje en retrouver un pareil dans chaque coin de mon appartement! etc., etc.
Votre respectueux disciple et ami.