NAPOLEON 1^' S EVEILLANT A LA POSTERITE
(Parc de Fixin.)
ovations que les Dijonnais firent au « Phidias moderne », pour parler comme les orateurs du banquet; mais n'oublions pas que de grands artistes, lesVernet, les Delaroche, les Scheffer, partageaient entièrement l'enthousiasme de la foule et regrettaient que le Napoléon ne fût pas destiné aux Invalides.
Ce fut une journée de triomphe dont Rude conserva toute sa vie le souvenir. Un immense concours de peuple, chantant la Marseillaise et les refrains de Béranger, était accouru à Dijon et à Fixin. Le soir, ses compatriotes offrirent à Rude un grand banquet à la salle de Flore du vieux palais des Etats; les meilleurs crus de Bourgogne coulèrent à flots, et il faut renoncer à compter les toasts à l'Art, à la France, au grenadier de l'île d'Elbe, au sculpteur du Départ et de Napoléon. On avait eu la délicate attention d'orner la table du banquet d'œuvres d'art célèbres et d'y faire figurer deux œuvres de Rude, le buste de François Devosge et celui de Monnier, son premier ouvrage ; Dijon ne possédait alors que ces deux œuvres de son grand statuaire. Le banquet était présidé par Anatole Devosge, le fils de son premier maître et le successeur de son père à la direction de l'Ecole des Beaux-Arts. Le pauvre grand homme, si simple et si modeste, reportait sur son maître tous ces hommages, et quand il rentra, le soir, chez son ami le docteur Moyne, qui m'a donné ce détail, et que, brisé des émotions de la journée, il entendit sous ses fenêtres l'élite des musiciens de Dijon, parmi lesquels l'admirable violoniste Jules Mercier et l'excellent compositeur Debillemont, qui lui donnaient une sérénade, il voulut prononcer quelques paroles de remerciements, ne put que balbutier et serrer les mains de ses amis en fondant en larmes.
Le monument de Fixin porte l'inscription : A Napoléon. Noisot, grenadier de l'île d'Elbe^ et Rude, statuaire. 1846. Malgré la pompe de l'inauguration officielle, c'est donc un hommage privé, aussi désintéressé qu'il était spontané ; Noisot avait fourni le bronze, Rude avait fourni sans rémunération aucune son talent et son temps. Noisot terminait ainsi son discours : « Nous confions ce monument à l'honneur national, au patriotisme énergique des Bourguignons ! et si, un jour, les ennemis de la France, les barbares, les vandales, osaient encore une fois tourner leur front et marcher contre nous au cri de « Paris! Paris! » en défendant notre patrie, nous défendrons aussi ce monument que nous découvrons aujourd'hui. » Les habitants de la Côte-de-Fer, comme disaient
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les Prussiens en 1870, n'eurent heureusement pas à le défendre contre les vandales.
Il était tellement évident que le sentiment patriotique et non l'esprit de parti était le véritable inspirateur de Rude que le Comité républicain qui se forma pour élever une statue à Godefroy Cavaignac n'hésita pas à choisir le statuaire qui travaillait en ce moment même au Napoléon^ autant pour ses opinions bien connues que pour son talent même. Il faut accepter sans réserves la définition qu'il donnait lui-même de ses opinions politiques quand il songea, en 1848, à poser sa candidature à la députation : « Je suis démocrate radical ! » On a dit, non sans esprit, mais avec un peu d'exagération, que le reliquaire de ce démocrate contenait pêle-mêle un foudre et des carreaux, le turban vert du Prophète, la couronne d'épines, le petit chapeau et le bonnet phrygien, et qu'il confondait dans son admiration Jupiter et Mahomet, César et Jésus-Christ, Robespierre et Bonaparte, toute incarnation puissante de la force, du génie et de la gloire. Ce qui est certain, c'est que ses opinions politiques, peut-être faudrait-il écrire patriotiques, n'eurent jamais rien à démêler avec ses intérêts. Les révolutions, qu'il appela de ses vœux, qu'il aida de ses armes en payant de sa personne, il ne songea pas une seule fois à en tirer parti, même dans l'intérêt de son art ; i83o lui ravit les trois quarts de l'Arc de triomphe; 1848 ne le traita pas mieux : on le chargea d'élever sous la coupole du Panthéon une République colossale; calme et simple, étendant sa main protectrice sur la ruche du travail, la République, coiffée du bonnet phrygien, se dressait déjà sur son haut piédestal quand le canon des journées de Juin anéantit tout son travail et laissa les frais à sa charge. Rude se montra toujours au danger, jamais à la curée. Que l'on traite de chauvinisme son amour exalté de la patrie, j'y consens, c'est son éloge; mais qu'on appelle naïveté son désintéressement et ignorance sa chaleur d'âme, c'est une injustice. Je bénis toutefois les circonstances qui l'empêchèrent de siéger dans nos assemblées politiques et le laissèrent tout entier à son atelier.
La politique frappait à la porte de cet atelier le jour où lui fut confiée la statue de Godefroy Cavaignac. Rude s'inspira des statues funèbres de la Renaissance, il se souvint des tombeaux des ducs de Bourgogne et de celui de Philippe Pot, qu'il avait admirés à Dijon. Rien de plus simple et de moins théâtral que son projet : un socle de marbre porte la statue de bronze couchée sous les plis du linceul, qui ne laisse voir que
la tête et la poitrine ; la main droite posée sur une plume et touchant la garde d'une épe'e indique clairement la vie du publiciste et du soldat, les luttes ense et calamo du démocrate intègre et courageux. On ne saurait pousser plus loin l'éloquence des draperies, et le linceul qui dessine les reliefs du corps et que les pieds joints soulèvent en plis pittoresques et effrayants est du plus puissant effet. Ce tribun, qui dort son dernier sommeil après le dur combat, a un caractère de majesté qui impose et qui émeut; la tête osseuse et énergique est à la fois ressemblante et idéale, bien qu'on ait critiqué ce réalisme delà mort. H. Jouin, comparant le tombeau de Cavaignac à l'esquisse du tombeau d'Arago, la dernière œuvre du sculpteur d'Angers, lui reproche les plis cassés du linceul « qui frétillent devant le regard », la rigidité du cadavre, et voudrait que le sculpteur eût laissé, du moins à la tête, la vie et la pensée, « le génie victorieux de la mort », comme si le « spiritualisme » dans l'art pouvait consister à unir les contradictoires, et, comme le tyran de Virgile, à lier ensemble la vie et la mort, tormenti genusl Th. Sylvestre dit aussi, fort injustement : « Au point de vue matériel de l'exécution, la statue de Napoléon^ comme tous les ouvrages sortis de la main de Rude, porte le cachet d'un talent robuste, exact et patient. Son esprit ne franchissait pas les limites de la vie commune et ne s'élevait pas par des révoltes angéliques au-dessus de la réalité. » Quand la réalité fournit à l'art les traits différemment admirables de Napoléon et de Cavaignac, le devoir du sculpteur n'est-il pas de les comprendre et de les rendre sans avoir la prétention de les embellir? Comprendre, c'est déjà idéaliser. Quant à ces « révoltes angéliques » contre la nature et la vérité, Rude ne les connut jamais. Il ne faut pas se le tigurer en Titan luttant fiévreusement contre la matière, marbre ou bronze ; il avait le cœur chaud et la tête froide ; il travaillait lentement, il copiait, il prenait des mesures avec le compas et tenait à la main son fil à plomb. Un jour, certain amateur parisien, fort admirateur des « révoltes angéliques )>, exaltait bruyamment Michel- Ange à la Chapelle Sixtine et terminait sa tirade par ces mots : A la bonne heure, voilà un artiste qui n'avait pas besoin de la nature pour faire vite et bien! — Allons-nous-en, dit Rude, qui admirait silencieusement. Et tournant brusquement le dos à l'admirateur intempestif de Michel-Ange, il sortit avec son ami.
Ne quittons pas le tombeau de Cavaignac sans remarquer qu'il est signé Rude et Christophe^ son jeune élève, associant ainsi le nom d'un
élève inconnu à la gloire du maître. Gomme j'admirais que Rude poussât le scrupule jusqu'à signaler le travail d'un collaborateur encore obscur et le prier d'inscrire son nom à côté du sien sur un chef-d'œuvre, un vieux camarade d'atelier de Christophe me donna sur cet élève de Rude, qui depuis s'est fait un nom et à qui Baudelaire a dédié une des pièces des Fleurs du mal^ ce jugement piquant dans son laconisme : « Elève assez médiocre, à qui Rude projetait à cette époque de marier sa nièce! »