‹ Francʹois RudeChapitre 27 sur 50 · CHAPITRE IJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE IJ

Étonnements et résistances du monde artiste devant les premières œuvres de Ban e. — Encouragements des critiques. — Le Surtout du duc d'Orléans. — Envois au Salon de 1 833 à 1 836. — Hostilité des jurys; Barye renonce à exposer. — Difficultés financières et épreuves qui font de lui un grand renfermé. — Grands travaux promis et abandonnés. — Projets de décoration de l'Arc de triomphe. — Rentrée au Salon de i85o : le Centaure et le Lapithe. — Aperçu général de la vie et du caractère de Barye.

Lorsque Barye exposa, au Salon de 1 833 , le Lion écrasant un serpent . ce fut dans le public, parmi les artistes et les critiques, une rumeur extraordinaire. Les colères et les admirations se de'chaînèrent également.

Lorsque l'on décida de placer ce lion dans le jardin des Tuileries, les indignations se firent bruyantes, et la résistance devint agressive. Un sculpteur arrivé, dont les journaux du temps ne nous ont malheureusement pas laissé le nom (aujourd'hui nous serions peut-être trop bien renseignés), s'écria : « Est-ce qu'on va prendre les Tuileries pour une ménagerie! » et le mot eut un grand succès parmi les coteries que ce nouveau venu dérangeait.

Etroit, méchant et faux, c'est bien, qu'on nous pardonne de parler aussi franchement, un mot d'artiste. Ce n'est pas chez les artistes euxmêmes qu'il faut, en général, chercher la justice pour les œuvres nouvelles. Absorbés par leur pensée, ou émoussés par une facile production, l'inédit les gêne dans leurs intérêts ou les inquiète dans leurs habitudes. Une jalousie particulière, qui est une grâce d'état, ou plutôt une indispensable expiation du talent, leur fait d'abord accueillir tout effort d'un inconnu avec un sourire de défiance. Ce sont des vérités trop connues pour que personne puisse s'offenser de notre constatation. Pris isolément, chaque artiste peut avoir des velléités de bienveillance et d'impartialité, car tous ces tourmentés, au fond, sont supérieurs aux mesquineries de la concurrence. Réunis, ils opposent une incroyable résistance d'inertie, et ce n'est que par la force qu'on arrive à conquérir sa place. Les timides, les confiants, ceux qui manquent de persévérance, sont broyés dans cette lutte, et il est plus facile de se rendre maître du public que de ces confrères ennemis. Ceux qui ont mis dans les choses de l'esprit toute leur

i8 LES ARTISTES CÉLÈBRES

consolation, ceux qui ont encore des illusions généreuses, sont douloureusement surpris de voir que l'impitoyable struggle for life règne avec le plus d'animosité dans les régions mêmes où il devrait être banni. Mais étudiez l'histoire des arts et des lettres, dans tous les temps et dans tous les pays, vous constaterez ce phénomène. Il est vrai qu'il y a, pour compenser, d'étranges revirements, et que les mêmes ennemis des talents naissants se font avec autant de facilité les esclaves des succès consacrés. Esclaves, d'ailleurs, dont il faut se défier.

Barye, au mot injuste qui accueillait son premier chef-d'œuvre, devait riposter, plus tard, par un autre mot, infiniment plus cruel et plus profond.

Lorsqu'il eut réussi, par une succession d'envois éclatants, à exaspérer ceux dont tout le mérite consiste à introduire dans l'art les mœurs de la -politique, le sculpteur se vit enfin infliger l'insulte d'un refus au Salon. Dès lors on se plut à exercer plus d'une fois contre lui ces tristes représailles.

Or, comme un jour, après la nouvelle d'une exécution de ce genre, Barye se promenait en méditant sur la bonne foi, il rencontra le grand paysagiste Jules Dupré. Celui-ci lui demanda avec intérêt des nouvelles de ses travaux : « Cela va fort bien, répondit Barye; je suis refusé. » Et comme l'honnêteté de Dupré se récriait : « Mais c'est tout naturel, reprit-il avec cette sarcastique tranquillité qui commençait à murer son visage, je compte trop d'amis dans le jury. »

Mot de penseur et qui prouvait combien, en étudiant les grands taciturnes qui sont les animaux, on peut apprendre, par contre-coup, à connaître les grands dissimulés que sont les hommes.

Ce n'est donc pas auprès des artistes que Barye a rencontré les premiers encouragements. Ce n'est pas eux qui ont fait son succès, qui ont appris son nom au public, et rendu un hommage sincère à son génie. Ce sont ces inutiles personnages, ces faiseurs de phrases dont les artistes consentent à accepter l'éloge, mais non le jugement : nous voulons dire les critiques. Sans doute on peut souvent leur reprocher d'amusantes méprises, ou des aveuglements, ou des partis pris. Du moins, dans le cas de Barye, c'est eux surtout qui firent preuve de clairvoyance et de courage. Gustave Planche, Thoré, Silvestre, Théophile Gautier, pour ne nommer que les principaux, sentirent vivement, dès les premiers jours, la nouveauté et la grandeur de ses efforts, en parlèrent dignement, et

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conquirent pour elles de vive force l'attention et l'admiration du public.

Sans doute, pour un homme tel que Barye, c'étaient de valables consolations contre la malveillance des confrères et l'indifférence de la foule. Malheureusement les joies que peut éprouver un artiste à se sentir compris de quelques esprits d'élite ne suffisent pas à le faire vivre. La carrière artistique de Barye ne sera qu'une suite de mécomptes et de froissements, de même que sa vie privée ne sera qu'une succession d'épreuves de toutes sortes.

Rarement on a plus chèrement expié plus de génie. Aussi, le lecteur ne s'attendra pas à un récit mouvementé, rempli d'épisodes et d'anecdotes. Le travail acharné, les contretemps mesquins et la résignation digne en sont les principaux traits.

Au Salon de i833, outre le grand Lion au serpent, Barye avait envoyé un Buste du duc d'Orléans et de nombreux groupes ou statuettes : un Cerf terrassé par deux lévriers de grande taille, un Cheval renversé par un lion, Charles VI dans la forêt du Mans, un Cavalier du XVe siècle, un Ours de Russie, un Ours des Alpes, une Lutte de deux ours, un Éléphant d? Asie, une Gabelle morte et un cadre de médaillons. De plus, il exposait plusieurs aquarelles : Deux Jaguars du Pérou, Tigre dévorant un cheval, Panthère des Indes, Panthère du Maroc, Deux jeunes lions du Cap, Deux tigres du Bengale.

On commença à trouver spirituel d'appeler les petits bronzes des serre-papiers; quant aux aquarelles, leur austérité sombre n'obtint que peu d'attention.

Fortement attaqué par les connaisseurs officiels, vaillamment défendu par les critiques, Barye gagna du moins à cette polémique d'attirer l'attention et d'obtenir la bienveillance de la cour. Le duc d'Orléans, particulièrement, lui accorda l'appui le plus dévoué et le plus libéral. Il lui commanda le célèbre Surtout. Dans la même année, le Lion au serpent fut acheté par l'Etat et son auteur décoré de la Légion d'honneur.

Le surtout de table commandé par le duc d'Orléans se composait de neuf groupes, dont cinq grands épisodes de chasse : au tigre, au taureau, à l'ours, au lion et à l'élan. Nous reproduisons l'épisode de la chasse à l'élan. Il pourra donner l'idée des autres pièces, dispersées en i85 3 à la vente de la duchesse d'Orléans. Nous n'y reviendrons pas, nous contentant de signaler ici le caractère de ce travail. Combinaison

très cherchée de l'animal et de la figure humaine, ces groupes, si mouvementés qu'ils soient, offrent pourtant quelque chose d'un peu tourmenté et d'un peu lourd. Est-ce la collaboration de l'architecte chargé de monter les pièces du surtout, est-ce même la collaboration de Chenavard à qui était due l'idée de l'ensemble, qui gênait un peu Barye dans son inspiration? C'est ce qu'il serait malaisé de déterminer. Peutêtre pourrait-on encore démêler l'influence inconsciente du goût romantique, et la magistrale simplicité de cet esprit ne savait-elle pas se plier aussi facilement au pittoresque pur. Toujours est-il que, si l'on fait une comparaison entre les autres travaux de la même époque, le Lion au serpent, par exemple, et la plus belle des pièces du surtout, c'est dans le premier qu'il faut voir le véritable sens dramatique et l'éloquence la plus haute.

Cela ne diminue pas d'ailleurs le mérite de cet important effort, et on y reconnaît une puissante main. Que l'on examine, dans la Chasse à l'élan, la superbe silhouette, l'allure emportée et désespérée de la bête pourchassée, la solidité du modelé des figures humaines, l'entrain furieux des chiens, et l'on s'étonnera, sachant que les autres pièces sont au moins aussi belles, que le jury de l'Exposition ait pu refuser de les admettre.

Ce trait est significatif, et nous pensons qu'on ne nous accusera pas, après cela, d'avoir calomnié les artistes défenseurs des bons principes. La protection du duc d'Orléans lui-même, les démarches qu'il fit pour casser ce ridicule jugement demeurèrent impuissantes. Avec une indifférence sceptique, plus spirituelle que juste, Louis-Philippe répondit qu'ayant nommé un jury, force lui était bien de reconnaître sa compétence. Mais ne voit-on pas, dans cet acharnement à refuser des œuvres aussi importantes, une preuve suffisante des bienveillantes dispositions que nous avons signalées?

Il faut dire, en guise de consolation, que le jury reçut de la critique une assez jolie volée de bois vert, et de fait, il prêtait le flanc non seulement au reproche, mais encore à la caricature : plus d'une fois, Daumier et ses émules chargèrent cet « admirable jury » dans lequel on avait introduit, pour mieux apprécier les œuvres de peinture et de sculpture, des astronomes et des musiciens.

Les envois de Barye au Salon de 1834 furent un peu moins nombreux. Ils comprenaient : la Gabelle morte, Y Ours dans son auge, un Eléphant, une Panthère dévorant une gabelle, un Cerf surpris par un

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