LA CHASSE A L'ÉLAN
Pièce du surtout de table du duc d'Orléans, d'après le modèle appartenant à M. Diot.
pendant tout ce temps, se sentir gonflé ! Sans aucun des beaux scrupules qu'il apportait à la parfaite exécution de ses bronzes, ceux qui l'avaient réduit à ces extrémités n'avaient pas craint, pour en tirer le plus de parti possible, de les avilir par une grossière fabrication, au point d'altérer des modèles, de leur enlever ce précieux fini, cette sorte de délicatesse d'enveloppe qui existe aussi bien sur le métal dur que sur le plus fragile des objets d'art ou de nature. Imagine-t-on pour un artiste aussi difficilement satisfait de lui-même que l'était Barye, un pareil sujet d'indignation ? Mais dans la lutte entre ces contemplatifs, ces confiants, ces enfants grandis, qui chantent, dessinent ou sculptent, et ces véritables hommes qui tiennent les cordons de la bourse et les poids des balances de la justice, il n'y a pour les premiers qu'un parti à prendre : s'indigner, puis se soumettre. C'est ce que dut faire Barye.
Pour se consoler, les espoirs ne lui manquèrent pas; mais les espoirs seulement. Nous l'avons dit : il ne voulait point chercher les commandes officielles, mais il pensait qu'elles devaient venir le chercher elles-mêmes. C'est ce qui arriva, comme nous le voyons par un passage du Salon de 1S37 de Gustave Planche. Nous avons déjà cité ce critique; nous le retrouverons encore, car c'est lui qui s'est montré le plus fidèle, le plus véhément et le plus éclairé des défenseurs du statuaire : « Le jury, écrivait-il, a refusé les groupes de M. Barye (les Chasses du Surtout du duc d'Orléans). Il n'a pas craint de déclarer que ces groupes n'étaient pas assez faits, que ce n'était pas de la sculpture, mais de l'orfèvrerie. » — Et le critique saisissait cet excellent prétexte pour taper ferme sur les porte-voix de l'Institut, qui ne savaient même pas distinguer la fonte au sable de la fonte à cire perdue. — « Ne faut-il pas voir plutôt, continuait-il, dans l'exclusion de M. Barye, le souvenir du .pont de la Concorde, et du couronnement de l'Arc de l'Etoile? M. Thiers, qui ne lésinait pas sur les promesses, a offert à M. Barye la décoration des quatre coins du pont de la Concorde. Or ces quatre coins avaient été partagés, sous la Restauration, entre les sculpteurs de la quatrième classe; les musiciens, en excluant M. Barye, ont vengé leurs confrères... Tout cela est digne de colère et de pitié, et ce qui ajoute encore au scandale de cette exclusion, c'est que personne, en France, excepté M. Barye, ne sait modeler un cheval ou un lion... Le ministre de l'Intérieur pourrait seul réparer cette faute en confiant à M. Barye les travaux dont la seule promesse a motivé la décision du jury. »
ANTOINE-LOUIS BARYE 27 Ces promesses avaient, en effet, libéralement été faites par M.Thiers, qui faisait, sans plus s'engager, acte d'habile courtisan. Sans doute le cœur de l'artiste dut battre bien fort, et son imagination s'enflammer à la pensée d'un travail aussi digne de lui. Sur cet admirable emplacement, un des plus vastes, des plus imposants du monde entier, dans un incomparable décor d'espace, pouvoir camper, frémissantes, majestueuses , terribles, de colossales figures de fauves ! Se mesurer avec les plus grands pétrisseurs de pierre ou de bronze de l'antiquité, et sans doute les vaincre dans cette lutte, puisqu'il les égalait avec des jeux d'ébauchoir de quelques pouces de dimension ! Quelle gloire! Quelle matière digne du génie que l'on se sent dans la cervelle, de la passion que l'on se sent au cœur ! Ah ! oui, cela était digne, cela était beau. C'était un acte de justice, et pour la nation qui l'accomplissait, un paiement assuré en merveilles uniques. Aussi se garda-t-on d> donner la moindre suite à ces promesses spontanées. Après avoir parlé, avec un enthousiasme bien politique et bien marseillais, de toute la place de la Concorde, le petit homme d'Etat avait peu à peu restreint la commande aux quatre piliers du pont; puis déplaçant l'espérance, avait fait entrevoir le couronnement de l'Arc de triomphe ; puis ce n'était plus qu'un simple lion colossal ; puis enfin, plus rien du tout.
C'est ce qui fait qu'en 1 85 2 , pas loin de vingt ans après toutes ces promesses, le pauvre Gustave Planche, avec une constance digne d'un meilleur sort, pouvait écrire les lignes suivantes : « On parle du couronnement de l'Arc de l'Etoile, et le nom de M. Barye n'est intime pas prononcé. De tous les sculpteurs vivants, c'est le seul, à coup sûr, qui puisse couronner dignement l'Arc de l'Etoile. Si l'on veut placer sur l'acrotère de ce monument une aigle colossale, n'est-ce pas M. Barye qui est désigné par son talent au choix de l'administration ? Si l'on veut une œuvre sérieuse, n'est-ce pas à lui qu'il faut s'adresser? »
Il est dans la destinée de ce monument de donner lieu à d'importants projets, et suite à aucun. Récemment, n'avons-nous pas vu le puissant effort d'un des plus remarquables statuaires contemporains, dépensé en pure perte ! Le quadrige de M. Falguière, après avoir coûté autant d'argent • que de fatigues, a dû s'en aller en lambeaux. Barye, moins heureux encore, n'eut même pas la satisfaction d'amour-propre que peut donner ce semblant d'exécution. En revanche, le projet qui avait été d'abord agité était encore bien plus considérable que celui dont nous parlons.
Conçu par Chenavard, il avait été sérieusement discuté dans le cabinet ministériel. Il est peut-être curieux de dire en quoi il consistait, pour montrer que les hommes politiques ne doutent de rien quand il s'agit de promettre.
Sur l'acrotère devait figurer Napoléon, traîné sur un char triomphal. Aux quatre coins, seraient érigées les statues équestres de ses frères et du prince Murât. La décoration devait être complétée, dans le bas, par les statues équestres des douze maréchaux de l'Empire, disposées autour du monument. On voit qu'il y avait de quoi occuper la vie d'un homme. Le projet fut examiné avec tant de bonne volonté, qu'il en resta du moins quelque chose : un mot comique de M. Thiers. Comme un conseilleur, intervenant dans la discussion, contestait le talent de Barye en matière de figures humaines, le ministre de l'Intérieur s'était écrié, avec son habituelle pétulance : « Eh bien, M. Barye fera les chevaux et un autre les cavaliers ! »
Un mot, c'est bien peu pour nous consoler des échecs que le pauvre artiste n'avait même pas volontairement encourus. Il fallut en rabattre du trop pompeux projet de Chenavard. On parla plus simplement d'une gigantesque figure d'aigle, qui serait censée s'abattre sur le glorieux portail de granit. Une maquette fut même faite par Barye. Elle disparut avec le projet. On peut supposer que l'idée a été utilisée pour la statuette de /' Aigle, les ailes étendues sur un rocher. De tant de déceptions a été fondu un bronze haut de vingt-cinq centimètres.
La révolution de 1848 ne causa donc à l'artiste que la perte d'avantages bien incertains. Elle lui procura, au contraire, une place. Ledru- Rollin le nomma conservateur de la galerie des plâtres, et directeur des travaux de moulage au Musée du Louvre. Si les événements avaient voulu que Barye conservât longtemps cette situation, il aurait pu sans doute y rendre de grands services. D'abord, ses études techniques, infiniment variées, étaient une garantie de travaux parfaits. Puis, La curiosité de son esprit et son goût des belles œuvres auraient peut-être contribué ù nous donner un peu plus tôt ce musée des moulages, d'un -si grand enseignement, que nous n'avons pu obtenir que dans ces dernières années, grâce aux efforts héroïques des Du Sommerard, des- Geoffroy-Dechaume et des Antonin Proust.
Quand M. de Nieuwerkerque prit la direction des musées, la place donnée par Ledru-Rollin fut retirée à Barye La lutte était toujours
ANTOINE-LOUIS BARYE 29 pénible, lepublic encore indifférent, et la fortune n'était pas venue, pas même Taisance nécessaire pour faire face aux lourdes charges de famille. L'artiste n'en continuait pas moins à travailler ; sa robuste résignation