LES COMMANDES PARISIENNES L'ARC. DE TRIOMPHE
Né ouvrier, Rude est resté ouvrier : les nécessités de l'existence quotidienne se sont durement imposées à lui. Sans doute, ila eu ses moments d'art libre. Mais les journées d’affranchissement n'étaient point sans lendemain. Lorsqu'oublieux un instant des dures étreintes de la vie matérielle, il se laissait aller à l'ivresse de l’art pour l’art, l'heure brève vécue pour la Muse était ordinairement suivie d'heures de perplexité. Tandis que Rude travail-
lait, par exemple, au marbre de son Pêcheur napolitain, l'argent manquait
à la maison. Il ne savait où prendre de quoi payer les praticiens, et sa femme, toujours prête pour la bataille, s’écriait : «Eh bien ! nous vendrons nos chemises ! » La bonne humeur et le courage qui n’abandonnaïent jamais le maître trouvaient leur écho dans le cœur de celle qu'il avait choisie pour compagne, et, comme lui, elle bravait dignement les jours d'épreuves.
Les nécessités de la vie courante imposaient donc au sculpteur ce labeur d'atelier qui consiste à mettre l’art au service des circonstances. Au début de son installation à Paris, Rude avait été obsédé par l’idée de la « commande ». Conscient de la partie redoutable qu’il avait engagée en quittant Bruxelles, il voulait s'assurer du lendemain. Peut-être les frais du retour ont-ils créé de la gêne dans le ménage, car le sculpteur ne se contente pas d'accueillir les offres, il va au-devant d’elles. Un concours est-il institué, pour le fronton de la Madeleine par exemple, il songe à s'inscrire, mais le sujet ne l’inspire guère. Un sujet mythologique lui paraît UE favorable, ce sera le Prométhée animant les Arts.
Ce bas-relief de pierre décore la façade de la Chambre actuelle, du côté qui regarde la Seine, au fond de la cour d’entrée, au-dessus de la porte qui donne accès aux députés. On peut y voir le type le plus caractéristique de la production de Rude ouvrier d'art. Aucune inspiration n’a réchauffé la pierre, qui est demeurée insensible. Ce serait faire tort aux reliefs de Tervueren que de les rappeler en face de cette œuvre où rien ne vibre. Sans doute le ciseau du maître a fait son office, le sujet est méthodiquement : traité, la facture est correcte, mais on ne peut dire plus.
er: PROMÉTHÉE ANIMANT LES ARTS.
(Chambre des Députés, à Paris).
-Rude a voulu figurer Prométhée, la torche à la main, présidant à l'effort artistique qui anime la matière. Mais la matière est restée inerte et nous n'avons que des gestes. Prométhée est au centre, dans un décor de portique. —… Autour de lui naissent des dessins, des sculptures, des monuments : parmi cette floraison, nous remarquons à droite le Milon de Crotone de Puget ; à gauche, un architecte manie le compas ; à coup de maïillet, un génie s’attaque à un masque ; d’autre part, une jeune fille joue de la lyre ; enfin un peintre semble avoir emprunté les traits de RE lui-même, sans que l’allusion paraisse justifiée en pareil lieu. | Maïs, pour ses œuvres de métier, Rude n’a point le choix des sujets. —… D'un thème de mythologie allégorique, voici qu'il passe à un épisode chrétien.
Le Baptême du Christ était une commande destinée à l’église de la Made-
leine. Le marbre de ce groupe figure, en effet, dans la chapelle des Fonts Baptismaux de la grande église parisienne, à peine visible, d'ailleurs, tant il est mal éclairé. La petite église de Ville-d’Avray, en Seine-et-Oise, possède, par contre, le plâtre même de Rude, dont une maquette de He réduites appartient, d'autre part, au Musée d'Angers.
Si nous considérons cette œuvre, les qualités et les défauts qu elle comporte nous frappent immédiatement. C’est, avant tout, une étude de nu extrêmement fouillée. Les têtes et les attitudes sont observées avec un rare bonheur et la technique en est du plus haut intérêt. Au point de vue de la plastique, la jambe repliée de saint Jean-Baptiste et la jambe du Christ sur laquelle porte le poids du corps constituent des morceaux d’une exceptionnelle valeur. Mais, au point de vue religieux, rien n'est plus indigent que cette composition. L,'artiste a fait un effort pour traduire une idée qu'il a prise de bonne foi pour une idée religieuse et il s'est trompé si gravement que l'effet en devient choquant. La disproportion voulue des figures
du Christ et de saint Jean-Baptiste prétend rendre la distance qui sépare
le Maître et le Précurseur. Or, ce moyen d'expression est trop matériel, trop faible et trop médiéval : il porte à faux. Ce n’est point la taille du Christ qui marque en lui le Sauveur et le Dieu. La signification que le sculpteur attache à l’amplification de sa figure principale est perdue pour le fidèle ignorant des conventions romanes et la disproportion ne reste à ses yeux que comme une faute de goût. L/effort du Précurseur pour se hisser jusqu’au Maître détermine une tension qui donne de l'intérêt au mouvement en ce qui concerne la technique, maïs qui est déplaisante au point de vue de l'effet esthétique d’une œuvre dont le sujet requiert surtout une noble sérénité. Et que dire, aussi, de l’ange qui, de l’autre côté du Christ, fait pendant à saint Jean-Baptiste ! Il est visible que Rude a voulu éviter l'ange traditionnel et banal et donner au sien une individualité, une expression humaïne. De fait, il a pris pour modèle un gamin qu'il a vigoureusement
modelé, à la bourguignonne. Seulement, pour faire de ce gamin un mes-
sager céleste, il ne s’est pas contenté de lui prêter des ailes ; il a répandu sur ses traits un certain air de componction, hélas ! tellement artificiel que, malgré soi, à considérer ce visage aux yeux couverts et faussement pensifs, on se prend à douter de sa sincérité.
Ainsi, le sentiment religieux fait défaut à ce groupe. Le sujet a été traité avec le souci de symbolisme matériel que peut supporter un thème
APTÈME.
LE
païen, mais dont un thème chrétien ne saurait s’accommoder. Le Baptême reste comme une affirmation nouvelle de la maîtrise que le ciseau de Rude a su acquérir et des qualités techniques dont le mérite supérieur fait de certains morceaux, comme la Tête de Christ, de splendides modèles de facture.
Ii faut le constater encore une fois, Rude est mal à l'aise dans les sujets qui exigent une pénétration intime de l'âme chrétienne. Le philosophe tolérant et éclectique qu'il est laisse échapper ou traduit à contre-sens, par l'effet d’un matérialisme brutal, le sentiment religieux. La chaire de Lille nous a prouvé qu'il était moins gêné dans l'interprétation des allégories morales. Une nouvelle preuve de cette préférence nous est donnée par une œuvre toute simple et toute gracieuse : /a Bonté.
La Bonté fut l'apport de Rude au monument funéraire que les élèves de Cartellier érigèrent collectivement à la mémoire regrettée de ce maître, dont le tombeau se trouve à Paris, au cimetière du Père-Lachaise. Dans la figure allégorique qui représente son appoint à l’œuvre commune, Rude a su rendre le sentiment très tendre et très GAS qu'il gardait à l’auteur de Vergniaud.
Entre les deux colonnes cannelées d’un portique classique s'encadre une belle jeune fille, aux traits purs et aux bras nus, vêtue d’une robe lâche que retient à la taille une ceinture : telle est la Bonté de Rude. Une légère inclinaison de la tête approche ses lèvres d’une colombe, symbole de la douceur. Le modelé très moelleux du relief est une caresse pour l'œil, comme la bonté est une caresse pour le cœur. À cette composition sobre et charmante préside une harmonie délicate qui est à la fois dans l'attitude et dans l'expression, et, justement, grâce à cette harmonie toute en nuances, se trouve rendue, par les moyens plastiques dont dispose le sculpteur, cette eurythmie morale qui est la source et la caractéristique de la véritable Bonté.
Les œuvres calmes où animées, simples ou complexes, religieuses où profanes qui viennent de défiler sous nos yeux n’ont cependant pas longtemps retenu la pensée de leur auteur. Il en est tout autrement de celle qui appelle maintenant notre attention : la décoration de l'Arc de Triomphe de l'Étoile.
Qui sait si l'espoir de trouver une place dans la phalange des décorateurs de cette masse gigantesque n’a pas été, au fond, la principale raison du
LA BontTÉ (Tombeau de Cartellier.)
(Cimetière du Père-Lachaise, à Paris.)
retour à Paris? Nous n'avons assurément sur ce point aucun témoignage précis, mais nous savons quelle avait été, à Bruxelles, l'insis- : tance décisive de Roman pour ramener Rude en France. Roman faisait
miroiter aux yeux de son ami de grands travaux. Or, Roman lui-même était 5
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