JEANNE D’'ARC ÉCOUTANT SES VOIX
Jeanne d'Arc écoutant ses voix, tel est l’argument précis que Rude a
traité, et, de l’aveu de tous les élèves du Maître, cette œuvre fut laborieuse
entre toutes. Il est aisé d’en pénétrer les motifs.
D'abord assez indifférent à son sujet, Rude n'y voit qu'une oo | et du genre le plus ingrat pour lui, le genre religieux. Peu à peu le sens histo-
rique de l’œuvre se dégage. Jeanne d'Arc, c'est l’incarnation de l’âme française au quinzième siècle : comment ne serait-elle pas digne d’inspirer l’auteur du sublime Départ des volontaires ? Alors, le grand statuaire d’histoire qu'est Rude se sent pris de passion pour la figure de l’héroïîne. Mais comment la représenter ? Puisqu'il s’agit de faire une statue d'histoire, il faut comprendre Jeanne d'Arc pour la commémorer dignement. Où
prendre Jeanne d'Arc ? Parmi les personnages du passé n'est-elle pas leplus
insaisissable ? Jeanne n'est-elle pas comme une apparition mystérieuse qui passe à travers l’histoire, énigmatique et surhumaine, à la fois bergère et capitaine, triomphante et martyre.
Fmpruntons un instant la mentalité des hommes du quinzième siècle et représentons-nous la France au lendemain de Ia mort de Charles VI.
Le pauvre fou qui régnait de, nom depuis près d’un demi-siècle vient de disparaître. La reine Isabeau, dont l’indignité n’est que trop notoire, a été aussi peu fidèle à la France qu’à son royal époux. Un traité léonin a fait des Anglais les maîtres de Paris et a marié à un Lancastre Catherine de France avec la France même pour dot. Un champion se dresse, pourtant, en face de l'étranger triomphant, c’est celui que ses amis appellent le Dauphin. Mais ce Dauphin est-il autre chose qu’un bâtard sans droit au trône ?
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Est-ilvrai filsde Charles VI, vrai prince des Fleurs de lis, vrai fils de France ? Peut-il incarner vraiment cette entité sacrée que tout le monde révère, alors même qu’on ne la nomme pas encore de son vrai nom, l4 Patrie ? Certes, en 1422, les Français ne manquent pas de patriotisme ; maïs ils ne savent pas où est le patriotisme, en l'absence d’un prince qui l’incarne par la vertu de la grâce divine. Le patriotisme du quinzième siècle, c'est le dévouement au roi légitime. Or, dans l’enchevêtrement des malheurs et des crimes, le fil conducteur de la légitimité s’est perdu. On doute du traité de Troyes, on doute du Dauphin, le Dauphin doute de lui-même, et le doute, qui étreint toutes les consciences, fait des hommes les plus vaïllants de ce vaillant pays de France les spectateurs inertes et navrés de l'occupation étrangère. Qui donc, en un pareïl moment, pourrait dire où est le devoir ? Qui donc pourrait lever la poignante équivoque ? Quidonc pourrait éclairer pour tous le mystère d’une naissance à laquelle les destinées mêmes du pays sont suspendues ? Qui donc, enfin, peut dire, d’une voix que tous entendent, qu'il y a un vrai fils de France ? Il n’est point d'homme üicibas qui puisse prononcer la parole décisive, il n’est point de puissance terrestre qui puisse proclamer la vérité et y faire croire. Puisque le salut ne peut se trouver sur Terre, il faut qu'il vienne du Ciel. La vérité, impénétrable, pour les consciences humaïnes, ne peut venir que d’une révélahon. Alors une étincelle passera à travers la France croyante du quinzième siècle et la lumière jaïllira.
Cette lumière libératrice, c’est Jeanne d’Arcqui l’a projetée, aveuglante, sur ses contemporains ; cette étincelle vivifiante du patriotisme, c'est la grande Lorraine qui l’a reçue du Ciel pour la communiquer à la France de son temps. Le patriotisme mystique de Jeanne d’Arc a fait ce miracle, parce que tous, alors, ne voyaient de salut que dans un miracle, et parce que Jeanne devenait, entre le Ciel et la Terre, l'intermédiaire attendu. Désormais, Jeanne, inspirée, a l'intuition : elle sait, Elle va à Chinon et dit en propres termes à Charles VII : « Je te dis, de la part de Messire, que tu es vray héritier de France et fils de Roy. » Voilà la grande parole ! Jeanne, interprète de Dieu, ambassadrice de l’Omniscient, affirme à Charles VII qu'il est prince des fleurs de lis et qu’ila pour lui le droit : et telle est, proprement, la mission de Jeanne d'Arc. Que Jeanne soit victorieuse ou vaincue, qu'elle périsse d’une blessure sur un champ de bataille ou brûlée vive sur un bûcher, ce sont là des épisodes dramatiques, des contingences de sa destinée ; mais sa raison d’être historique, c’est la révélation dont elle a illu-
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miné la France de son temps, tourmentée par le doute. L/heure décisive de la vie de Jeanne, au point de vue le plus élevé de l’histoire, c’est, sans conteste, l'heure même de la vrs1on.
L'intuition merveilleuse de Rude, statuaire d'histoire, a justement saisi ce que tant d’historiens n’ont pas su comprendre, et parmi les meilleurs. II ne nous a pas donné, comme tant d’autres artistes, une amazone, une triomphatrice ou une victime, il nous a donné la visionnaire.
Considérez l’œuvre : c’est bien la Jeanne du moment suprême; un fluide inconnu, mystérieux, divinise cette figure toute simple et pure de jeune fille. C’est le contact mystique avec le Ciel, à l’instant décisif de la révélation qui sauvera la France. Et déjà, par un anachronisme voulu que justifie l’intervention du symbole, le pied de la frêle héroïne apparaît chaussé de fer ; l’armure que lui des- CI. Martin-Gabou. tine la Providence est toute MARTINE CABET.
prête ; déjà, la main gauche touche le casque.
Un détail intéressant sur l'élaboration de Jeanne d’Arc nous a été conservé. Pour la tête de l’héroïne, Rude a eu recours à sa nièce, Martine Van der Haert. C'était alors une jeune fille d’une quinzaine d'années. Mais il ne faudrait pas croire à un portrait ou à une simple transposition : la tête de Jeanne d’Arc est, en réalité, une interprétation libre et idéalisée du modèle, comme le prouve la comparaison entre la statue et le buste fait un peu plus tard par Rude après le mariage de sa nièce Martine avec Paul
(Musée du Louvre.)
Cabet.
de l’œuvre encore inachevée de son mari : « Pan Jeanne del Je ras drais la voir autre part qu’au Jardin du Luxembourg ! » En effet, les femmes célèbres alignées par l’art officiel sur la terrasse du Jardin du. Luxembourg F sont bien loin d’ être toutes des chefs- d’ œuvre fe l on ose aisément
destinée à s’étaler en aussi fâcheuse compagnie. Le Mie qu elle pe. de la valeur de l’œuvre lui faisait légitimement désirer pour elle un autre. sort. Ce vœu a été exaucé. En 1892 la RARE d'Arc de Rude : a trouvé asile k: au Louvre. "3 A a
Aucune autre statue ne mérite mieux de De d no Lorraine Elle est digne de la splendide série qui précède, et cette œuvre, si profondément conçue et si heureusement exécutée, ajoute au livre d’or de la. sculpture patriotique une magnifique page d'histoire nationale, empruntée, cette fois, au plus sublime épisode de notre Moyen-Age. à