DEUXIEME PARTIE
Te voilà donc mort, mon pauvre xviii* siècle, ou peu s'en faut. La morale exige qu'on ne te regrette pas. Tu fus bien joli avec tes roses sur les joues et tes brillantes toilettes, mais comme tu fus dépravé 1 Ou s'éblouit et l'on s'indigne à te regarder, siècle de Voltaire, de madame de Pompadour, de Turgot et de l'ébéniste Boulle.
Pas de pitié, non, le peuple n'aura pas de pitié pour toi. Déjà il a commencé à t'étreindre dans ses vastes bras nus ; tu sais, ces bras de peuple veinés comme des câbles, qui ne savent que battre ou travailler. Us vont te saisir, te couper eu morceaux et te faire bouillir dans le pot-au-feu de la Révolution,
FRANÇOIS SOLEIL IGO
comme ce vieillard de la fable dont on voulait opérer le rajeunissement.
Pauvre xviii* siècle, tu ne sais plus où te cacher maintenant. Tu viens de voii" des flammes, et tu as entendu des menaces à ton côté. Tant que ce n'avaient été que des plaintes, tu n'avais pas entendu. Mcds aujourd'hui, diable 1 cela devient plus grave. Aussi n'est-ce qu'en tremblant que tu te revêts de ton habit d'apparat et que tu te hasardes à mettre le nez hors de ta chambre. Faites avancer ma voiture, dis-tu. Ta voiture? Voici un de tes valets qui va t'apprendre que des gens de mauvaise mine, passant par là, l'ont brûlée et ont dansé autour.
Des gens de mauvaise mine?,,.
Parbleu! crois-tu donc que ce soient les particuliers gras et souriants qui fassent des révolutions? Ne faut-il pas toujours avoir mauvaise mine pour demander la bourse ou la vie? Et comment se fait-il que tu ne te sois pas attendu plus tôt à te rencontrer un jour face à face avec ces gens-là ?
C'est également en vain que tu commandes ta chaise ; les porteurs sont «m <?/wè, te répond-on. Au club, oui, comme qui dirait au cercle du peuple, au
jeu du peuple. Il n'y a qu'un mot de changé dans cette manière de dire. Ni voiture^, ni chaise; alors, pour la première fois de ta vie, tu sortiras à pied.
Je le vois, ce pauvre xviii* siècle, marchant comme sur un treillis de fers rouges, regardant avec inquiétude au bout de chaque rue et aspirant des odeurs inaccoutumées ; je le vois, essayant de reconquérir son insolence, et, malgré lui, passant la main sur ses yeux comme pour faire la lumière en avant. Ceux qui passent près de lui, des gueux et des humbles cependant, n'ont pas l'air de le voir; il est heurté, il ne heurte plus. Les femmes mêmes, les femmes I n'ont plus une seule oeillade pour sa bonne mine ou du moins pour son bel habit. Il ne sait pas ce que cela veut dire.
Tout bas il s'interroge : « Comment cela s'est-îl fait? D'où vient que j'ai perdu mon prestige en un rien de temps, de la veille au matin? Hélas! hélas 1 j'aurais dû me méfier de ces hommes venus d'Amérique, de M. Franklin et de son chapeau rond ; de ce jeune et beau M. de La Fayette. Ils ont fanatisé la canaille de Paris ! »
Adieu, mon xYiii' siècle, la tragédie va commencer.
La tragédie t'attend au coin du faubourg. Fais bonne contenance, si tu peux, et lutte jusqu'au dernier moment. Secoue tes manchettes de dentelle, raffermis ta jambe de soie, redresse ton front blanc, et va à la mort !
Paris ressemble à l'Etna. Comme lui, il recèle un géant mal vaincu dont les moindres mouvements déchirent ses entrailles, dont l'haleine souffle le feu. L'Encelade de Paris, c'est le peuple. Quand le peuple se retourne et grogne, il se fait des craquements dans les faubourgs, les rues s'ébranlent, les vitres se brisent. Il a des sommeils qui durent quelquefois des siècles; il a des réveils qui durent des années et pendant lesquels des pans de Paris tout entiers s'écroulent.
Ce jour-là, Encelade, en se remuant, renversa la Bastille qui lui pesait sur l'estomac.
Mais c'est une anecdote qui vaut la peine d'être racontée en plus de mots, bien que certains auteurs fameux se soient déjà chargés de cette tâche. Peutêtre la raconterai-je autrement qu'eux.
A mon sens, l'œuvre des deux heure?, qui a tant fait vibrer d'i tordes d'âmes et 3e cordes de lyres,
m FRANÇOIS SOLEIL
n'est qu'une esquisse d'épopée, l'argument magnifique d'un chant qui n'a pas eu lieu.
Le matin du 14 juillet, il ne faisait pas beau. Le ciel était couvert de nuages, il avait fortement plu la veille. Dès le point du jour, le faubourg Saint-Antoine et le faubourg Saint-Marceau sortirent de chez eux et descendirent désordonnément vers le centre de Paris. Le mauvais temps les avait mis en mauvaise humeur. Le faubourg Saint-Antoine avait à sa tête le gros brasseur Santerre; le faubourg Saint- Marceau était conduit par le curé de Saint-Étiennedu-Mont, Gabriel Sevrée de Penvorn. Ils se joignirent à quelques habitants du Marais , et le tapage commença.
On avait passé la nuit à dépaver tous les coins de rues. Il y avait des barricades jusque sur les fenêtres, où les femmes avaient placé des meubles et des potSj en cas d'attaque de la part des troupes. Les derniers lampions qu'on avait tenus constamment allumés, pour se garer des surprises ou des traîtrises, achevaient de mourir au faîte des maisons. ?^on contents du tocsin qui sonnait dans chaque paroisse, des hommes passaient en agitant des clochettes.
Avez-Vous vu une inondation? Avez-vous vu un torrent qui se jette de côté et qui remplit vingt sentiers dont il fait vingt rivières? Dans les heures d'insurrection le peuple roule et coule à travers les quartiers de Paris, comme de l'eau. 11 gonfle les petites rues à les faire éclater, il se glisse, il se faufile, il déborde, il a ses cascades à chaque débouché. Ainsi faisait-il ce jour-là, plein d'écume et de limon, sous un ciel triste et noir, envahi par d'énormes nuages qui se succédaient au pas de course, comme dans une déroute.
La mer, le lion et le peuple ont des voix semblables. C'était un bruit immense, un roulement sourd encore; on ne faisait rien que gronder seulement, c'était un prélude; on s'accordait...
Sur la route, on devisait, on s'entretenait particulièrement des exploits de la veille. Beaucoup de ces messieurs avaient fait partie de l'expédition dirigée contre le couvent des religieux de Saint-Lazare, au faubourg Saint-Denis. Ils se racontaient comment ils étaient entrés dans les caves, pêle-mêle, au cri de liberté, et comment ils en étaient sortis, à quatre pattes, donnant du nez contre chaaue
marche de l'escalier^ couverts de meurtrissures et de lie, jurant, se relevant, retombant, toujours au cri de liberté. C'était un joyeux dialogue, coupé de gorges-chaudes et aussi de regrets altérés.
— J'étais le premier ici! se vantait l'un.
— J'étais la première là !
— C'est moi qui ai cassé la première vitre!
— C'est moi qui ai mis le feu à la porte 1
— Oui, grâce à ma pipe que je t'ai prêtée pour allumer ta torche.
— Te souviens-tu de ce buffet où il y avait tant d'assiettes? ce fut là un fier carillon!
— Et comme ce beau miroir a chanté quand je l'ai apostrophé d'un coup de gourdin, cli, cla, cla, cla!
Quelques-uns, les plus exaspérés, marchaient à la suite d'un polisson qui portait un pot de rouge dont il se servait pour marquer les hôtels qu'ils savaient devoir receler des royalistes ou des parlementaires, ou des membres du clergé, ou des gens attachés à la cour. C'était un signal muet pour la populace qui venait après eux, et qui, s'attroupant devant les portes rougies, envoyait des pierres dans les fenêtres, in-
sultait de la voix, et allait aiiisi défiant la police. Pauvre police! pauvre M. de Crosne! Que faisiez-vous en ces temps chauds I
Ce que l'on voulait, ce que voulait le peuple, ce qu'il voulait depuis plusieurs jours, c'étaient des armes.
Pourquoi faire? il n'en savait trop rien; mais la présence de quelques régiments autour de Paris rinqidétait.
Et puis M. Necker avait été renvové.
Et puis, et puis enfin, le peuple, qui ressemble aux femmes grosses, par ses envies, le peuple depuis quelque temps voulait se battre, battre ou être battu. Voilà!
Il avait déjà plusieurs canons, ceux des gardesfrançaises; il avait des piques, des bâtons plombés, des couteaux et de longues faux. Ce n'était pas assez.
On continua à piller les armuriers, même les forgerons, dont on prenait les marteaux, les pinces et les barres de fer. Les enfants, qui se fourrent partout , montraient leurs poches pleines de cailloux, ainsi que leurs mains. Maigres, comme de vrais
enfants de Pans, déguenillés, noircis, ils gambadaient à l'avant-garde, criaient à se déchirer la bouche et se jetaient dans les jambes des hommes.
Les maisons, qui n'étaient pas encore bien éveillées, rendaient des sons confus sur le passage de ces cohortes. On entendait les portes s'ouvrir précipitamment, les meubles tomber, des pas retentir...
Et chacune de ces maisons fournissait au moins un volontaire qui descendait avec enthousiasme ; les plus vieilles et les plus délabrées se vidaient tout entières.
Ainsi fut conquis le Marais, après avoir servi de point de jonction entre les deux faubourgs ; le paisible Marais, une fois hors des gonds, devait accomplir des prodiges de bruit.
Des armes 1 des armes ! c'était le cri des nouveauvenus. Des armes et de la poudre !
Effectivement l'insurrection manquait des instruments nécessaires; ce fut alors qu'on songea aux Invalides et qu'on y courut.
Pendant ce temps-là les bavards du Palais-Royal ne cessaient pas de bavarder, ils motionnaient,
motionnaient , motionnaient ; et, comme il arrive dans toutes les révolutions, les ambitieux, tournant le dos au peuple, montaient l'escalier de l'Hôtel-de- Ville...
On eut des armes, aux Invalides; on eut des fusils, des pistolets, des sabres, de quoi armer soixante mille hommes ; on eut des tambours et des drapeaux. Les forts de la halle, chevaux humains, s'attelèrent aux pièces d'artillerie, après les avoir enlevées. L'ardeur était à son comble; et l'eau du ciel venant à pleuvoir sur la foule immense qui couvrait la grande place, il n'en fût pas tombé une goutte à terre.
Ainsi armé, il fallait que le peuple s'en prît sinon à quelqu'un, du moins à quelque chose. Il s'en prit à ce gros monument noir qui l'offusquait depuis des siècles, la Bastille, devant laquelle il n'oubliait jamais de froncer le sourcil et de grommeler de vagues imprécations. Il se mit en tête de la prendre et de la jeter bas, puis d'en broyer les débris sous ses pieds. C'était une idée comme une autre. Cependant je m'évertue à chercher le motif et la nécessité de ce grand duel contre la pierre, sous le règne le plus
ennemi des détentions injustes, alors que le donjon de Vincennes venait d'être évacué, ainsi que plusieurs autres prison d'État. Ce n'était pas même une vengeance rétrospective : le peuple n'avait rien de commun avec la Bastille, qui n'était après tout que la forteresse de la noblesse et de la littérature, une maison de correction pour les pamphlétaires, et un lieu d'exil pour les libertins comme Fronsac.
En renversant cette masse débonnaire, le peuple a arraché le dernier morceau de pain de la bouche des poètes, car c'était une ressource pour eux que cette Bastille tant calomniée. Là, du moins, ils n'étaient pas exposés à mourir de besoin. Marmontel eut le bonheur d'y être admis pour une parodie dont il n'était pas l'auteur, et il fut émerveillé du dîner qu'on lui servit dans cette maison royale. Je ne parle pas de la bibliothèque où l'on trouvait les meilleurs livres, des promenades sur la belle plateforme où l'on respirait un air si pur, et de la partie qu'on faisait le soir chez le commandant ou chez M. le major.
c( La Bastille ne vient pas, et je ne sais comment payer mon terme ! » disait l'un d'eux dont le nom
m'échappe. L'érudit et fécond Leiiglet du Fi'csnoy, qui a publié plus de trois cents volumes de toute sorte, était tellement accoutumé à ce voyage, que, dès qu'il voyait arriver l'huissier Tapin : « Toiuette, criait-il à sa gouvernante, vite, mon bonnet de nuit, mon paquet de linge et ma provision de tabac! »
N'ai-je donc pas raison de dire qu'en cette occasion le peuple s'est mal comporté envers ses émancipateurs, et que ce fut ingrat à lui de leur démolir cet unique et dernier refuge, plus vaste que l'hôpital et d'ailleurs plus digne d'eux. Pour une prison supprimée on lui en a rendu cinquante.
Lui-même s'est vu obligé bientôt d'en faire de nouvelles avec des couvents, avec des casernes, avec des collèges, avec toutes les maisons qui lui tombaient sous les mains, pour y mettre à son tour un peu de tout le monde, réalisant ainsi la monnaie de la Bastille lorsque la Bastille aurait alors si bien fait son affaire.
Mais, je le répète, il fallait ce jour-là que le peuple utilisât ses armes. Ne se voyant pas attaqué, aiusi qu'il s'attendait à l'être, il attaqua.
11 se retourna, d'un puissant coup de queue,
comme font les poissons, et retraversant Paris, il vint se heurter contre l'énorme citadelle.
Ce fut alors que le ciel se découvrit et que le soleil se leva.
Des lueurs éclatantes et mobiles se détaclièrent sur ce pêle-mêle d'hommes maniant l'acier. Haillons, habits rouges, épaulettes blanches, poitrines demi-nues, cheveux brouillés, tricornes galonnés d'argent, tout se prit à briller, à resplendir. Les visages échaufifés soudainement apparurent dans leur sincérité hideuse ou belle. Il se déterminait quelquefois parmi ces groupes des points tellement flamboyants qu'on eût cru que le soleil se mettait à les incendier.
— Où allez-vous ? demandait une partie de la population à l'autre, celle qui allait à celle qui revenait.
— Prendre la Bastille.
— Tope !
Et l'on ne rencontrait aucune incrédulité, aucun effroi. Et l'on se répandait dans la longue rue Saint- Antoine, la rue de l'enthousiasme, par où ont passé toutes les révolutions populaires, une rue qui
est faite au canon et qui l'aime. Ou se donnait le bras et on riait d'aise, en songeant au bonheur d'être libre ! Libre de vaguer, libre de ne pas travailler, libre de casser des monuments !
La croupe blanche d'un beau cheval ondulait quelquefois au-dessus de cette foule; c'était le cheval déjà historique du marquis de La Fayette. L'élégant héros de l'indépendance américaine, le Blondinet, comme l'appelait la cour, ou Gilles le Grand, comme l'avait surnommé sa famille;, était ce jour-là supérieurement poudré. 11 se tenait droit en selle et agitait son chapeau en réponse aux vivats. Le flot, qui lui montait jusqu'aux genoux, l'emportait comme un demi-dieu...
Plus on se rapprochait de la Bastille, plus le tumulte grandissait; tumulte de voix et de pas. Des nouvellistes essoufflés colportaient les on dit de l'Hôtel-de- Ville et de Versailles.
De pittoresque orateurs, juchés sur de complaisantes épaules^ excitaient les patriotes au combat par des discoiu-s à pleine poitrine, étoupe enflammée dont le vent portait au loin les étincelles. Liberté, union, nation, tels étaient les mots douii-
i 12 FRANÇOIS SOLEIL
nants de ces harangues. Et quels applaudissements frénétiques ! quel serments de courage ! quelles promesses de victoire 1
Au tournant de la rue du Roi-de-Sicile, une femme était montée sur une borne et adossée conlre une boutique fermée.
Elle s'adressait à un gros de gardes-françaises, dont quelques-uns donnaient le bras à des dames de la halle, le sein paré d'énormes bouquets et montrant des visages écarlates d'orgueil.
Ou l'écoutait avec enthousiasme. C'était, du reste, une singulière créature, belle comme les combattantes de l'antiquité, avec un costume moins succinct toutefois; elle avait le geste inspiré auquel les comédiens n'arrivent que lorsqu'ils ne s'en doutent pas; sa parole était véhémente, quoique tourmentée et bizarre.
Elle était vêtue d'une espèce d'amazone en drap bleu, brodée d'or, et d'une jupe de soie blanche, festonnée et bordée en cordonnet noir. Un chapeau à la Henri IV, surmonté d'un panache, était incUué sur son oreille. Les bouts en nœuds d'un mouchoir de iaoasseline qui garnissait son cou retombaient
FRANÇOIS SOLEIL IScf
sur sa fTorge; elle avait deux pistolets à double batterie entortillés dans la ceinture et un sabre gigantesque attaché à une large ganse. Ses brodequins étaient de peau noire^ ornes d'un gland d'or.
Un tel orateur était fait, on en conviendra, pour captiver le peuple; aussi le peuple aimait-il cetle femme étrange qu'il rencontrait sans cesse depuis quelque temps sur son passage, qu'il heurtait à l'Assemblée, aux clubs, partout. Cette femme était brave, cette femme était jolie, elle s'habillait avec une gracieuse originalité, et elle était la première à accourir au moment du péril. Pourquoi le peuple n'aurait-il pas regardé, écouté, aimé, applaudi et suivi cette femme ?
Chacun la connaissait et savait son nom. Quand elle eut fini de parler, ce fut une clameur à remplir la rue :
— Vive la belle patriote 1 dirent les gardes-françaises.
— Vive la jolie Liégoise! dirent les dames de la halle.
— Vive la Théroignel la Théroigne a rai&^î. ! A bas la tyrannie I
C'était en effet la célèbre Théroigne de Méricourt, une des plus étonnantes héroïnes de notre révolution, • tête ardente, corps indomptable, jolie bête fauve que l'on voit se ruer à travers tous les grands carnages : c'était la Théroigne ou plutôt la Thérouegne, comme prononçait le peuple; c'est-à-dire le plus extravagant mélange de crime et de coquetterie, de rage et de naïveté, de passion et de politique, de bravoure et de délire.
Descendue de sa borne, Théroigne de Méricourt se confondit dans la masse qu'elle entraîna rapidement après elle; car Théroigne, c'était la flamme, la flamme courant sur la poudre, c'était l'exaltation personnifiée. Une incroyable force d'imagination résidait en elle, mêlée à cette puissance commuuicative qui empoigne et soulève les esprits comme par un manche invisible.
Quand Paris se met en train, il va bien. Tout le monde s'en mêle alors. Les femmes poussaient leurs maris hors de la maison et leur disaient :
« Moirche donc, lâche, marche donc, c'est pour le roi et la patrie ! »
Car on se battait pour le roi. A propos, j'avais oublié de le dire.
Ou arriva sur la place de la Bastille. Jamais la vieille prison n'avait été plus noire, plus triste, plus pesante. Une cohue énorme fourmillait à ses pieds. La Bastille regardait tout ce monde avec une certaine mélancolie ; on eût dit qu'elle sentait que son dernier jour était arrivé. Elle se défendait mal, car elle savait qu'elle ne pouvait être vaincue que par le hasard, point par la force. Elle n'avait pas l'air de s'apercevoir des petites balles et des petits boulets qui pleuvaient sur elle.
Il fallut que le hasard mît la main à l'œuvre, comme il fait toujours dans les affaires des Français.
On sait qu'un boulet coupa la chaîne qui retenait le pont-levis.
Parbleu! quand ce pont fut abaissé, le peuple tout entier passa sur ce pont. 11 entra dans la Bastille avec des hurlements de rage victorieuse, il s'accrocha aux grilles, il enfonça les portes. La prison se laissa éventrer sans murmure. Elle était aussi noire au dedans qu'au dehors; des torches s'allu-
8C FllANÇOIS SOLEll
mèroiit et la lumière courut dans les corridors étonnés.
Le croira-t-on? il fut un instant sérieusement question de brûler le magasin à salpêtre I
Celui qui monta le premier sur les tours, fut un jeune homme pâle et mince, mais d'un assez beau visage. Ses vêtements étaient déchirés, lui-même portait des traces de différentes meurtrissures. Eutre ses mains sombres de poudre il tenait un fusil tout chaud. L'enthousiasme le plus siui-cre était peint sur ses traits expressifs, et l'on voyait bien que son courage lui venait de l'âme.
Arrivé au sommet, il se jeta sur un soldat suisse et le désarma. Mais pendant qu'il le forçait à démonter un canon, le peuple d'en bas, le prenant pour un ennemi qui cherchait à diriger le feu, tira sur lui et le blessa.
Un groupe d'assiégeants débouchait en ce moment par l'escalier. A leur tète se trouvait Théroigne de Méricourt, le sabre nu et la gorge dépouillée à demi. A l'aspect du jeune homme qui perdait son sang, elle s'élança vers lui, et, le couvrant de son corps, elle déploya aux yeux de la multitude un dra-
peau qui fit monter jusqu'au faîte des tours une acclamation unanime.
— Vive la nation 1
Les vainqueurs répondirent à ce cri, dont l'éclio se prolongea dans les profondeurs les plus secrètes de la Bastille. Après quoi, Théroigne de Méricourt plania son drapeau, qui se déroula avec majesté sous l'admirable soleil qu'il faisait.
Ce fut alors que se passa une scène pleine de caractère et de beauté.
Le jeune bomme, qui ne sentait pas sa blessure et dont les pieds semblaient brûler le sol, s'écria dans un accès de transport prophétique :
— Amis, c'est mieux qu'une Bastille que nous venons de conquérir, c'est ]a liberté. Les grandes choses veulent de grands prétextes. A travers les ruines du passé, frayons le chemin de l'avenir. Que chacun me regarde et fasse comme moi !
S'adressant à un homme qui l'avoisinait :
— Donne-moi ta pioche, dit-il.
Et, se dirigeant vers les créneaux, après trois ou quatre coups fiuieux, il parvint ù détacher une pierre qu'il jeta dans les fossés en criant :
188 FRANÇOIS SOLEII,
— Liberté 1
Puis il passa la pioche à un autre.
— Liberté! dit celui-ci, au choc rebondissant de la seconde pierre. Liberté 1
Tel fut le cri général, sonore, sublime.
Les pierres tombaient les unes après les autres, noires et lourdes; elles s'engloutissaient dans un abime vaseux.
— Liberté 1 liberté 1
Tout le monde avait le délire ; il semblait qu'un Dieu lui-même eût écrasé à pleine main la pourpre de l'enthousiasme sur ces faces transfigurées ; les poitrines haletaient et bruissaient ; les jambes étaient prises d'un tressaillement nerveux...
La pioche fit le tour des assistants.
Quand ce fut au dernier, Théroigne de Méricourt s'approcha du jeune homme qui avait provoqué cette scène grandiose :
— Tues un bon patriote, lui dit-elle ; ton nom?
— On m'appelle Emile.
— Emile.... qui?
— Emile tout court.
— Ah! fit la Théroigne qui comprit vaguement;
mais tu es Liane eomme linge ; est-ce ta blessure qui te fait mal? Viens avec moi^ un verre de vin te remettra, et le gouverneur doit eu avoir du bon.
Emile regardait cette femme avec un indéfinissable sentiment de curiosité; il cherchait à se rappeler le lieu où il l'avait déjà vue.
Pendant ce temps, Théroigne de Méricourt l'entraînait, et tous deux rentrèrent dans les flancs de la Bastille par un escalier circulaire et étroit.
Le désordre frisait la boucherie. Un grenadier venait de saisir et de désarmer le gouverneur, on allait bientôt tuer le major.
De toutes parts on n'entendait que des menaces d'extermination.
Maîtres une fois de ce repaire de la tyrannie, maîtres du haut en bas, les assaillants, hommes et femmes, animés par leur extraordinaire et facile victoh'e, se confondirent dans un seul cri :
— Aux prisonniers, aux prisonniers 1 Délivrons les prisonniers!
On ne chercha pas à s'enquérir du plus ou moins d'innocence de ces prisonniers ; celui qui eût essayé
i'jn FUANÇOiS SOLEIL
de prouver que ce n'étaieut que des grediiis ou des criminels parfaitement dignes de leur sort, eût été sans doute le mal venu. Ou voulait être généreux, magnanime, ou le fut de reste.
La crédulité avait forgé cent contes plus absurdes les uns que les autres à propos des prétendues victimes du despotisme qui étaient censées languir sur la paille infecte des cachots. Des milliers d'infortunés gémissaient, disait-on, derrière les verrous, des vieillards, des enfants même.
Au milieu d'un désordre enivrant, il ne manqua pas de voix pour répandre ces fables et pour les propager...
■— i Brisons, brisons leurs chaînes! criait la foule.
Vraie foule d'opéra, qui agissait comme uu opéra, qui était vêtue comme un opéra, avec les casques, les rondaclies, les cottes de maille, les cuissarls, \ s armets, les écus arrachés et pillés au Garde-Meuble; qui brandissait des pertuisanes, des haches et même des broches! Une foule à la fois sublime et grotesque, ivre d'un triomphe qu'elle ne s'expliquait pas, mais fière d'avoir vaincu par la seule force de sa volonté.
FllANÇOIS SOLEIL 191
— Aux prisonniers! Aux prisonniers !
On court aux geôliers, on empoigne les guiclie- Ucrs à la gorge, on rattrape ceux qui essayaient Je se sauver, on fouille, on monte, on descend, on se fait guider par eux.
— Les clefs 1 les clefs 1 demande-t-on.
C'est un élan d'humanité et d'attendrissement inexprimable. Les portes trop lentes à s'ouvrir, on les brise. On visite tout, on examine tout. La multitude empressée circule, va, vient, se répand, ondule et se tord dans les dédales du monument comme un serpent gigantesque empêtré dans une forêt, qui passe sa tète entre les lianes, qui glisse le long des branches, qui rampe sur le sol et disparait pour remonter en spirale agile autour du tronc d'un arbre élevé.
Mais où sont donc les prisonniers ? Qu'en a-t-on fait? D'où vient que l'on n'entend ni le bruit des fers, ni le bruit des plaintes, ni le bruit des sanglots ? Partout des chambres vides et des souterrains déserts. On ne peut ainsi soustraire aux regards des milliers de victimes, le peuple n'a démoli la prison
que pour délivrer les prisonniers ; il lui faut les prisonniers^ il les veut, il les exige.
Tout compte fait, après de longues recherches et la vérification des registres, on n'en trouva que dixsept, parmi lesquels deux seulement étaient traités avec moins d'égards que les autres.
Désabusé sur le nombre des prisonniers de la Bastille, le peuple, qui voulait toutefois avoir le dernier mot, se mit à choisir le plus intéressant des dix-sept pour en faire l'objet d'une solennelle ovation.
Après avoir hésité un certain temps, on se décida pour un homme encore vert et d'une belle figure, mais qui n'avait pas coupé sa barbe depuis plusieurs mois.
— Voyez-vous ce vieillard? disait-on de tous côtés ; comme il a l'air abattu par les souffrances et le désespoir !
— C'est le poids de ses fers qui a brisé son pauvre corps.
— Ses yeux se sont taris à force de répandre des larmes.
— Bon vieillard, dis-nous tes maux, et nous saurons y compatir.
Mais lui, le vieillard, se voyant eu butte à l'attention, se troublait et paraissait pris d'inquiétude,
— Il tremble ! c'est sans doute au souvenir de ses tortures.
— Rassure-toi, victime intéressante de la ba. Varie, nous sommes tes libérateurs et non tes bourrea.i^:.
— Pourquoi t'enferma-t-on?
— Quel est ton nom?
— Quelle est ta famille?
Puis on l'entourait, on s'empressait pour le voir ; chacun admirait son air noble et respectable.
A toutes ces questions le vieillard ne répondait rien ; on eût dit qu'il était en proie à de vagues craintes; ses regards erraient de tous côtés comme pour chercher une issue; ses jambes chancelaient.
— Appuyez-vous sur moi, lui dit un homme vivement ému.
— Et sur moi, dit un garde-française en se plaçant de l'autre côté du vieillard.
— Ne craignez pas de nous fatiguer; pesez, pesez encore.
— Pauvre homme ! il n'a plus même la force de prononcer une parole.
— Les brigands l'ont privé de sa raison.
— 11 faut le porte en triomphe et le prome. cr dans tout Paris.
— Oui! oui! portons-le en triomphe!
Ce fut alors qu'on vit le vieillard se débattre d'une manière encore assez vigoureuse pour son âge. On ne comprenait rien à son effroi.
— Laissez-moi I murmurait-il d'une voix étouCée; laissez-moi... je ne veux pas...
Ou fut obligé de l'empoigner par les jambes, à cause de sa résistance, et de l'asseoir sur le fauteuil du gouverneur, qui fut élevé aux bravos de la foule.
Tout le monde se précipita hors de la Bastille et s'organisa en cortège.
On prit par les boulevards, solennellement, au milieu d'une longue rangée de spectateurs qui agitaient leurs chapeaux en l'air. Les femmes surtout,, les femmes s'empressaient au-devant du prisonnier; elles touchaient ses vêtements, elles baisaient ses mains. Une d'elles lui posa une com'onne de lauriers sur la tète.
— Non... non... balbutia-t-il en s'efforçant de l'arracher.
Le peuple n'y comprenait rien, mais le peuple rcutiainait toujours.
— Regardez ce bon vieux, disaient les pères à leurs enfants ; c'est un juste, c'est une victime ; le ciel lui gardait cette récompense.
— Vive le prisonnier de la Bastille I
Et la foule grossissait derrière le cortège; c'était un spectacle touchant et glorieux, capable d'émouvoir les moins patriotes.
A la hautem" du boulevard du Temple, on fit rencontre d'un des héros de la journée, Ede, ofiicier au régiment de la reine, qui était à cheval. Il s'arrêta en face du personnage que l'on portait en triomphe, et laissa échapper un geste d'étonuement. Puis, se penchant vers un des hommes de l'escorte, il lui dit un nom à l'oreille, le nom du vieillard.
Un cri d'horreur et de dégoût s'éleva aussitôt.
Le fauteuil fut lâché par ceux qui le soutenaient, et le vieillard alla rouler dans le ruisseau, au coin de la rue du Pont-aux-Choux.
C'était le comte de Sade.
Pour décrire toutes les folies et tous les
hauts faits de ce jour, il faudrait un espace que je
i96 FRANÇOIS SOLEIL
n'ai pas à ma disposition. Je me contente d'un simple crayon, et d'un trait fort, choisi çà et là.
La prise de la Bastille a exercé la verve de tous les poètes, même des poètes étrangers, tels qu'ALfieri. Il est vrai que, d'un autre côté, les railleurs de l'Assemblée nationale donnèrent à ce grand acte le nom de prise de possession; mais rien ne pu'/ ébranler la foi solide du peuple français. Sa religion était faite à l'avance.
Je l'ai laissé, ce peuple, environnant le gouverneur de la Bastille et l'accablant d'outrages. Quelques citoyens tentèrent de l'arracher à un trépas iné\dtable en proposant de le conduire à l'Hôtel-de-ville, pour qu'il eût à y rendre compte de sa conduite. Il était en habit gris, et tète nue. On l'entraîna vers la rue Saint-Antoine, en le poussant à coups de fusil et de sabre. Là un homme essaya de lui prêter son chapeau afin que, couvert, il attirât moins les regards irrités. Mais on renversa le chapeau.
A l'entrée de la place de Grève, un j cune gracon leva sa canne et en déchargea un coup sur le crâne chauve du gouverneur. Il chancela. Des larmes de douleur parurent dans ses yeux; elles ne firent
qu'exciter la rage et l'ironie de la populace. Une grêle de coups tombe sur lui. Accablé, sanglant, il est conduit vis-à-vis les premières maisons à piliers du côté du port, où ses conducteurs lui passent alors une corde autour du cou et l'étranglent en le battant.
Il expire , et palpitant encore, on lui scie la tête.
Au même instant, un coup de pistolet se fait entendre sur les marches extérieures de l'Hôtel-deville. Un homme gros et fort vient de brûler la cervelle au prévôt des marchands, soupçonné de connivence avec de Launay. La tête du prévôt est également coupée.
Cela faisait déjà deux têtes.
Pourtant ce n'était pas assez.
Alléchés parle sang odorant et chaud de leurs premières victimes, les hommes de la Grève s'interrogent et cherchent autour d'eux.
Voici que débouchent au coin de la rue de la Vannerie quelque invalides, escortés, tiraillés par un groupe qui les accuse d'avoir braqué le canon. En vain cherchent-ils à se faire entendre. Les féroces
liiS FRANÇOIS SOLEIL
courent à eux et les saisissent : un vieillard est pendu à l'un des réverbères du quai ; un jeune homme subit le même sort. Les autres s'échappent ou sont lâchés, malgré les instances de cinq ou six femmes qui crient :
— Pendez ! pendez !
On venait d'inaugurer la trop fameuse lanterne, et, à dater de ce jour, le dictionnaire du crime compta un mot de plus.
Lorsque les cadavres des deux pendus furent jugés suffisamment refroidis, leurs têtes leur furent également retranchées.
Tout compte fait, le peuple, ce peuple-là, se vit avec quatre têtes dans les mains.
11 se demandait ce qu'il allait en faire, quand tout à coup quelqu'un imagina la promenade dans Paris. Pour lors, les quatre têtes furent exhaussées au bout de quatre taille-cimes, et l'on se dirigea vers le Palais-Royal.
Ce qui resta de monde sur la place de Grève s'empressa autour des cadavres; quelques polissons les dépouillèrent. D'autres leur perçaient les pieds, y passaient une corde et les traînaient. Puis comme
toi^.te cruauté finit par ennuyer à l'égal de tout diveitissement, la place se vida peu à peu, et il ne resta plus que deux ou trois indifîérents auprès du corps de Launay, étendu contre une borne.
La foule entière se portait sur les pas du cortège cruel et triomphal.
A la hauteur du pont Notre-Dame un étrange incident se produisit.
La tête de Flesselles le prévôt, défigurée par le coup de pistolet, fut unanimement trouvée trop laide; elle fit horreur aux barbares eux-mêmes qui la précipitèrent dans les flots de la Seine^ — stupéfiante déUcatesse qui n'a pas d'égale dans tout le charnier dramatique de Shakspearel
Ainsi allégés d'une tête, ils poursuivirent leur route. Tout se fermait sur leur passage, les portes et les boutiques; les rideaux des fenêtres s'écartaient seuls pour montrer d'efi'arés visages collés aux vitres. Us médusèrent de la sorte la population du port.
Au Palais-Royal, les marchands, prévenus à temps, s'étaient claquemurés avec soin.
C'était un tableau sinistre.
aUO FRANÇOIS SOLEIL
Les groupes du jardin ne parlaient que de tuer, de pendre^ de décapiter. A partir de ce jour, en effet, le Palais -Royal allait recevoir une nouvelle physionomie et atteindre à l'apogée de son importance. Il allait devenir plus que jamais le foyer des turpitudes et des crimes de tout genre. A l'élégance la plus raffinée, il devait unir la débauche la plus infâme et la plus basse; à la fois cloaque et palais, caverne et jardin, il allait enfin recevoir le nom de Maison-Égalité.
Les tètes y entrent déjà quatre par quatre; les têtes en sortiront tout à l'heure douze par douze.
0 bon peuple de Paris 1 qu'as-tu fait là, et quelle idée biscornue t'avait passé dans la tète ? 0 bonnes gens de tous âges et de toute figure, excellents bourgeois, fougueux jeunes hommes, marchands exaltés, quel diable vous avait donc en sa possession par cette belle journée de juillet? Il faisait pourtant un si grand soleil et l'air était rempli d'un si joyeux embrasement 1
Puisque votre sang était agité d'un tel désir de liberté violente, puisque les pavés de la rue vous brûlaient les semelles, puisque ce jour-là enfin il y
avait en vous tant d'expansion et de vie, pourquoi ne pas aller préférablemeut vous promener dans les bois de Boulogne et de Sèvres, ou sur les coteaux environnants? Là, du moins, vous auriez eu l'espace, la chaleur immense et le doux bruit saisissant de toutes les choses de la campagne, arbres qui remuent, fleurs qui s'ouvrent, insectes qui marchent; et vous auriez passé à l'aise votre fièvre de poésie.
Ah ! mon Dieu I avoir gâté à plaisir une si belle journée de Juillet 1
Emile avait suivi la Théroigne.
Ces deux natures contrastaient hautement : l'une fine et nerveuse, l'autre superbe et forte, belles toutes les deux.
La Théroigne eut beaucoup de peine à sortir de la Bastille^ quoique le gros de la besogne fût fait ; il lui fallut se dérober à l'empressement des vainqueurs qui voulaient la porter en triomphe, elle aussi.
Pourtant elle parvint à gagner les rues de traverse avec son jeune compagnon.
Alors elle s'arrêta pour essuyer la sueur qui couvrait sa figure et coulait dans ses cheveux noir?.
Emile u'en pouvait plu?, il s'était assis sur le seuil d'uue porte...
Théroigoe de Méricourt, qui, jusqu'à présent, l'avait mal vu à travers les nuages de la .poudre et de la victoire, le regarda avec une certaine expression d'intérêt. La femme eut son tour après l'héroïne.
— Il est bien, murmura-t-elle en souriant ; brave et beau, voilà comme tous les hommes devraient être.
De temps en temps on entendait le bruit qno faisaient les patriotes en rentrant chez eux.
C'étaient des citadins enthousiastes qui frappaient le pavé avec les crosses de leurs fusils, des gardesfrançaises qui avaient profité de l'occasion pour s'enivrer avec le vin des bourgeois; enfin des hommes du peuple chantant, dansant, et qui s'enivraient de l'ivresse des gardes-françaises.
Thcroigne de Méricourt adressa la parole au jeune homme.
— Vas-tu mieux? lui demanda-t-elle.
— Oui, répondit Emile; ma blessure n'est rien, c'est une balle qui n'a fait qu'effleurer mon épaule.
Et il se leva.
— Prends mou bras, lui dit-elle, tu es trop faible encore pour marcher seul.
— Merci, je me sens fort.
— Où vas-tu aller, maintenant ?
- Je ne sais.
Tbéroigne le regarda avec étonncinent.
— Tu n*as donc pas de gîte ?
— Non.
— Pas d'amis, peut-être ?
— Pas d'amis.
— Au moins... tu as de l'argent? ajouta-t-elle après avoir hésité.
Emile fit un mouvement de tête négatif.
— Alors, viens chez moi, dit la Tbéroigne; il te faut du repos, du calme, et ce n'est pas dans la rue que tu trouveras cela.
La Tbéroigne n'avait jamais parlé avec tant de douceur; ses traits s'étaient recouverts graduellement d'une teinte infinie de bouté, et elle paraissait s'oublier dans la contemplation de ce jeune, homme.
— C'est singulier 1 pensait-elle; devant ce visage
de vingt ans, mon cœur bat comme au temps où je n'étais qu'une paysanne.
Hélas ! il y avait bien longtemps en effet qu'elle n'avait eu son heure de rêverie,, cette femme de plaisir et de guerre 1
Emile n'osa pas se refuser à son invitation ; il se sentait attiré vers elle par un bizarre intérêt et par une force de hasard qu'on n'explique point.
Ils arrivèrent à la rue de Tournon, où elle demeurait, dans le quartier du Luxembourg.
L'histoire ne s'est pas grandement occupée de la vie changeante de Théroigne de Méricourt; elle s'est contentée d'indiquer sa présence, en deux ou trois mots, aux fêtes décadaires et dans les massacres. Les journaux ont eu quelques quolibets pour ses amours républicaines, et tout s'est à peu près borné là.
On aurait tort d'en être étonné : les personnages les plus connus dans les rues de Paris ont toujours été les plus inconnus dans l'histoire. Or, nulle plus que Théroigne n'a joui de cette remuante célébrité ; elle fait pour ainsi dire partie de la mise en scène
20o FRANÇOIS SOLEIL
de la République, et on est sûr de la retrouver dans un coin de tous les principaux événements.
Quant à sa vie intime, je dirai ce que j'en ai recueilli dans les pamphlets et dans les journaux.
Un jour, une belle fille arriva dans Paris et vint se loger aux environs du Palais-Royal, l'éternelle et grande sentine. Elle apportait avec elle beaucoup de diamants, une argenterie considérable et de l'or en quantité. On l'appelait madame la comtesse de Campinados. Elle avait pris par Londres pour venir à Paris, et la rumeur publique lui avait donné le prince de Galles pour amant.
La comtesse de Campinados n'était pas, on le voit, de ces racbitiques aventurières qui n'ont que la beauté sur les os, et dont l'insolence a iaim et froid sous leur fourreau de satin hasardeux. Elle occupait tout un premier étage d'un hôtel, tout un rez-dechaussée et tout un jardin. Le temps était bon alors pour les courtisanes; et, quoique l'on afTectiounât plus particulièrement celles qui étaient laides et maigres (en France la mode amoureureuse a de ces fantaisies), la comtesse de Campinados absorba du premier coup l'attention publique. Elle devint la
beauté du jour, selon l'expression en usage, et ce jour dura toute sa vie, c'est-à-dire toute Ja Révolution.
Il restait encore quelques grands seigneurs lors de son arrivée. Elle les ruina.
Après les grands seigneurs, ce furent les financiers.
Puis lorsqu'il ne resta plus ni financiers ni grands seigneurs, elle se tourna vers le peuple, et elle devint la maîtresse du peuple après avoir presque été la maîtresse d'un roi.
De ce jour, madame la comtesse de Campinados ne s'appela plus que Tlioroigne de Méricouit.
Sous la robe de soie aux bouquets de pierreries, comme sous l'amazone aux couleurs émeutières, c'était une femme sans gêne, qui aimait le mouvement dans la vie et la passion dans le mouvement. Passion de l'or, passion de l'amour, passion politique quelconque, n'importe laquelle. Elle alla ainsi jusqu'au sang, elle alla jusqu'à la folie.
Dans la folie, elle ne s'arrêta même pas, vous le verrez plus tard.
Ej le était belle, ah! oui, bieii belle, je l'ai dit. Ainsi devaient être les filles de Sparte qui allaient voir les lutteurs sur la place publique et qui marchaient la jambe nue, le front haut. Chez elle, les extrémités surtout étaient magnifiques ; on s'extasiait devant la perfection de ses pieds et de ses mains. Ces pieds passèrent pourtant par bien des fanges, ces mains se cramponnèrent au cou de bien des victimes !
Un membre du club des Cordeliers la compara une fois à la reine de Saba, cette folle et riche figure que l'on voit, non sans un peu de scandale, passer eu robe à queue dans les livres saints.
Théroigne de Méricourt fut en effet la reine de Saba de la Révolution ; elle en eut les côtés brillants et extraordinaires.
Elle avait établi dans la rue de Tournon une espèce de cercle, demi-politique et demi-galant, fi'équenté indistinctement par tous ceux qui avaient soit un nom, soit un titre ou même seulement une agréable figure.
Les littérateurs, gens toujours im peu curieux, n'y manquaient pas.
Quant a\ix femmes, c'était la portion rare de l'assemblée.
— Je n'aime pas les femmes franceisses, disait-elle idans son jargon.
Les femmes franceisses lui rendirent un jour cruellement ses dédains.
Lorsque Théroigne de Méricourt, suivie d'Emile, sonna à la porte de son appartement, elle fut reçue par une femme de chambre, accourue tout effarée, et qui s'écria en la voyant :
— Ah! mon Dieu, madame, n'ètes-vous pas blessée?
— Tu vois. Lise, pas une égratiguure ; les boulets français ont leur galanterie, eux aussi.
— Quel bonheur I nous craignions tant pour vous.
— Y a-t-il quelqu'un au salon?
— Trois personnes seulement.
— Lesquelles ?
— M. le duc d'Aiguillon, M. Camille Desmoulins, M. Maillard.
Pendant ces mots, la Théroigne avait déposé ses pistolets sur un guéridon, et elle dénouait la ceinture qui retenait son grand sabre.
Elle fredonnait en même temps, sur l'air Charmante Botdangère, un de ces couplets qui couraient sur Marie- Autoinette :
Quelle est cette coquine Qui marche à petit bruit?
Silence! on la devine Dans l'ombre de la nuit...
Ensuite elle quitta son chapeau à plumet, et ses beaux cheveux tombèrent sur ses épaules qu'ils couvrirent.
Tout en remettant un peu d'ordre dans sa toilette, avec l'aide de sa femme de chambre, elle disait à Emile :
— Puisque tu te bats si bien, tu seras aise sans doute de te trouver avec des patriotes ; il n'en manquera pas chez moi ce soir, tu verras 1
Après quelques minutes, Théroignc ne se ressemblait plus. Un air riant avait passé dans sa physionomie et en faisait vraiment une personne séduisante. Elle était coifTée d'un bonnet de gaze couleur de feu, surmonté d'un pompon vert; et ses bottines
FRANÇOIS SOLEIL 21 î
avaient été remplacées par de coquettes pantoufles en maroquin rouge.
A son entrée dans le salon. Desmoulins et Maillard, qui discouraient auprès de la cheminée, se levèrent et vinrent à elle.
Il n'y eut que le duc d'Aiguillon qui ne bougea point.
— J'ai su de vos exploits , belle Théroigne, dit Camille en lui prenant la main.
— Et moi, j'en ai vu, dit Maillard.
Théroigne eut un sourire de préférence pour ce dernier, qui était un jeune homme aux traits expressifs et agréables, à la taille cambrée et bien prise, à la voix eutrainante.
Ensuite elle leur présenta Emile, et les trois jeunes hommes se saluèi-ent gravement.
On conçoit que la conversation ne fut pas lente à s'engager; la journée avait été assez chaude et assez bien remplie pour que chacun eût à en raconter quelque épisode. Comme le vin, la poudre délie les langues, et c'est particulièrement au jour des révolutions qu'il faut entendre causer les Français. Alors toutes les individualités se renforcent, toutes les
îila FRANÇOIS SOLEIL
ardeui'o et tous les intérêts sont sur le qui-vive ; la lèvre impatiente ne bronche plus devant les audaces du langage.
D'autres individus arrivèrent chez la belle Liégeoise ; et au bout d'une heure, son salon fut plein d'une société étrange, passionnée, bruyante.
C'était la nouvelle société qui se constituait.
Une société de bouchers, de poètes, de coiu^isanes, de comédiens de tréteaux, de grands seigneurs hébétés et d'assassins par système, par ambition ou par goût.
En tant que politique, il y avait là des gens de toutes les couleurs. J'en montrerai quelques-uns.
Il y avait des créatures du duc d'Orléans, tels que Chauderlos de Laclos ; des dissipateurs et des intrigants, tels que Fabre d'Églantine.
Il y avait même deux ou trois patriotes sincères, comme U y en a partout fort heureusement.
Le dé de la conversation était tenu par Théroigne de Méricourt, aussi intrépide discoureuse que vaillante amazone. On l'écoutait avec charme, non sans sourire quelquefois des entorses qu'elle donnait à la grammaire.
Tout à coup un grand vacarme ébranla l'antichambre.
Un homme entra comme une bombe, en poussant à les fracasser les deux battants du salon.
Ce n'était pas un portefaix, c'était M. de Mirabeau.
Tout le monde connaît cette face couturée, que la débauche s'était plu à pétrir et que la politique parvint à illuminer. Tout le monde a présent à la mémoire ce courtaud prodigieux, que la postérité aura peine à regarder comme un des plus fameux don Juan du xviii^ siècle. Il était à l'apogée de sa réputation, il le savait, il en profitait. En embrassant la politique à corps perdu, il n'avait renoncé à aucune de ses passions, il n'avait dit adieu à aucun de ses vices. Il menait de front la France et l'orgie, et dans sa double nature il ressemblait à ces étranges satyres d'autrefois, moitié dieux et moitié bêtes.
n ne salua personne, tout le monde le salua.
Cependant il savait être galant à ses heures, mais ce jour-là probablement le temps lui manquait.
En un instant, Mirabeau fut entoiu'é de la majeure partie des assistants.
11 riait, triomphait, se tournait, montrait à tous son muffle de lion flatté.
Théroigne de Méricourt, dont il avait, dit-on, été autrefois l'amant, fut au nombre des rares personnes qui ne parurent pas s'être aperçues de sa présence.
Elle causait avec un homme de médiocre taille, soucieux, la figure pâle et les yeux brillants.
C'était Chénier le Tragique, un de ses professeurs, celui qui lui meublait la cervelle de citations héroïques et de vers cornéliens, qu'elle transportait ensuite, claudicants et mutilés, dans ses harangues au peuple.
Mirabeau se piqua de cette indifférence; au moment de faire un pas vers elle, il hésita et alla donner dans un groupe de deux ou trois alarmés, présidé par mademoiselle Duthé, une actrice aussi belle que sotte, plus connue d'ailleurs à Gnide qu'à l'Opéra.
L'impure tremblait pour ses diamants.
— Où allons-nous? disait-elle, consternée.
— Eh mais! nous n'allons pas, répondit le duc d'Aiguillon.
Mais Mii-abeau :
— Tu croiscela, toi I Parce que tu dors sans cesse, lu penses qu'il n'y a personne d'éveillé, grand politique d'alcôve I
— Pourtant voilà le peuple devenu maître. Que fera-t-il?
— Ce qu'on lui fera faire, comme toujours. Le peuple! le peuple 1 Je ne vois là que six lettres dont nos orateurs s'empâtent continuellement la bouche. Le peuple est fait pour les hommes de mérite, qui sont le cerveau du genre humain. Moïse a été le cerveau-juif; Mahomet, le cerveau arabe; Louis XIV, si petit qu'il fût, a été le cerveau français pendant quarante ans. Le peuple est la dernière chose dont je m'inquiète. Ce n'est pas lui qui a pris la Bastille, c'est moi.
— Toi ! s'écria le duc d'Aiguillon en éclatant de rire ; et où étais-tu, maître poltron ?
— J'étais partout 1
A ce mot d'une éloquence bouffie, et tel qu'il en sortait souvent de sa bouche, plusieurs sourires esquissés par l'incrédulité circulèrent au milieu des auditeurs. Néanmoins, M. le comte ne s'aperçut ou
216 iilANÇOIS SOLEIL
ne parut s'apercevoir de rien, et il continua sur le même ton, tant qu'on voulut bien l'écouter. Mais quelque intérêt qu'on puisse y prendre, je n'aurai pas plus longtemps l'audace énorme de le faire causer, et surtout de le faire causer politique. Il y a tels bouillonnements qu'il est impossible d'insuffler dans les veines du style. Je me contenterai de dire que Mirabeau fut ce soir-là ce qu'il était toujours, c'est-à-dire éloquent jusqu'à l'impertinence, et qu'U ne s'arrêta que lorsqu'il eut rencontré le génie.
— Boni le voilà parti dans son mirabeaudage ! s'écria Camille Desmoulins.
Camille Desmoulins était laid dans toute l'étendue de ce mot ; sa figure noire et luisante avait une expression ignoble; mais l'intelligence venait souvent passer l'éponge sur ces imperfections physiques, et il y avait telles circonstances où l'on n'apercevait plus de lui que ses yeux brillants d'exaltation.
Dirai-je les étonnements d'Emile et le chaos qui se faisait dans sa tête en présence de ces organisateurs à main armée remplaçant les destructeurs à main gantée? L'enfant trouvé , l'éphèbe du souper
de Grimod de la Reynière, le secrétaire de la marquise de Perverie, dirigeait autour de lui un œil plein d'effarement.
Cette fois il n'avait plus affaire à une noblesse orgueilleuse et dédaigneuse ; il se trouvait avec les siens, et les siens lui faisaient peur.
Il regardait ses mains, brûlantes encore du salpêtre de la Bastille, en se disant :
— Qu'est-ce que j'ai fait?...
Personne ne s'inquiétait de lui, du reste. Sur le siège solitaire où il était assis, il pouvait réfléchir à son aise. Inaperçu et triste, Emile figm^ait l'attitude du peuple au milieu de ses représentants. C'était le même désappointement de son côté, c'était le même oubli de leur part. Son enthousiasme tombait d'heure en heure; un grand effroi y avait succédé en entendant ces hommes et même ces femmes qui parlaient si hautement de faire marcher la France devant eux, de la même manière que des gendarmes font marcher un coupable, les poignets liés derrière le dos.
Il aurait voulu s'enfuir; mais quelque chose d'in-
onnu le retenait à sa place.
Il resta donc jusqu'à la fin.
Quand on eut causé de tout, du roi, de M. Necker, du peuple que Mirabeau désignait sous le nom des meurt-de-faim; quand on se vit à bout de tout sujet de conversation, alors on ouvrit les fenêtres et l'on se tut.
Cette nuit de juillet était délicieuse; les arbres du jardin du Luxembourg se laissaient apercevoir dans l'entière clarté de la lune. A l'aspect de ce doux tableau, et malgré les fortes préoccupations du moment, peut-être même à cause de cela, il se fit dans tous les esprits une sensation encbanteresse, suivie pour chacun d'un rêve muet de quelques minutes.
Camille Desmoulins pensa à sa jeune femme; le duc d'Aiguillon revit un instant son château des environs d'Agen, les belles eaux vives de son parc et les meules élevées dans ses prairies. Le sombre Marie-Joseph sentit germer en lui des rimes bucoliques.
Quelqu'un rompit ce court silence :
— A quoi penses-tu donc, Théroigne? dit la Duthé qui ne pensait à rien.
— Belle question I à son amant, répondit le colossal Saint-Hurugues.
Théroigne de Méricourt, dont ces paroles vinrent troubler la rêverie, releva la tête machinalement.
— Un amant? je n'en ai plus, dit-elle.
— A d'autres ! s'écria Fabre d'Églantine eu riant; la Théroigne, plus d'amant? c'est comme si tu nous affirmais que les roses n'ont plus de feuilles, les oiseaux plus de chansons !
— C'est pourtant la vérité, dit-elle, grave.
— Triste vérité, dans ce cas; maussade démenti donné à ta beauté païenne !
Celui qui avait dit cela était le jeune André de Chénier, figure ouverte et douce, cheveux presque blonds.
— Nul ne te croira, Théroigne.
— Que m'importe 1
— Pas plus que les monarchies, le cœur d'une jolie femme ne devrait subir d'interrègne, ajouta Chauderlos.
— Est-ce ton cœur qui se venge de ta tête, ou ta tète qui se venge de ton cœur? demanda Méhé de Latouche.
— Bahl s'écria Camille, demain tu aimeras de plus belle 1 Serments de ne plus aimer, serment? le ne plus boire, autant en emportent une rasade et un baiser !
— Quel seral'bomme que tu aimeras, Tbéroigne?
— Te faut-il les épaulettes brillantes du colonel de Lambesc, prince de la maison de Lorraine, on les haillons du nègre du Palais Royal?
— On dit que Sieyès a laissé un pan de sa soutane dans ton boudoir.
— Et Maury une de ses burettes.
Théroigne de Méricourt, accoudée sur le marbre de sa cheminée, ne semblait prêter aucune attention à toutes ces railleries.
— L'homme que j'aimerai? murmura-t-elle.
— Eh bien? demanda Laclos.
— Eh bien ? demanda Voidel.
— Ce sera toi, Laclos, situ veux; ce sera toi, Voidel, si tu l'oses : ce sera celui de vous qui n'aura pas peur de mon amour et qui croira ne pas devoir l'acheter trop cher.
Quelques-uns, le duc d'Aiguillon entre autres, se
mirent à rire.
— Le prix? Jemaudu Laclos.
— Un crime, répondit Théroiguc.
Il se fit un silence significatif.
On n'osa pas douter, on n'osa pas rire, on connaissait la Liégeoise.
— Eh bien? dit-elle à son tour,
— C'est trop cher, répondit Desmoulins.
— Et toi, André de Chénier?
— Demande à mon frère^ il fait des tragédies.
— C'est vrai, dit Marie-Joseph^ mais je n'eu joue pas.
— Et toi, Saint-Hurugues? et toi, Méhé ? continua-t-elle.
Sa voix, promenée par son regard, alla frapper ainsi successivement chacun des auditeurs.
Beaucoup ne répondirent pas.
Mais quand ce fut au tour de Fabre d'Églautine, il eut un sourire, et il dit :
— Explique-toi mieux, Théroigne ; l'homme que tu aimeras?...
— Sera celui qui tuera l'homme que j'ai aimé, répondit- elle.
Stupeur,
— On peut s'entendre, dit Maillard.
— Certainement, ajouta d'Églantine.
Le regard de Théroigne interrogea Emile, Emile demeura muet, épouvanté.
Elle prit son silence pour un acquiescement, et elle murmura :
— Trois 1
Le reste de l'assemblée comprit qu'il allait se passer quelque chose de sombre. Tout le monde se leva sans mot dire, et chacun vint silencieusement saluer la courtisane. Cinq minutes après, le salon était vide.
Il ne restait pins crne Théroiprne de Méricourt, Fabre d'Églauuue^ iviimioa-d et Kmiie,
Les bougies devenaient plus petites, et la flamme blanche qu'elles dardaient paraissait plus alanguie dans ce salon maintenant désert. Les chaises, les fauteuils étaient en désordre ; les sofas avaient gardé l'empreinte de ceux qui s'y étaient reposés. Quelque chose de pénible, de contraint, d'inquiet pesait sur cet ensemble fatigué et fané. On eût cru voir passer des frissons dans les meubles.
Plus pâles que de coutume, les trois jeunes gens attendaient ce que Théroigne avait à leur dire.
Un profond silence régnait entre eux.
Théroigne de Méricourt marchait à grands pas
dans l'appartement. Il était visible qu'elle se trouvait sous le joug d'une émotion puissante.
Enfin elle s'arrêta.
La demie de onze heures sonnait à Saint-Sulpice.
— Soyez tranquilles, je n'en dirai pas plus long qu'il n'est besoin... Ce que j'ai à vous raconter est simple comme bon jour, bonne nuit, c'est la vie de mon cœur... Ali çàl n'allez pas vous endormir, au moins, nom d'un mousquet!... C'est que vous êtes si jeunes tous les trois I
— Allons, va donc I lui dit Maillard.
— C'est bien. M'y voici. Vous savez qu'on m'appelle la Liégeoise, ce surnom vous dit mon origine. De fait, j'aime mieux cela que d'être Française, car vos mijaurées n'ont aucune consistance, pas plus de bras que de cervelle ; çà n'est bon qu'à faire des lingères ou des marquises. Moi, tous ceux de ma famille étaient des laboureurs et le sont encore au village de Marcourt. Les Théroigne 1 prononcez leur nom dans le pays et vous verrez tous les fronts se découvrir, même les plus blancs! — Aune et Joseph furent mes deux patrons ; humbles qui auraient dû m'cnseigner l'humilité, doux et modestes de cœur,
qui rougissent sans doute de moi dans le ciel où ils ont leur belle place fleurie. Anne et Joseph, oubliezmoi. Ah! que j'étais belle quand j'étais jeune!
S'adressant à Emile :
— Tiens, tu me vois à présent... je ne suis paa encore trop mal comme ça, n'est-ce pas? Touche n.es cheveux ; il y aurait de quoi cacher dessous, en les dénouant, toute la famille royale, si je le voulais bien. C'est noir et ce n'est pas rude du tout. Vois mes mains, et qu'on aille en demander d'aussi blanches aux statues des Tuileries! Eh bien! je ne veux pas me vanter, mais ce n'est rien en comparaison de ce que j'étais à dix-sept ans, rien, licn. Les gens du pays ne savaient pas où j'avais été dénicher mes yeux, et je faisais honte à mon père, tant j'étais belle. J'étais sainte aussi, je faisais mes prières matin et soir, et j'aimais les égUses. A présent je ne peux plus entendre parler de Dieu ni du diable, je voudrais exterminer tous les prêtres, comme je voudrais tuer tous mes souvenirs. 0 mes souvenirs ! ce sont des ongles vivants qui éraillent continuellement mon cœur. Il y a des heures où une cloche qui sonne me met en délire, où un arbre
en fleurs m'exaspère. Pendaut une minute, une seconde, je me sens transportée aux endroits do jadis ; le ciel ne me fait grâce d'aucun détail, je renais douloureusement complète et je rentre par force dans mon passé, qui ne me rend au présent que meurtrie et broyée d'âme ! — Vrai, il n'y a que les révolutions pour vous faire perdre quelque peu la mémoire.
La Théroigne donna un coup de poing sur le manteau de la cheminée, et se tut un instant. Ses yeux erraient le long des murs sans rien y voir, sans rien y chercher.
Après ce silence ;
— Je vous ennuie, dit-elle. Au fait, ces choses de ma jeunesse ne peuvent intéresser que moi. Qu'estce que ça vous fait que j'aie été douce et que j'aie été dévote? Vous ne vous en moquez pas mal. Estce qu'il ne faut pas que toutes les femmes commencent comme cela, jolis poupons roses qui plus tard se transforment en harpies inexorables ; tendres fronts d'anges, sourires innocents, petites mains jointes, regards célestes, lèvres pures, à qui l'avenir réserve peut-être le nom de Messaline ou de la Brin-
villiers I J'ai été semblable à tout le monde ; pourquoi m'en étonnerais-je et pourquoi vous étonneriezvous? D'ailleurs, c'est seulement mon premier amour que je veux vous raconter. Vous pensez bien que je ne pouvais pas aimer un paysan, moi; c'était impossible avec ma beauté et mon caractère. Quelque innocente que je fusse, j'avais de secrètes aspirations vers le luxe et vers le plaisir, car on ne ment pas complètement à sa nature. Le vice est toujours là, qui cherche à lever son impôt sur les jolis yeux, les jolies mains, les johs pieds. Dix-sept ans et un cœur tout neuf ne se promènent jamais sans mauvaise rencontre le long des buissons. En été, un jour que je savonnais des collerettes à peu de distance de la ferme, j'entendis derrière moi un bruit de j>as qui n'avait rien de la lourdeur habituelle de nos valets de labour. Je me retournai et j'aperçus un homme, vêtu ainsi que les princes des contes de fées, beau avec noblesse, le sourire sur la bouche, et qui me regardait comme je n'avais jamais encore été regardée. Ce qui courut dans mon corps à ce moment, n'a plus couru depuis et ne courra qu'à l'heure de ma vengeance ! Je crus qu'il pleuvait de
l'or et du feu, et la respiration me manqua. Il était midi, mes bras étaient nus ainsi que mes épaules, car on était au mois de juillet comme à présent; mes cheveux étaient beaux de tout leur désordre, et la cambrure de ma taille ressortait de ma position agenouillée. Me voyant ainsi, confuse et pourpre, il s'arrêta. Quel souvenir I Oh I le tuerez- vous bien ? Comment le tuerez-vous ? Votre bras sera-t-il assez fort, au moins?... Oh! s'il allait en réchapper!... Prenez-y bien garde !
— Ensuite? dit Maillard, lorsque Théroigne eut repris sa respiration.
Elle continua :
— Maintenant je ne vous traînerai pas l'histoire en longueur. Cet homme, ce lâche, ce noble, car c'était un noble, vous vous en étiez douté, ce fut celui qui me perdit. Ce qu'il a fait de ma tête, de mon cœur, pendant une année, je ne le sais plus, je ne peux plus m'en souvenir. Il paraît qu'il y a des hommes comme cela. Celui-là était à la fois mon idole et mon bourreau. Oh ! tuez-le moi 1 tuezle moi ! Il marchait devant le malheur et Fannonçait. Lorsque je rentrai chez moi, ma mère était morte.
J'aurais dû voir là-dedans un avertissement du ciel, je ne vis rien du tout, j'étais folle, j'aimais ! De ce jour et de cet instant je ne fus plus la même, il semblait que la bacchante eût écrasé la vierge sous ses pieds. Mes traits, comme mon âme, devinrent tout autres : mes yeux s'éclairèrent, mes lèvres s'épanouirent^ je ne tremblais plus devant personne, excepté devant lui. Oh 1 lui ! Nos rendez-vous avaient Ueu derrière la maison, dans un jardin qui n'était fermé que par une haie. Cette haie, je la sens encore ; et l'on me ramènerait devant elle, les yeux bandés, que je la reconnaîtrais au seul parfum. C'était la nuit que nous nous y rencontrions, quand tout le monde était couché. Assis sur un banc de pierre, nous nous répétions chaque soir ce que nous nous étions dit la veille. Lui n'y allait pas par quatre chemins, il m'assurait tout simplement qu'il m'épouserait, qu'il me ferait riche et grande dame. J'étais assez simple pour l'écouter, assez enivrée pour le croire. Il m'avait ordonné le mystère vis-àvis de ma famille, et je lui avais obéi... Mais tout cela est vieux comme Hérode et j'ai presque du dégoût à vous le raconter, car il n'y a pas une ser-
vante d'auberge qui n'ait aux lèvres une aventure semblable. Je me hâte donc d'arriver aux faits importants. Un soir , j'allais au rendez-vous. Dix heures venaient de sonner. Je descendais l'escalier de ma chambre, en retenant ma respiration ; d'une main je tenais mes souliers. Arrivée à la porte qui ouvrait sur le jardin, je m'apprêtais à tirer doucement le verrou, lorsque je me sentis toucher à l'épaule. Je me retournai et je vis mon pèie. <j — Où vas-tu, Anne? me demanda-t-il. » Les forces me manquèrent pour lui répondre et je tombai à genoux. Il me releva et attendit en islence que je fusse remise de mon trouble. Alors il me dit : « — Aune ! est-il vrai que tu aies déshonoré le nom de ton père? » Je tressaillis à cette voix sévère et triste ; mais je relevai la tête : « — Mon père, lui dis-je, il est vrai que j'ai disposé de mon cœur sans votre aveu ; ne craignez rien pourtant. Celui que j'aime est digne de vous, digne de moi. II a promis d'être mon époux et il tiendra sa promesse, car chez lui la noblesse du cœur va de pair avec la noblesse du nom. » 11 secoua le front douloureusement, a — Malheureuse fille 1 murmura-t-il. »
Je bondis sous le soupçon du -vieillard. Le sang lionnête des Théroigne qui sommeillait en moi s'éveilla pour la première fois et s'irrita. Je ne pus admettre la possibilité d'une trahison de la part de mon amant. « — Venez, mon père ! m'écriai-je avec fierté, venez 1 c'est lui-même qui va vous répéter ces paroles. » Il ne répondit rien et il me suivit. La chaleur, la vivacité de mon langage l'avaient confondu. J'en étais étonnée moi-même. Je ne lui étais apparue jusqu'à ce moment que comme une fille timide, n'osant jamais lever les yeux et lui ayant toujours obéi sans répondre. Nous n'avions qu'un court trajet à franchir; je marchais en avant, d'un pas rapide... J'arrivai à notre banc habituel : mon amant n'y était pas. « — Eh bien? demanda mon père lorsqu'il m'eut rejointe. » Un frisson mortel s'empara de tout mon être et me glaça le cœur. « — Il va arriver... balbutiai-je. » Et mes mains cherchèrent un appui contre la haie, je me sentis fléchir. Mon père demeura debout devant moi, muet, la tête nue, me regardant en face, et attendant. « — Il ne vient pasl dit-il d'une voix sourde. » Un quart d'heure s'écoula ainsi, pendant lequel mille hontes
me torturèrent. J'écoutais vaguement au lointain, acceptant le moindre bruit comme une espérance et essayant de me débattre contre l'opprobre qui m'environnait. Mon père semblait cloué en terre; ses yeux, qui devenaient plus noirs, ne me quittaient pas. De temps en temps il me répétait d'une voi^t cbaque fois plus menaçante : a — Il ne vient pas ?
— Encore... Encore un peu... disais-je en l'implorant. » Non, l'enfer n'inventera jamais de supplice plus grand que celui que je soufifris à cette heure I A la fin mon père fit un pas vers moi; j'eus peur et je reculai. Son regard était fixe et froid comme celui de l'homme qui a étouffé une grande douleur sous une grande résolution. Il me prit par le poignet, et me jeta sur l'herbe. c< — Grâce 1 grâce! m'écriai-je.
— Non 1 dit-il avec un accent que j'entends encore vibrer, non ! En portant le premier coup à mon honneur, tu as porté le dernier coup à ma vieillesse. Regarde bien cette place, fille maudite, afin de pouvoir dire un jour : et — C'est là que j'ai tué mon père I » Il me lâcha. J'eus le temps de le voir reprendre le chemin de la maison. Il chancelait et s'appuyait aux arbres. Quelques moments ensuite, lorsque,
brisée, je voulus aussi, moi, revenir à la feime, je trouvai la porte fermée. Mon père avait mis le verrou.
Ici Théroigne de Méricourt fit une pause.
Son œil était hagard, comme à l'instant où cet épisode s'était produit.
Puis rassemblant ses idées :
— Que vous dirai-je de cette nuit? Se souvient-on de la folie et de l'évanouissement?... Au point du jour, je me retrouvai au milieu d'une prairie où je m'étais couchée, toute blanche et les cheveux défaits. Un beau soleil me couronnait de ses rayons, des fleurs croissaient autour de moi ; les alouettes s'élevaient en chantant dans un ciel admirablement bleu. Moi, moi, j'étais une fille perdue qui profanait tout cela! Et puis... et puis... ma foi! je ne me rappelle plus... Des perles, delà honte, de l'or!... un homme, cet homme toujours, qui me pousse en riant au fond de l'abîme... Là-bas, partout, des fêtes qui m'appellent à grands cris... Théroigne! Théroigne, découvre tes épaules et rejette plus en arrière ton audacieuse tête. Je ne sais plus où je suis. On se presse au-devant de moi, on a peur, on a
désir, on s'écrie sur tous les tons : « Ah ! la cruelle fille 1 » Cruelle, oui. J'ai voulu l'être... A mon tour le déshonneur suit mes pas; à mon tour je dispose des existences et je les brise quand je veux... Je veux souvent 1
— Je comprends cela, dit Fabre d'Eglantine.
— Voilà, reprit la Théroigne; j'ai fini. Vous voyez que ce n'est pas la mer à boire ; il ne s'agit que de purger le pays d'un aristocrate. Je vaux bien cela, je crois. Sans le dégoût que son aspect soulève en moi, il y a longtemps que je lui aurais planté une pointe de sabre dans le corps, mais je ne pourrais pas m'empêclier de détourner la tête, et si j'allais le manquer ! Concevez-vous?
Les trois jeunes gens se regardèrent.
Maillard dit à Théroigne :
— C'est bien; nous allons mettre nos trois noms dans un chapeau : celui qui sortira le premier sera ton vengeur.
— Et ton amant, dit Fabre d'Eglantine.
Les trois noms furent écrits sur trois morceaux de papier.
Après qu'elle les eut remués, Théroigne en amena un.
Elle y jeta les yeux, et ce nom tomba de ses lèvres :
— Emile 1
Il ne bougea pas, il ne souffla pas.
Les deux autres s'étaient levés ; et comme leur rôle était fini, ils saluèrent et se retirèrent.
Minuit et demi.
Emile et Théroigne de Méricourt restèrent seuls face à face, se regardant et se fouillant l'àme du regard.
L'heure était suprême.
— A présent, balbutia-t-il, le nom de cet homme ?
— Le duc de Noyal-Treffléan, répondit-elle.
Je rôde autour de cette vaste figure. C'est vrai.
Elle est pour moi tout le dix-huitième siècle; sur elle j'ai amoncelé le vice, le crime, le luxe, l'impiété et l'esprit. Elle est le pivot sur lequel repose et tourne mon livre.
Lorsqu'il entendit ce nom rentrer violemment dans son souvenir, Emile ne manifesta ni surprise ni épouvante. Il n'eut pas la pensée d'être épouvanté, il n'eut pas le temps d'être surpris. Il ne songea qu'à une seule personne, à Trois-Mai 1 Le nom du père n'éveilla en lui que le nom de la fille.
Où était Trois-Mai?
Depuis le jour où il l'avait vue enlevée dans les airs par un aérostat gigantesque, il n'avait plus eu
de ses nouvelles. Toutes ses recherches échouèrent, toutes ses démarches furent déjouées.
Ou savait seulement que M. le duc était descendu en Picardie. C'était tout.
Sur ces entrefaites, la marquise de Perverie était retournée en Bretagne, dans son château nantais. Elle avait reconnu l'audace et la presque impossibilité d'une lutte avec le duc de Noyal-Treffléan.
Momentanément elle y avait renoncé.
D'ailleurs, les premiers grondements de la Révolution se faisaient entendre ; une royauté sans respect, une noblesse craintive, un peuple livré à lui-même, tout cela attristait l'âme de la marquise en lui inspirant des inquiétudes pour l'avenir.
Elle avait donc quitté Paiis quelques mois avant l'affaire de la Bastille.
A sa grande surprise, Emile avait refusé de la suivre.
Emile, lui, ne s'effrayait pas de la Révolution.
Au contraire I
n avait tout à y gagner : avenir, nom, fortune. Il n'avait rien à y perdre.
Vienne la Révolution, il l'attendait de pied ferme
pour lui demander tout ce que la société actuelle lui avait refusé.
Pauvre enfant I Après cela, mon Dieu, il était bien excusable dans son illusion. Il en était de lui comme de la France entière : depuis longtemps elle avait perdu le souvenir des révolutions, et elle croyait naïvement que celle qui allait venir serait la bonne.
Ce ne fut que la grande, ainsi qu'on l'appela.
Emile vit partir la marquise de Perverie avec un profond sentiment de regret; il s'était habitué à la regarder mieux qu'une bienfaitrice, et cette séparation allaitde nouveau le replonger seul dans la foule.
Il avait en sa possession une petite somme, économisée sur ses gages, et dont il ne prévoyait pas la fia, tant il était naif.
Emile comptait sans les hôteliers, sans les filous, sans les spectacles, sans tout ce qui fait à Paris la guerre à la bourse.
Il s'était logé dans la rue de la Cité, et il avait pris sur le registre de la police le titre d'étudiant en théologie.
Pendant les premières semaines, en eifet, il ne s'occupa qu'à travailler et à lire; il ne sortait que le
soir, il preiiait tous ses repas dans sa chambre. Mais, je l'ai dit, c'était une imagination curieuse, qiii voulait à la fois voir et savoir, mêler l'aclion à la pensée. Un mois ne s'était pas écoulé qu'on le rencontrait déjà assidûment aux réunions populaires.
Encore, la politique n'est pas ruineuse. Mais Emile avait d'autres goûts : la littérature l'attirait, et particulièrement le théâtre. Comment résister aux séductions d'une affiche annonçant la première représentation du Présomptueux, par Fabre d'Églantine, ou des Châteaux en Espagne, par Colhn d'Harleville.
n allait donc un peu partout, et son argent allait avec lui. Si bien que le moment arriva où Emile se trouva subitement dénué de ressources. Il était plus que temps de penser à se procurer de l'occupation ; mais comment s'y prendre? De quel nom se réclamer?
Rien ne se flaire mieux et plus vite que la l'indigence. En rentrant, un soir, il vit un petit papier entortillé autour de son chandelier de cuivre. Dans sa chambre il le déroula; c'était le mémoire de son loyer : il devait une soixantaine de francs.
Emile resta longtemps silencieux ; pour la pre-
mière fois de sa vie, il se mesurait avec la nécessité, et il ue l'envisageait pas sans frémir.
Enfin, il se décida à faire un paquet de quelques bardes, et descendant à la dérobée, il alla les porter chez un commissionnaire du mont-de-piété. Sur ce qij'ou lui donna, il put calmer les premières exigences de son aubergiste. Mais il n'en fut guère plus avancé.
Il obtint pourtant, après de nombreuses sollicitations, une promesse d'emploi au Journal de la Cour et de la ville. Cela ne lui procurait pas à vivre pour le moment, il est vrai, mais cela l'encourageait à *^suppurter plus intrépidement les jours de déiressc et les heures de privations.
Heures et jours se passaient.
Et il ne lui restait plus que le seul habit qu'il avait sur le dos, un habit d'une quaUté assez bonne. Un matin, il se rendit aux charniers des Innocents, et il le troqua pour un plus mauvais, moyennant du retour.
C'était son dernier sacrifice...
Nous ne le suivrons pas phis loin dans sa chute, qui eut encore plusieurs échelons.
PRANÇOIS SOLEIL 241
Nous dirons seulement que le 13 juillet au soir, son hôtelier crut devoir lui signifier son congé, et qu'en conséquence notre héros passa la nuit à la belle étoile.
Le lendemain, pour se venger, il prit la Bastille.
On connaît le reste.
Sa rencontre avec Théroigne de Méricourt eut cela de providentiel, qu'elle l'arracha, lui, Emile, à une mort presque certaine et qu'elle le remit sur les traces du duc de Noyal-Treffléan et de sa fille.
Cette seule idée, cet unique souvenir domina tout ce qu'il avait vu et entendu dans la soirée.
Il ne pensa pas au crime dont l'avait chargé Théroigne : ce crime, il ne pouvait pas le prendre au sérieux ; c'était comme un rêve sanglant dont ou se débarrasse au réveil en secouant la tète.
Tuer le duc de Noyal-Treffléan.
Certes, il n'avait pas eu besoin d'apprendre la séduction de cette femme pour savoir tout ce que l'âme du duc pouvait contenir d'iniquités. Les fragments qu'n connaissait de son étrange histoire lui avaient suffi pour le juger. Sur un terrain de bataille, dans un duel, Emile n'aurait pas hésité autrefois à tour-
lier contre lui la lame d'une épée ou le canon d'un pistolet. Mais aujourd'hui, si odieux, si diabolique, si atroce que lui apparût cet homme, il avait acquis un droit sacré à ses yeux : c'était le père de Trois- Mai. 11 était inviolable.
A quoi donc pensait cette femme, et de quel droit venait-elle lui mettre un poignard à la main?
Que lui importait l'amour de cette courtisane?
Il se la rappelait maintenant : c'était elle qu'il avait vue aux initiations de Catherine Théot...
Emile ne voulut pas demeurer un jour de plus dans cette maison.
Dès le matin, il se présenta chez Théroigne de Méricourt, alors qu'elle ne faisait à peine que de se lever.
— Que veux-tu? lui dit-elle.
— Je veux partir.
— Déjà?
— A l'instant.
Elle le regarda et se méprit à l'expression de sà physionomie.
— C'est bien ; tu tiendras ta promesse ?
FRANÇOIS SOLEIL 2'i3
— Dis-moi la demeure du duc dcNoyal-Ticflléau? répondit-il après un silence.
— Sais- tu à quoi tu t'engages?
— Dis-moi sa demeure.
— Le duc est puissant, continua Thcroigne en appuyant sur chacun de ses mots ; il est habile; peutêtre ignores-tu les dangers que tu cours. Réfléchis bien.
— J'ai réfléchi.
— C'est singulier, murmura-t-elle ; mais j'aurais préféré que ce fût Maillard ou d'Églantine.
— Eh bien? demanda Emile.
Elle le regarda encore une fois et ne répondit point.
— Tu ne veux donc plus te venger, Théroigne? Tu as donc tout à fait renoncé à ta haine?
— Moil s'écria-t-elle.
— Ou le croirait à voir ton indécision et ta tranquillité. Qui sait? tu lui as pardonné peut-être?
— Pardonné I
— Ou bien est-ce qu'il te fait encore peur? L'amazone bondit sur Emile.
Il l'attendait froidement.
Elle s'arrêta... puis, haussant les épaules :
— Au fait, dit-elle, cela te regarde, qu'il te tue ou qu'il ne te tue pas ! J'ai bien à faire de m'intéresser à toi!
— A la bonne heure.
— Pars donc, puisque tu le veux ; je ne te retiens plus.
— L'adresse du duc ?
— A Versailles.
— Bien.
— Rue des Vieux-Coches... une maison secrète où il vit depuis un an avec une jeune fille.
Emile fit tous ses efforts pour ne pas trahir son émotion.
— Une... jeune fille?
— Oui, la sienne, dit-on.
— Est-ce tout?
— C'est tout, répondit Tliéroigne de Méricourt.
— Merci.
Il allait s'éloigner; elle le rappela.
— Attends donc, dit-elle, tu t'en vas sans argent. Elle prit une bourse sur sa toilette et la lui mit
dans la main.
Emile tressaillit.
La bourse tomba par terre.
— Le prix du sang! murmura-t-il.
— Tu refuses ? dit Théroigne étonnée^
— Oui.
— Pourquoi?
— Que t'importe? répondit-iL
— A ton aise. Et maintenant quand re vieil Jrastu?
— Après la mort du duc de Noyal-Treffléan.
— Soit.
— Adieu, fit Emile.
— Non pas adieu, repartit Théroigne de Méricourt; mais au revoir.
Il sortit.
A vrai dire, il était passablement embarrassé^ et il marcha d'abord au hasard dans la rue, en se demandant comment entreprendre sans argent d'aller habiter Versailles.
Tout entier à cette préoccupation, il fit une de ces immenses promenades de cinq ou six lieues que beaucoup ont faites, et pendant lesquelles, l'œil fixé sur le pavé, les bras pendants, on cherche à con-
jurer le spectre de la misère qui grandit à chaque pas.
Il fréquenta surtout les bords de l'eau, comme font tous les gens attristés ; il rechercha les Champs- Elysées et leurs ombrages déserts, les faubourgs obscurs et mal bâtis, tout ce qui souffre, toutceqni s'use, tout ce qui s'en va à la peine.
Au déclin du jour il était harassé.
Je ne sais comment il se fit qu'il se retrouva devant son ancienne demeure.
L'aubergiste l'aperçut et lui fît signe d'approcher.
— Parbleu I dit-il;, vous voilà à propos, car j'ai pour vous un petit paquet, venu hier soir une heure après votre départ.
L'aubergiste souriait et avait son bonnet à la main.
— Un paquet ? dit Emile.
— Un paquet, oui-dà, répéta-t-il finement.
— Voyons.
C'était une lettre de quelques lignes, accompagnant cinquante écus enveloppés dans un papier gras.
n lut précipitamment.
Les caractères étaient mal formés, presque indécliifTrables.
Il y avait :
« Une pauvre vieille femme, à qui vos traits ont rappelé de douloureux souvenirs, vous prie d'accepter ce faible don. Supposez que c'est une mère qui vous l'envoie, et ne rougissez pas de l'accepter. Hélas ! vous ne me devez aucune reconnaissance... >
Pas de signature.
Le papier était épais et grossier, de celui qu'on appelle papier à fromage.
Emile demeurait confondu et rêveur; il tournait et retournait en tous sens cette lettre énigmatique.
— Qui vous a remis cela? demanda-t-il enfin à l'aubergiste.
— Une femme, répondit-il.
— Mais encore quelle femme?
— Une femme de soixante ans, environ.
— Bien mise ?
— Oh 1 non ; une robe brune et passée, des souliers malpropres, un bonnet presque noir.
— Mais au moins l'air distingué?
— Au contraire, dit l'aubergiste; une démarche ahurie et lourde, une voix forte, une figure rude et méchante... avec une haleine qui sent le vin.
— Le vin? murmura Emile avec dégoût.
— Oul'eau-de-vie, ça dépend des jours.
— Vous la connaissez donc? s'écria-t-il avec vivacité.
— Je sais qu'elle demeurait dans le quartier et qu'on l'appelait madame Thérèse.
— Thérèse ?
— Oui; elle venait prendre quelquefois ses repas icij dans la salle ; un jour que vous descendiez, elle vous a aperçu... je ne sais pas trop comment cela s'est fait, car la chère dame n'était ordinairement occupée que de sa bouteille.
— Enfin ? dit Emile impatient.
— Elle me questionna sur votre compte, me demandant quel était votre âge, votre famille, votre position... ces vieilles femmes sont curieuses en diable... Moi, damel je lui dis tout ce que je savais, c'est-à-dire... que je ne savais rien du tout... que vous pouviez bien avoir quelque chose comme vingt
ÏRANQOIS SOLEIL 2i9
ans; que vous viviez tout seul, en vrai loup-garou, sauf votre respect ; que personne ne vous connaissait père ni mère, et qu'enfin vous vous appeliez Emile, ce qui est parfaitement un nom d'homme, mîds ce qui n'est malheureusement pas un nom de citoyen. . .Pour ce qui concernait l'état de vos finances. ..
— Eh bien? dit Emile.
— Ma foi, je lui avouai que vous aviez meilleure mine que meilleure bourse, et plus de bonne volonté que d'argent sonnant. Cela parut lui faire quelque impression, à cette brave femme, car elle resta longtemps la tète appuyée entre ses mains.
— Ensuite ?
— Ensuite?... attendez donc... oui... ensuite elle demanda une autre bouteille; mais cette fois c'était du blanc, du Chablis.
— Et depuis, est-elle revenue?
— Hier seulement, pour nous annoncer qu'elle entrait le lendemain dans un hospice, et pour nous charger de vous remettre ce petit paquet au cas où l'on vous retrouverait. Vous voyez que le hasard ne s'est pas trop fait tirer l'oreille pour remplir les intentions de madame Thérèse.
230 FRANÇOIS SOLEU.
Emile ne revenait pas de son étonnement.
Mille pensées diverses se succédaient dans sou cerveau, rapides et tumultueuses.
Que n'eût-il pas donné pour se trouver en face de cette femme, pour l'interroger^ pour connaître le secret de sa sympathie ?
Il ne lui vint pas à l'idée un seul instant de refuser son modeste bienfait, c Supposez que c'est une mère qui vous l'envoie et ne rougissez pas de l'accepter, » disait-elle dans sa lettre. Une mère 1
Pendant qu'il s'abandonnait à ses réflexions, il n'apercevait pas l'hôtelier, qui ayant vu de l'argent, se tenait dans l'attitude à la fois humble et joyeuse de celui qui espère en recevoir.
A la fin pourtant, Emile se ressouvint de sa dette. Il sourit. Détachant quelques pièces de la masse de son minime trésor, il s'empressa de les déposer dans la main de son propriétaire, dont la figure était devenue depuis un quart d'heure aussi rayonnante qu'un paysage de Portici.
Ma chambre est-elle libre encore ? demanda-
— Certainement.
— Alors j'y passerai la nuit...
Dès qu'il se retrouva seul avec lui-même, Emile put se livrer sans contrainte aux émotions qui l'agitaient.
Ces lieux étaient encore tout pleins de sa pauvreté de la veille. Les meubles lui parlaient un langage connu ; c'étaient de ces vieux meubles d'hôtel garni qui ont vu tant de mystérieuses souffrances, de ces lits solitaires où se sont pleurées tant de larmes, de ces tables où s'est vu si peu de pain 1 Pauvres chambres par où passent perpétuellement ceux qui arrivent et ceux qui s'en reviennent, la jeunesse qui espère et la vieillesse qui désespère !
Emile fut pris d'attendrissement à leur aspect.
Sa situation abandonnée se représenta plus vivement à son esprit.
— Quelle signification dois-je attribuer à ce qui i^i'arrive? se demanda-t-il ; d'où vient que cette lettre mal écrite et sans orthographe soulève en moi un monde de pensées?,.. Cette femme du peuple, qui est- elle?... Pourquoi ai -je excité son intérêt? que ne m'a-t-elle parlé? Mes traits lui rappellent, dit-elle, de douloureux souvenirs... Je n'ose
marrêter à une idée qui m'obsède et me poursuit... Si cette femme... mais non 1 l'aubergiste l'a dépeirte sous des couleurs trop désolantes ; ne l'a-t-il pas représentée comme une personne presque avinée, gi ossière, de mœurs basses ? Oh î n'importe 1 cette femme m'a parlé au nom de ma mère, et quelle qu'elle soit, je lui dois respect et reconnaissance !
Cela dit, Emile serra dévotement la lettre sur sa poitrine, non sans l'avoir relue encore.
Grâce à cet inespéré secours, il pou vait maintenant poursuivre son projet et se mettre à la reclieixlie du duc de Noyal-Trefflcan et de Trois-Mai, sur les indications fournies par Théroigne de Méricourt.
Le lendemain^ à la pointe du jour, un menu bagage sous le bras, Emile partait à pied pour Versailles.
Je ne dirai pas, avec les poètes, que l'amour lui donnait des ailes. Toutefois est-il que sa marche était rapide et joyeuse, que l'espérance brillait sur son\-isage, et qu'il dévora en peu d'heures le chemin qui le séparait de Trois-Mai.
Bien qu'il fût ébloui du grandiose aspect de Versailles, il ne s'arrêta pas à en admirer les détails ; il salua le palais plein de l'ombre géante de Louis XIV, et le parc plein de l'ombre galante de Louis XV.
Puis il se hâta de se rendre à l'adresse désignée
par Théroigne de Méricourt.
Il trouva facilement la rue des Vieux-CocLes ; l'hôtel du duc lui fut plus difficile à découvrir.
Néanmoins, après être revenu maintes fois sur ses pas^ ^€3 conjectures s'arrêtèrent sur une maison de mystérieuse apparence, qui ne briguait pas les regards des passants et tenait ses volets hermétiquement clos; une maison noire et rébarbative comme la gouvernante d'un sexagénaire.
— Ce doit être là 1 murmura-t-il.
Mais alors ses idées prirent un autre cours. Ce n'était pas tout de savoir la demeure de Trois- Mai; encore fallait-il pénétrer dans cette demeure. Et comment? par quel moyen? N'était-il pas déjà désagréablement connu du duc de Noyal-Treffléan, qu'il avait si hautement bravé au souper de Grimod de la Reynière, et dont plus récemment encore il avait interrompu l'entretien avec la marquise de Perverie?
De quel prétexte user pour s'introduire dans cet hôtel, grillé comme un couvent, muet comme uu tombeau ?
Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il s'entendit interpellé par une voix doucereuse :
FRANÇOIS SOLEIL '2oî
— Si c'est une auberge que vous cheroliez, mon jeune monsieur, je vous préviens que vous n'en trouverez pas de meilleure ici que celle àa Sanglier russe.
C'était une grosse mère, juchée sur le seuil d'une porte précisément à côté de l'hôtel.
— Au fait, pourquoi pas? se dit Emile, cette femme me donnera sans doute les renseignements que je désire; et puisque je ne peux établir mon domicile dans la rue sous peine d'éveiller les soupçons, mieux vaut m'installer ici qu'ailleurs.
Il se dirigea donc vers l'auberge du Sanglier russe, après avoir salué l'hôtesse de son plus avenant sourire.
— ^ Entrez, monsieur, entrez ! dit-elle en trémoussant les douze cotillons dont elle était couverte.
Il entra.
— Jeanne ! Baptiste 1 Pierre I arrivez donc, fainéants; voilà du monde.
Mais Emile s'empressa d'arrêter son zèle en lui objectant qu'il ne désirait absolument rien qu'une chambre, vu qu'il était seul, et que par conséquent il était inutile, pour si mince compagnie, de déranger ses nombreux domestiques.
256 Fr.ANCois soleil
Après une aimable révérence :
— Quelle chambre vous faut-il ? demanda l'hôtesse; voulez-vous une chambre au premier étage, avec glace, toilette et clavecin, ayant vue sur la rue...
— Sur la rue ? non, répondit Emile.
— Est-ce une chambre au second ?
— Au second, non plus.
— Alors, il ne nous reste que les mansardes, ditelle.
— C'est que, poursuivit Emile avec embarras, jC ne tiens pas essentiellement à voir sur la rue... au contraire... le bruit me trouble...
— Le bruit ? Jésus-Dieu ! il ne passe pas viagt personnes par jour dans la rue des Vieux-Coches,
— C'est égal, je n'aime pas les distractions.
— A votre âge? dit l'hôtesse étonnée.
— Oui, tel est mon goût.
— Après cela, nous avons encore un petit cabinet donnant sur une cour très-haute et très-sumbre et qui pourrait peut-être vous convenir.
— Oh ! une cour, c'est bieu triste, madame l'hôtesse.
— Dame ! puisque vous aimez tant la solitude. Emile restait indécis et contrarié.
Tout à coup la grosse petite femme poussa un cri.
— J'oubliais! dit-elle... il me reste aussi une pièce sur le derrière... quelque chose de fort bien, avec une fenêtre donnant sur les jardins d'un hôtel.
— Sur les jardins de l'hôtel à côté? demanda-t-il avidement.
— Oui.
— C'est cela qu'il me faut! c'est bien cela! du calme, n'est-ce pas? De l'air, un horizon...
— A perte de vue.
■ — Des ombrages?..,
— De toute beauté.
— Voilà mon affaire! s'écria Emile, et je ne demande pas autre chose.
L'hôtesse montra de l'hésitation.
— Oui... mais il y a une petite difficulté.
— Laquelle ?
— C'est que cette chambre est la mienne^ dit-elle avec pudeur.
— Eh bien?
— Eh bien ! mais...
— Vous prendrez, dit Emile, celle du premier étage que vous me proposiez tout à l'heure.
— Comme vous y allez! répondit-elle.
— Oh ! je vous en prie ! Laissez-moi cette chambre ; si vous saviez comme j'aime à voir la campagne ! Je vous paierai ce qu'il vous plaira.
— Allons I dit l'hôtesse en riant, allons, je vous la cède, puisque vous paraissez tant y tenir. Mais il faut que ce soit un gentil garçon tel que vous, ajouta-t-elle avec coquetterie.
— Merci 1 merci I dit Emile en lui saisissant les deux mains.
Un quart d'heure ensuite, tout étant préparé, il prit possession de son nouveau logement.
C'était une chambre carrelée de rouge, meublée avec modestie et entretenue avec propreté ; on y devinait la présence accoutumée d'une femme aux fleurs de la cheminée, fleurs un peu vulgaires qui trempaient dans à?,s pots ; au luisant de la glace et des meubles ; à l'embonpoint d'un lit élevé auc^uel il semblait qu'on ne put atteindi'e sans l'aide d'un
tabouret, véritable lit ecclésiastique, blanc à élilouir. Un bénitier en faïence, enjolivé à la peinture bleue, était appliqué contre le mur.
Ou voyait aussi plusieurs estampes coloriées et plusieurs gravures. Une d'entre elles, dans un cadre de bois noir, représentait la Jeune Fille rendue à ses Parents. Au milieu d'un site rustique, sur le seuil d'une cbaumière surmontée d'un colombier, deux vieillards, émus jusqu'aux larmes, tendaient les bras à une innocente que tenait par la main un militaire. Au-dessous se lisait cette légende, dont nous conservons la belle naïveté : « Le marécbaldes-logis remet la jeune fille entre les mains de ses vieux parents. Ceux-ci, dans leurs transports de joie, lui proposent de l'épouser. Le brave Gillet leur répond qu'il lui a été plus facile de lui sauver la vie que de faire son bonheur à l'âge de soixante-dix ans qu'il a. Le père, pénétré de reconnaissance, lui offre une bourse ; mais ce généreux militaire lui assure que sa récompense est dans son cœur. U demeure actuellement à l'hôtel royal des Invalides. »
Je dois à la vérité de dire que ce n'étaient pas ces détails qui avaient d'abord provoqué l'attention d'É-
mile. Il s'était immédiatement élancé vers la croisée qu'il avait ouverte.
L'hôtesse ne l'avait pas trompé.
Séparé seulement de l'auberge du Sanglier russe par un potager et bordé par un mur de hauteur aristocratique, un parc déroulait sous ses yeux avides la verdure de ses méandres. Des arbres, fluets comme des arbres de cour, baignaient leurs cimes clair-semées dans la lumière. Un sentier apparaissait detemps en temps, ras comme du velours et soudainement brisé par un pan de charmille. Les tètes rondes des bosquets se découpaient sur les pelouses dont un congrès de petites fleurs jaunes, bleues et blanches s'attachaient à rompre la monotonie majestueuse. C'était quelquefois aussi une pièce d'eau qui brillait tout à coup, tranquille et fascinante, dans le plus profond de l'ombre d'un taillis.
Emile resta un quart d'heure à cette fenêtre et il est probable qu'il y serait resté plus longtemps encore, sans l'arrivée de son hôtesse, curieuse et bavarde personne, qui venait s'informer s'il n'avait besoin de rien.
La route lui avait creusé l'estomac, il s'en aperçut malgré ses préoccupations.
— Je prendrai volontiers quelque chose, répondit-il.
— Voulez- vous descendre au salon ? Nous avons un salon superbe de soixante couverts.
— Non, faites-moi servir ici.
— Dans cette chambre?
— Oui.
L'hôtesse demeura un instant immobile; enfin elle se décida à obéir aux fantaisies, inexplicables pour elle, de son nouveau pensionnaire.
Mais elle ne voulut céder à aucun autre le soin de le surveiller ; ce fut elle qui se chargea de mettre la nappe et de transporter les assiettes. Son imagination montait et descendait les escaliers avec elle.
Pendant ce temps-là, Emile s'était accoudé de nouveau à la fenêtre.
— A qui sont ces jardins? demauda-t-il d'un air insouciant en apparence.
L'hôtesse cligna de l'œil et sourit malignement.
— Ces jardins? répéta-t-elle ; ohl c'est tout un mystère 1
— Un mystère ?
— Ou du moins quelque chose d'approchant.
— Expliquez-vous, dit Emile, que ce prologue inti'iguait fort.
— Eli bien ! ces beaux jardins, ainsi que la maison... que vous regardiez tauttout à l'iieure...
Emile rougit.
— Appartient à...
— A qui?
— A une jeune fille.
— Comment...
— Silence ! dit l'hôtesse en affectant des façons mystérieuses; il faut que rien ne transpire de tout cela, ou nous courrions les plus grands dangers.
— Soyez sans crainte! mais... cette jeune fille, qui est-elle? comment vit-elle?
— Qui elle est, je l'ignore; à en juger sur son air on la prendait pour une fille de roi. Comment elle vit? On n'en sait trop que dire, car elle ne sort jamais que pour se promener dans le parc.
— Seule?
— Non... Mais vous voilà servi, dit-elle en mon-' Irant à Emile son couvert tout apprêté.
— Encore un mot, je vous prie, vous disiez...
— Moi? je ne disais rien^ reprit l'hôtesse, frappée de l'intérêt qu'il paraissait prendre à ses révélations.
— Mais si...
— Voilà votre serviette ; ne laissez pas refroidir cette bonne soupe au lard qui vous fait les yeux doux; asseyez-vous.
Emile comprit qu'il venait d'exciter les soupçons de riiôtesse et qu'il ne pouvait plus espérer rien tirer d'elle^ du moins pour le moment.
Il se décida donc à se mettre à table.
Mais à chaque instant il se levait, croyant entendre des bruits au dehors.
Aussi lui fallut-il peu de temps pour expédier son repas; après quoi^ il se hâta d'aller reprendre son poste d'observation.
Les demi-mots de l'hôtesse avaient poité au plus haut point sa curiosité. Il interrogeait le parc dans tous les sens et cherchait à se rendre compte de ses moindres dispositions, sur lesquelles ensuite il bâtissait une foule d'hypothèses.
C'était sans doute par ce chemin qu'elle aimait à passer, c'était dans ce bosquet qu'elle se reposait,
sur ce banc qu'elle devait s'assoir. Pour se rendre à la pièce d'eau, elle ne pouvait pas faire autrement que de longer ce parterre, dont la brise apportait jusqu'à lui de suaves émanations^ et lorsqu'elle longerait ce parterre, rien ne lui serait plus facile que de la reconnaître, si lointaine que fût la distance. C'était le principal. Plus tard, il aviserait au moyen d'en être aperçu et d'établir avec elle un système de communications.
Comme depuis quelques secondes ses yeux demeuraient attentivement fixés sur un coin d'avenue, il lui sembla voir bouger quelque chose de rose à travers les arbres...
Non pas une robe de femme, cependant.
Croyant à une hallucination, effet d'une fixité trop persistante, il se frotta les paupières ; mais la couleur rose continuait à se promener, éclatant tantôt sur le gazon d'une prairie, tantôt s'effilant entre deux minces peupliers, ou jaillissant par les interstices des haies.
Emile distingua bientôt parfaitement.
Ce quelque chose était quelqu'un.
Ce quelqu'un était un homme, mais un homme
surprenant, appartenant à un monde fantasque, comme qui dirait un berger du Lignon. Il était vêtu de satin rose, avec des nœuds de rubans aux épaules et aux genoux ; la nuance argentce de ses bas de soie se détacbait le long des bocages qu'il parcoiu-ait d'un pas doux et lent. Par intervalles, il s'arrêtait pour cueillir une fleur et la respirer, ou pour regarder le ciel.
n avait la tête nue.
Ce personnage étonna beaucoup Emile, qui voyait en lui un des acteurs des importants mystères annoncés par l'hôtesse du Sanglier russe.
En conséquence, son regard le suivait d'arbre en arbre et de buisson en buisson, avec un intérêt que tout le monde comprendra.
Le moment vint où il le perdit de vue.
Alors Emile crut pouvoir continuer de l'apercevoir en montant sur la table.
Il ne fit attention ni aux plats qui l'encombraient, ni aux assiettes, ni aux bouteilles; il monta bravement, au risque de salir la nappe.
De là, son œil plongea sur les détours du parc.
Mais vainement se hissa-t-il sur la pointe du pied,
il ne put découvrir riiomme aux habits de satin rose.
En revanche, une voix le fit se retourner brusquement.
— Eh ! mon Dieu ! qu'est-ce que vous faites donc là-dessus?...
C'était son hôtesse qui venait d'entrer.
Emile demeura pétrifié, un pied dans une assiette, la bouche entr'ouverte et le rouge au front.
Cette attitude avait quelque chose de si burlesque et de tellement inattendu, que la femme ne put réprimer un éclat de rire qui résonna dans sa poitrine comme un bris de vitres.
— Ah ! ah 1 ah 1 que vous êtes donc drôle comme cela... restez encore... je ne veux pas vous déranger... Ah 1 ahl est ce que c'est votre habitude de prendre ainsi vos repas? Je conçois que vous vous soyez fait servir dans votre chambre... Ah ! ahl ahl
Elle se tordait, la grosse petite femme ; et les douze cotillons, partageant sa joie, dansaient sur ses flancs.
Cependant Emile s'était empressé de descendre ; il balbutiait.
A ce moment, riiomme à la veste de satin rose repussait dans l'avenue.
ÉiLile prit l'hôtesse par la main, et le lui montra d'un geste rapide.
Mais elle se mit à rire de plus belle, et elle n'eût pas ri plus fort quand bien même on lui eût chatouillé la plante des pieds avec les barbes azurées d'une plume de paon.
Il fallut qu'Emile attendît patiemment la fin de cette nouvelle explosion des orgues déliasse, comme dit Béroalde de Verville.
Lorsqu'elle fut à peu près calmée :
— Quoi ! dit-elle, c'était pour voir ce bel oiseau de carnaval que vous étiez grimpé de la sorte?
Et peu s'en fallut que son hilarité la reprît.
— Mais quel est cet homme? demanda Étnile.
— Ce n'est pas un homme,
— Pas un homme ?
— Non.
— Qu'est-ce donc alors? dit-il, stupéfait,
— C'est Ariodant.
— Ariodant.
— Oui.
Emile la regarda poiu- voir si elle ne se moquait pas de lui.
— Enfin, poursuivit-il, vous ne m'apprenez pas ce qu'il est, ni ce qu'il fait ?
— Dame! vous voyez; Ariodant, c'est un homme qui s'habille de rose, qui cueille des fleurs et qui s'amuse à jouer de la flûte.
— C'est là tout ?
— Je ne lui ai jamais vu faire autre chose. L'hôtesse tournait autour de la table, qu'elle était
occupée à desservir.
Lui s'était assis, et le coude au genou, le poing au menton, il réfléchissait.
De quoi allait-il être témoin? A quoi ne devait-il pas s'attendre? Rêvait-il? Un instant il avait cru être dans un pays féerique, tout ce qui l'entourait confondait sa raison. Qui était cet homme rose, et dans quel but avait-il déserté si brusquement les volumes de YAstrée? Qui lui répondait que l'enchanteur Albuzacar n'était pas là, rôdant aux environs ?
Sa chère Trois-Mai elle-même lui apparaissait comme une infortunée princesse dans une tour, au
FRANÇOTS SOLEIL 269
sommet d'im roc sourcilleux; et il n'avait sur lui ni talisman, ni épée de diamant, ni cheval ailé, ni bague à rendre invisible, ni bouclier donnant la mort I
Ce qui l'inquiétait surtout, c'étaient les réticences de son hôtesse. Il se demandait jusqu'à quel point elle n'était pas gagnée aux intérêts du duc de Noyal- Treffléan.
Vainement encore essaya-t-il de la faire jaser; ses évasives réponses qui ne firent que planter de nouveaux aiguillons dans la curiosité d'Emile.
Il crut pouvoir alors manifester le désir d'être seul; et, cette fois, afin de ne pas être dérangé, il eut la précaution de pousser le verrou sur sa porte.
Le soleil allait se coucher. Il faisait une des plus belles journées d'été qui se puissent voir. Une chaleur pénétrante enveloppait la terre comme d'im réseau de feu, et commandait despotiquement le repos aux êtres comme aux plantes. C'était miracle quand un chant d'oiseau venait à rompre ce silence universel ; encore ne tardait-il pas à se taire, après avoir lancé de son gosier brûlant deux ou trois notes
voluptueuses. 11 semblait qu'avant de s'en aller, le soleil rassemblât toute sa force et plongeât plus avant ses rayons d'or dans la vapeur des prés. C'était l'heure où la campagne, fortement surexcitéfï, donne tout ce qu'elle a de senteurs acres et fécondantes, où, si l'on écoutait bien^ on entendrait les bouillonnements de la sève dans les rameaux , et les murmures des graminées qui étirent leurs bras rampants sur le sol.
A Paris, où le soleil ne se mire que dans les ruisseaux et n'a d'autre occupation que de faire fumer les cheminées; à Paris, Emile n'avait eu ni l'occasion ni le temps de s'éprendre d'amour pour les magnificences de la nature. C'était donc une révélation pour lui. Pour la première fois de sa vie intelligente, il se trouvait en face d'un tableau tout à fait admirable, quoique français jusque dans la moelle des plus frêles arbrisseaux, c'est-à-dire riche, arrangé, brillant.
Emile remercia sa destinée, et, de la môme façon qu'on lâche un oiseau privé, certain qu'on est de le voir bientôt revenir à sa cage, il donna l'essor à son àme, qui, les ailes chargées de paifums irritants,
s'en alla se perdre au sein des mélodies, des brises et des couleurs.
Où donc le ciel avait-il pris ce bleu tendre, au grain si fin, qui attirait le regard avec tant de douceur? Quelles mains divines avaient brodé la neige de ces petits nuages errants ? quelle haleine nonchalante les soufflait à travers l'espace ? Était-ce sainte Thérèse la rêveuse, ou Madeleine l'inoccupée? Cet immense et beau ciel bleu tombait avec la majesté d'un manteau sur toutes les choses de l'horizon.
Le regard avait pour limite le bois de Satory, planté en amphithéâtre, épaisse ligne brune, arbres luxuriants, immobiles et rangés comme une armée en bataille. Le bois de Satory, qui couronne élégamment la pièce des Suisses, était une des plus délicieuses promenades de Versailles, particulièrement fréquentée des amoureux et des duellistes, qui y trouvaient de l'ombre à pleines branches, du silence et de la solitude. Là seulement, les Le Nôtre et les Lemoine ne s'étaient pas occupés de faire la queue aux hêtres centenaires et de coiffer les peuphers à l'oiseau royal. Les allées étaient vastes et désordonnées, l'herbe y poussait dru et sans mesiue ; il y
avait de larges ornières tracées parles roues des charrettes épaisses ; il y avait des excavations et des fossés remplis de boue ; le terrain allait tantôt en haut et tantôt en bas. Enfin les jardiniers avaient partout laisse faire le bon Dieu, qui avait laissé faire le soleil.
L'intervalle qui séparait le bois de Satory du parc de Noyal-Treffléan était comblé par des maisonnettes et des châteaux ardoisés. Peu de chaumières, car Versailles n'est pas le pays des chaumières. Là les arbres ont leurs quartiers de noblesse comme les hommes ; ils ont la beauté, mais ils ont l'arrogance ; ils ne veulent pas être confondus avec ces rustiques plébéiens poussés au hasard, tantôt penchés sur le bord d'une grande route, ou tordus eu manière de spectre dans le fond d'un ravin, mal bâtis, moussus, familiers, frayant avec les insectes. Ils forment une aristocratie : il y a des ormes-barous, des bouleauxmarquis, des chênes-vicomtes et des arbustes-pages. Cette bande feuillée et gazouillante s'éparpillait dans les jardins avoisinants, qui tous étaient, les uns après les autres, l'objet de l'admiration d'Emile.
Mais ce n'était pas autant là-bas qu'à ses pieds
qu'il regardait. Ses yeux, de même que son cœur, étaient sans cesse ramenés vers le parc du duc de Noyal-Treffléan, où, là aussi, la nature s'était montrée généreuse, et où l'art s'était montré discret. Il se promenait en idée dans ces vallons odorants, sous ces quinconces formant un dôme ; il parcourait ces sombres et longues allées que l'on a justement comparées à des nefs de cathédrales.
Soudain, dans un chemin qui lui faisait face, voici qu'Emile aperçut un écartement de feuilles.
Il devint attentif.
Un petit négrillon costumé à la turque, et tel qu'on dépeint le Zamore de madame la comtesse Dubarry, vêtu de rouge étoffe, portait un parasol sous lequel s'abritait en marchant une jeune personne habillée avec la richesse des femmes de la cour. Sa longue robe de soie blanche, traînait sur les gazons verts et semblait en les caressant y laisser après elle des reflets de sa splendeur. Bien que l'éloignementne permit pas de distinguer ses traits, cette jeune fiUe répandait autour d'elle un tel parfum de grâce, de noblesse et de fraîcheur, que l'on pouvait
avancer, sans se compromettre, qu'elle était belle,
Elle allait à pas rêveurs, sans lever la tète ni la retourner, les yeux dans un rêve. Deux caméristes la suivaient, portant, l'une son éventail et sa canne haute et fine, surmontée d'une pomme en or sculptée, l'autre sa boîte à parfums. Enfin, mais un peu plus éloigné, venait l'homme en satin rose, Aiiodant, puisque tel était son nom.
Ce cortège passa lentement et solennellement pour disparaître derrière une charmille...
Emile ne respirait plus.
Cette voix secrète de l'amour qui part et franchit les distances venait de lui crier :
— Voilà Trois-Mai 1
Oui, Trois-Mai, l'enfant trouvée 1 Trois-Mai, la fille de l'hospice 1 Trois-Mai, la douce et pauvre recluse de la rue des Prouvaires 1
C'était elle, elle sous des vêtements de somptueux, dans un parc seigneurial, traînant un peuple de valets à sa suite 1 Elle, au milieu du luxe le plus hardi et le plus poétique, chez un homme qui aurait pu sur toute la surface de son domaine remplacer un matin par des perles véritables les perles liquides
de la rosée, si la rosée était venue à lui laire défaut!
C'était Trois-Mai 1 Trois-Mai, rendue à son rang, fille de duc, et châtelaine au front couronné.
11 en fut joyeux et fier pour elle.
Il eu fut triste pour lui.
Car il ne se faisait pas illusion sur la distance qui maintenant les séparait. Ce qui les avait réunis autrefois, c'est-à-dire la conformité de position, n'existait plus. Elle avait retrouvé un père, un titre et une fortune. Lui était toujours orphelin 1
Qui sait d'ailleurs si en perdant la pauvreté elle n'avait pas perdu le souvenir, si ses malheurs passés ne s'étaient point effacés devant son bonheur présent?
A son âge, les souffrances laissent peu de traces; et l'on oublie bien vite, en présence de l'abondance et des félicités, tout ce qui fut isolement, privation, ameitume.
Pouvait-elle se rappeler aujourd'hui ce frère d'infortune, rencontré d'une façon si bizarre dans une guinguette de la barrière des Gobelins? Cette conversation qu'ils avaient eue au milieu des crincrins.
sur une table de bois, dans un nuage de tabac et de poussière chaude ; cette conversation alors si pleine d'enivrements pour tous les deux, ne s'était-elle pas empressée de la bannir de sa mémoire, à présent que tout détail un peu vulgaire, que toute préoccupation
triviale devait révolter ses nerfs de grande dame?
N'importe, il fallait à tout prix qu'il la vit et qu'il eût un entretien avec elle.
Car peut-être aussi la calomniait-il , peut-être n'était-elle pas heureuse, peut-être ne l'avait-elle pas oublié 1
La promenade de Trois-Mai dura une demi-heure, pendant laquelle il la revit deux ou trois fois, par échappées, toujours escortée du petit négrillon au parasol et des deux femmes de chambre, toujours suivie à distance par Ariodant.
Elle ne leva pas une seule fois la tête de son côté ; du reste si elle avait pu l'apercevoir, ce qui était douteux, elle n'aurait pas pu le reconnaître. La fenêtre d'Emile était voilée et pour ainsi dire perdue sous une vigue montante, qui la dérobait en partie au dehors.
Le crépuscule allait se faire quand Trois-Mai reprit le chemin de l'hôtel.
Emile resta longtemps^ après qu'elle eut disparu, à regarder les ombres s'élever et s'épaissir dans la campagne. Il assista à cette insensible dégradation des coideurs, alors que le jour, abandonne la terre feuille à feuille^ fleur à flem"^ brin à brin, comme un amant qui s'arrache avec peine des bras de sa maîtresse. Ainsi faisait le jour, s'efiorçant à retarder son départ le plus qu'il pouvait. « Encore un adieu à cette prairie! disait- il; encore un baiser à cette rose! » Mais la nuit le traquait impitoyablement. Il essayait en vain de se réfugier dans le fond des bosquets, de se cacher dans les clairières, en se faisant petit, ou sur le bord de l'eau, espérant être confondu avec elle. La nuit arrivait tout à coup pour le débusquer de sa cachette, elle le poussait devant elle et semblait lui dire : a Allons, dépêchons-nous ! » Bientôt il ne restait plus au pauvre jour un pouce de terrain ; il perdait pied de tous côtés et il s'envolait tristement dans les cieux où s'allumaient les premières étoiles.
A ce moment décisif où la victoire reste à la nuit,
lorsque le vent renaît et bat joyeusement des ailes, faisant frissonner les bois, tracassant les seusitives et intimidant les rossignols, comme Emile allait se retirer de la fenêtre, il entendit le son d'une flûte qui s'éveilla dans l'ombre.
Le talent du musicien, sans être d'un ordre supérieur, était cependant assez remarquable pour qu'on en fût séduit. Si l'on ajoute le milieu où il se produisait, rheure, les circonstances, on conviendra que tout était réuni pour disposer à la rêverie une jeune tête amoureuse comme celle d'Emile. Rien ne se marie mieux qu'une flûte aux vagues et délicieuses harmonies d'une nature couverte de ténèbres, aux odeurs flottantes des jardins, même au roulement des voitures qu'on entend au lointain. Et puis, ce n'était pas une lamentation que jouait ce flûtiste nocturne. C'était un air tout à fait bonhomme comme les airs de ce temps-là, alors qu'on avait une école française sans s'en douter ou sans le croire. Le joueur de flûte ne se lassait pas de le recommencer.
Emile se ressouvint des paroles de l'hôtesse sur
cet Ariodant, et de ce qu'elle lui avait coûté sur sou goût pour la musique.
Quel était cet origiual?
Voilà ce qu'il avait à cœur d'éclaircir^ ainsi que beaucoup d'autres points, sur lesquels il résolut de demander conseil à la nuit, comme le recominande la sagesse des nations à ceux qui n'ont pas les moyens de se procurer un confident de tragédie.
Il referma donc sa fenêtre,
Ariodant jouait toujours.
Plusieurs jours s'écoulèrent,
Emile passait son temps à envoyer d'indiscrets regards dans le parc du duc de Noyal-Treffléan et cherchait à découvrir les habitudes de ses hôtes. Mais il n'avait guère abouti jusqu'à présent qu'à savoir l'heure accoutumée des promenades de la jeune fille.
Quant au duc, il n'avait pas encore manifesté sa présence.
Trois-Mai sortait de sa chambre deux fois par jour, le matin et le soir : le matin, quand il ne faisait pas encore chaud, le soir quand il allait faire frais.
Elle n'était accompagnée que le soir.
Tous les signaux que tenta d'arborer Emile pour se faire reconnaître demeurèrent sans résultat ; et il dut inventer un autre moyen.
Il avait remarqué qu'il lui était facile de descendre par sa croisée dans le jardin de l'auberge, en se cramponnant aux branches de la vigne grimpante. De là, pour gagner le parc, il n'y avait que deux cents pas à faire. Un figuier placé contre le mur favorisait l'escalade.
Emile arrêta dans son esprit qu'il tenterait cette voie, afin d'arriver auprès de Trois-Mai et de la surprendre dans sa promenade du matin.
Ce projet ne pouvait être exécuté en plein jour, on le comprend de reste; force lui fut de surseoir jusqu'à la nuit prochaine, pour laquelle il se tint prêt.
Inutile de dire combien la journée lui parut longue et combien il hâta de ses vœux impatients le moment où Apollon laisse flotter les rênes sur ses chevaux hennissants, alors qu'il se prépare à remiser son char dans les écuries de Téthis,
Ce moment arriva pourtant.
Mais la chaleur avait été sufi'ocante. Longtemps
après le coucher du soleil l'horizon demeura ensanglanté. Tout le soir, des éclairs jaillirent des abîmes célestes.
Emile ne se coucha pas, il craignait d'être surpris par le sommeil.
Vers minuit, deux ou trois coups de tonnerre firent trembler les vitres. C'était un orage qui se préparait.
Il marchait dans sa chambre depuis quelque temps pour se dérober aux lourdes influences de l'air, lorsqu'il sembla entendre im petit bruit à la porte.
Comme une robe qui frôlerait le carreau...
Comme une main qui chercherait la serrure...
Il s'arrêta et prêta l'oreille.
Une voix émue :
— M. Emile... M. Emile... dormez-vous?
Il s'empressa d'ouvrir.
C'était son hôtesse qu'il avait sous les yeux, sou hôtesse en jupon blanc et court, palpitante :
— Mon Dieu, M. Emile, excusez-moi... j'ai aperçu de la lumière dans votre... chambre... dans votre chambre... et...
— Remettez-vous.
— Oui, vous avez raison... c'est que, je m'en vais vous dire... c'est le tonnerre...
— Le tonnerre?
— Entendez-vous? dit-elle d'un air d'effroi; je crois que je vais encore me trouver mal... Ah!
Emile lui offrit une chaise.
Elle leva un œil languissant comme pour le remercier, mais celui-ci ne s'en aperçut pas ; il avait l'esprit ailleurs, et cette visite inopportune ne lui inspirait d'autre sentiment que l'impatience.
Aussi dès qu'il la vit un peu maîtresse de ses sens :
— Vous disiez donc?
— Ah! oui... c'est vrai... je disais... Mais vous devez me trouver bien ridicule ? reprit-elle en minaudant.
— Moi? du tout.
— Oh! si fait, si fait... tel est l'effet que produit sur moi le tonnerre... C'est bien singulier, n'est-il pas vrai, M. Emile?
Cependant comme elle menaçait d'éterniser ses soupii's et ses exclamations :
— Est-ce quelque service que vous attendez de moi? demanda- t-il.
— Un service... oui... Mon Dieul je suis encore tout agitée. . Quel orage I
— Cela se passera, dit Emile.
— Vous croyez ?
— Tenez, voilà qu'il pleut.
En effet, le ciel donnait à boire à la terre altérée depuis A-ingt-quatre heures.
— Ah! tant mieux, dit l'hôtesse ; je me sens plus à mon aise... Permettez-moi de rallumer ma chandelle qu'un coup de vent a éteinte.
— Très-volontiers.
La petite mère employa encore près d'un quart d'heure à l'accomplissement de cet acte. Il avait écarté la chaise, pour que l'emde de se rasseoir ne la prit pas. Enfin, elle se décida à quitter la place, non sans avoir tourné et retourné maintes lois autour du jeune homme.
— Allons î bonsoir, M. Emile.
— Est-ce tout ce que vous désirez ?
— Absolument tout.
— Dans ce cas, bonne nuit, madame.
— Bonne nnit, M. Emile.
n lui marchait sur les talons.
Elle sortit.
Débarrassé de ce cauchemar en cornette^ il respira largement, et, courant à la croisée, il interrogea l'état du ciel.
La pluie ne tombait plus, ce n'avait été qu'une averse légère. Après s'être essuyé les yeux, les étoiles s'étaient remises à briller d'un plus charmant éclat. Les arbres frémissaient, à demi endormis, à demi réveillés; tout respirait fraîcheur et bienêtre.
Encore une heure, et le jour allait commencer.
Emile n'avait donc pas de temps à perdre ; il fit ses préparatifs.
En amoureux prévoyant, il s'était muni d'un billet qui révélait à Trois-Mai sa présence et le lieu qu'il habitait. Son intention était de le jeter au-devant de ses pas, si le malheur voulait qu'elle fût épiée ou suivie de loin, et qu'il n'eût pas ainsi le loisir de lui parler.
Une heure et demie sonnait à l'église de Sainte- Marie lorsqu'il enjamba par-dessus la fenêtre. Il s'ac-
Clocha avec mille précautions aux rameaux de la vigne^ et s'aidaut des crevasses du mur, il arriva sans bruit au pied de la maison.
Au même instant, l'hôtesse du Sanglier russe, que les derniers grondements du tonnerre inquiétaient encore, revenait de nouveau frapper à sa porte, et murmurait :
— M. Emile... n'entendez-vous pas?... M. Emile... ie crois que cela recommence...
Mais Emile était déjà parvenu à l'extrémité du jardin potager.
Il cherchait en tâtonnant le figuier qui devait servir à son escalade.
Dès qu'il l'eut trouvé, il lui fut facile en effet d'atteindre au mur, vers lequel il n'eut qu'à avancer une jambe pour se trouver presque immédiatement à cheval dessus.
Mais ce n'était pas tout : il fallait descendre, chose plus difficile, car la nuit était sans lune et il courait risque de choir dans un fossé ou de s'empêtrer dans un piège.
Néanmoins il vint encore à bout de cette entreprise
aux dépens de quelques ongles déchirés et de quelques écorchures aux genoux.
Alors il s'enfonça dans le pare où il se mit en mesure d'attendre patiemment l'heure de la promenade.
vu
Il y avait déjà longtemps qu'il attendait, l'œil constamment fixé sur le perron de l'hôtel, lorsqu'il entendit une flûte lui souffler aux oreilles soudainement.
Encore la flûte maudite 1
C'était pire que la clochette du conte et que les galoubets magiques...
Emile bondit comme un lièvre ; puis, rampant sur le gazon, il s'éloigna dans une direction opposée à celle du musicien.
Mais la flûte semblait le poursuivre, et de quelque côté qu'il tournât la flûte tournait avec lui. Elle jouait une ronde sur l'air du Branle de Metz.
Emile essaya de sortir du bois, il pressa le pas et fit un détour pour attraper une charmille.
A p^ine y était-il entré, que de l'autre côté de cette charmille il entendit la damnée flûte.
Décidément^ cette poursuite devenait insupportable. Il crut pouvoir s'y soustraire en revenant sur s n chemin. Le hasard voulut que le musicien en fit autant de son côté. Du reste^, le bruit de leur marche était étouffé par les sons de l'instrument.
C'est ce qui fit qu'à un certain moment, ÉQiile se trouva nez à nez avec le joueur de flûte, — qui était l'homme aux vêtements roses, — qui était Ariodant.
Tous deux ne purent retenir une exclamation de surprise.
Éimle eût souhaité se trouver à cent pieds sous terre.
— Qui êtes- vous et que faites-vous là ? demanda Ariodant.
Dire qu'Emile ne se sentit pas embarrassé pour
répondre, ce serait mentir impudemment.
Il jeta un regard sur son interlocuteur, resta
muet peuclaiit plusieurs minutes, le temps de trouver un prétexte quelconque, puis enfin il murmura :
— J'aime la flûte.
A son tour, Ariodaut l'examina des pieds jusqu'à la tête, en marmottant :
— Vous aimez la flûte... vous aimez la flûte... je veux bien le croire... mais ce n'est pas une raison pour s'introduire dans les propriétés particulières.
— Excusez moi, dit Emile enhardi; voilà huit jours que je demeure dans les environs, et depuis huit jours je ne dors ni ne mange, tant les sons de votre instrument ont exercé sur moi une singulière influence. Par malheur, l'éloignemeut me fait perdre une grande partie de la beauté de votre exécution, et il y a tel morceau qui n'arrive que par fragments à mes oreilles. Jugez de mon chagrin. Ce matin, frappé de la douceur de vos accords, je n'ai pu résister au désir de les entendre de plus près. En vérité, je ne sais pas moi-même comment cela s'est fait... je me suis approché... je me suis approché... un mur se trouve devant moi..;
— Vous passez par-dessus...
— Croyez-vous ?
l'Rx\NÇ01S SOLEIL 291
— Dame, puisque vous voilà.
— C'est juste. J'étais enivré, je ne me possé^iais plus... Pendant près d'une demi-heure, je vous ai suivi à la piste sans réfléchir aux dangers de cette imprudence... Ahl n'est-ce pas l'àme des anciei ics sirènes qui est revenue hahiter ce vulgaire morceau de bois?
— Je ne crois pas, répondit Ariodant modeste et flatté.
-- Enfin que vous dirai-je? Si ma faute en est réellement une à vos yeux, j'en suis trop puni par la privation de cette jolie ronde que vous jouiez tout à l'heure et que vous n'avez pas achevée.
Pendant qu'Emile parlait de la sorte, la figure de l'homme à l'habit rose prenait un aspect de contentement qu'A ne s'efforçait pas de déguiser. C'était im garçon d'à peine trente ans, tout à fait placide de physionomie, les dents blanches, l'air proprel. Ses yeux seuls ofl^raient une bizarrerie qu'on ne s'exphquait guère : celui de gauche était infiniment plus petit que celui de droite et beaucoup plus rapproché du nez. On eût dit des yeux dépareillés. Sauf ce léger désavantage, l'individu
connu sous le nom merveilleux d'Ariodant n'avait rien en lui que de seyant et même de sympathique.
Il parut touché du regret exprimé par Emile, et
mettant sa flûte sous le bras :
Venez, lui dit-il.
— Où donc?
- Dans le fond du parc; je vais vous finir l'air.
- Et pourquoi pas ici? demanda Emile en indiquant un banc à leur portée.
- C'est que ce chemin est précisément celui par où va passer ma jeune maîtresse, et que ce banc est justement le banc où elle a coutume de s'asseoir.
— Ce banc ?
— Oui, répéta-t-il : venez 1
Emile n'avait pas laissé tomber ce détail, et, tout en suivant Ariodant, il déposa son bUlet sur le banc
de Trois-Mai.
Quand ils eurent atteint un endroit favorable, tous deux s'assirent sur un tertre. Ariodant ajusta sa flûte à ses lèvres, pendant qu'Emile par contenance battait doucement la mesure avec son pied.
L'air fini, il demanda un second morceau et
puis un troisième. Aiiodant était enchanté; il passa en revue tout son répertoire, et ne s'arrêta que lorsqu'il n'eut absolument plus de souffle. Alors, rouge de sueur et de bonheur, il murmura hypocritement :
— Ainsi, vous ne trouvez pas cela trop mal?
— Trop mal! mais c'est-à-dire que c'est divin, admirable 1
— Bien vrai ?
— Bien vrai, très-vrai I
— Vous êtes donc satisfait, là, franchement ?
— Je le crois bien! s'écria Emile.
— Alors, allez-vous en.
— Comment, que je m'en aille?
— Certainement... Ah çà! mon cher ami, vous êtes insatiable... MjI, je n'en puis plus, parole d'honneur !
— Hélas î murmura Emile, je ne saurais vivre dorénavant sans votre flûte !
— A ce point ! dit Ariodant surpris et dont le triomphe atteignait des hauteurs orphéennes.
Emile baissa la tète et garda un douloureux silence.
Ariodant étail; réellement affecté.
— Pauvre jeune homme ! je ne voudrais cependant pas avoir fait une victime. Il m'afflige, en vérité; mais, que puis-je pour vous guéiir?
— Laissez-moi revenir quelquefois.
— Diable !
— Ob! je vous en prie...
— C'est difficile.
— Mon cher monsieur Ariodant I
Ariodant, dont le front s'était rembruni depuis quelques secondes, fit un geste étonné.
— Comment savez-vous mon nom? demanda-t-il; qui vous l'a dit?
— C'est l'hôtesse du Sanglier russe, répondit Emile.
— Vous logez donc au Sanglier russe?
— Est-ce que je ne vous l'avais pas appris?
Ce mot fui dit avec une candeur si parfaitement jouée, que toute défiance disparut du visage d' Ariodant.
— Il y a peut-être moyen de nous entendre, dit-il après ave «•^réfléchi
— De vous enteiidre, corrigea Emile plein d'espoir.
— L'hôtesse du Sanglier russe est de mes amies. Retournez dans votre chambre, tâchez de vous y distraire. Évitez de funestes pensées. Et ce soir, ce soir^ entendez-vous, je vous promets de venir vous y trouver. J'apporterai ma flûte, et je vous en jouerai tant que vous voudrez. Hein?
A mesure qu'Ariodaut développait son plan, les traits d'Emile se recouvraient d'une expression de désappointement indicible . Non-seulement il se voyait interdire l'entrée du parc, mais encore il se trouvait avec deux nouveaux embarras sur les bras, un homme et une flûte, l'un soufflant de l'autre, et menaçant à toute heure de troubler sa sécurité personnelle et de se jeter en travers de ses projets.
Aussi n'accueillit-il pas avec une grande pétulance de transports la proposition d'Ariodant.
— Est-ce que vous n'êtes pas content? lui demanda celui-ci.
— Si fait 1 si fait 1
— Ma foi I c'est tout ce qu'il m'est possible de faire en votre faveur.
— Je vous remercie.
— Peut-être trouverez-vous l'attente an peu longue d'ici à ce soir, continua-t-il sans remarquer un énergique mouvement de dénégation d'Emile; mais écoutez : je tâcherai de prendre un moment vers le milieu de la journée, et alors vous me comprenez... dit-il en portant sa flûte à sa bouche.
Ce geste commençait à devenir odieux à notre héros. Il se contint cependant et fit presque un sourire de reconnaissance.
— C'est bon, c'est boni s'écria Ariodant; je vois votre joie, trêve aux compliments. Peste! quel enragé vous me faites ! Flûte au réveil, flûte à midi , flûte après diner, il vous en faut de la musique ! allez- vous être heureux 1
Emile eut un frisson en songeant à cette perspective.
Ariodant gambadait.
— A présent, dit-il, quand il eut mis un terme à ses lazzi, ce n'est pas pour vous congédier, mon jeune ami, mais voici l'heure où je me dois à mes graves fonctions.
— Et qu'est-ce que vous faites ici? demanda Emile curieux.
— Je suis domestique et statue,
— Vous dites ?
— Statue et domestique.
Emile regarda cet homme d'un air ahuri.
— Je vous expliquerai cela ce soir, dit Ariodant.
— A ce soir donc ! dit Emile qui fît quelques pas vers la muraille.
— Eh bien! où est-ce que vous allez?
— Mais vous le voyez bien, je m'en vais.
— Par où?
— Par où je suis venu.
— Allons doncl fit Ariodant; en plein jour? comme un voleur? Suivez- moi, je vais vous faire passer par une porte du parc. De là, une ruelle vous conduira au cours, qui n'est pas éloigné de la rue des Vieux-Coches.
Emile ne fut pas sans éprouver d'inquiètes appréhensions lorsque son compagnon le fit repasser dans le chemin affectionné de Trois-Mai. Mais une rapide inspection du banc le convainquit que son billet avait disparu.
— Voilà ma jeune maîtresse revenue de la promenade ! dit Ariodant en désignant la fille du duc, qui montait lentement le perron.
— Elle a mon billet ! pensa Emile.
Ils arrivèrent à une petite porte du parc, cachée sous des broussailles. Là, Emile se disposait à se séparer d'Ariodant, lorsque celui-ci lui dit :
— Eh bien ! vous partez comme cela?
— Mais...
— N'avez-vous plus rien à me demander?
— Je ne crois pas.
Ariodant sourit.
— Allons ! je ne veux pas que vous vous en alliez tristement... encore un petit air... la chanson de l'étrier.
Et, sur le seuil, il fit entendre quelques mesures, dont l'efiet fut de hâter le départ d'Éinile.
n est temps d'introduire le lecteur dans la maison champêtre du duc de Noyal-Treffléan.
A l'heure où nous y pénétrons, une jeune fille est seule et assise dans une salle décorée au goût du grand siècle, grands tableaux, grands meubles. Sa tète est inclinée, elle pense ; dans une de ses mains on voit un billet entr'ouvert.
Cette jeune fille, blonde comme un rayon de soleil afî-aibli, c'est l'enfant du duc de Noyal-Treffléan, c'est Trois-Mai.
Des larmes ont coulé sur son visage, elle soufi^re encore, car chacun de ses pas dans la vie est marqué par une douleur amère. Pourtant quelle diffé-
rence entre hier et aujourd'hui 1 La pauvre jupe noire qui entortillait son corps a été remplacée par une robe opulente, une de ces robes comme il en déborde dans les toiles à froufrou du somptueux Watteau, l'homme qui a le plus chiffonné de satin et de rubans, et qui aurait été infailliblement un tailleur s'il n'avait été un peintre. La chambre modeste de la rue des Prouvaù*es a fait place sans transition à un appartement splendide comme le salon d'Hercule, et peint au plafond par une brosse trempée de lumière, amoureuse des fêtes délirantes du paganisme.
Mais empressons-nous de le dii'e, l'âme de Trois- Mai était restée la même. Elle appartenait à cette nature d'anges-femmes qui naissent complètes et demeurent complètes malgré le milieu où le sort les fait se trouver.
C'est dire assez que le souvenir d'Emile était plus que jamais vivant en elle; n'était-ce pas le principal événement de son existence, le seul qui fût parvenu à dissiper ses tristesses d'orpheline, le seul qui planât sur son luxe actuel? Depuis une année qu'elle n'avait eu de ses nouvelles, un jour ne s'était point
passé sans qu'elle songeât à lui. On n'aura donc pas de peine à comprendre son étonnement et son émotion en recevant d'une manière si inattendue le billet dans lequel il lui faisait savoir sa présence.
Mïiis à cette émotion heureuse avait succédé bientôt la réflexion, cette conseillère qui rogne tous les projets, de même qu'un usurier rogne tous les écus. Trois-Mai ne dépendait plus d'elle seule maintenant : des barrières dorées s'étaient élevées entre elle et Emile.
Elle était tellement absorbée dans ses réflexions qu'elle n'entendit pas le bruit que fit une portière soulevée. Un homme la contemplait attentivement. Il fit un pas vers elle.
— M. le duc 1 s'écria-t-elle d'un air d'efi'roi et en se levant soudain.
A peine si elle eut le temps de cacner sa lettre...
Le duc laissa voir un léger froncement de sourcils, et il garda le silence. Il était vêtu d'une robe de chambre noire en velours, fermée à la ceinture par une cordelière aux glands épais. Sous ce costume simple et sévère, les fortes lignes de son cou s'élevaient avec une certaine majesté.
— Rasseyez-vous, dit-il doucement à la jeune fille eu lui prenant une main qu'elle abandonna inerte et froide.
Le duc ne put retenir un mouvement, indice d'une sourde contrariété.
— Êtes- vous malade, Trois-Mai? On serait tenté de croire que le sang s'est retiré de vos veines. Pourquoi rester immobile et droite comme une statue ? Asseyez-vous, vous dis-je.
Elle obéit, sans oser lever les yeux.
— Est-ce mon approche qui vous rend toute tremblante? Est-ce ma voix qui vous fait toute pâle? Qu'ai-je donc en moi de si effrayant, de si terrible ? Ne m'efforcé-je pas d'embellir votre vie, et sous ce rapport auriez-vous quelque reproche à m'adresser?
— Non, monsieur le duc, balbutia-t-elle.
— Monsieur le duel toujours monsieur le duc! Ne suis-je donc que cela à vos yeux et ne pouvezvous vous accoutumer à m' appeler : mon père?
Elle se tut.
— Voyons, continu a-t-il, où en êtes- vous de vos leçons?
Le duc de Noyal-TrefÛéan s'était institué lui-
même le professeur de sa fille, et, depuis une année, il avait entrepris son éducation sur des bases particulières. Chaque jour, s'attaquant à cette intelligence naïve autant que belle, il essayait de lui inculquer ses théories et de la recréer pour ainsi dire à son image. Cette œuvre, il l'accomplissait avec une patience et un génie de précautions qui décelaient le bout du manteau d'un Machiavel.
Mais, pour l'âme candide de Trois-Mai, c'était la torture morale infligée à heures fixes.
Il avait refait l'histoire du monde exprès pour elle, et dans cette histoire il n'avait fait surnager que les événements coupables et les héros exécrés. Toutes les figures honnêtes, tous les profils purs, avaient été implacablement éliminés dans cette édition qu'aurait pu signer Arimane. C'était moins une histoire qu'un roman peuplé de personnages fangeux et couronnés, de peuples esclaves criant : « Gloire à César! » un roman où les batailles s'entassaient sur les orgies, où les religions se heurtaient dans un choc ridicule , une Caprée murée d'airain ne laissant entrer l'espérance ni sortir le repentir. Le duc n'avait pas écrit cette histoire, il l'avait ricanée, mais
ricanée avec le sérieux dont il était capable. Il avait barbouillé la face du inonde afin de pouvoir dire à sa fille : « Vois comme c'est laid 1 » et il avait déshonoré l'humanité afin de pouvoir dire : « Vois comme c'est méprisable! »
Que de fois Trois-Mai détourna la tète et s'interrompit dans sa lecture pour demander à son terrible professeur :
— Mais où sont donc les mères qui ont été pures, les pères qui ont été respectés? Où sont-ils ceux dont la vertu n'a jamais failli et qui ont toujours vécu sous l'œil de Dieu?
Le duc souriait tranquillement et répondait :
— Fables ! illusions ! chimères !
Cette leçon se passa comme les autres : de noirs paradoxes tombèrent dans l'imagination de Trois- Mai et la remplirent de trouble et de dégoût.
Ce cours de scepticisme dura environ une heure. Le duc ne se lassait pas. Il fallut que, ployée sous l'évocation de tant de scandales et suppliciée par cette voix monotonement stridente, elle murmurât quelques mots de prière, pour qu'il consentît à s'arrêter.
— Soif, dit-il, assez pour aujourd'hui. Mais, ma fille, je remarque avec chagrin que depuis plusieurs jours vos progrès sont absolument nuls. D'où vient cela?
— Hélas 1 c'est que l'ignorance était bien mieux mon fait.
— Vous êtes fille de duc.
— Je ne l'ai pas toujours été.
Le duc de Noyal-Treffléan la regarda longuement, sans proférer une parole. Embarrassée par ce regard fascinateur, elle voulut se lever.
— Permettez-moi de me retirer dans mon appartement, dit-elle.
— Un instant encore.
— C'est que... je ne me sens pas bien..7
— Rien qu'un instant, insista-t-il, en donnant a sa voix toute la douceur qu'il pouvait et savait lui donner.
Elle se rassit,
— Ma fille , reprit le duc avec hésitation , vous n'avez pas de confiance en moi. Je m'en afflige et je vous en blâme. Que vous manque- t-il cependant? est-il un de vos désirs au-devant duquel e refuse
d'aller, une de vos fantaisies à kiqiielle je ne sois prêt à souscrire? Parlez. N'ètes-vous pas traitée ici selon votre rang? Dès que vous ouvrez la bouche, chacun s'incline et obéit, moi tout le premier, car je n'ai d'autre souci que celui de vos plaisirs dans le présent, d'autre ambition que celle de votre bonheur dans l'avenir. Pourquoi donc avoir des secrets pour moi, comme si j'étais un tuteur barbare ou un père sans pitié?
— Je ne vous comprends pas.
— Vous avez caché une lettre quand je suis entré, prononça le duc.
Trois-Mai sentit le froid la gagner.
— Montrez-la moi, ajouta-t-il.
Trois-Mai l'entendit bien, mais elle ne parut pas l'entendre. Elle avait peur.
Le duc réitéra sa deman le.
— Non, dit-elle à voix basse comme si elle se parlait à elle-même ; non 1 car vous lui feriez du mal...
— Du mail A qui?
— Aluil
— A lui! répéta-t-il plein d'étonm-mont ; de qui
est-ce que vous parlez, et quel mal pensez-vous donc que je sois capable de faire?
— Je parle de quelqu'un qui est pour moi autant qu'un frère, et pour qui je ferais avec transport le sacrifice de ma vie 1
— Un frère?...
Ce mot fut accompagné d'un regard vicieux jeté en dessous par le duc à sa fille.
— Allons, c'est bien, dit-il en souriant, je vois ce que c'est. Vous autres, jeunes filles, vous appelez cela un frère. Le nom n'y fait rien. Bah! quelque amourette, je gage, des fadaises de roman, un rêve que vous voudriez transformer en aventure. Je ne vous en veux pas, ma fille ; il faut bieu un aliment à votre imagination. Mais, avouez que pour une rougissante Agnès, qui tremble à tous les mots, qui frémit et qui s'effarouche, avouez que vous possédez l'instinct à défaut de la science. Je ne prétends pas vous intimider : au contrahe, je vous mets à votre aise. Toujours vous avez fait ombre avec moi de vos qualités de femme que je m'attachais à développer; il y a un malentendu entre nous, évidemment ; vous m'avez pris pour ce que je ne suis pas, et moi je ne
VOUS ai pas prise pour ce que vous êtes. Cela arrive mille fois. Seulement, ma chère petite, vous avez eu tort, mais grand tort, de ne pas vous confier à moi. Je ne suis pas un père comme les autres pères, ne vous en étos-vous pas aperçue? Je comprends toutes choses et même plus encore. Vous m'auriez charmé en venant me raconter vos petites histoires. Je vous aurais donné des conseils, mais pas des conseils à la Bartholo; oh! non; j'entends mes devoirs d'une façon tout autre.
Trois-Mai reculait lentement.
— jÇà, continu a-t- il, ma charmante Agnès, ditesmoi quel est votre Horace? En quel lieu l'avez-vous rencontré et depuis combien de temps? Au moins, est-ce un gentilhomme et sait-il qui vous êtes? Mais parlez donc, vous voyez bien que je n'ai pas de courroux. Vous avez un frère, c'est très-naturel, et, s'il faut vous parler franchement, eh bien 1 je m'en doutais. Ce qui m'étonne (mais ce qui m'étonne agréablement) c'est votre adresse à me le cacher. Savez-vous que vous êtes habile? oui, je vous en félicite, car vous m'avez trompé, moi qui ai pris des leçons à la cour de Louis XV. D'honneur 1 je vous
regardais comme une ingénue, je le confesse, mais vos vingt ans ont joué mes soixante ans d'une admirable façon. Mes sincères compliments, ma fille!
La pâleur de Trois-Mai était extrême. A un mouvement que fit vers elle le duc de Noyal-Treffléan, elle répondit par ce mot d'un sublime effroi :
— Monsieur, êtes-vous mon père?...
Car à la fin elle se révolta, elle, l'enfant sans tache I
Tant de hontes et tant d'infamies l'indignèrent jusqu'à l'horreur. Elle montra son beau front de vierge irritée^ et, s'appuyant au coin d'une commode :
— Chassez-moi ! dit-elle, foulez-moi sous vos pieds et brisez-moi 1 arrachez un à un tous les vêtements que je porte! frappez-moi! tuez-moi!,,, mais respectez-moi !
Elle reprit :
— Dans la boue où vous avez laissé se traîner ma jeunesse, parmi les pauvres de la rue, chez les mendiants du ruisseau, partout où votre volonté m'a jetée, au cabaret et à l'hospice, j'ai trouvé le respect que je ne trouve pas dans la maison de mon père!
310 TRANÇûIS SOLEIL
Le duc recula.
— Jamais je ne vous ai rien demandé, dit-elle; aujourd'hui je vous demande cette seule chose. Aije quelquefois oublié mes devoirs envers vous? Je ne le crois pas. Vous m'avez toujours vue soumise et courbée. Que voulez-vous de plus? Est-ce de l'aScctiou? est-ce de la tendresse? je ne le peux pas, cela m'est impossible. Que le ciel me pardonne !
— Trois-Mai 1
— Oui, Trois-Mai 1 Trois-Mai, à la bonne heure! mais pas votre fille 1
Le duc demeurait atterré.
— Votre fille serait celle qui se serait éveillée à la vie dans vos bras, qui aurait grandi sous vos baisers ; votre fille serait celle dont vous auriez guidé la raison et dirigé les premiers pas ! Mais l'être abandonné par vous sous un réverbère, élevé par charité, l'enfant à qui vous n'avez osé donner ni un nom de mère ni un nom de sainte, que vous avez appelé d'un cliiffre, d'une date; la malheureuse que vous avez forcée à tendre la main, après l'avoir privée de pain et d'asile, celle-là a'est pas votre fille et ne peut pas l'être !
— Trois-Mai !
— Je ne suis la fille de personne, je suis la fille de Dieul
— Écoutez-moi, voulut dire le duc.
— Nonl je vous ai trop écouté, je vous ai trop entendu. Vous me diriez encore de ces choses que je ne veux pas savoir, parce qu'elles sont ou trop fausses ou trop vraies. Vous avez assez égaré ma tète comme cela, laissez-moi garder mon cœur. Je ne veux plus de vos leçons, vos leçons m'épouvantent! Il m'a fallu, pour y résister pendant un an, toute la force que Dieu donue à ceux qui le prient. Heureusement que si vous aviez le poison, j'avais le contrepoison, moi!
— Que voulez-vous dire?
— Voyez! dit-elle en lui montrant un livre.
— VÉvangile, lut le duc.
— Oui, VÉvangile, que j'ai été obligée de voler à vos domestiques!...
Jamais visage humain n'atteignit à la céleste beauté du visage de Trois-Mai eu ce moment. Le duc tremblait de rage.
— Ainsi donc, dit-il après un silence, voilà comment vous me braviez ?
— Voilà commentée sauvais mon âme!
— Et ce billet, continua-t-il ironiquement, vous aidait-il aussi à sauver votre âme?
Trois-Mai ne baissa plus les yeux, cette fois. Elle avait la pureté, elle avait le courage.
C'était à son tour à dominer cet homme de fer.
— Donnez-moi ce papier, répéta-t-il.
— Nonl
— Donnez-le-moi, je vous l'ordonne I
— Nonl
— Trois-Mai I
Elle croisa ses mains sur sa poitrito
Mais si elle avait le courage, elle n'avait pas la force. La lutte qu'elle venait de soutenir l'avait épuisée.
Elle, si timide et si frêle, ne pouvait résister longtemps à des émotions de cette nature.
— Laissez-moi, murmura-t-elle d'une voix plus fiiible ; que vous importe ce papier qui ne renferme rien de mal, je vous le jure?
Et plus bas encore elle se disait ;
— Oh I j'ai peur, j'ai peur pour luil
C'est qu'elle n'ignorait ni la toute-puissance ni toute la cruauté du duc, et qu'elle se rappelait incessamment le récit des caprices infernaux qu'elle avait lus dans le livret de François Soleil.
— Allons I dit-il brusquement.
Les genoux de Trois-Mai s'abattirent sur le parquet.
— De grâce ! murmura-t-elle,'
— Ce papier?
— Oh 1 soyez bon 1 H s'avança.
Elle était défaillante ; il lui saisit les deux mains. Ce dernier cri, déchirant et suppliant, s'échappa de sa gorge et faillit la briser :
— Ah 1 mon père 1...
Puis elle s'étendit à la renverse, blanche comme une morte, inanimée.
Le duc de Noyal-Treffléan s'arrêta, pâle aussi.
.— Ce cri m'a remué I dit-il lentement.
Il resta plusieurs minutes à la même place, regardant sa fille évanouie et ne la relevant pas. Un sentiment inconnu venait de s'éveiller en lui, et il cher-
cliait à s'en rendre compte, à rattraper pour ainsi dire la vibration enfuie.
Qui l'eût YU de la sorte, debout, immobile, les yeux grands ouverts, se fût demandé s'il était changé en pierre ou en fou. Mais le travail qui se faisait dans sa pensée était extraordinaire.
— Est-ce que je l'aimerais? se demandait-il; est-ce que depuis un an ce que je prends pour de l'habitude ou pour de la ciuiosité serait par hasard... de la tendresse paternelle?... Tout à l'heure, pour la seule fois de ma vie, il m'a semblé que mon sang criait... Suis-je sur le point de devenir pareil aux autres hommes, et mes entrailles auraient- elles attendu jusqu'à ce jour pour s'émouvoir?
Il passa la main sur son front.
— C'est inexplicable. Je ne me reconnais plus. Cette enfant s'est introduite par surprise dans mou cœur... Il est vrai que jamais je ne l'avais mieux admirée qu'aujourd'hui... Elle m'a parlé avec une fierté et une audace auxquelles je ne m'attendais certainement pas. J'ai reconnu en elle la race des Noyal-Treffléan et j'ai éprouvé comme un mouvement d'orgueil... Et puis c'est la première volonté
que je n'aie pas domptée, la première rébellion qui se lève devant moi. Elle m'a résisté jusqu'à la fm, ma fille, elle n'a pas cédé, elle n'a pas été vaincue, elle est tombée dans sa résistance !... c'est bien. Ob ! ob 1 continua-t-il en se frappant au-dessous du sein gaucbe, ce que l'on appelle le cœur, cette montre qui marque la force ou la faiblesse bumaiue, le cœur bat donc encore cbez moil
Il se mit à rire, mais son rire se perdit aussitôt dans une réflexion; et il redevint sombre, regardant toujours Trois-Mai coucbée sur le parquet.
— Elle ne m'aime pas... elle l'a dit. Elle me liait, je l'ai vu. Eb bien! qu'y a-t-il d'étonnant là-dedans?... Elle ne m'aime pas, tout s'arrête ici... Na ture ! nature ! mon pouvoir se brisera toujours con tre le tien 1
Son pied beurta le volume écbappé aux mains de Trois-Mai.
11 tressaillit involontairement et murmura :
— \J Évangile!
Oui, V Évangile! Et ce nom se plaçait sur sa boucbe précisément à côté de la nature qu'il venait de prononcer, comme si au moment où il comptait un obs-
tacle à sa marche impie, Dieu eût voulu lui en montrer un second 1
A ce même instant il se rappela aussi, — c'était fatal! — il se rappela cette soii*ée ancienne où sa fille, au sortir de l'hôpital des Enfants-Trouvés, afifamée et pleurante, invoqua soudainement une croix dans les airs et se réfugia sur les marches d'une église pour demander à Dieu secours et protection.
— Toujours la religion! dit-il, toujours Dieu! Voilà leur éternel bouclier! Avec ce mot, avec cette idée on les voit marcher sans crainte, non pas comme marchent les martyrs, mais comme marchent les conquérants. Tout est dit lorsqu'ils ont la foi, tout est fait lorsqu'ils ont la grâce ; ce sont deux oreillers sur lesquels ils s'endorment, confiants dans une éternité bienheureuse. La foi, la grâce! Pourquoi ces dons tombés sur le genre humain, comme autrefois les langues de feu sur les apôtres, ne sont-ils pas tombés sur moi qui me fusse découvert exprès pour les recevoir?
Il repoussa V Évangile.
Se penchant ensuite sur sa fille :
— J'allais oublier ce papier, dit-il, voyons.
D n'y avait que trois lignes :
a Je suis près de vous, dans l'auberge à côté, au troisième^ la fenêtre entourée de vignes.
» Emhj:. »
'^~- Emile ! prononça le duc en levant les jeux cm plafond; qu'est-ce que c'est que cela?...
A ce moment^ Trois-Mai fît un mouvement et un soupir.
Le duc se hâta de serrer le billet dans une de ses poches.
Puis il sonna les femmes de chambre.
— Ma fille s'est trouvée mal, leur dit-il, vous me préviendrez lorsqu'elle sera revenue à elle.
Mais une fois rentré dans son appartement, ses réflexions le reprirent et il leur livra son cœur en pâture :
— Elle aime cet Emile, voilà qui est clair. Aimer ! sentk son âme se fondre au souffle d'une autre âme ; c'est ce que je n'ai jamais éprouvé... c'est ce qu'il faut que j'éprouve. Ma fille m'aimera^ je le veux I
318 FRANÇOIS SOLEIT.
— Monseigneur! monseigneur! s'écria une femme de chambre en faisant invasion dans le cabinet du duc de Noyal-Treffléan.
— Eh bien ! qu'y a-t-il?
— Mademoiselle vient d'être atteinte d'une fièvre violente, et nous avons été obligées de la coucher dans son lU.
— Retournez chez elle et faites appeler le docteur. Seul, le duc se posa cette question :
— Est-ce moi qui l'ai brisée? Cette dernière scène aurait-elle dépensé toute son énergie!... Oh! non, la jeunesse sera probablement la plus forte... ce n'est qu'une crise passagère. Cependant j'aurais dû la ménager, car après tout elle est ma fille! — Ma fille 1 répéta-t-il en rêvant...
— Monseigneur ! monseigneur !
C'était la femme de chambre qui revenait.
— Encore? dit le duc.
— Le délire s'est emparé de mademoiselle, et au milieu de ses pleurs et de ses sanglots, elle ne cesse de prononcer un nom , qu'elle appelle à grands cris.
— Quel nom?
— Emile 1
Le duc garda le silence.
D'un geste il congédia la camériste.
— Emile 1 toujours cet Emile î Allons, il faut céder, car je ne veux pas que cette enfant meure, je ne veux même pas qu'elle soit malheureuse. Elle m'a répudié pour son père, j'ai à prendre ma revanche vis-à-vis d'elle.
Il sonna,
A un laquais qui se présenta, il donna les instructions suivantes :
— Dans l'auberge à côté, il y a un jeune homme qui demeure au troisième étage, sur le derrière, une fenêtre entourée "de vignes, je crois.
— Bien, monseigneur.
— Il s'appelle Emile.
— Emile, répéta le valet.
— Vous allez le trouver et vous lui présenterez ce billet, en le priant de vous suivre au nom de la personne à qui il est adressé,
— Après, monseigneur?
— Après, vous ferez entrer ce jeune homme ici et vous viendrez me prévenir.
320 PftANÇOIS SOLEIL
— Il suffit, répondit le valet en s'inclinant.
— Je veux le voir et l'interroger, se dit le duc. Celui qui a su attirer l'attention de ma fille ne peut pas, ne doit pas être un homme ordinaire.
Le parc de Versailles, si désert aujourd'hui, et que réjouit seulement dans les soirées blondes la musique des régiments, le parc de Versailles, qu'il semble de bon goût de railler pour sa magnifique symétrie, et dont les arbres vont si bien deux à deux, comme des alexandrins, qu'on est tout étonné de ne pas les entendre rimer à leurs cimes, le parc de Versailles ne se ressemble plus à lui-même. C'était un tableau, ce n'est plus qu'un cadre maintenant. Ces pelouses qui appelaient si bien les robes ramagées et ramageantes, les souliers de satin furetants, les petits talons rouges ; ces avenues où les chaises à porteurs avec leurs rideaux frangés
d'or et leurs armoiries finement peintes reposaient si doucettement, ces lacs où de galantes compagnies venaient perpétuellement s'embarquer pour Cythère, ces Amours qui décochaient leur flèches sur de vrais cœurs, ces Vénus qui avaient quelque raison d'être pudiques en face de tant de monde, ce paysage enfin si hyperholiquement coquet, recevait autrefois la vie et la joie d'une foule de toutes couleurs, marquises, courtisans, oficiers. Louis XIV était alors ]o. véritable soleil de Versailles; à présent, c'est le soleil seul qui est le Louis XIV de Versailles.
Un peu moins animé en 1789 que sous le granil oi, surtout autrement animé, le parc était cepoji ■ dant encore une belle chose, peuplée et brillante.
Au lieu de rentrer directement à son hôtellerie du Sanglier russe, Emile, que nous avons laissé le ma tin sous l'impression de la flûte d'Ariodant, avait dirigé ses pas vers les jardins royaux.
Il passa la journée entière à errer autour des deux Triauons, séjours féeriques, où l'on donnait la comédie avec des agneaux, des abbés et des musiciens. 11 s'en revint ensuite parle bois de Satory.
Il allait être six heures du soir; le jour était grand
encore. Eveillés par le veut, les arbres s'étaient mis à babiller parleurs milliers de petites langues vertes, comme feraient entre eux de bonnes gens, après la dinée, sur leur porte. On entendait aussi quelques chants d'oiseaux, perdus dans les massifs, et plus heureux que les autres oiseaux de Trianon^ dont les pattes mignonnes se gelaient à percher sur la tête des ApoUons de marbre.
A cette heure sereine, dans une des parties les plus reculées du bois, deux femmes étaient assises sur un banc. A leur costume^ il était aisé de reconnaître qu'elles appartenaient à la cour.
Elles causaient.
Quelque chose de triste voilait les traits de l'une d'elles, la plus belle et la plus grande ; elle avait une robe de couleur sombre ; un éventail pendait au bout de sa main droite abandonnée. C'était une femme dans la force de l'âge, blonde sous la poudre, au profil accusé fièrement.
L'autre, belle aussi, lui disait :
— Madame, qu'est devenue votre gaieté de jadis? Rappelez-vous ces moments de bonheur et de plaisir, alors que tout s'animait de votre présence
324 T'RANCOIS SOLEIL
et que vous étiez rame adorée des divertissements de Versailles ?
— Hélas 1 que ne donnerais-je pas aujourd'hui pour racheter cette jeunesse dont on m'a fait un crime ! Chaque éclat de rire de la dauphiue retombe maintenant en larmes amères sur le cœur de la reine. Dans ce temps-là je croyais pouvoir prendre ma part de gaieté sans offusquer personne. Les murailles de mon palais n'étaient pas assez hautes, ni assez épaisses, voilà le malheur; le peuple m'a entendue rire un jour qu'il ne riait pas, et il s'est fâché. Au fait, j'étais folle, et j'ai mérité mon sort. Où voit-on dans l'histoire une reine souriante et heureuse, comme j'osai l'être pendant quelques instants ? J'ignorais alors que chaque parcelle de bonheur était autant de volé siu- mes sujets. On me Ta fait comprendre depuis : « Madame, ne riez pasl car je n'ai ni pain ni asile. Madame, ne dansez pas ! car mon enfant se meurt à mon sein maigre et tari. Pas de festins ! pas de musique 1 car nous souffrons, car nous sommes pauvres et envieux I »
L'autre femme, qui s'appelait madame de LambaUe;
— Pourquoi tourner votre pensée vers ces tristesses incessantes? Pourquoi rappeler de lamentables images ?
— C'est qu'en revoyant cette place et en me retrouvant sur ce banc, je ne puis me défendie, malgré moi, d'un funeste souvenir,
— Un souvenir ?
— Oui^ alors que je n'étais pas une reine, alors que je n'étais qu'une femme.
— Et ce souvenir ?
— n m'obsède toiijours ; je voudrais le chasser, mais il revient à mes heures tristes, et je revois sans cesse cet homme dont les traits moroses m'apparurent ici pour la première fois.
— Quel homme ?
— Un fou, un original, dont l'abbé Vermont, qui l'avait déjà rencontré quelquefois, m'avait donné le signalement; un écrivain célèbre qui fuyait sa célébrité et que l'on désignait sous le nom du phi losophe de Genève.
— Quoi! Jean-Jacques Rousseau?
— Lui-même.
— Cet homme si dédaigneux I si vain 1 si brutal,
et qui repoussait toutes les sympathies, surtout celles de la cour?
— Ce ne fut pas lui qui vint au-devant de moi, c'est moi qui allai au-devant de lui, dit la reine.
— Vous I
— Je savais qu'il avait l'habitude d'herboriser dans les environs; je ne pus résister au désir de le voir et de m'entretenir avec lui. Vous connaisse>i mon faible pour les artistes et pour les penseurs; je suis toujours demeurée Allemande de ce côté. Toutes les gloires m'attirent, et Jean-Jacques Rousseau était une des gloires les plus resplendissantes, nonseulement de Paris, non-seulement de la France., mais de l'Europe, mais du monde entier.
— Votre Majesté, dit la princesse de Lamballc avec un charmant sourire, Votre Majesté est-elle bien sûre en ce moment de ne pas donner dans les idées du tiers-état?
— C'était un beau jour comme celui-ci,
— Peut-être le même mois ?
— Oui.
— Et sans doute ausssi la même îieure?
— La même heure.
Marie-Antoinette avait tressailli en prononçant ces dernières paroles, et elle avait regardé anto-iir d'elle par un involontaire mouvement.
— Alors, c'est étrange, dit madame de Lamballe.
— N'est-ce pas... '?
— Et que se passa-t-il entre vous et oct homme ?
— Je vais vous le raconter. C'est quelque chose de simple et de pénible. J'étais vêtue en paysanne, en jardinière, comme cela m'arrivait souvent à ïrianon, vous le savez. Je ne voulais pas être reconnue. Dans ce sentier que m'avait indiqué l'abbé, au bout de quelques instants, je vis paraître un individu en habit gris, courbé, et qui marchait avec une canne.
— C'était lui i
— C'était lui. Au frisson qui me passa par tout le corps, je reconnus que je n'étais rien qu'une princesse, et que cet homme était un homme de génie. Mes genoux fléchirent; et plus il avançait, plus je me trouvais interdite, quoiqu'il ne me regardât pas, quoiqu'il ne me vit pas.
— Se peut-il?
— Il me semblait le voir grandir à chaque pas qu'il faisait, tandis que moi je me sentais rapetisser d'autant. Je compris qu'il y avait quelque chose de fatal entre nous^ et qne ce plébéien obscur venu de la Suisse, ce vagabond, cet hôte des greniers et des mansardes, devait un jour ou l'autre peser impitoyablement sur ma destinée. Tous ses livres me revenaient à l'esprit, et je vis bien qu'il s'était incrusté dans mon royaume de manière à n'en faire jamais sortir sa mémoire. Il s'était adressé à tous, et tous lui avaient répondu. 11 avait parlé aux hommes par le Contrat social, il avait gagné les mères par V Emile , et les filles par la Nouvelle Héloise. Il tenait la France entière. Il allait régner plus que moi. Voilà les idées qui m'avaient saisie à mesure que ce Jean-Jacques Rousseau s'approchait.
— Il vous aperçut enfin ?
— Un instant, je crus qu'il allait me marcher sur le corps avec ses épais souliers ferrés. Je n'aurais pas fait un mouvement, pas poussé un cri. Tout mon sang s'était figé dans mes veines, un sang royal, cependant!
— Singulier prestige! murmura la princesse de Lamballe.
— Ce ne fat que lorsqu'il me vit sous ses yeux qu'il s'arrêta. Ses sourcils se froncèrent, et je crus lire de la défiance dans sa physionomie. « — Qui êtes-vous? me demanda-t-il d'un ton brusque. » — Une... jardinière des environs... balbutiai-je. » — Que faites-vous ici ? que me voulez-vous? qui vous envoie ?» fl me jeta successivement ces trois interrogations, en attachant sur moi ses méchants petits yeux. Je parvins toutefois à me remettre un peu, et je lui répondis : « — Je retournais au village, lorsque ma corbeille est tombée. Voulezvous m'aider à ramasser mes fleurs ? »
— Que fit-il alors, cet hôte farouche des forêts ?
— Mon air de sincérité le désarma, et il sourit de ma demande naïve. Ah ! j'étais jeune dans ce temps ! Puis il parut hésiter, il se retourna comme pour s'assurer qu'il ne courait aucun risque d'être vu ; enfin il se pencha et ramassa quelques-unes des fleurs que j'avais éparpillées sur le sol. Par ce beau jour, et dans ce bois enchanteur, c'était un tableau à inspirer
Greuze; et j'avoue que ce n'était pas sans un sentiment de vanité que je contemplais cet homme célèbre incliné presque à mes genoux.
— En efl'et, j'aurais été curieuse de le voir.
— Tout en ramassant mes roses, il me questionna encore : — c Ètcs-vous fille ou mariée? — Mariée, dis-je. — Comment s'appelle votre époux? — Il a nom... Louis. — Et votre chaumière, est-elle bien distante d'ici? — Ma chaumière? rcpri?-je en souriant à mon tour, non ; elle est là tout près. » Et mou bras s'étendait dans la direction de Versailles. La malice que j'avais mise à ces dernières réponses ne lui échappa point. Il tressaillit sous l'empire d'unepensée soudaine, et, se redressant avec plus de vivacité que n'eût fait espérer son âge, il me lan(^a deux éclairs au visage. Mais cette fois j'étais calme, j'étais moi.
— Il vous avait reconnue ?
— Ou il m'avait devinée. Toutefois est-il que ses lèvres laissèrent passer ce mot : « La Dauphine ! » Je fis semblant de ne pas l'avoir entendu, et je lui dis : — « Toutes m(!S fleurs sont-elles bien x'a-
massées, M. Rousseau? » — C'était un piège 1 murmura-t-il sourdement.
— Le mal-appris 1
— Ce fut vainement que j'essayai de reprendre la conversation sur un ton enjoué. Jean-Jacques était redevenu sérieux... « — De la rancune? » lui dis-je. Il hocha la tète. « — Non, répondit-il, de la tristesse. » Je le regardai d'un air d'étonnrr .2nt. « — Quel sujet avez-vous d'être affligé, vous que tout le monde encense? » — Aussi n'est-ce pas de moi que je m'afflige; il y a bien long-temps que je ne suis plus triste pour mon propre compte. — Qui donc est-ce que vous plaignez alors? lui demandai-je étourdiment. — Vousl »
— L'imprudent 1
— Je demeurai sous le coup de cette réponse et ne dis rien ; j'étais peu habituée à une telle franchise de langage. Il ressemblait à mes courtisans comme un homme ressemble à des singes. On eût dit qu'il venait de comprendre ma pensée, car il ajouta : « — Ce n'est pas dans votre présent que je vous plains, madame, c'est dans votre avenir. Jouez à
côté du trône, maintenant ; mais une fois dessus, dites adieu, croyez-moi, à tous vos loisirs de jeune fille et à tous vos éblouissements de jeune femme. »
— Le méchant homme! murmura madame de Lamballe.
— Jean- Jacques a eu raison. Depuis cette rencontre, mon frivole bonheur s'est écroulé, si bien écroulé qu'il n'en reste pas une pierre aujourd'hui. Je suis devenu haïssable à mes sujets, et la calomnie s'est glissée jusque dans mes antichambres pour me poursuivre de ses sifflements. L'autre jour, j'ai trouvé sur ma toilette un de leurs pamphlets, Jean- Jacques a eu raison. L'avenir, disait-il; oh! oui, c'est ce qui m'efl"raie. Chaque pas que je fais vers cet avenir me dévoile un nouveau malheur prêt à fondre. Mon mari, mon fds, la France! que de préoccupations ! Mes yeux s'usent et s'éteignent dans l'insomnie: car, savez-vous, madame de Lamballe, souvent, pendant que le roi repose, je plonge mon regard dans les chiffres, je m'efforce à comprendre ces plans d'organisation, ces projets financiers, et le jour me surprend souvent lasse et toute pâlie à la
rRANÇOIS SOLEIL 333
vue d'un gouffre de dilapidations. Jean- Jacques 1... c'est l'apparition de Jean-Jacques qui m'a porté malheur 1 c'est...
La reine n'eut pas le temps d'achever ; sa voix s'étrangla tout à coup dans sa poitrine, son visage blanchit.
— 0 ciel! qu'a Votre Majesté? s'écria la princesse de Lamballe qui fut frappée de cette altération subite.
La reine, terrifiée, articula faiblement :
— Là... là...
Son doigt montrait un personnage qui venait d'apparaître dans le sentiert
— C'est lui!
— Qui, lui?
— Lui, vous dis-je : lui, Jean-Jacques Rousseau! Madame de Lamballe crut la reine atteinte de
vertige, car l'individu en question n'était qu'un homme tout à fait inoffensif d'aspect.
C'était Emile.
n poursuivait sa promenade dans le bois, et n'avait encore vu ni la reine, ni la princesse.
— Oh! oui, c'est bien lui! reprit Marie-Antoi-
334 ithakccis soleil
nette, haletante et l'œil tendu; voilà bien sa démarche, sa taille, tout enfin, c'est Jean-Jacques 1
— Madame ! madame l
— Partons I Elle se leva.
Au même instant Emile, qui portait ses regards à l'horizon^ aperçut les deux femmes.
Il n'était séparé d'elles que par une dizaine de pas, lorsqu'il entendit ces paroles prononcées par la princesse de Lamballc :
— Que Votre Majesté se rassure, cet homme n'est pas celui que vous croyez.
Il resta immobile, saisi de respect et d'étonnemônt.
Votre Majesté I ce titre retentissait dans sa tète ; il avait donc devant lui cette femme, objet de tant de haines et de tant de sympathies 1
Pendant le court espace d'une minute, il contempla sa pâleur douloureuse, et put suivre sur son visage la trace des pleurs qui en avaient lavé tant de fois l'impérieuse beauté.
Marie- Antoinette avait passé la main sur son front ; et quand elle releva ses paupières sur Emile
ce fut avec plus de calme et avec plus d'attention.
— C'est égal, murmura-t-elle en secouant la tête ; j'ai ridée que cette ressemblance me portera encore malheur.
En achevant ces mots, elle se laissa entraîner par la princesse de Lamballe, et toutes deux disparurent rapidement aux yeux stupéfaits d'Emile,
A l'auberge du Sanglier russe, Emile trouva le domestique chargé de le conduire vers le duc de Noyal-Treffléan. Il le suivit, croyant obéir à un ordre de Trois-Mai.
Quelle fut donc sa surprise en se voyant face à face, non pas avec la fille, mais avec le pèrel
Celui-ci le reconnut immédiatement, et il ne put s'empêcher de dire :
— Il y a une fatalité... oui... je le vois bien... les hommes naissent par groupes, et chacun d'eux est fatalement condamné à ne se rencontrer et à ne vivre qu'avec les hommes de son groupe... Ce sont des sociétés dans la société, ou bien encore une
ocrupe de comédiens engagée pour donner pendant un certain temps un certain nombre de représentations... Bon gré mal gré, il faut qu'ils marchent ensemble,, Héraclius avec Guillot-Gorju, Iphigénie avec Colin, le Turc avec le Chevalier français... et moi avec ce jeune homme que le hasard, la destinée, la Providence, Dieu ou le diable m'ont donné pour compagnon !
Emile attendait debout.
— Voici la troisième fois que je vous rencontre sur mon passage, dit enfin le duc.
— Oui, monsieur.
— La première fois vous m'avez outragé, la deuxième fois vous m'avez nui. La première comme la deuxième fois il m'eût été facile, vous le concevez, de vous faire repentir pour le reste de vos jours de votre étrange audace, et la Bastille...
— C'eût été manquer votre but, M. le duc, car j'en serais sorti la semaine dernière.
— A défaut de la Bastille, j'ai mes châteaux.
— Est-ce de celui de Clichy ou de celui de Gonesse que vous voulez parler, M. le duc?
— n n'importe.
338 FRANÇOIS SOLEII
— C'est que vous savez bien que tous les deux ont été biûics le 13 juillet par la justice du peuple.
Le duc de Noyal-Treffléan regarda ce jeune homme qui lui parlait si hardiment.
Puis il reprit :
— Quoi qu'il en soit, je vous ai laissé la vie sauve ainsi que la liberté. Mais je ne m'en fais pas un mérite, non ; la première fois je n'ai pas pensé à vous ; la seconde fois je vous ai oublié, ce qui revient à peu près au même. Je ne connaissais pas alors les motifs de votre acharnement.
— Quels motifs ? demanda Emile.
— Nierez-vous que vous ayez tenté la séduction de ma fille?
— De quelle fille, M. le duc?
— De la mienne.... de Trois-Mai...
— Je n'ai connu sous ce nom et je n'ai aimé qu'une jeune fille pauvre comme moi, enfant trouvée comme moi. Je l'ai aimée comme nous auties, les oubliés de la famille, nous savons aimer, c'est-àdire avec la pureté d'une âme qui ne tenant tout que de Dieu rapporte tout à Dieu.
— Et vous l'aimez encore? demanda le duc.
— Je l'aime toujours.
— Jusqu'à quel point?
— Jusqu'au point de mourir pour elle.
— Heureuses gens que les ammu'eux I dit le duc avec un soupir ; ainsi, pour sauver Trois-Mai d'un péril vous n'hésiteriez pas à vous sacrifier?
— Et vous? dit Emile.
La question était indiscrète et vive.
Pris au dépourvu, le père ne sut que répondre.
— Ma fille^ continua-t-il, est en ce moment en proie à une fièvre brûlante...
— 0 ciel 1
— Votre présence peut améliorer son état.
— Oh ! je vous comprends, dit Emile : je vous comprends ; faites-moi conduire vers elle I
— Un instant, arrêta le duc, dont le visage peignait l'embarras et dont la voix trahissait l'hésitation.
— Parlez.
— De l'avis des médecins eux-mêmes, il serait possible que la convalescence de ma fille se prolongeât pendant quelque temps.
— Je suis absolument à votre service.
— C'est bien; mais... ce n'est pas tout encore.
— Quoi donc?
— Inutile de vous, dire que, visible ou invisible, mon intention est d'assister à vos entretiens.
— Ce serait votre droit, M. le duc, si ce n'était votre devoir.
— En outre, quoique je n'aie pas l'exigence de vouloir dicter vos paroles, il est néanmoins quelques questions et quelques réponses dont je tiens à diriger le sens.
— Rien de plus juste.
— C'est ainsi que mon désir est que vous parliez de moi à Trois-Mai.
— De vous, M. le duc I
— Aussi souvent que vous en trouverez l'occasion.
— Et que faudra-t-il dire de vous ? demanda Emile.
— Tout le bien qu'une fille doit penser de son père.
jeune homme fit un mouvement.
— Ensuite ? dit-il.
— Ensuite, continua le duc de Noyal-Treffléan, il faudra lui vanter mon cœur, lui parler de la tendresse que j'ai pour elle...
— De votre tendresse ?
— Oui.
— Après, M. le duc?
— Lui dire qu'elle s'est trompée sur mon compte, justifier à ses yeux les moyens que j'ai dû employer pour arriver à son bonheur, lui montrer ce bonheur comme le but constant de mes efforts...
— Vos efforts 1 s'écria Emile révolté.
— Enfin, je laisse à votre intelligence le soin de me gagner le cœur de ma fille,
— Est-ce tout, M. le duc?
— Oui, c'est tout.
— Il ne vous faut pas encore autre chose, pendant que vous y êtes? Cherchez bien. Le respect des mères, par exemple? La considération des vieillards ? Le dévouement des femmes ?
Le duc ne daigna pas retourner la tête.
— Si la tâche que je vous ai proposée vous semble au-dessus de vos forces, vous pouvez partir, dit-il tranquillement.
— Partir 1 s'écria Emile, lorsque votre fille se meurt et que ma vue peut la sauver 1
— Que m'importe? elle ne m'aime pas;
— Mais ce que vous voulez est impossible, soiigezy donc 1
— J'y ai songé, et c'est pour cela que je l'ai voulu.
— Votre fille vous aimer !
— Elle vous aime bien ; je veux partager avec vous
— Dieu lui-même ne ferait pas ce miracle I
— Un amant le fera.
Il se fit un moment de silence entre eux deux. Emile observait le duc pour s'assurer qu'il iic raillait pas horriblement.
Mais le duc était calme comme à son ordinaire.
— Ainsi vous refusez? dit- il en se levant de son fauteuil.
Emile ne remua pas.
— Je n'ai plus qu'un mot à ajouter, continua le duc de Noyal-Treffléan, mais un mot décisif. Je n'ai pas de préjugés : j'estime ou plutôt je méprise les hommes à un égal degré. Je suis riche, je suis puissant. Vous, vous n'êtes rien, vous n'avez qu'un avenir borné et chétif, votre sort dépend uniquement du hasard. Eh bien! je me charge d'être le hasaril
fhançois soleil 343
pour TOUS. Je vous ferai monter aussi haut que vous pourrez vous tenir sans vertige. Eu un mot, agissez en sortequejesois aimé de ma fille, etma fille est à vous!
Une demi-heure après, Emile était au chevet de Trois-Mai, qui reposait, les bras en croix, étendue sur un grand lit à baldaquin.
Depuis un an qu'il ne l'avait vue, il remarqua en elle une altération profonde, augmentée encore par la fièvre. Pâle comme une cire, les lèvres immobiles, les cils abaissés, elle semblait une sainte exposée à la vénération des fidèles.
Lorsqu'elle s'éveilla, il était nuit, tout à fait nuit. Un flambeau brûlait seul dans un coin de l'appartement et répandait une lueur somnolente sur les rideaux aux plis impénétrables, sur les meubles dont les angles de cuivre s'allumaient, au plafond dansant, et le long des lambris doré-sombre .
Emile écoutait avec auxiété la respiration de la jeune fille. Derrière lui, mais loin et caché dans le noir d'une tapisserie épaisse, un homme se tenait immobile et également attentif.
Tout à coup Trois-Mai eut un mouvement ; ce mouvement fut suivi d'un soupir.
Emile se pencha vers elle avec précaution.
— Eh bien ? murmura l'homme.
— Chut 1 fit Emile.
La jeune fille entr'ouvrit les paupières, et d'abord elle ne vit rien, rien que le flambeau vacillant comme au souffle de sa fièvre, rien que la nuit qui se blottissait dans les rideaux, rien qu'un vase de roses éloigné d'elle, roses manquant d'air et dont la moitié des feuilles jonchaient déjà le parquet.
Alors Emile s'avança doucement, et elle vit Emile.
Elle lui sourit sans surprise, comme elle eût souri à un songe, et ses lèvres laissèrent échapper ces mots :
— C'est toi... je t'attendais...
Ayant dit, elle referma les yeux.
L'homme qui se tenait en arrière fit un geste, réprimé aussitôt sur un signe d'Emile. De ces trois cœurs, on n'aurait pas su dire celui qui battait le plus fort en ce moment I
Trois-Mai, les yeux toujours clos, souriant comme on ne sourit que dans le ciel, dit encore :
— Dieu nous a réunis, il a eu pitié de nos souf-
frances... Viens^ Emile... donne-moi ta maiu... allons le remercier !
Emile laissa prendre sa maiu par la main brûlante et sèche de la jeune fille.
Mais alors il se sentit toucher à l'épaule par son compagnon mystérieux.
Il tressailUt.
Faisant un effort sur lui-même, il murmura :
— Ce n'est pas Dieu qui nous a réunis, Trois-Mai, c'est... c'est votre père.
— Mon père? répéta-t-elle (et une amère expression agita les coins de sa bouche) ; ne me parlez pas de mon père,
— Que dit-elle ? demanda l'homme en faisant un pas.
— Elle ne dit plus rien, M. le duc, elle s'est évanouie de nouveau.
Cette nuit-là, non plus que le lendemain, le duc de Noyal-Treffléan ne jugea pas à propos de recommencer une semblable et aussi daugreuse épreuve 11 laissa faire Emile, qui lui avait conseillé d'attendre 1 erétablissement de Trois-Mai.
Ce rétablissement fut long, car elle avait été giavement éprouvée.
Les premiers eutretieus de ces amants furent empreints de cette mélancolie qui accompagne toujours un bonheur brisé à l'aile.
Caché dans un cabinet, le duc passait des heures entières à écouter leurs confidences et les récits qu'ils se faisaient de ce qui leur était arrivé pendant leur séparation.
Trois-Mai, à demi soulevée sur son coude, les yeux languissants, mais heureuse, écoutait Emile avec cette attention qui s'attache autant aux paroles qu'à la pensée, autant à la voix qu'aux paroles, autant au visage qu'à la voix.
Mais dès qu'il essayait de faire tomber la conversation sur le duc (le Noyal-ïreffléan, la physionomie de ï- ois-Mai s'assombrissait, son regard perdait son éclat, ses lèvres perdaient leur sourire, son cœur perdait sa gaieté. Alors elle gardait le silence, ou bien elle disait à Emile, avec l'accent d'une prière :
— Parlons d'autre chose.
Le pauvre jeune homme était bien obligé de se
taire; mais le jour suivant il revenait à sa tâche avec plus d'insistance, avec plus d'habileté aussi.
Son esprit, que l'amour rendait ingénieux, inventait chaque fois de touchants mensonges ; tantôt c'était une belle action accomplie par le duc de Noyal-Treffléan, un trait de générosité, la grâce d'un coupable obtenue auprès du roi, une villageoise dotée largement. Jamais avocat n'employa plus de zèle à la défense d'une cause désespérée.
Comment dépeindre les étonnements de Trois-Mai et l'air incrédule avec lequel elle ne pouvait se défendre d'accueillir ces narrations? Souvent elle les faisait recommencer, et elle s'écriait au milieu :
— En ètes-vous bien sûr?
Ou:
— Cela ne se peut pasl
Il fallait alors qu'il lui fournît la preuve de ce qu'il avançait, ce qui obligea le duc de Noyal-Trefiléan à quelques actes réels de bienfaisance.
Elle ne s'expliquait pas l'obstination d'Emile à revenir sur un thème pour lequel il connaissait sa juste répulsion.
Aussi la cure morale essayée par notre héros al-
lait bien lentement, et maintes fois il se sentit prêt à manquer de courage. Mais le duc était là toujours, qui répétait :
— Je veux partager avec toi l'affection de ma fille.
Œuvre sans nom! il lui fallait conquérir pour un tel monstre la tendresse de cette âme droite et pure, ou renoncer à elle et peut-être s'en voir séparé pour toujours I
Le duc deNoyal-Treffléan s'était d'abord soumis à n'entrer dans la chambre de sa fille que de nuit et pendant son sommeil. Mais alors on ne pouvait plus l'en faire sortir; il demeurait les bras croisés, immobile et réfléchi.
Cet homme était dans une phase d'esprit vraiment singuUère^ il ne prenait plus souci des choses ambiantes. Il ressemblait à un alchimiste, l'œil au fond d'un creuset.
La première fois que Trois-Mai aperçut cette tête, elle fut prise d'un frémissement nerveux qui ne cessa que lorsque le duc se fut retiré.
Cependant, sur les instances d'Emile, elle s'habitua peu à peu à le recevoir dans la journée et à ré-
FRANÇOIS SOLEIL à'iV
poudre à ses interrogations. C'était tout ce qu'elle pouvait faire.
Pour le duc c'était beaucoup. Il faisait son apprentissage de la vie par les côtés simples et bons qu'il avait toujours dédaignés. Cependant affirmer que la curiosité, l' amour-propre et l'eutêtement n'agissaient pas en lui autant que la nature, c'est ce que je ne prendrai pas sur moi. Son caractère n'était pas de ceux qui fléchissent du jour au lendemain, et si pendant quelque temps il avait pu faire trêve à ses puissants caprices pour s'adonner à l'analyse miscroscopique des sentiments de famille, on devait supposer que son réveil serait formidable d'extravagance.
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver.
Il avait résolu de célébrer la convalescence de sa fiUe par une de ces fêtes excessives, telles que son imagination en rêvait, telles que son or en réalisait. En l'absence de François Soleil, lequel poursuivait à Paris une œuvre colossale et qui sera prochainement expliquée, le duc s'en était remis sur Ariodant de l'exécution de son incomparable programme.
Ariodant était le génie subalterne de la maison, du moins se le figurait-il ainsi.
Imbu jusqu'à la moelle de la lecture des livres féeriques, on n'aurait pas eu de peine à lui persuader qu'il était né du sultan Misrour et de l'infante ZoraïJe. Depuis sa jeunesse, il s'obstinait à ne porter que des babits orientaux ou de Céladons ; il savait composer des selams mieux que le prince Nourreddin, et il avait appris par cœur les Mille et une nuits, les Mille et unjow^s, les Mille et une faveurs, ainsi que les Contes Turcs, mogols, indiens, persans et japonais. 11 s'était créé un monde à part, le plus surprenant et le plus romanesque des mondes, peuplé de sens cacbés et de prodiges invisibles : cueillait-il une fleur, il lui semblait entendre sortir la voix d'une fée ; allait-il à la pècbe, le poisson qu'il amenait était immanquablement quelque fils de grand visir condamné à demeurer captif sous cette forme pendant trois mille ans, pour avoir surpris la sultane en rendez-vous, un soir qu'il faisait trop de lune.
Cet être poétique était depuis six ans au service du duc de Noyal-Treffléan. M. Soleil avait mis la main sur lui comme on le conduisait aux Petites- Maisons, et il l'avait dirigé sur Versailles, de même qu'on envoie une curiosité dans un musée. Chez le
FRANÇOIS SOLEIL 3ol
duc, A riodant présidait aux enchantemenfs an parc : il avait inventé de remplacer aux heures du crépuscule les statues de pierre par des statues vivantes. Le carquois à l'épaule, Diane palpitait réellement sous la tunique ctoilée d'or; Daphné, enserrée par un arbre, se débattait contre les rameaux envahisseurs. Cela constituait tout un harem sur des piédestaux.
Un soir qu'Emile l'avait surpris dans ses préparatifs de fête, Ariodant s'était décidé à lui raconter son histoire, ainsi que cela se pratique dans les romans d'Orient et d'aventures, où l'on inscrit en titre :
HISTOIRE d'à RIODANT. '
et où l'on commence invariablement par cette phrase sacramentelle : « Je suis le rejeton infortuné de ce fameux calife, dont vous avez probablement entendu parler... »
Ariodant avait divisé son récit en trois soirées, toujours comme cela se pratique dans les mêmes romans où l'on inscrit de nouveau :
SUITE DE L'mSTOIRE d'a RIODANT.
Et OÙ le héros, faisant asseoir son auditeur sur un monticule gazonné, continue de la sorte : o Nous en sommes restés la dernière fois... »
L'histoire d'Ariodant était d'ailleurs purement imaginaire; on eût pu la trouver toute faite dans Aladin.
Une seule chose frappa l'attention distraite d'Emile et devait la frapper. J'ai déjà rapporté la singularité du visage d'Ariodant et comment son œil gauche tendait amoureusement à rejoindre son œil droit.
Il s'aperçut plusieurs fois de l'étonnement d'Emile, et à la fin il lui dit en souriant :
— Vous regardez mes yeux?
— Oui, répondit-il.
— Le gauche vous surprend, n'est-il pas vrai?
— Et le droit aussi.
— Rien ne m'empêcherait de vous dire qu'ils datent tous les deux de l'époque où j'étais gazelle, mais il n'en est rien. Cette conformation étrange remonte au temps où j'étais sur le point de devenir cyclope.
— Cyclope !
— Grâce à la science profonde d'un vieux mire,
mon maître divin, le savant Achmet Champdoiseau.
— Vous avez connu le docteur Ghampdoiseau? s'écria Emile.
— Certes I c'était un haut personnage de la Basse- Egypte...
— Il demeurait sur le quai des Augustins.
— Ah bah ! fit Ariodant étonné, vous l'avez donc connu, vous aussi?
— Ce fut mon bienfaiteur.
— Quelle rencontre !
L'intimité d'Emile et d' Ariodant s'accrut beaucoup de cette confidence, et le second finit par pardonner au premier le stratagème musical dont il s'était servi pour pénétrer dans le parc du duc de Noyal- Treffléan, et dont son amour-propre avait été d'abord ustement froissé.
Cependant la fête devait avoir lieu le lendemaio.
riK
La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance
The Library University of Ottawa Date Due