François Villon
Bonnes gens, qui Virez sans doute voir pendre à Montfaucon, voyez le mauvais garçon se promener , ce soir, au Cimetière des Innocents. Vous riez, et il rit plus que vous. Vous buvez, et il boit. Il court la fille; et peut-être, glissant un billet dans la main de la jeune voisine, il fait la bourse au bourgeois son père. Il est fertile en bons tours. Il passe entre la chaperonnière et son vieux mari, et il trouve moyen de baiser Jeannette aux lèvres ; même, il lui tire un peu la langue
entre les dents. Il est connu pour poète, le bon folâtre ; mais beaucoup plus comme fameux écornifleur. Et toutefois, maître François n'est pas un ribleur ordinaire : il est savant, presque d'Eglise; il sera peut-être docteur, ou grand juge, ou évêque, ou qui sait quoi ? En attendant, il fait le ribaud et l'espiègle.
Au Cimetière des Innocents, tout le monde tourne et tourne entre les tombes : c'est le jardin de Paris, en ces vieux temps. On ça y humer V air frais. Ici, Von chante et Von s'amuse. On y danse même, on s'y poursuit; on s'y pince et l'on se baise.
Cependant, jour même de juin n'est pas si long qu'il ne s'achève ; et le crépuscule vient, qui fait le lit pour la très chaude nuit.
Tous les vivants s'en vont souper, et quittent les morts qui sont là, depuis quinze cents ans, par millions et millions
plus que par milliers. Là sont enfouis les quinze siècles de la Ville, toutes ces myriades de pauvres gens, qui ont bien ri, eux aussi, on ne sait plus quand. Et s'ils avaient des yeux encore, ils verraient leurs enfants, cette foule quils portent, qui les a quittés pour se mettre à table, pour dormir tout à Vheure et pour se caresser d'amour, jusqu'à demain, ou ce sera leur tour d'être couchés là-dessous, tout servis à la table des vers, bien accotés les uns aux autres, tête à tête et riant de terreur ou de mortel dépit.
Ils sont sortis du cimetière, pour quelques jours ou quelques saisons, ne pensant pas à la longue visite, quon fait les pieds devant. Mais lui, le mauvais garçon, le pauvre écolier, François Villon demeure.
Le Charnier des Innocents est son oratoire, sa taverne de sagesse, son Louvre, sa grand salle de réunion. Les tombes fraîches se pressent sous ses pas,
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tête queue, tête bêche, les cent mille brebis qui dorment contre terre, blêmes et tondues. Et pas une ne rêve.
Quatre galeries font le tour du jardin, a plus d'un étage. Et sous les arcs, les foules défuntes et les millions de jours, qui furent le peuple de Paris, font des montagnes de débris. Les derniers venus sont encore des squelettes ; mais comme dans la forêt les plus basses branches tombent en miettes et se confondent avec les feuilles mortes, sous les pantins d'hommes, c'est une carrière d'ossements disjoints, tout un sable jauni, où les cailloux furent vivants, le tibia dans le vomer, le fémur dans la bouche, les dents dans l'ischion, les tarses et les carpes dans la sébille iliaque, et les beaux osselets du cou pour jouer, la nuit, quand la peine et l'oubli font leur partie sur un tapis de funérailles.
Voilà pourtant le corps suave des jeunes
femmes ; et le père très bon qui a vieil fi dans le travail, pour nourrir la maison ; et la très douce mère, qui a porté ses petits dans ce ventre qui souffre et qui. le premier, pourrit. Voilà les frères et les sœurs. Voilà les amants enivrés pour qui le monde n'est point monde, sinon la bouche qu'ils pressent et les yeux qu'ils chérissent. Où sont les lèvres de Vamour? Où la forte main de l'homme, qui donné, qui accueille et qui redresse? Où le sein de la mère ? et la joue des enfants, comme la première pomme rouge entre les feuilles et la rieuse Aubépine?
Villon, ce fils de fée, il va et vient dans les galeries. Il convoque par devers lui ce peuple des peuples : ceux qui furent et ceux qui sont, certes bien égaux et pareils dans leurs os. Là, les filles folles ; et les rois, et les reines ; et les riches, toujours avares ; et les pauvres, toujours avides ; et les magistrats qui jugent . et qui trichent
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toujours avec le juste; et les violents qui font le mal, et les faibles qui le subissent. Et les poètes, puisqu'il en est enfin, qui sont tout, à la fois, violents et faibles, riches et pauvres, reines et rois; et même juges, quand la manie les prend.
La mort en tout, et partout, et elle seule. C'est ici que Villon apprend à lire, et qu'il raille. Ici, il pleure. Son école est ici, et son église. Puis, soudain, pensant aux soucis et aux larmes de sa vieille femme de mère, la pauvrette, qui ne sait rien que bien aimer et prier Notre Dame, pour soi-même et son fils, en grande peur de l'enfer bouillant, et en vive espérance du doux paradis, il frémit, et ses yeux se brouillent; et lui aussi, François Villon, plus que douteur, esprit qui nie, il se tourne vers Jésus et la Vierge, perdu s'il ne les craint, perdu s'il ne les croit, et par trop mort dans cette vie horrible et délicieuse, où vivre est rêve vain, et l'uni-
verselle mort le réveil éternel sur le bord de l abîme prédit.
Mais quoi, pauvre âme d'homme ? Plus la mort t'environne et f assiège, plus le désir de la vie te presse. Et l'amour t'aiguillonne.
La volupté est le lit du rêvé, si tout est rêve. Et V ardent désir se lève de la tristesse, comme la lune sort de la nuit pluvieuse. Et le pauvre Villon, d'un élan que rien ne modère, quittant sa pleine eau de la mort, nage à cœur joie vers l'enchantement de vivre, le vin, les dés, les filles, les lippées à la taverne, l'ivresse, et toujours la plus folle, le délice qui est au cher corps des femmes comme le jus parfumé de tout l'été à la pulpe des pêches.
A quelques- jours près, et peut-être le jour même où les Anglais brûlèrent
Jehanne, la bonne Lorraine, à Rouen, François Villon naissait à Paris, près Pontoise.
Ses parents étaient pauvres. Sa bonne mère toute simple, pieuse et sans lettres. La famille était de petite bourgeoisie. Il a été élevé par un maître en droit canon, le bon prêtre Guillaume de Villon, « son plus que père ». Il a pris ses grades jusqu'à maître es arts. Il aurait pu faire un docteur, un homme de loi ou d'Eglise. Mais le plus écolier des écoliers, en un temps d'anarchie générale, où la sédition était continuelle à Paris, et le pa/ys latin un chaos dans le chaos, Villon a vécu follement, sans frein ni règles, toujours aux tavernes, avec les turbulents, les escrocs et les filles.
Il a volé ; il a été ruffian ; il a pris rang dans la pègre. Il a connu les Coquillards, la plus fameuse troupe de ce siècle, en fait de ribauds, de voleurs et de
mauvais larrons. A Paris et en province, il a été de la bande.
Il est condamné deux ou trois J'ois à mort. Il passe des mois au cachot, sur la paille, dans les prisons de Meung-sur-Loire et de Paris. La potence le guette, où il a vu hisser plusieurs de ses amis. A trentetrois ans, il disparaît, qu'il soit mort de maladie, qu il ait fait retraite, ou autrement .
Plus près de nous que pas un autre, Villon n'est sorti de la légende que pour nous. Les trois derniers siècles ont pu le lire : ils ne Vont pas senti. Il fallait un monde qui meurt, et le désordre universel pour nous le rendre : alors, l'individu a toute sa force. Comme nous au milieu d'un genre humain qui se déchire pour faire peau neuve, Villon a poussé dans l'agonie du moyen âge, entre les bras d'une France demi-morte, qui se préparait dans les convulsions à ressusciter sous une forme nouvelle.
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Enfin, il a fallu Verlaine, le pauvre Lêlian, né comme Villon, à la même heure du siècle, lui a succédé de toutes les manières, puisqu'il semble avoir commencé sa vraie vie de poète vagabond et sacré, à l'âge où Villon termina la sienne. Et, en vérité, c'est bien selon cet ordre qu'ils se succèdent. Villon est un Verlaine, bien plus mâle et plus vert, qui s'en va, tout jeune homme, à trente ans; tandis que Verlaine, bien plus tendre et plus défait, errant dans les parcs de l'automne pluvieuse, et pleurant sous le porche de l'église, est un Villon de la trentième année à la cinquantième.