‹ François Villon; drame historique en cinq actes et six tableauxChapitre 16 sur 92 · ULRICH. - VILLON · texte numérisé non relu

ULRICH. - VILLON

LLRicu. — Eh quoi ! maître, ce sont là vos* amis? villon. — Mon Dieu ! oui... Ils ne vous plaisent peut-être pas? Ulrich. — Franchement... je ne puis vous cacher ma surprise, ma douleur, de vous voir un tel entourage.

villon. — Défaut d'habitude... Vous vous y ferez. ULRICH. — Oh ! non... jamais !..

villon. — Bah!... je m'y suis bien fait, moi !

Ulrich. — Et voilà ce que je ne puis comprendre... Quoi ! vous, poète, vous, homme de génie! vous, dont le front pense et le coeur bat, vous restez parmi ces truands, comme la perle dans le fumier!... Savez-vous ce que dira l'histoire? — a II y avait, dira-t-elle, il y avait à Paris , au quinzième siècle, un homme, François Villon... Dieu l'avait choisi. Ce devait être un grand poète, une des gloires de la France. Mais cet homme a manqué à sa mission divine; il a soufflé, lui-même sur le flambeau de son génie, il l'a éteint, il l'a renversé dans la fange... Honte à lui !... aiiathème sur sa mémoire ! » Voilà, oui, voilà ce que dira l'histoire... Aurat-elle tort?

VILLON, qui est devenu pensif et sérieux en écoutant Ulrich. — L/hislOire, je Pes-

père, ne me jugera point avec tant de rigueur. Avant de me condamner comme vous le faites , mon jeune maître, elle saura, — chose que vous ignorez encore, — ce qui a tué mon génie... en brisant mon cœur!

Ulrich. — Oh ! parlez... de grâce !... parlez... je vous écoute.

villon. — Autrefois... il y a longtemps, bien longtemps de cela... je vivais avec ma mère... pieuse et douce créature du bon Dieu. .. j'avais près de moi mon ange gardien, mon frère, mon pauvre petit Jehan... Alors, messire, j'étais comme vous... un jeune homme honnête... rangé... laborieux... Je suivais avec ardeur les leçons de l'Université... car, tous les soirs, en rentrant au logis, je trouvais... comme bienvenue et comme récompense... le sourire de ma mère et les caresses de Jehan... Elle me disait, la sainte femme : — « Quand je ne serai plus là pour vous aimer tous les deux, tu me remplaceras auprès de lui.» — Pauvre mère !... elle est morte... et, le même jour, mon frère a disparu... Oh ! j'ai failli en devenir fou !... Le reste* vous le devinez... 11 fallait bien m'étourdir... Je me

20 fKANÇOIS VILLON.

suis laissé entraîner au Trou de lu Pomme de Pin... Et voilà comment... peu à peu... je suis descendu toujours... toujours plus bas... jusqu'à rouler enfin dans la fange où vous me voyez.

ulrich. — Oh ! je comprends tout maintenant... et je vous plains.

villon. — N'en parlons plus. Ce souvenir me fait mal... A votre tour, Ulrich... Franchise pour franchise. Vous connaissez ma vie ; apprenezmoi la vôtre.

ulrich. — Elle n'est pas moins étrange. Il y a quatorze ans, une troupe de bohémiens passait par la ville de Nuremberg, en Allemagne. Us avaient avec eux un enfant; sa figure intelligente attira l'attention et la sympathie d'un riche orfèvre de cette ville, maître Ulrich Géring. Moyennant un peu d'or, il le retira du milieu de ces bandits. Cet enfant, c'était moi.

villon. — Quel est votre âge ?

ulrich. — Vingt-deux ans.

villon, à part. — II avait donc huit ans alors?... l'âge de mon petit Jehan !

ulrich. — Je grandis dans la maison du digne orfèvre. Comme il n'avait pas d'enfant, il m'adopta et me donna son nom. Plus tard, la découverte de l'imprimerie, par messirc Guttemberg de Mayence, donna lieu à beaucoup d'établissements typographiques en Allemagne. Maître Ulrich quitta sa boutique d'orfèvre, et se fit imprimeur, en s'associant avec Martin Kranlz et Michel Friburger. Je devins le correcteur de la nouvelle imprimerie, dont la réputation ne tarda pas à se répandre jusqu'en France. Appelés par Louis XI, maître Ulrich et ses deux associés vinrent s'établir à Paris, dans les bâtiments de la Sorbonne. Depuis quelques mois, ils m'ont cédé leur imprimerie. Maintenant je la dirige seul.

villon. — Et puissiez-vous la conduire à bonne fin ! Mais, dites-moi, n'avez-vous jamais connu votre mère?

ulrich. — Je n'entrevois le temps de mon enfance qu'à travers des souvenirs confus. Un ange veillait sur mon berceau; il me souriait, et je l'appelais : Ma mère !... Ce que je me rappelle surtout, c'est une méchante femme qui me faisait peur. Un soir... ma mère dormait, je crois... elle m'emmena de force, avec l'aide de deux hommes à figure sinistre.

villon, à part. — Qu'cntends-je ? (Haut.) Mais... dans quelle ville cela s'est-il passé?

ulrich. — Je l'ignore.

villon. — Avez-vous, au moins, quelque objet... quelque souvenir matériel de votre famille?

ulrich. — Peut-être. . . cette petite médaille, que j'ai toujours conservée

à mon COU. Voyez... (Il la tire de son sein, et la passe à Villon.)

villon, à part. — Oh ! mon Dieu !... c'est bien cela... la médaille rapportée de Home par mou grand-père et donnée par ma mère, le jour même de sa mort, à mon pauvre petit Jehan... Et lui, ce jeune homme. . c'est donc?... c'est mon frère?... ah! .

ulrich. — Qu'avez- vous ?... Comme vous êtes agi lé ! villon. — Ce que j'ai?... J'ai que vou^... que tu es... (A part, avec mi violent effort.) Non ! il faut me taire.

ulrich. — Que voulez-vous dire?... Parlez.

villon. — Kien... Voici votre médaille.

ulrich. — Merci... Maintenant, je vous quitte villon. — Déjà?

ulrich. — Que voulez-vous !... Une affaire importante... villon. — Peut-on savoir?

ulrich. — Oh ! c'est bien simple... Une affaire d'amour. villon. — Bah ! vous êtes amoureux? Contez-moi donc cela. Elle doit être bien belle, n'est-ce pas? celle que vous aimez ? ulrich. — Oh oui ! belle et noble.

villon. — Diable !

ulrich. — Tenez !... je ne puis avoir de secret pour vous... C'est Yolande de Montargis, la-pupille de, monseigneur Charles de Meulan.

villon. — Charles de Meulan !... tiens ! tiens ! tiens!... C'est bon à savoir. Mais... où donc l'avez-vous connue, celle jeune damoiselle?

ulrich. — Tous les soirs, accompagnée de sa nourrice et d'une escorte de varlets, elle va prier a l'église Saint-Jacques-la- Boucherie... Je l'ai rencontrée, il y a quelques jours... et, depuis ce temps-là...'

villon. — Vous aussi, vous allez, tous les soirs, prier à Saint-Jacques... Quelle piété exemplaire !... Vraiment, mon jeune maître, vous éliez né pour devenir archidiacre ou évêque.

ulrich. — Oh ! lavoir... la voir sans cesse... et ne pouvoir lut parler !

villon. — Vous trouvez que ce n'est pas suffisant pour votre bonheur?

ulrich. — A qui me procurerait seulement un quart d'heure, une minute d'entretien avec elle... à celui-là, si c'était un homme, je lui donnerais en échange...

villon. — Quoi donc?...

ulrich. — Ma vie, s'il voulait!

villon. — Et si c'était le diable ?

ulrich. — Je lui donnerais mon Ame... Encore une fois, adieu!... •Voici l'heure, et j'aimerais mieux mourir...

villon. — Je comprends... Dieu me garde de vouloir vous retenir en si beau chemin!... Mais, avant de nous quitter, permettez-moi de vous remercier d'être venu me trouver, suivant ma prière, jusque dans ce bouge infâme... Je suis content... Je voulais vous revoir, vous exprimer ma reconnaissance... et puis vous dire, en vous serrant la main (maîtrisant à peine son émotion) : « Je ne suis qu'un bandit, mais je vous aime... si j'ai encore un cœur, ce qui en reste est à vous... Comptez sur moi ! »

ulrich. — Merci... et adieu! i

villon. — Adieu? pas encore... car, >i vous le voulez bien, je vais vous accompagner un bout de chemin.

cliuch. -- Soit, mais venez vite.

Villon. — Ne craignez rien... mon jeune maître... l'heure de l'office du soir n'a pas encore sonné, et vous avez tout le temps de rejoindre votre belle... Mais vous êtes impatient... cela se voit... Laissez-moi dire deux mots à l'hôtesse de céans, et je suis à vous. (Appelant.) La Heaulmière!

Page 1