AVERTISSEMENT
C'est dans le n° 24 du Journal de V Imprimerie et de la Librairie y du samedi i3 juin i835 (38 e année de la Collection), que l'on trouve annoncé, sous l'article 3 160, un Discours sur les Publications littéraires du moyen-âge, suivi d'un Errata comprenant près de 2,000 corrections ou rectifications à faire dans la Collection des anciens Monuments de V Histoire et de la Littérature* françoise , que j'ai publiée. L'auteur de ce Discours et de cet Errata est M. l'abbé J.-H.-R. Prompsault, éditeur des Œuvres de François Paillon, qu'il a expliqué, commenté et annoté, même dans les passages les plus obscènes, par amour pour la saine littérature. Il a , de plus, expliqué avec une rare habileté le Jargon (les termes d'argot) du même Villon, qu'il annonce (p. 3g de son Édition) avoir « en quelque « sorte refait » , comme aussi il a « raccourci les « vers qui étoient trop longs et allongé ceux qui « étoient trop courts » par amour pour la mesure.
1 M. Prompsault a imprimé littérature, mais je me suis servi du mot langue, parce que l'histoire, ainsi que les autres braoches de connoissances , fait partie du domaine de la littérature.
ij AVERTISSEMENT .
J'ai cru devoir indiquer la date précise de la publication de M. Prompsault, parce qu'elle me paroît, dans sa malveillance, dans ses insinuations, assertions et personnalités , affecter le mépris de toutes les convenances admises jusqu'ici en fait de critique littéraire, et que l'on n'en trouveroit assurément pas d'analogue dans les trente- huit années de la Collection du Journal de la Librairie, période cependant bien fertile en écrits désordonnés.
J'ai cru devoir énoncer les titres et antécédens littéraires de M. l'abbé Prompsault et signaler sa manière de procéder comme éditeur, pour que les lecteurs, connoissant sur quelles études sont fondés le goût , le jugement et la bienséance de M. l'abbé, apprécient mieux le degré de confiance qu'il convient de lui accorder. « S'il arrivoit », dit M. Prompsault (page 2 de son Discours) « que M. Grapelet (( se crût obligé d'ouvrir la bouche et de me mauu dire; pour toute réponse je le prierois de vouloir « bien consulter le volumineux errata dont ce Dis- « cours est accompagné ,• il verra sans peine que « j'aurois pu dire des choses plus désobligeantes. » — Quant a maudire M. l'abbé , Dieu m'en garde ! ce n'est pas mon affaire; je le remercie plutôt de l'omission de toutes les choses plus désobligeantes qu'il auroit pu me dire, quoique pourtant elles ne puissent l'être guère plus que la phrase ci-dessus
AVERTISSEMENT. iij rapportée et que plusieurs autres passages de son Discours. Mais je dirai , et j'espère que le relevé qui suit le démontrera , que son volumineux errata n'est, au fond, qu'une volumineuse imposture.
Je suis vraiment confondu de l'assurance et de la présomption de M. Prompsault : on ne s'en étonnera pas , quand je dirai que j'ai pris la peine de vérifier sur le Ms. du Châtelain de Coucy tous les vers qu'il place dans son Errata; quand j'ai reconnu que la majeure partie des corrections, changemens, inversions et suppressions qu'il leur fait subir, n'ont d'autre raison que son autorité, ce qui n'est pas tout-à-fait l'autorité de la raison. Si , avec le plus léger sentiment de bonne foi, M. Prompsault eût annoncé un errata de 2,000, 4>ooo, 6,000, 20,000 corrections, proposées par lui , fondées ou non, qui l'en auroit blâmé? Personne, assurément; et son travail eût été estimé de tous comme une œuvre inspirée des lettres, au lieu d'être blâmé comme une œuvre de malveillance : mais, au mépris de toute vérité, annoncer sur le titre de son écrit un errata de 2,000 corrections à faire , sans plus d'explication ; avancer que telle leçon , telle orthographe se trouve au Ms. quand elle ne s'y trouve pas , voilà ce que l'on ne pardonnera jamais à M. l'abbé Prompsault , cût-il la science infuse! De la bonne foi en tout et avant
iv AVERTISSEMENT, tout, M. l'abbé! cela ne gâte le caractère de personne, pas même celui d'un homme d'église.
Je ne discuterai pas le système mis en avant par M. Prompsault , et selon lequel il prétend que l'on doit publier nos anciens Mss.; mais comme il a écrit son Discours et composé son Errata de près de 2,000 corrections pour éclairer les jeunes gens, avides de célébrité, je leur assurerai , de mon côté, qu'en suivant les préceptes de M. l'abbé ils nous procureroient des textes détestables — Ils se raé-
• H. l'abbé Prompsault , si dur à l'Editeur d'une Collection en treize volumes, et qui n'a pas répugné « à remuer le fumier» de Yillon, contenu dans un seul, pense-t-il avoir publié d'une façon irréprochable un texte imprimé déjà tant de fois ? Je ne parle pas de la multitude de notes insignifiantes ou indigestes , de la superfétation de ses leçons et variantes, mais des nombreuses fautes d'impression et d'orthographe , d'omission et incorrection du texte ! Comme, par exemple, page 70, au vers 68* :
.... Au nom do Père, Du Fils et du Saint-Esperit , Et de la glorieuse Mère Par qui, grâce, riens ne pérît.
Ce dernier vers ne doit-il pas être lu ainsi , sans virgules ? Par eut grâce riens ne périt, c'est-à-dire : Par la grâce de laquelle nul ne périt. Cui, syncopé de cujus, de laquelle; ce qui lui auroit évité cette lourde et inexacte interprétation : « Qui ne permet pas , ce dont nous devons la remercier, que le pécheur périsse.» Au folio 47 duMs.de la Bibliothèque royale, ^7679, n'auroit-il pas pu trouver un texte complet en 40 vers de la Ballade contre les Taverniers (p. 540, dont il n'a donné qu'un fragment défiguré en 12 vers !
AVERTISSEMENT. v fieront de la logique d'un écrivain qui abonde en contradictions avec lui-même.
— Ils se méfieront de son jugement , quand il parle ainsi de sa langue : « Les mots se corrompoient « de jour en jour, et c'est à l'aide de cette corruption « que le génie se préparoit lentement à former le « langage souple, coulant, clair, précis, que parlè- « rent les sublimes écrivains du siècle de Louis XIV. » Étonnez-vous donc , après cela , de tout ce que les organes de la publicité produisent d'impur, quand il est établi par M. Prompsault que le plus beau langage est sorti de la corruption !
— Ils se méfieront surtout du goût du nouvel éditeur de Villon, qui résume ainsi toute la littérature romane, et s'exprime en ces propres termes : « Ce n'est donc, à proprement parler, qu'un fumier ', « et encore un fumier trop aride pour fertiliser « notre littérature; il faut le remuer, sans doute.... » Ce qu'auront de mieux à faire les jeunes éditeurs, qui ne seront pas découragés à l'avance par l'inquiétude d'une flagellation de 2,000 corrections à la Prompsault, c'est de suivre les principes autrement
' C'est bien ici le cas de retourner à M. Prompsault ce qa'il dit de Dn Verdier, qui ne trouve chose qui vaille dans Fillon , Villon , le poète favori , le dieu , l'Homère de M. l'abbé : « Quand on a le goût « ainsi fait, on devroit prudemment ne pas le laisser connoître. » (Édit. de V1M.0», i85a, p. 47.)
vj AVERTISSEMENT, élaborés, raisonnés et raisonnables de M. Raynouard sur le choix des textes et des variantes, quand il existe plusieurs Mss. d'un même ouvrage ; et quand il n'y en a qu'un seul , d'avoir autant de scrupule pour la lettre même du Ms. que M. l'abbé Prompsault en montre peu. C'est le vrai savant, M. Raynouard , qui l'enseigne encore : « J'ai respecté le « texte des manuscrits jusqu'à imprimer des fautes « évidentes.... J'ai copié, d'après le Ms. 3794» se au « lieu de si, qu'auroit exigé la règle grammaticale ; t< mais n'ayant trouvé la pièce que dans ce manu- « scrit qui porte se et non si, je me suis fait un ce scrupule d'altérer sciemment le texte. » (Choix des Poésies originales des Troubadours, 1. 1, p. 447*)
G.-A. Crapelet.