‹ François VillonChapitre 16 sur 50 · Voir cependant plus loin, p. 122, n · texte numérisé non relu

Voir cependant plus loin, p. 122, n

et celui-ci, tirant de dessous sa robe une dague, en frappa Villon au visage et lui fendit la lèvre; François tira à son tour une dague de dessous son manteau et en porta à son adversaire un coup dans l’aine, dont ni l’un ni l’autre ne comprit d’abord la gravité; l'ami de Sermoise, qui s’en était allé, revint à ce moment et désarma Villon; l'écolier s'enfuit jusque dans le cloître, et là, poursuivi par les deux hommes, jeta au prêtre un pavé qui l’étendit tout de son long. Après quoi il se rendit chez un barbier pour se faire panser, et comme le barbier lui demandait, pour en faire, ainsi qu'il y était obligé, rapport à la prévôté, son nom et celui de son adversaire, il nomma bien Philippe Sermoise, mais déclara, par prudence, s'appeler Michel Mouton. Puis, ayant fait peut-être une courte apparition chez sa mère pour lui raconter son cas, il « s’absenta » de façon à se mettre à l'abri des premières recherches de justice.

Cependant Philippe Sermoise, relevé et transporté à l'Hôtel-Dieu, y mourait peu après « par faute de bon gouvernement ou autrement », — suivant la formule habituelle et plaisamment atténuative des lettres de rémission, — et déclarait, avant d’expirer, qu'il pardonnait à son meurtrier « pour certaines causes qui à ce le mouvaient ».

Par une bizarrerie qu'expliquent sans doute les subterfuges divers dont usa le poète pour obtenir sa grâce, nous avons deux lettres de rémission accordées, pour ce même homicide, l’une à maître François des Loges, autrement dit « de Villon », l’autre à « François de Montcorbier, maître ès arts ». Elles sont assez d'accord sur les-circonstances de

la rixe, mais elles diffèrent et nous laissent dans le doute sur la suite qui fut donnée à l'affaire. L'une ne parle pas de condamnation encourue et nous dit simplement que « ledit suppliant, redoutant rigueur de justice, s’est absenté du pays »; l’autre fait dire au roi : « Pour lequel cas ledit suppliant a été appelé à nos droits, et contre lui procédé par bannissement de notre royaume ». On peut concilier ces deux énonciations en admettant — et c'était l'usage constant — que Villon s'était en effet « absenté » et que le bannissement fut prononcé par contumace : le texte de la lettre dit bien qu'il a été « appelé » aux droits du roi, mais non pas qu'il ait comparu. Il est même possible que, trompée par la déclaration du barbier, la justice ait procédé non contre François des Loges, de Montcorbier ou de Villon, mais contre l'imaginaire Michel Mouton.

Quoi qu'il en soit, Villon avait quitté Paris. Nous ne savons dans quel asile il se réfugia. S'il faut prendre à la lettre la « demi-douzaine d’ans » à laquelle il fait remonter, en 1461, son aventure avec l’abbesse de Pourras, c’est dans cette période qu'il aurait mangé avec elle les cochons gras du barbier de Bourg-la-Reine. Ce serait la preuve que le meurtrier de Philippe Sermoise n’était pas dévoré de remords, et qu’en attendant la grâce que ses amis s'occupaient d'obtenir il poursuivait gaiement ses repues franches.

La grâce fut accordée en janvier 1456 : le poète rentra à Paris et reprit, en apparence, le cours de ses études, Mais, soit qu'il eût tout à fait perdu l’habitude du travail, soit que l'amour dont il parle dans

ses Lais ait absorbé réellement toute sa vie, soit qu’il ait vainement cherché des moyens honnêtes de se procurer de l'argent, il se trouvait, vers la fin de cette année 1456, à bout de ressources. Il se rappela qu’un frère de sa mère était religieux à Angers, et il eut l'idée d'aller le visiter, espérant peut-être obtenir de lui un peu d'argent; il voulait aussi, si nous l'en croyons, s'éloigner d'une femme qu'il aimait trop et qui lui était « félonne et dure ».

C'est dans la pensée de ce voyage qu'il composa, fort rapidement sans doute, son poème des Lais (legs) ; il l’écrivit

Sur le Noël, morte saison, Que les lous se vivent de vent,

Et qu'on setient en sa maison, Pour le frimas, près du tison.

Après une entrée en matière burlesquement grave, où il se présente à nous comme réfléchissant müûrement, selon les conseils de Végèce, sur la meilleure façon d'ordonner sa vie, après quelques strophes mélancoliques sur ses amours, il annonce son départ :

A Dieu! je m'en vois a Angiers;

puis, songeant qu'il va € en pays lointain » et que nul n'est sûr de sa vie, il entame la série bouffonne de ses legs, qui, après Guillaume de Villon (auquel il laisse sa renommée) et sa belle, concernent des amis Où connaissances de toute condition, et aussi des corporations ou des ‘communautés. Au beau milieu, entendant l’Angelus, que la cloche de Sorbonne sonnait chaque soir, il s’interrompt |

Pour prier comme le cuer dit;

et, après une parodie plaisante des lourdes formules de la philosophie scolastique, il termine son petit poème par ce huitain d’une si charmante désinvolture :

Fait au temps de la dite date Par le bien renommé Villon, Qui ne menge figue ne date,

Sec et noir comme escouvillon, Il n’a tente ne pavillon

Qu'il n'ait laissié a ses amis, Et n’a mais qu’un peu de billon, Qui sera tantost a fin mis.

Cela devait être rigoureusement exact, mais allait bientôt cesser de l'être. Villon venait peut-être d'écrire ces derniers vers quand il reçut la visite de Colin des Cayeux, avec lequel, pour son malheur, il s'était lié, ainsi qu'avec Regnier de Montigny et autres malandrins de même espèce. Colin venait lui proposer de prendre part à une fructueuse expédition. Ils sortirent et rencontrèrent Gui Tabarie, maître ès arts besogneux, qui avait naguère écrit pour Villon le roman du Pet au diable. Villon lui remit quelque argent, — le « peu de billon » qui lui restait, — pour acheter de quoi souper à la taverne de la Mule!. Tous trois s’y installèrent, et y furent rejoints par un prêtre picard appelé Nicolas et un nommé Petit-Jean, qui était fortis operator crochetorum. Ce dernier était indispensable pour l’opération projetée : il s'agissait d'enlever, dans le collège de Navarre, tout proche {c’est l'École polytechnique),

1. Les taverniers ne donnaient qu’à boire; si on voulait manger chez eux, il fallait apporter ses provisions.

de fortes sommes appartenant à la Faculté de théologie, qui avait là son trésor en dépôt. Les cinq compagnons s'introduisirent dans un jardin contigu à la cour du collège, puis, par-dessus le mur, dans le collège même; Tabarie resta dans le jardin pour faire le guet et garder les manteaux. Petit-Jean crocheta un coffre où on trouva quelques centaines d’écus d’or qu'ils se partagèrent, et le lendemain ils dinèrent tous joyeusement à la Pomme de pin. On peut croire que Villon, nanti d'une bonne part du butin, retarda son départ pour Angers et fit pendant quelque temps bombance avec les beaux écus d'or de la Faculté de théologie. Mais ils allèrent vite où allaient, il nous l’a dit, tous les écus ainsi gagnés, et il se retrouva dans la même situation qu'à Noël. Il reprit alors son projet de voyage, mais avec une intention qu'il n'avait sans doute pas en écrivant les Zais {aurait-il sans cela proclamé qu'il partait précisément pour Angers ?). Il se souvenait d’avoir entendu dire à son oncle qu'un de ses confrères gardait jalousement un gros magot, Cinq ou six cents écus. Il raconta la chose à la bande de Colin des Cayeux et offrit, dans son séjour à Angers, d'étudier les voies et moyens de « débourser » le vieux moine en quesüon. S'il trouvait le coup faisable, il reviendrait avertir les compagnons, et tous se rendraient à Angers. Pour lui, il y était en tout cas au mois de mai, comme le raconta Gui Tabarie dans les circonstances que nous allons voir.

Le vol du collège de Navarre ne fut découvert qu'au mois de mars suivant (1457), et on n’en connut les auteurs qu’au mois de mai, grâce aux confidences

sottement faites par Tabarie à un prêtre de province, qui avait lié connaissance avec lui dans une taverne et avait feint de vouloir s'associer à la bande dont ce vol était l'un des exploits. Gui Tabarie avait raconté que l'on attendait le retour de maître François Villon et son rapport sur les chances de l'expédition projetée.

La justice ne réussit pas d’abord à mettre la main sur les malfaiteurs dénoncés par le confident de Tabarie; celui-ci, chose surprenante, ne fut luimême arrêté qu'au bout d’un an (mai 1458) : traduit, comme clerc, devant l’official de Paris, il fut mis à la question et finit par reconnaître la vérité de tout ce qu'il avait raconté à son dénonciateur. Quant à ses complices, on les recherchait sans doute depuis l’année précédente, mais il ne semble pas qu'on en eût trouvé aucun.

Maître François ne devait rentrer à Paris que plusieurs années plus tard. Pourquoi ne revint-il pas d'Angers à cette époque ? Nous ne le savons pas. Eutil un moment de repentance, comme sa vie en offre plus d’un, et, ayant renoncé à son coupable dessein,

“craignit-il de retrouver à Paris des complices qui remettraient la main sur lui? Ou, plus simplement, eutil peur des suites que pouvait avoir, quand il serait découvert, le vol du collège de Navarre? Toujours est-il que dans le courant de 1457 il paraît être arrivé à Blois, où Charles d'Orléans tenait alors sa cour à la fois galante et poétique, et avoir même été attaché, à un titre quelconque, à la maison de ce prince, qui se trouvait être après lui le premier poète de son temps. Mais il semble qu'il y ait eu à ce moment

contre lui, pour une raison quelconque *, une nouvelle sentence de bannissement, prononcée comme la première par défaut, contre laquelle il appela, sans d’ailleurs comparaître, et que le duc d'Orléans l'ait fait mettre en prison. C’est du moins ce que l'on peut conclure de certains passages des deux pièces, — fort indignes de lui, — qu'il consacra à la naissance (19 décembre 1457) de Marie, fille du duc. Dans la première, qu'il a gentiment signée

Vostre poyre escolier François,

au milieu des louanges hyperboliques dont il accable la nouveau-née, il lui dit qu'elle est venue au monde

Pour les discordez ralier Et aux enclos donner issue ?, Leurs liens et fers deslier :

il s'agit d'une de ces mesures de clémence auxquelles donnaient lieu les événements heureux survenus dans la famille des princes, et dont le poète devait encore bénéficier quatre ans plus tard.

Voilà pour la prison; quant au bannissement, il est clairement indiqué dans l’autre pièce par les vers suivants :

Rappelez ça jus par deça

Les povres que Rigueur proscrit Et que Fortune bestourna 3 ;

Si sai bien comment il m'en va :

De Dieu, de vous vie je tien.

Ci, devant Dieu, fais cognoissance Que creature fusse morte,

Ne fust vostre douce naissance,

1. Peut-être à la suite des révélations du prêtre qui avait reçu les confidences de Tabarie,

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