Arrivées à leur fin
ses anciens compagnons de plaisir. Un mot sur le triste sort d'un vieillard pauvre le conduit à parler des maux de la vieillesse en général et à intercaler les Regrets de la belle heaumière, dont la dernière strophe contient ce tableau achevé :
Ainsi le bon tems regretons Entre nous, povres vieilles sotes, Assises bas, a croupetons,
Tout en un tas comme pelotes, À petit feu de chenevotes
Tost allumees, tost esteintes...
La leçon peu édifiante de la belle heaumière à ses « écolières » amène le poëte à des réflexions sur « le grand danger où se met l'homme amoureux » et à une dissertation, assez froide, sur la valeur morale des femmes, que suit la gaie ballade sur l'amour, avec son refrain :
Bien est eureux qui rien n’y a!
Encore ici la pensée de la mort l’a admirablement inspiré. Avec cette vision nette et plastique dont il a le secret il représente sans pitié les affres de la mort, auxquelles nul n'échappe, et, en songeant qu'elles atteindront aussi ce « corps féminin » fait pour les caresses, ce « corps féminin » qu'il a tant aimé, il conclut sa peinture réaliste par un subit attendrissement, qui lui sert de transition pour la ballade des Dames du temps jadis :
Et meure Paris ou Helaine, Quiconques meurt meurt a douleur Telle que pert vent et alaine :
Son fiel se creve sur son cuer, Puis sue, Dieu scet quel sueur...
La mort le fait fremir, pallir,
Le nés courber, les veines tendre.
Le col enfler, la char mollir, Jointes et ners cro'stre et estendre Corps femenin, qui tant es tendre, Poli, souef, si precieux,
Te faudra il ces maux attendre?
Oui, ou tout vif aller es cieux.
Mais l'élément le plus important, le plus caractéristique de cette partie du poème, c'est l'élément purement personnel. Dès le début, Villon se présente en pleine lumière, et avec quel relief, quelle énergie, et, si on peut le dire, quelle candeur effrontée!
En l’an trentiesme de mon aage, Que toutes mes hontes j’eus beues, Ne du tout fol, ne du tout sage, Nonobstant maintes peines eues...
Déjà au début des Zais il s'était ainsi avancé, pour
ainsi dire, sur le devant de la scène, en se nommant :
Je, François Villon, escolier;
et dans le cours du poème il avait librement parlé de lui, de ses amours, de sa PAURESTeS de sa triste mine, de son voyage à Angers; il s'était même amusé, — comme Musset le fit He Fe en limitant sans doute, — à nous entretenir d'un « chagrin domestique » s'il n'a pas terminé l’œuvre commencée, c'est qu'il s’est assoupi; enfin il se réveille :
Je cuidai finer mon propos;
Mais mon encre trouvai gelé
Et mon cierge trouvai soufflé :
De feu je n’eusse peu finer !; Si m'endormis tout emmouflé,
1. « Je n'aurais pu me procurer du feu » : on se rappelle que le poème a été écrit « sur la Noël »:
Mais cette exhibition de lui-même n’est encore qu'extérieure, superficielle et plaisante. Dans le Testament, il se livre et se révèle corps et âme. Nous le voyons devant nous, vieux avant l’âge, « plus maigre que chimère », pauvre, famélique, renié par les siens, obligé de se cacher, inquiet de ce qui le menace encore. II fait allusion à mainte aventure de sa vie, à sa naissance à Paris, à la pauvreté de sa famille, à son roman du Pet au Diable, à ses joyeux camarades d'autrefois, à ses larcins de canards dans les fossés de Paris, à ses repues franches de Bourg-la-Reine, à ses dettes payées par un ami, à son premier poème, au procès que lui fit Denise devant l’official pour l'avoir injuriée, à sa triste mésaventure avec Catherine de Vausselles, à l’affront que lui fit la femme de Saint-Amant, à un procès qu'il eut à Bourges, à ses amours avec Rose, avec Margot, avec la petite Macée d'Orléans, avec les deux « gentes » Poitevines; il rappelle le temps de son exil, où, « cheminant sans croix ni pile », il ne trouva qu'une fois un peu de confort dans une « bonne ville ». J'ai renvoyé à la plupart de ces passages dans mon essai biographique, dont, avec les documents d'archives, ils ont fourni la matière. Mais tout curieux qu'ils soient, c’est ce que le poète nous montre de son cœur qui nous intéresse le plus. [nous le dit dès le début : il n’est plus tout à fait fou, il n'est pas encore tout à fait sage, bien que la souffrance l'ait müri, que l'épreuve, comme il dit, ait « aiguisé son esprit obtus et fixé ses sentiments instables mieux que ne l'eussent fait tous les commentaires d’Averroès sur Aristote ». Et ilrevient sans cesse à ses aveux sur le
mauvais emploi de sa jeunesse; il regrette le temps. qui ne reviendra plus :
Je plains le tems de ma jeunesse, Ouquel! j'ai plus qu'autre gallé ?
Jusqu’a l’entree de vieillesse, Qui son partement m'a celé.…..
Allé s’en est, et je demeure,
Povre de sens et de savoir,
Triste, failli, plus noir que meure, Qui n'ai ne cens, rente, n'avoir...
Il regrette surtout d’avoir mal employé ce temps :
Hé! Dieu, se j'eusse estudié
Ou tems de ma jeunesse folle, Et a bonnes meurs dedié, J’eusse maison et couche molle.
Mais quoi! je fuioie l'escolle, Comme fait le mauvais enfant!
En escrivant ceste parolle
A peu que le cuer ne me fent.
Et pourtant il se cherche des excuses : il assure qu'il n’a pas dépensé d'argent en repas friands, — mais il passe sous silence les tavernes où il buvait, soit en payant, soit à crédit, de telle sorte qu'il déclare lui-même ailleurs que ses véritables héritiers, ceux par conséquent qui ont eu toute sa « chevance », sont trois taverniers. Il n’a pas, dit-il, vendu de biens par amour, et il avait de bonnes raisons pour cela; mais il avoue qu'il a beaucoup aimé, et qu'il aimerait encore :
Mais triste corps, ventre affamé Qui n’est rassasié au tiers M'oste des amoureux sentiers.
L'amour joue un grand rôle dans ses souvenirs ét
ses pensées : il en parle des façons les plus diverses,