Il'id., Clair
Tout cela nous donne à penser que le « pauvre cleijot » de Parlement était fort à son aise, qu'il était allié à des familles de financiers et d'administrateurs dans la haute bourgeoisie parisienne.
De là l'ironie des dons que lui a fait Villon dans ses Lais'. Ce camarade d'études aura refusé d'aider le pauvre Villon, sans doute à l'instigation de son amie, Jeanne de Milières : car, dans leur association, c'est la femme qui porte la culotte et mène cet entant par le bout du nez. Je lui laisserai donc, pense Villon, mes braies ^, mais celles-là que je viens d'abandonner en gage à la taverne des Trumelières, non loin des Halles. II pourra en coiffer son amie.
A un fou de cette sorte, comment ne pas laisser aussi le plus ridicule des livres, VArt de Mémoire, ce bel ouvrage révélé par Dieu au roi Salomon par le moyen d'un ange? Son explicit suffira à nous faire entendre l'ironie de Villon à l'égard de ce benêt qu'est Robert \'allée :
Explicitint oraiioiics spéciales et générales Memorative artis per quas potest haheri memoria in omnibus auditis retinendis, facundia in omnibus retentis proferendis facunde, ingenium et intellectus in omnibus scientiis adiscendis, et stabilitas in scientiis adquisitis, si, suis horis et suis teniporibus, sicut superius terminatum est, proferantur 3 .
Mais, pour assurer la vie de ce pauvre propriétaire, qui ne possède « ne mont... ne vallée », François \'illon, ce jeune et riche gentilhomme, ordonnera à ses parents de vendre son armure de tête, son haubert, et d'employer cette somme à son intention.
Relisons maintenant les trois allègres huitains du poète, et estimons qu'il est imprudent de ne pas obliger François \'illon !
Et a maistre Robert Valee, Povre clerjot au Parlement, Qui ne tient ne mont... ne vallée 4, J'ordonne principalement
2. Sorte de petit c.ileçon de bain, pièce essentielle du costume masculin, comme le prouve entre autres cet exemple emprunté au Miroir du Momie (Bibl. Nat., tV. 9686, fol. 7 r", xv* siècle) : « Kt Semiramis fut tant jalouse de son filz que, pour ce qu'il ne se couplast .i aucunes de ses damoiselles, elle fist faire brayes à ses femmes qui fermoient moult fort : et ne trouve l'on pas qu'oncques niez eussent portées braies. «
5. Bibl. Nat., n. acq. lat. 1565, fol. 12 v". Cf. Ai Farce de i'arhalestre a ij personnages : Le mary :
Elle me vouldra faire a croire Que je suis fol de droicte ligne :
Jamais Noue, qui fit la vigne, N'eust une si belle entendoire, Car je say bien l'Art de Mémoire.
4. Equivoque sur le nom du légataire. Le sens est qui ne possède rien, ni montagne, ni plaine, ni vallée. (Cf. Montaiglon, Ane. poésies françaises, III, p. 13 5).
Qu'on luy baille legieremeni Mes braves », estans aux Trumellieres ^, Pour coeffcr 5 plus honnestement S'amye Jehanne de Millieres 4.
Pour ce qu'il est de lieu honneste,
Fault qu'il soit mieulx recompensé,
Car Saint Esperit l'admoneste,
Obstant ce qu'il est insensé ;
Pour ce, je me suis pourpensé,
Qu'on lui baille l'Art de Mémoire
A recouvrer sur Maupensé 5
Puis qu'il n'a sens ne qu'une aulmoire '.
1. On laissait en gage ses habits à la taverne : mais c'est peu probable qu'on y abandonnait ses braies. Cf. t. I, p. 75. C'était là une façon de parler: Cf. la ballade du ms.fr. LUI de Stockholm, fol. 18 V :
Rembourreux d'enfTumez cabas
Laissez vous fault vostre mestier,
Sans plus fourbir les vielz harnoys ,
Trop de gens s'en veulent mesler
Car il n'est homme, à brief parler,
Qui n'en veuille tenir escolle ;
Et, deut il ses brayes engagier,
Chascun veult fourbit la virolle.
2. « Item confsssa que avant Noël derrenierement passé en la taverne des Trumelteres es Haies... lui et ledit Perrin prindrent et emblerent vj vieilles escuelles d'estain... » (Registre criminel du Châtelet de Paris, II, p. 503, ad a. 1392). Villon a choisi cette taverne à cause de son nom équivoque : les trunielières dans l'ancienne langue désignaient une sorte de bottes (Godefroy, ad v. Trumelières).
3. Cf. La Farce nouvelle de deux jeunes femmes qui coiffèrent leurs maris par le conseil de M' Antitus (Picot, Recueil de Farces, p. 98, 113):
Ça, ça voici que vous ferez :
Femmes, vos maris coifferez
Et leur baillez pour chose honneste
Une coiffe dessus leur teste...
La Farce de l'arbalestre a ij personnages : Le mary :
Vous m'avez faict grandes destresses
Car, quant les femmes sont metresses,
Elles y doibvent les braies porter...
Cette plaisanterie dura des siècles, et persiste encore. Il y a une gravure populaire du temps de Louis XIV représentant une femme corrigeant son mari qui lui présente sa culotte : la légende est : Ambition de la femme pour parvenir à la maîtrise par la culotte.
4. M. A. Longnon a trouvé le nom de Jeanneton de Milières à la date du 18 février 1455, n. st. {Etude biographique, p. 109. Arch. Nat., X^ 25).
5. Je n'ai jamais rencontré ce nom, qui me paraît forgé, et amené par l'idée de déraison. Maupensé est ailleurs une abbaye burlesque (Petit de Julleville, Catalogue des Farces, p. 227 ; Picot, Sottie en France, p. 69).
6. Il semble bien qu'il y ait encore ici une équivoque qui a son correspondant dans le bas langage moderne. Cf. la Farce de Frère Guillebert (Viollet le Duc, Ancien théâtre français, I, p. 309). C'est la femme qui parle :
Vienne, fust il moyne ou convers, Je luy prestcray mon aumoyre...
Mais il y a peut-être une allusion au fabliau de la Pleine bourse de sens. Cf. Recueil général, III, p. 89 et sq.
Item, pour assigner la vie
Du dessusdit maistre Robert,
(Pour Dieu, n'y ayez point d'envie !)
Mes parens, vendez mon haubert ',
Et que l'argent, ou la plus part.
Soit emploie, dedans ces Pasques,
A acheter a ce poupart
Une fenestre emprès Saint Jaques '.
XXXIX. — MICHEL CULDOE, Échevin de Paris ET CHARIOT TARANNE, Changeur
Michel Culdoe appartenait à la meilleure et à la plus riche bourgeoisie parisienne.
Son père, Charles Culdoe, avait été fait prisonnier au Louvre, lors de l'insurrection de 1418 : mais il avait pu sauver sa vie, en payant une grosse rançon, et s'était empressé de quitter Paris 3. C'était un clerc des comptes 4, un riche prêteur à intérêt, qui savait de 100 1. de rentes en faire i.ooo. Le gouvernement anglo-bourguignon s'empara pendant son absence de ses biens : de son grand hôtel, rue de la Tonnellerie, de sa maison de la rue des Prouvaires, de ses héritages sis à Châtillon et à Arcueil 5.
Sire Michel ou Michault Culdoe était beaucoup plus âgé que Villon, puisqu'il naquit en 1408 ^ : il suivit le parti français et ne rentra à Paris qu'après la réduction de la ville au roi ". Il était élu échevin, en 1440, résignait cette fonction en 1442 ; on le retrouve de nouveau échevin, en 1447 et en 1461 s. Le 19 novembre 1444, Michel Culdoe plaidait contre les héritiers de feu Guillaume Sanguin au sujet de 120 écus d'or et 10 1. 8 s. 9; le 22 septembre 1445, il était tuteur des enfants de l'examinateur Guillaume Widerue 'o. En 1448, on le voit prévôt de la Grande Confrérie aux Bourgeois ", où il fondera
1. Il y a vraisemblablement ici une équivoque, du moins une association d'idée, aubert désignant de l'argent en jargon.
2. Voir ce qui a été dit, t. I, p. 271. 5. Arch. Nat., X^' 8504, fol. 141.
4. Bibl. M.1Z., Notes de du Fourny, ms. 3035 (Retenu clerc laïc au lieu de Jean de Vaudetar, par lettres du 15 décembre 141 5).