‹ François VillonChapitre 49 sur 262 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

J'aimerois mieulx que mon fils apprinst aux tavernes à parler qu'aux escholes Je parlerie.

Montaigne, 1. III, ch. 8.

§1. — Les Tavernes et les Jeux. ■

Les canonistes d'autrefois, avec les Pères de l'Eglise, entendaient par clerc toute personne qui, ayant reçu les ordres, consacrait sa vie au culte du Seigneur '. Il s'en faut que cette étroite définition ait quelque valeur pour le temps où vécut Villon. On entendait alors par clerc tout tonsuré. Et le privilège de clergie, celui du for, c'est-à-dire d'être jugé par un tribunal ecclésiastique, fut de bonne heure étendu aux moines et aux écoliers. Le monde clérical était alors immense et indéfini : il comprenait presque toute la nation intellectuelle.

Les clercs ont formé à la fin du Moyen Age la classe par excellence des dévoyés et parfois des vagabonds ^ Les registres du Parlement et des officialités nous montrent que souvent leur conduite n'était pas différente de celle des mauvais écoliers : comme eux, ils jouaient aux dés, ravissaient des jeunes filles, ■chantaient le soir, par les rues, des chansons moqueuses ou d'amour, portaient des bâtons et jouaient des farces qui tournaient parfois au tragique.

1. Durand de Maillane, Dictionnaire de droit canonique, ad. v. Clfrc.

2. Sur tout ce qui suit cf. PieiTe Champion, Les sociétés dangereuses au XV^ siicle, •appendice II à L. Sainéau, Les sources de l'argot ancien, 1912.

FRANÇOIS VILLON. c

Aux vrais clercs s'ajoutait la tourbe des faux. Ils exhibaient des tonsures irrégulières, avaient de grands cheveux par derrière, dissimulaient sous leurs robes chaperons et jaquettes ; ils se montraient d'une ignorance admirable de toute latinité. L'un d'eux ne savait reconnaître un A d'un B et osait déclarer sous serment « qu'il scet bien sa dicte pater noster, mais ledit credo, non ». Beaucoup mendiaient pour l'opprobre de l'église : car on estimait que, s'ils n'avaient de quoi vivre, les évoques devaient les nourrir.

Les clercs étaient régis par les décrétales. Or c'était un axiome du droit ecclésiastique que l'église ne devait pas répandre le sang : ecclesia abhorret a sanguine. Ainsi, être ou se dire clerc était devenu un moyen d'esquiver la peine capitale. L'un de ces faux clercs déclarera qu'il avait demandé à un barbier de Paris de lui faire une tonsure afin d'éviter les rigueurs de la justice temporelle et d'être rendu à l'official qui lui réservait la prison, le pain et l'eau, ce disant en soy que tousjours vient il aucuns grans seigneurs ou dames qui font grâces aux prisonniers de la cour spirituelle plus tost et plus souvent que à ceulx de la cour temporelle ». On gagnait enfin du temps à se faire réclamer par les évoques, très jaloux de leurs privilèges. On les voit en eflfet intervenir au sujet de rufians, de batteurs à gages, d'un franc archer portant brigandine, de gens qu'on qualifie de larrons, de crocheteurs, de pilleurs, de sacrilèges, d'êtres incorrigibles, de coupeurs de bourses, de voleurs de grand chemin, de violeurs de femmes.

La tonsure que portaient les clercs était assimilée à la couronne des rois. C'était le rêve de toute bonne femme d'alors de voir son enfant clerc ou religieux : ce fut sans doute celui de la pieuse mère de Villon quand elle présenta son fils au chanoine de Saint-Benoît.

Et François, comme tant d'autres, avait grossi la foule des étudiants, qui étudiaient peu, et vivaient groupés sur la montagne Sainte-Geneviève.

Ainsi voit-on déjà au temps de Rutebeuf le fils d'un pauvre

paysan venir étudier à Paris avec ce que son père avait pu réaliser d'un arpent ou deux de terre : il muse par les rues, perd son temps et son avoir '. Gaiitier de Coincy, dans sa Sainte Léocadie, nous représente encore les pauvres clercs comme de vrais martyrs, mangeant dans leur chambrette et achetant si cher leur savoir : ils sont plus malheureux que des portefaix, et comme leur face est maigre ^ !

Au temps de François Villon toutefois, les écoliers vivaient surtout dans l'hôtel du pédagogue qui les nourrissait et les logeait, ou bien dans les collèges de leur province, en qualité de boursiers. Moins nombreux sont ceux qui, comme Villon, demeurent chez un protecteur ou chez un parent. Enfin, c'est par exception qu'ils logent, suivant la coutume de jadis, chez un habitant de Paris'. Dans ce cas ils se mettaient à plusieurs pour louer une maison où ils prenaient leurs repas ■^. Mais, toujours, ils formaient une société turbulente de toutes les provinces, dont beaucoup auraient pu dire, à la vérité :

J'ai mis mon cueur aultre part qu'à l'estude >.

Jurer, boire, entretenir des filles mignonnes, jouer, faire du bruit la nuit dans les rues, courtiser les servantes, prendre part aux rixes était le passe-temps favori de la plupart d'entre eux ^

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