‹ François-Xavier GarneauChapitre 11 sur 57 · SA VIE ET SES ŒUVRES. XXX · texte numérisé non relu

SA VIE ET SES ŒUVRES. XXX

notre* politique d'y trouvent indiquées, et à part le mérite incontestable d'un bon nombre de ces productions, toutes, même en apparence les plus insignifiantes, ont une double valeur ; d'abord au point de vue de l'histoire politique, ensuite au point de vue de l'histoire littéraire.

Chose assez remarquable, plusieurs des hommes politiques eux-mêmes qui ont charmé leurs loisirs en cultivant la poésie, ont choisi des thèmes tout différents et peuvent se classer parmi les poètes de la seconde ou de la première catégorie. M. Morin figure, au Répertoire, pour deux pièces seulement: la chanson Riches cités, gardez votre opulence, qui a eu de la vogue en son temps, et une autre jolie pièce, la Baie de Québec* M. Denis-Benjamin Viger a écrit quelques épigrammes bien tournées ; mais elles n'ont aucun caractère politique.

Je l'ai déjà dit, une forte proportion des poésies que j'appellerai patriotiques ou politiques, ont été publiées sous l'anonyme. Cette circonstance peut expliquer les imperfections que l'on y rencontre. Le sentiment de la responsabilité est comme l'œil du maître ; il voit ou fait voir bien des choses qui échappent aux autres regards. Et cependant quelques-unes de ces productions en disent plus que des volumes sur l'état de société qui les a fait naître.

Qui ne serait touché, par exemple, des sentiments exprimés dans ces vers, qui terminent une pièce anonyme intitulée Plainte et espoir, et publiée à la date de 1831 ?

" Peuple isolé, qui n'as d'appui que toi, Que tes vertus et le dieu de tes pères, Peuple chéri, si, comme je le croi, De tes malheurs un jour tu te libères, Si d'Albion la justice enfin luit, Redis ces vers que la douleur m'inspire ; Quand je serais dans l'éternelle nuit, Mon ombre encor reviendrait te sourire.'*

* Une petite pièce intitulée le Berger malheureux est signée A. N. M., et indépendamment de la coïncidence des initiales, la tournure et l'esprit de ces vers me porteraient à les attribuer à M. Morin, qui, cependant, n'aurait eu à la date qu'ils portent (1820) que seize ou dix-sept ans.

La même teinte mélancolique se retrouve dans une autre pièce anonyme intitulée le Voltigeur, sous la rubrique de cette même année 1831.

" Sombre et pensif, debout sur la frontière, Un voltigeur allait finir son quart ; L'astre du jour achevait sa carrière, Un rais au loin argentait le rempart.

Hélas! dit-il, quelle est donc ma consigne? Un mot anglais que je ne comprends pas : Mon père était du pays de la vigne ; Mon poste, non, je ne te laisse pas !

" Un bruit soudain vient frapper son oreille : Qui vive... rien. Mais j'entends le tambour. Au corps de garde est-ce que l'on sommeille ? L'aigle, déjà, plane aux bois d'alentour. Hélas! dit-il, etc

" C'est l'ennemi, je vois une victoire ! Feu ! mon fusil... Ce coup est bien porté; Un Canadien défend le territoire, Comme il saurait venger la liberté.

Hélas! dit-il, etc

" Quoi ! l'on voudrait assiéger ma guérite ?

Mais quel cordon ! ma foi, qu'ils sont nombreux î

Un voltigeur déjà prendre la fuite ?

Il faut encor que j'en tue un ou deux.

Hélas! dit-il, etc

Un plomb l'atteint; il pâlit, il chancelle; Mais son coup part, puis il tombe à genoux. Le sol est teint de son sang qui ruisselle ; Pour son pays de mourir qu'il est doux ! Hélas! dit-il, etc

Ses compagnons, courant à la victoire,

Vont jusqu'à lui pour étendre leur rang.

Le jour déjà désertait sa paupière,

Mais il semblait dire encor en mourant :

" Hélas ! c'est fait ; quelle est donc ma consigne?

Un mot anglais que je ne comprends pas ;

Mon père était du pays de la vigne ;

Mon poste, non, je ne te laisse pas ! "

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