‹ François-Xavier GarneauChapitre 18 sur 57 · SA VTE ET SES ŒUVRES. XCV · texte numérisé non relu

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fussent résignés au rôle qui leur était dévolu et vécussent paisiblement sur leurs riches domaines, leur sort fut vite décidé: ce fut la déportation en masse, accompagnée de toutes les circonstances qui pouvaient rendre cet acte encore plus odieux.

L'historien fait précéder le récit de cette sinistre exécution du tableau des mœurs douces et patriarcales des populations acadiennes, tableau emprunté à Raynal. C'est une idylle suivie d'une tragédie.

A l'époque où écrivait M. Garneau, on était loin de prévoir l'importance que prendraient les débris épars de cette nationalité dans les provinces maritimes. Comme il eût été fier et heureux s'il eût pu voir la grande manifestation acadienne de l'été dernier ! *

Tandis que ces événements se passaient, le général Braddock s'avançait pour chasser les Français de l'Ohio. M. Garneau raconte avec un talent remarquable la bataille de la Monongahéla ; le vainqueur, de Beaujeu , et le vaincu, Braddock, y périrent, comme plus tard Wolfe et Montcalm aux plaines d'Abraham. Il donne aussi une excellente description du combat du fort Edouard, où le général Dieskau, que l'on avait envoyé pour prendre le commandement de toutes les forces, fut blessé et fait prisonnier. Cette bataille avait été précédée d'un engagement dans lequel les Anglais avaient été vaincus. C'était donc seulement une demi-victoire à opposer à la grande déroute de la Monongahéla, où presque tous les officiers anglais avaient été tués ou blessés. Washington, qui était au nombre des survivants, écrivait après cette dernière bataille: "Nous avons été battus, honteusement battus par une poignée de Français qu ne songeaient qu'à inquiéter notre marche. Quelques instants avant l'action, nous croyions nos forces presque égales à toutes celles du Ca-

* Pour tout ce qui concerne l'histoire des Acadiens, on lira avec avantage les deux excellents ouvrages de M. Rameau : " La France en Amérique — Acadiens et Canadiens" et " Une colonie féodale en Àmêriqite" M. Pamphile Lemay, poète canadien, a publié me trèrç belle traduction en vers du célèbre poème do Longfellow, " E-uw yéline"

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nada; et cependant, contre toute probabilité, nous avons été complètement défaits, et nous avons tout perdu." Washington avait déjà éprouvé une sanglante défaite pour son propre compte au fort Nécessité, où de Villiers était allé venger la mort de son frère Jumonville. *

Cette campagne, entreprise en pleine paix, n'avait pas beaucoup réussi aux colonies anglaises. Des quatre expéditions qu'elles avaient combinées, une seule, celle de l'Acadie, avait eu un demi succès; les trois autres, qui avaient respectivement pour objet de s'emparer des forts Duquesne, Saint- Frédéric et Niagara, avaient échoué assez misérablement. La déroute de Braddock et sa mort, l'inaction de Johnson après sa victoire au fort Edouard, humiliaient nos ennemis. "Mais, de plus, la bride fut lâchée, dit M. Garneau, aux bandes canadiennes et sauvages, qui dévastèrent les établissements anglais depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'à la Virginie, avec l'esprit de vengeance que leur inspirait la guerre injuste que l'on faisait au Canada. Plus de mille habitants furent massacrés ou traînés en captivité par ces guerriers redoutables, qui, comme un torrent dévastateur, ne laissaient que des ruines sur leur passage. Les populations épouvantées abandonnèrent leurs foyers, et allèrent chercher un asile dans les provinces méridionales et sur les bords de la mer."

Tel était l'état des affaires en Amérique ; en Europe, même avant les déclarations de guerre qui, de part et d'autre, no furent que de pures formalités, la France avait pris Minorque et infligé une terrible défaite à l'amiral Byng, que son gouvernement fit pendre, suivant le mot de Voltaire, pour encourager les autres.

Les choses étant rendues à cette extrémité, les deux nations se préparèrent à faire les plus grands sacrifices. La France recevait les demandes de secours les plus pressantes de la part de tous les fonctionnaires de la colonie

* La mort de Jumonville produisit une grande sensation en Europe. Thomas, le célèbre auteur do tant d'éloges académiques, écrivit «ur ce sujet un poème qui n'était pas du tout élogieux pour le père <U la grande république. Celui-ci a toujours soutenu qu'il y avait eu méprise, qu'il avait cru à une attaque et non pas à une sommation.

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et de tons les officiers de l'armée; non seulement on voulait des hommes, des munitions, des vivres, mais on pressait surtout l'envoi d'un officier expérimenté pour remplacer le général Dieskau.

Les ministres envoyèrent deux nouveaux bataillons, des recrues, des vivres et un million trois cent mille livres en numéraire ; cet envoi d'argent, fait remarquer notre auteur, porta, contre toute attente, un préjudice grave à la colonie, en ce que sa circulation fit baisser le papier-monnaie et les lettres de change.

Un nouveau général et plusieurs officiers supérieurs d'un grand mérite s'embarquèrent avec ces renforts. Le général s'appelait le marquis de Montcalm, et parmi ceux qui l'accompagnaient on remarquait le chevalier de Lé vis et le colonel de Bourlamaque. Ainsi s'avançaient vers les régions lointaines de l'Amérique ceux qui devaient être les principaux acteurs dans les scènes les plus émouvantes de notre histoire. Ils avaient, du reste, l'intuition du rôle périlleux autant qu'honorable qui leur était échu. Les lettres de Montcalm, citées par M. de Bonnechose ou par le père Sommervogel, font voir qu'il ne se fit guère illusion sur le sort qui l'attendait. *

L'Angleterre et les colonies anglaises, de leur côté, faisaient les plus grands armements et s'assuraient la supériorité du nombre. Dès le début de la campagne de 1756, leurs forces présentaient un effectif plus que double de celui qu'on pouvait leur opposer.

Non seulement nos ancêtres avaient contre eux le nombre ; mais leur cause eut bientôt à souffrir de la mésintelligence entre les chefs. A cela se joignirent la disette qui devint presque la famine, et la petite vérole, qui fit de terribles ravages, surtout parmi leurs alliés sauvages, et décima cruellement les Acadiens réfugiés dans le pays, qui auraient pu être un excellent renfort pour nos troupes. Si l'on ajoute le trouble porté dans les finances, et les exactions sans nombre dont les colons étaient victimes, par les manœuvres de Bigot et de ses complices, ou aura

Sommervogel, Comme on servait aainjois.

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un tableau bien sombre mais nullement charge des dernières années de la colonie sous le gouvernement français.

Il y avait alors ici malheureusement deux partis, celui des Français et celui des Canadiens. M. de Vaudreuil était Canadien, et, pour avoir une idée des sentiments qui régnaient, il suffit de citer un mut aussi injuste que cruel par lequel se termine une dépêche de M. Doreil, aide de camp de Montcalm. Comparant ce dernier au gouverneur, il disait: "Quand M. de Vaudreuil aurait de pareils talents en partage, il aurait toujours un défaut originel, il est Canadien." On le voit, ce terrible péché originel dont nous avons tant souffert sous le gouvernement anglais, n'a pas été inventé par les conquérants, il existait déjà avant la conquête et alors même que nos pères sacrifiaient tout pour lit mère patrie.

M. Garneau se pose résolument en défenseur de M. de Vaudreuil; il est même sévère pour le général français, et ne se laisse pas éblouir ni détourner de ce qui lui semble un devoir patriotique par l'auréole de gloire qui entoure le vaincu des Plaines d'Abraham.

Voici d'abord comment l'historien présente le héros à ses lecteurs :

"C'était un vieil officier qui comptait trente-cinq ans de service, ayant embrassé l'état militaire en 1721, à l'âge de qua'icrze ans. Il avait servi en Icalie et en Allemagne, et assisté à la bataille de Plaisance et au sanglant combat de l'Assiette où il était colonel. Il avait reçu cinq blessures dans ces deux actions. Il s'était aussi distingué, sous le maréchal deBelle-Isle, dans la fameuse retraite de Prague. Mais il avait tous les défauts des généraux de son temps ; il était à la fois rempli de feu et de nonchalance, timide dans ses mouvements stratégiques et audacieux au combat jusqu'à négliger les règles de la plus commune prudence; du reste, il était d'une bravoure personnelle à toute épreuve."

Pour compléter ce portrait, qui n'est certainement point trop flatté, ajoutons que Montcalm avait un haut sentiment d'honneur, une intégrité à toute épreuve, un esprit sincèrement religieux, un cceui* tendre et sensible aux

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saintes émotions de la famille, enfin des goûts et des aptitudes littéraires servi:- par de fortes études, bien qu'à quatorze ans il dût quitter l'école pour l'armée. Du camp d'Otrebach, il écrivait à son père: "J'apprends l'allemand... et je lis plus de grec, grâce à la solitude, que j'en avais lu depuis quatre ans."

On sait qu'il composa une inscription en vers latins qu'il fit graver sur une croix au champ de bataille de Carillon, et que, d'un autre côté, dans la nuit du 12 au 13 septembre, dans la rade de Québec, Wolfe lisait avec émotion la célèbre élégie de Gray, disant qu'il donnerait toute la gloire militaire du monde pour celle de l'auteur. N'y a-t-il pas quelque chose de bien touchant, et aussi de bien honorable pour les lettres humaines, dans cette conformité de goût chez ces deux héros qu'un courage, une mort et une gloire semblables attendaient sur les Plaines d'Abraham , comme le dit si élégamment l'inscription latine de l'obélisque de Québec?

A peine Montcalm était-il arrivé qu'il se signala par la prise du fort Oswégo, exploit que, selon notre auteur, il aurait accompli un peu malgré lui et qui aurait été la première cause de ses dissentiments avec M. de Vau'dreuil. Le général terminait la lettre qu'il écrivait au ministre pour lui rendre compte de cet important succès, par des excuses sur la témérité de l'entreprise. " La conduite que j'ai tenue en cette occasion, dit-il, et les dispositions que j'avais arrêtées sont si fort contre les règles ordinaires, que l'audace qui a été mise dans cette entreprise doit passer pour de la témérité en Europe; aussi je vous supplie, monseigneur, pour toute grâce, d'assurer Sa Majesté que si jamais elle veut, comme je l'espère, m'employer dans ses armées, je me conduirai sur des principes différents."

Ce scrupule, ou si l'on veut ce remords d'avoir vaincu contrairemem aux principes de l'art, fait songer involontairement à la convenance qu'il y avait, selon les médecins de Molière, à mourir dans les formes. M. Garneau n'y voit que de la mauvaise humeur. "Montcalm, dit-il, parut mécontent et morose, comme s'il eût regretté une victoire obtenue contre ses prévisions."

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La correspondance du général fait voir qu'il n'était pas indifférent à ce premier succès, et que ses excuses étaient plutôt une précaution pour éviter le blâme que les tacticiens rigoureux infligent môme aux vainqueurs, lorsqu'ils ont trop risqué. Avant de quitter le rivage, il fit élever une colonne avec l'écusson de France et cette inscription classique : Manibus date lilia plenis. *

" La guerre du Canada a deux phases, dit M. de Bonnechose, la première presque offensive, de 1756 à 1758 ; la seconde toute défensive et de désespoir, de 1758 à 1700. Le théâtre des opérations se déplaça avec la fortune ; la frontière fut le premier champ de bataille ; puis quand cette ligne fut forcée par l'invasion, le Saint-Laurent devint le témoin de la lutte."

Si l'on en croit M. Garneau, Montcalm aurait voulu de suite se borner à la défensive, et M. de Vaudreuil aurait

* Les extraits suivants, empruntés au livre de M. de Bonnechose, cité plus haut, font voir chez Montcalm le bon chrétien et le bon père de famille :

" Les hurlements de nos sauvages, écrit Montcalm à sa mère, les rirent promptement se décider. Ils se sont rendus prisonniers de guerre au nombre de mille sept cent quatre-vingts; dont quatre-vingts officiers, deux régiments de la vieille Angleterre. Je leur ai pris cinq drapeaux, trois caisses militaires d'argent, cent vingt et une bouches à teu, y compris quarante-cinq pierriers, un amas de provisions pour trois mille hommes durant un an, six barques armées et pontées depuis quatre jusqu'à vingt canons. Et comme il fallait dans cette expédition user de la plus grande diligence pour envoyer les Canadiens faire les récoltes et ramener les troupes sur une autre frontière, du 15 au 21, j'ai démoli ou brûlé trois forts, et amené artillerie, barques, vivres et prisonniers."

En môme temps il écrivait à la marquise son épouse :

'; Aroilà une assez jolie aventure, ma très chère, je vous prie d'en faire dire une messe dans ma chapelle ; j'ai encore un bout de campagne à faire. Je pars pour aller rejoindre, avec un renfort do troupes, le chevalier de Lévis au lac Saint- Sacrement, ù quatrevingts lieues d'ici. Je n'écris qu'à, vous, à notre mère, aux Môle, à Chevertet aux trois ministres, à personne d'autre; ma foi, suppléez-y, je suis excédé de travail : que ma mère et que vous m'aimiez, et que je vous rejoigne tous l'année prochaine ! J'embrasse mes iilioû. Un no peut vous aimer plus tendrement, ma très chère."

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eu quoique peine à le décider aux entreprises qui lui ont fait le plus d'honneur.

La prise d'Oswégo fut le plus grand événement de l'été de 1756. Elle fut célébrée par des Te Deum, et l'on suspendit aux voûtes de la cathédrale de Québec les drapeaux pris sur les Anglais.

L'hiver qui suivit fut, malgré la disette et la gêne, un hiver de gaieté et de fêtes ; car Montréal et Québec, cette dernière ville surtout, imitaient de leur mieux Versailles et Paris, et Bigot déployait ici le luxe insolent que se permettaient les intendants et les fermiers généraux en Europe. L'oisiveté , presque inévitable durant cette longue saison, a toujours été et est encore plus ou moins une excuse ou un prétexte pour ce genre de vie.

"Voici, dit M. de Bonnechose, l'hiver venu, tel qu'il se montre dans ce rude climat : toutes les eaux gelées, partout sur terre la neige durcie, monde de cristal et de marbre blanc étincelant au soleil. Avant six mois nulle nouvelle possible de la France ni d'ailleurs. Que faire dans cette grande prison, sinon se divertir? — On danse à Québec, à Montréal, partout. Le général écrit à sa femme : " Pour ma part, trois grands beaux bals jusqu'au carême; outre les dîners, de grands soupers de dames trois fois la semaine ; les jours des prudes, des concerts; les jours des jeunes, des violons de hasard, parce qu'on me les demandait; cela ne menait que jusqu'à deux heures après minuit, et il se joignait, après souper, compagnie dansante, sans être priée, mais sûre d'être bien reçue, à celle qui avait soupe "

uEn ce joyeux hiver de 1756, sur les bords glacés du Saint- Laurent, quelle étrange apparition de la France du dix-huitième siècle, frivole et gaie, de la France à la mode, poudrée à blanc, "spirituelle et galante à Québec, joueuse à Montréal," et partout insoucieuse du lendemain ! Là-bas, venant des monts Alleghanys, S'ayance un grand nuage sombre. Ce n'est rien, répondent les violons, c'est le brouillard des lacs que va dissiper le soleil du printemps."

M. Garneau a reproduit toutes les péripéties de la guerre de la conquête avec une grande habileté. Ses descriptions de la prise de William-Henry, du siège de Louisbourg, de

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la bataille de Carillon, du siège de Québec, de la bataille de Beauport, de celle des Plaines d'Abraham, enfin de la bataille de Sainte-Foye, seraient dignes des historiens modernes les plus familiers avec la tactique militaire. Il n'a point négligé non plus le côté pittoresque de ces campagnes ; les combats de moindre importance, les escarmouches, où les sauvages et les milices canadiennes jouaient un rôle si important, sont peintes avec talent et vérité.

L'auteur suit avec une patriotique émotion, mais en même temps avec un coup d'œil sûr et plein de discernement, la marche à la fois sinistre et glorieuse de toutes ces victoires, qui épuisaient les forces de la Nouvelle- France, tandis que celles de la Nouvelle- Angleterre semblaient augmenter en proportion des défaites qu'essuyaient ses armées, Cependant les demandes adressées à la France étaient fréquentes et pressantes ; celle-ci n'envoyait que des secours insuffisants, et encore, le malheur se mettant de la partie, tantôt les vaisseaux étaient interceptés par des flottes anglaises, tantôt ils étaient dispersés et perdus dans des tempêtes. D'un autre côté, Pitt, parvenu au pouvoir, comprit que c'était en Amérique qu'il fallait frapper la France; il décida le peuple à faire les plus grands sacrifices ; il semblait que les flottes et les armées ne coûtassent rien au parlement et à la nation. Chasser les Français du nouveau monde à tout prix, telle était la devise du ministre: " Le succès, observe avec raison M. de Bonnechose, était plus facile qu'il ne le semblait. En Canada, l'Angleterre avait trois alliées qui la servaient sans subsides : la discorde, la famine, la concussion; son allié d'Europe, le grand Frédéric, lui coûtait plus cher."

Chacune des étapes de cette guerre, qui a été encore plus importante en Amérique qu'en Europe, est marquée par quelque circonstance mémorable qui l'a rendue célèbre dans l'histoire. Ainsi la prise de William-Henry a donné lieu au massacre d'une grande partie de la garnison anglaise par les sauvages, malgré tous les efforts de Montcalm et des autres commandants français. Ce tragique incident est comme la contre- partie du massacre de Jumonville et de ses compagnons, et de même que Thomas a fait un

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poème sur ce dernier événement, Fenimore Cooper, dans Ûn de ses romans, a pris le général français à partie pour ce qui avait été le résultat de l'imprudence des Anglais.* M. Garneau fut un des premiers à rétablir la vérité historique sur ce fait comme sur bien d'autres.

La prise de Louisbourg a décidé du sort de notre continent; c'était, je l'ai déjà dit, la clef de la situation militaire. A part cela, le siège de la forteresse du golfe sera à jamais célèbre par la belle défense de la garnison française, par le courage et l'habileté de Wolfe, qui y commença sa courte et glorieuse carrière, enfin par l'héroïsme de madame de Drtfcour, qui prend place, dans la galerie des femmes illustres du Canada, à côté de madame de La Tour et de madame et de mademoiselle de Verchères.

La plus brillante de toutes les inutiles victoires que le soft nous accordait comme autant d'ironies sanglantes, la bataille de Carillon, où Montcalm triompha d'une armée cinq fois plus nombreuse que la sienne, fut célébrée à Paris par un feu d'artifice tiré en face de l'Hôtel de ville, le 1er octobre 1758. Hélas ! le pauvre général qui écrivait dans ses dépfyhes: "que l'on m'envoie au moins de la poudre; sans les munitions enlevées aux Anglais, nous en aurions déjà manqué," le pauvre général devait bien regretter celle qui se brûlait en son honneur, si loin de lui !

De nos jours, un poète canadien, M. Crémazie, a célébré cette glorieuse journée dans un poème qui restera l'une des plus belles pages de notre littérature. Il est permis de croire, cependant, que ce chant sublime n'eût jamais existé si M. Garneau n'avait pas mis en lumière l'événement qu'il rappelle.

La tragédie des Plaines d'Abraham, grâce à la mort des deux principaux acteurs, eut un grand retentissement dans le monde entier. L'Europe, pendant longtemps, ne connut de nous rien autre chose ; bien des gens encore ne savent de toute notre histoire que ce duel héroïque. Avant M. Garneau, les péripéties du siège, la bataille de Beau- -

"."* Voir à ce sujet la brochure de M. James M. LeMoine, la Mémoire de Montcalm vengée.

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port ou de Montmorency et celle de Sainte- Foye étaient peu connues, ou du moins très insuffisamment appréciées même dans notre pays.

La situation de la colonie, envahie de tous côtés par trois armées, était bien terrible. Vaudreuil, Montcalm, Lévis, Bourlamaque, Bougainville, ne savaient sur quel point se jeter. Déjà le fort Duquesne, pour la conservation duquel avait été livrée la brillante bataille de la Monongahéla, avait été évacué et détruit ap»à§ une nouvelle victoire remportée sur le général Grant, et cela uniquement à cause de la faiblesse numérique de la garnison et du manque de secours. Le fort Niagara devait avoir bientôt le même sort. Concentrer assez de troupes à Québec pour défendre cette ville contre la flotte et l'armée de débarquement qui s'avançaient, en laisser cependant assez dans la région de Montréal et des grands lacs pftnr tenir en échec Amherst, général habile qui avait succédé à l'inepte comte de Loudoun, * c'était là un problème bien cruel à résoudre. M. Garneau en fait voir toutes les difficultés, et c'est avec un grand serrement de cœur que, même à la distance où nous sommes de ces événements, nous sentons le fatal réseau étendu autour de la Nouvelle- France se rapprocher de toutes parts.

En même temps l'historien nous montre Montcalm organisant la défense de Québec, se retranchant avec le gros de l'armée sur les hauteurs de Beauport, Wolfe arrivant au pied de l'île d'Orléans avec sa flotte nombreuse et formidable— près de cent voiles, dit M. Garneau — débarquant une partie de ses troupes sur cette île, leur faisant prendre position à l'extrémité supérieure, puis hésitant devant l'attitude de l'ennemi et les difficultés qui l'attendaient de toutes parts, traversant à la Pointe- Lévis, bombardant la ville dont il ne fait qu'un monceau de ruines ; faisant dévaster les campagnes dans toutes les directions, au-dessus et au-dessous de Québec, au nord et au sud du Saint-

* On a dit du comte de Loudoun : " Il est comme. Saint-Géorge*. sur les enseignes, toujours à cheval, mais ne chevauche jamais."—" " Ho is îike St. George on the signs, always on horse back, but neveSi ridejs on." [Frutikl-in's Aulobïoyrophy, Spai ks.)

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