SA VIE ET SES ŒUVRES. CCXXXV
il est impossible de prévoir quel effet la perte de l'Amérique britannique et son union avec les États-Unis auraient avec le temps sur la puissance maritime et commerciale de l'Angleterre.
" Ces considérations, Milord, et bien d'autres qui se présentent à l'esprit, ont sans doute déjà frappé l'attention de Votre Excellence et des autres hommes d'Etat de la métropole. Votre conduite si propre à rassurer les colons sur leurs droits constitutionnels, recevra, je n'en doute point, l'appui du gouvernement impérial et contribuera au maintien de l'intégrité de l'empire. En laissant le Haut-Canada à ses lois et le Bas-Canada aux siennes, afin d'atténuer autant que possible ce qu'il peut y avoir d'hostile à mes compatriotes dans les motifs de l'acte d'union; en abandonnant au pays toute la puissance politique législative dont il doit jouir par la voie de ses chambres et de ministres responsables, en tant que cela n'affaiblit pas le nœud qui l'unit à l'Angleterre, celle-ci n'aura rien à craindre des cris de quelques mécontents qui ne sauraient mettre en danger la sûreté de la colonie, si les partis politiques de Londres ont la sagesse de ne point s'en prévaloir dans leurs luttes pour obtenir le pouvoir.
" Je prie Votre Seigneurie de me pardonner de m'être étendu si longuement sur la situation politique de ce pays. Je m'y suis trouvé entraîné par les réflexions que me suggère l'étude que je suis obligé de faire du passé pour l'œuvre que j'ai entreprise et dont le fruit remplirait le plus ardent de mes vœux, s'il pouvait faire disparaître tous les préjugés du peuple anglais contre les Canadiens au sujet de leur fidélité, et ramener la confiance et la justice dans les appréciations réciproques des deux peuples, comme je suis convaincu que c'est le but éclairé de Votre Excellence dans la tâche noble mais difficile dont elle s'est chargée."
M. Etienne Parent, avec qui M. Garneau était en correspondance suivie, lui écrivait le 31 mars, c'est-à-dire précisément le lendemain de la clôture de ?a trop fameuse session de 1849, pour le féliciter sur le courage et l'habileté qu'il venait de montrer dans cette lettre remarquable.
" Vous pouvez être assuré, dit M. Parent, que du moment que les volumes me seront parvenus, je les acheminerai à leur destination, comme je l'ai fait de votre lettre à lord Elgin.
" A propos, je vous remercie de la copie que vous m'en avez communiquée. C'est comme cela que devait parler notre historien, et si vous en eussiez moins dit, je vous aurais querellé. Je me trompe fort si lord Elgin n'apprécie pas bien ce que vous lui dites avec tant d'à- propos. Il faut avouer que l'occasion était favorable, et que vos compatriotes auraient eu des reproches à vous faire si vous n'en aviez aussi bien profité que vous l'avez fait.
" Hier, notre parlement a été prorogé par député. Quelques-uns blâmaient le gouverneur de s'abstenir d'accomplir lui-même cet acte de haute prérogative ; mais il a bien fait, car il aurait été certainement insulté de nouveau. Plusieurs membres de la chambre l'ont été en sortant, et si le gouverneur eût été là, c'est lui qui aurait enduré l'orage. Je pense que cela va sceller le sort de Montréal comme capitale.
" Voilà nos jeunes journalistes à traiter tout de bon la question de l'annexion aux États-Unis, tout en disant qu'il faut nous y préparer, ce qui veut dire que nous ne sommes pas prêts. C'est un grand malheur pour notre pays que la presse tombe de nécessité entre les mains de la jeunesse. Chez nous, ce sont les enfants qui parlent et les pères qui écoutent."
Cette lettre est inédite. Dans une autre, écrite l'année suivante et que l'on a bien voulu aussi me communiquer, M. Parent semblait favoriser des velléités de journalisme et de vie publique que notre historien aurait laissé percer. " Avec votre plume, lui disait-il, ce sera votre faute si vous ne parvenez à tout."
Le conseil était-il bon, et M. Garneau a-t-il mal fait de ne l'avoir pas suivi ? Sans doute qu'il eût pu exercer par son patriotisme, son savoir, son prestige, une influence heureuse sur la députation. Mais se serait-il trouvé bien à l'aise au milieu des intrigues, du bruit, des tempêtes plus ou moins factices de nos parlements ? Aurait-il pu se déci-