‹ Françoise de Rimini: drame en cinq actesChapitre 13 sur 88 · ACTE I, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IV

BERTOLD.

Les rois dans leurs palais sont sujets du malheur. Oui , d'un mal que j'ignore et qui me désespère, Mon épouse languit et demande son père, Qui, des murs de Ravenne arrivant aujourd'hui, Rendra ce cœur malade au repos qui Ta fui.

Ï.E DANTE

Non! vous avez de Dieu mérité la colère; Il retira de vous sa bonté tutélaire, Dès lors qu'à vos exploits donnant un démenti , L'amour vous fit du Guelfe embrasser le parti. Votre frère l'ignore. Illustré par la guerre, Dans les rangs Gibelins il combattait naguère, Gomme vous, monseigneur; adoré des soldats Fiers de ses coups de lance, il marchait sur vos pas : Mais vous fûtes vaincus ; vainement son courage Sur le champ de bataille arrêta le carnage, Quand le fils de Guido succomba sous ses coups. Le pape de Guido soutenait le courroux,

Un départ seul pouvait désarmer leur furie

Paolo, s'immolant à sa triste patrie, S'éloigna pèlerin et fier comme un banni:

(Avec une ironie légère,) Vous... vous devîntes Guelfe et fûtes impuni.

BERTOLD.

Guido, bientôt après, en me donnant sa fille, Éteignit à jamais nos haines de famille, Et PaoAoy pour n*)i depuis trois aos perdu, . Retournant de l'exil, à mes vœux est rendu.

LE DANTE

Je le sais : mais son front, flétri par l'anathême, A vainement reçu l'eau sainte du baptême.

Il règne en vos Etats ce tribunal sacré, D'autant plus dangereux qu'il est plus révéré, Et qui, prêt à punir quand il parle d'absoudre, Aux célestes clartés pense allumer sa foudre.

* (i) Pardonna-t-il jamais au génie, aux exploits?

* A sa prompte vengeance il façonne ses lois ,

* Et sait, ingénieux à trouver des victimes,

* Des vertus du matin le soir faire des crimes. Il craignait Paolo: le voilà criminel; L'anathême le voue au supplice éternel,

Et, s'il touche demain les bords qui l'ont vu naître, Que trouve-t-il? des fers, le supplice peut-être!

BERTOLD.

Moi, souffrir que d'un frère il ordonne la mort!

le dante, vivement.

Ah! soyez Gibelin....

bertold, avec fierté.

Je blâme ce transport...

LE DANTE

Nous fûmes élevés dans les mêmes écoles,

Vous aimiez quelquefois à croire en mes paroles,

Vous, votre frère et moi, nous vivions en amis.

(i) Les vers marqués d'un astérisque se retranchent à la représentation.

w ACTE I, SCENE IV. 9

BERTOLD.

Vous parlez librement, tout vous semble permis. Mais quels droits si puissans dont la force nous lie L'empereur d'Allemagne a-t-il sur l'Italie?

Ne pouvons-nous reprendre avec la liberté Le pouvoir incertain que lui-même a quitté?

LE DANTE

Nommez-vous liberté le pouvoir de se nuire,

D'immoler ses rivaux, de piller, de détruire?

Qu'importe les décrets du pontife romain,

S'il faut marcher toujours les armes à la main !

C'est pour les crimes seuls que le serment nous lie.

Est-il quelque lieu sûr en toute l'Italie,

Où l'on puisse dormir à l'abri des poignards?

De vils Condottieri lèvent des étendards,

Et leurs chefs, gorgés d'or, dont nos lois sont complices,

Dressent en priant Dieu la liste des supplices.

La terre est sans moissons, les hameaux dévastés

N'offrent plus d'alimens aux sanglantes cités;

Aux festins des amis les coupes sont perfides,

Quand les temples souillés sauvent les homicides.

Pour mettre à ces horreurs un légitime frein,

Monseigneur, que faut-il? Des lois, un souverain!

Je hais ces tribunaux où la fureur dénonce,

Où l'ennemi s'assied, interroge et prononce.

On frappe dans la nuit, le poignard est discret,

Et les flots en silence exécutent l'arrêt.

BERTOLD.

Des châtelains félons, souillant leurs armoiries,

io FRANÇOISE DE RIMINI.

S'entourent, il est vrai, de hordes aguerries; Mais moi Voici Guido.

le dante, avec ironie.

Faut-il nous séparer?

BERTOLD.

A souffrir votre aspect je dois le préparer.

Page 1