‹ FrançoiseChapitre 1 sur 111 · LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE NOUVELLE

Boulevard des italiens, 15, en face de la maison dorée

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PRÉFACE

C’est aux éminents artistes du Gymnase-Dramatique qu’il m'est doux d’attribuer le bon accueil que le publie a fait à cette pièce. Madame Rose Chéri est un talent hors ligne. Ardent et passionné sous les traits charmants de Diane de Lys, effrayant de vérité sous le calme infernal de madame d’Ange, ce talent si sur et si souple vient de donner au personnage de Françoise une adorable pureté, une tendresse vraie, des larmes déchirantes.

Berton accuse avec l'exquise délicatesse d’une science consommée et avec le charme d’une nature d’élite les agitations plus ou moins profondes du cœur humain. Qu’il soit amoureux ou épris, ambitieux ou repentant, il est toujours l’objet d’une émotion profonde pour le public et un modèle pour les artistes. L’excellent Ferville est toujours ce type de vérité saine et de haute distinction que l’on apprécie et que l’on aime dans toutes ses créations.

Dupuis, ce comique si fin et si élégant, vient de trouver dans le rôle d’un homme de cœur des accents de passion généreuse qui lui ont valu un véritable succès. M. et madame Lesueur ont déployé leur remarquable esprit d’observation dans les types comiques de deux parvenus, bonnes gens au fond, mais enivrés de l’espèce de vanité propre au paysan, l’envie de s’égaler à la noblesse. On sent chez Lesueur-Dubuisson le respect instinctif du fils des serfs pour le fils des preux, à travers une affectation de moquerie et de dédain ; chez sa femme, un éblouissement plus naïf et une ostentation pleine de bonhomie et de gaieté. Mademoiselle Delaporte est une ingénue délicieuse qui fait grand

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honneur à un grand maître, M. Samsou. Enfin mademoiselle Mélanie, fidèlement vraie et consciencieuse dans les moindres détails, a sa part méritée dans le succès de la pièce et dans la gratitude de l’auteur.

Si je dois de vifs rcmercîments aux artistes du Gfmnase, je n’oublie pas que j’en dois aussi à ceux du Théâtre-Français, qui avaient commencé l’étude de cette pièce. Des circonstances particulières m’ont amenée à la changer de scène, mais j'avais eu le temps d’apprécier la physionomie remarquable que chacun d’eux commençait à donner aux personnages principaux.

C’est encore un agréable devoir à remplir que de signaler l’heureuse mise en scène et le merveilleux ensemble que le théâtre du Gymnase reçoit de son habile directeur, M. Montigny ; il est impossible d’apporter à la représentation des pièces plus de goût et de vérité. Ce n’est pas là un remercîment purement personnel . On doit une reconnaissance réelle, que l’on soit artiste ou spectateur, à l’homme qui pousse l’art et la science du théâtre dans une telle voie de progrès, et qui donne à la scène l’aspect de la vie réelle, opulente ou mesquine, élégante ou comique. Le public ne s’y trompe pas, et, lorsqu’il applaudit un décor, ce n’est pas seulement la dépense qu’il approuve, la libéralité du directeur qu’il récompense : c’est le tact qui préside à l’arrangement du tableau placé sous ses yeux qu’il apprécie. C’est l’harmonie de ces demeures ouvertes à l’intimité ou au luxe avec les caractères ou les scènes auxquels elles servent de cadre. Sous ce rapport, l’esprit, l’œil et la volonté qui choisissent et dirigent, font œuvre d'art, il faut le reconnaître.

Quant à la pièce, l’auteur y a cherché l’élude d’un travers assez répandu dans notre monde d’aujourd’hui. Ce monde-là manque plutôt de grandes qualités qu’il n’abonde en grands travers. Le châtiment de son dédain pour l’idéal est d’aspirer malgré lui à ces vrais biens qu’il laisse échapper. 'Cet idéal, que quelques-uns portent tranquillement en eux-mêmes, est cependant des plus simples. L’amour de la famille et du travail, le dévouement, l’honneur et l’amitié, quoi de plus naturel aux bons esprits? Pourtant l’esprit et les mœurs du temps

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rendent souvent difficiles ces douces tendances et ces humbles vertus. Le combat d’un homme aux prises avec les vives tentations du siècle et les charmes paisibles du devoir m’a paru avoir sa part de vérité bonne à dire. Nous avons tous assisté à cette lutte, nous avons tous connu cet homme-là. Il n’était ni scélérat ni odieux ; il était souvent aimable et bon, sa conduite n’était pas volontairement lâche : aussi on le plaignait, on se dévouait à lui. 11 n'abusait pas sciemment de cette pitié; il la repoussait, il en avait peur. 11 n’avait ni le courage de l’accepter ni celui de s’en passer ; une soif avide de bonheur le rendait malheureux : il avait des remords stériles, des élans de cœur impuissants.

Quel était donc son vice? L’absence de foi et de lumière, une fausse notion des pures joies de la vie, l’ignorance aveuglée qui jette sa proie pour en saisir l’ombre, le besoin de ne pas se donner de peine, un rêve de repos dans la mollesse et d’amusement dans l’inaction : chimères funestes, résultat d’une civilisation matérielle qui n’a pas encore amené avec elle la vraie civilisation morale, et qui sent le besoin encore vague, mais déjà douloureux, de prendre son équilibre et de mettre son bien-être intellectuel au niveau de son bien-être physique. Nous ne sommes plus, Dieu merci! au siècle des roués de la Régence. Les jeunes gens complètement dépravés, s’il en existe, ne peuvent plus être aujourd’hui que des imbéciles. L’intelligence est trop répandue pour que le vice s’affiche, jour que l’impudence se sente hère d'elle-même. La jeunesse a généralement de bonnes aspirations; c’est pour cela qu'elle souffre en les étouffant, et Dieu, qui le veut ainsi, sait probablement ce qu’il fait.

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