‹ FrançoiseChapitre 47 sur 111 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

HENRI

Des soupçons! non; quand je vous regarde, votre figure, m’est sympathique, votre air de loyauté me porte à la confiance. Je ne sais comment cela s'est fait, mais avant-hier, en vous parlant pour la première fois de ma vie, je vous ai ouvert mon cœur comine à un ami de vingt ans.

LA HYONNAIS.

Vous m’avez dit que vous aimiez mademoiselle Laureut, j’ai approuvé votre choix. Elle me parait aussi intelligente et aussi bonne qu’elle est belle.

HENRI

Oui! votre admiration pour elle m’a monté la tète.

L A HYONNAIS, surpris.

Monté la tète?

HENRI

Je veux dire remonté- le moral. Que voulez-vous? Je vous l'ai confessé, il y a en moi deux natures : l’une toute de tendresse et d’abandon, l’autre toute de méfiance et de personnalité. Le ciel et les leçons de M. Laurent ont fait la première, l’expérience et la réflexion ont fait la seconde. J’ai été si heureux, si choyé, si aimé ici, moi! Tenez, cette petite maison de campagne, c'est là que j'ai passé les plus tranquilles années de ma vie, c’est là que j’ai été romanesque, et c’est en y songeant que je le redeviens eucore ! Mais le monde est positif, et j’ai vécu dans le monde! Françoise était mon rêve, la réalité mon réveil; et à présent...

LA HYONNAIS.

A présent?

HENRI

A présent, je suis maître d'agir, et j’ai parlé... Mais, au lieu des transports de joie auxquels je m'attendais, car je me croyais ardemment aimé...

MARIE-JEANNE, qui npportc des fleurs, qu'elle met dans les vases.

Ah! vous ôtes joliment fat, vous, par exemple !

HENRI, impatienté .

Laisse-moi donc tranquille, toi! Tiens, tu faisais partie de mon rêve de bonheur, avec tes soins, ta gaieté... et voilà que depuis quelques jours tu m’assommes !

MARIE-JEANNE

Bien, bien, je m’en vas, monsieur.

HENRI

Non ! 'Elle sort,) Si! va au diable! Tu me gâtes mon poème. La Ilyonnais, que feriez-vous à ma place? (il s’assied sur la causeuse, à droite *.)

LA nïONNÀlS.

Je vaincrais en moi celle des deux natures qui n’est pas la bonne et la vraie, j’écouterais et je développerais celle qui est sage et logique.

HENRI

Ah! oui, vous êtes un homme moral, vous! un philosophe!

LA HYONNAIS.

Vous me faites bien de l’honneur; je ne suis peut-être qu’un égoïste, qui entend mieux que vous son affaire! Tenez, Ilenri,

1 La Ilyonnais, Henri.

ACTH II, SCENE V.

vous êtes supérieur à ce milieu frivole que vous appelez le monde positif. Vous y poursuivez des illusions. Quoi de plus trompeur et de plus fugitif que la richesse et les avantages dont elle nous leurre? C’est la rouge et la noire des maisons de jeu : on y cherche des systèmes, on y combine des martingales, rêvant toujours de faire sauter le banquier, et, après mille émotions poignantes, indignes d’un homme sérieux, on saute soi-même, et on reconnaît que les chances du hasard ne peuvent être enchaînées par les prévisions humaines. Croyezmoi, tout calcul qui ne repose pas sur les éléments du vrai bonheur, c’esl-à-dire sur l'étude des vérités morales, sur l'a-' mour de la famille, de la patrie, de l'honneur et de l’humanité, est faux et rentre dans le domaine de l’illusion et de la fantaisie. Rien ne nous obéit, rien ne nous est assuré dans ce combat que nous livrons à la destinée. Chercher l’argent, le succès, l’approbation, le repos ou la liberté dans le caprice des événements, c’est être enfant, c’est être aveugle, c’est être ce que j’appelle romanesque. Trouver le calme dans sa propre conscience, l’indépendance dans sa propre dignité, l’aisance dans son propre travail, l’amour dans son propre cœur, sanctuaire de la religion domestique, voilà ce qui est réel, assuré, positif, ce que le sort contraire peut difficilement nous interdire et ce que Dieu encourage en nous, ce qu’il bénit autour de nous; car, là, son action s’appelle la Providence et non plus le hasard.

HENRI, à lui-même.

Oui... qui sait?

LA HVONNAIS, à part.

Il réfléchit... Puisse son bon génie l’emporter ! (Entre le docteur.)

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