‹ Frank MildmayChapitre 1 sur 12 · Frank Mildmay · texte numérisé non relu

Frank Mildmay

Mon père jouissait d'une fortune considérable. J'étais faible et délicat pendant mon enfance , et mes parens désespéraient de m'élever. Cependant ma santé devint plus robuste avec le

4 FRANK MILDMAr.

temps, et je me fis remarquer par ma vivacité, par n)cs reparties et par mon impudence, qualités qui ne me manquèrent jamais par la suite. J'étais le favori de mes parens, qui me préféraient à mes frères et sœurs parce qu'ils avaient reconnu que la force de mon esprit était supérieure à celle de mon corps.

Je me rappelle que j'étais en même temps lâche et fanfaron; mais j'ai souvent remarqué que ce qu'on appelle lâcheté dans un enfant, prouve seulement qu'il sent mieux le danger, et par conséquent qu'il a un degré supérieur d'intelligence. Naturellement nous sommes tous lâches. L'éducation et la réflexion nous apprennent à distinguer le danger réel de celui qui n'est qu'apparent ; l'orgueil nous enseigne à cacher la crainte, et l'habitude nous rend indifTérens aux périls dont nous nous sommes déjà tirés. On dit que le grand Frédéric se comporta fort mal dans la première action à laquelle il assista, et il est certain qu'un novice ne peut pas plus faire usage de toutes ses ressources dans une telle occasion, qu'il n'est possible à un apprenti cordonnier de faire une pair€ de souliers le premier jour de son apprentissage. Il faut apprendre son métier, soit qu'il s'agisse de tenir ferme devant une

batterie de canons, soit qu'il soit question do coudre une botte : la pratique seule peut faire un Wellington ou un Hoby (i).

Mes excellens parens avaient jeté avec soin les fondemens de mon instruction morale et religieuse; mais, hélas! depuis l'instant où je quittai le toit paternel, pas une pierre ne fut ajoutée à l'édifice, et les vestiges de ce qui existait furent même presque détruits par le déluge des vices qui menacèrent bientôt de m'engloutir. A la vérité je fis quelquefois de faibles et vains efforts pour lutter contre le torrent, mais le plus souvent je souffrais que sa rapidité m'entraînât. J'étais fpanc, généreux, vif et malicieux, et je dois avouer qu'il y avait en moi beaucoup de ce que les marins appellent « diablerie ». Ma passion dominante, même pendant les années de mon enfance , était l'orgueil. Lucifer lui-même , s'il eut jamais sept ans , ne pouvait en avoir davantage. Si je me suis fait quelque réputation au service, si j'ai conduit les autres au lieu de les avoir suivis, c'est à cette passion dominante qu'il faut l'attribuer. Le monde a souvent ppêté des motifs plus honorables à mes actions , mais j'ai

(1) Faineux boîtier de Lotiilrcs. — Note du Tiad.

6 FRANK MILDMAT.

prisjla plume pour dire la vérité, et je ne veux rien cacher.

Je fus mis en pension pour apprendre le latin et le grec , et il y a plusieurs méthodes pour enseigner ces langues. Quelques maîtres essaient le suaviter in modo, le mien préférait le fortiter in re. Comme le disait le contre-maître du premier vaisseau à bord duquel J'ai servi, c'était par « l'instigation » d'un gros bâton noueux qu'il nous faisait entreries connaissances dans la tète, comme un calfat fait entrer les étoupes entre les. planches d'un navire. Sous un pareil système, je fis des progrès étonnans , et quoique j'eusse pu acquérir en même temps des connaissances moins désirables, mon père n'eut pas à se plaindre du résultat de mes études classiques. Ayant plus de capacité que la plupart de mes compagnons, je prenais rarement la peine d'apprendre ma leçon avant le moment d'entrer en classe. « La bénédiction du maître », comme nous l'appelions, me tombait quelquefois sur les épaules, mais c'était une bagatelle : j'avais trop d'orgueil pour vouloir rester en arrière de mes compagnons, mais trop de paresse pour prendre beaucoup d'avance sur eux.

Si mon maître d'école eût été célibataire , ses.

soins prolongés auraient pu m'être utiles; mais, malheureusement pour lui et pour moi , il était marié , et sa femme avait aussi des passions dominantes : la méfiance et l'avarice , dont ses yeux perçans et son nez long et pointu offraient des preuves écrites en gros caractères. Elle ne croyait jamais que nous pussions dire la vérité, et par conséquent nous nous dispensions de pratiquer une vertu qui nous était inutile , à moins que nous n'y trouvassions plus de profit qu'à mentir. Mistress Higginbottom ne nous croyant jamais, nous nous habituâmes plus facilement au mensonge ; et comme nous n'étions qu'à demi nourris, grâce à son avarice, nous ne nous faisions aucun scrupule de dérober tout ce qui pouvait satisfaire notre appétit. Elle nous donnait donc ainsi des leçons de mensonge et de vol, comme son mari nous en donnait de grec et de latin.

Un grand verger , un jardin et une basse-cour étaient attachés à l'établissement, et mistress Higginbottom qui en était la reine absolue, prenait ordinairement un des enfans pour son premier ministre. Cet enfant, pour l'éducation duquel ses parens payaient quatre-vingts livres sterling, passait son temps à ramasser les fruits

lotiibés , à nourrir la volaille, à dénicher les œufs, à surveiller les couvées, et Iwc genus omne; en un mot, à remplir les fonctions d'une fille de basse-cour. Comme nous préférions le travail de corps à l'occupation d'esprit, c'était un poste généralement envié, et aucune place à la disposition d'un gouvernement ne fut jamais recherchée avec tant de sollicitude et d'intrigues.

J'eus la bonne fortune d'obtenir cette place, et le malheur de la perdre bientôt après, grâce à l'envie et à l'astuce de mes compagnons, et aux soupçons de ma maîtresse. En entrant en fonctions, j'avais formé les plus belles intentions e me conduire avec honneur et fidélité; mais & q ioi servent les meilleures résolutions, quand on est d'une part découragé par des soupçons injustes, et de l'autre assailli par les demandes impérieuses de la faim ? Quand j'apportais à mistress Higginbottom les noix et les pommes que j'avais ramassées dans le jardin , ses yeux perçans avaient toujours l'air de croire que j'en avais dérobé une partie. Soupçonné quand j'étais innocent, je devins coupable par esprit de vengeance. Un de mes compagnons, qui m'avait vu manger une pomme, me dénonça; ma destitution fut prononcée sur-le-champ, et mon dénonr

ciateur me succéda. Je ne songeai plus alors qu'à le supplanter à mon tour.

J'adoptai un axiome de mathématiques que je n'avais pas trouvé dans Euclide; c'était que partout où la tête pouvait passer, le corps pouvait la suivre. Pour le mettre en pratique , je passai la tête par le trou fait à la porte du poulailler pour y laisser entrer les poules, mon corps l'y suivit; je pris les œufs qui avaient été pondus, je les enfermai dans ma caisse, et quand le nouveau pourvoyeur arriva, il ne trouva que des nids vides. 11 alla ensuite faire sa ronde dans le verger et dans le jardin , mais ce fut sans plus de succès , car je l'y avais précédé. La même chose se répéta plusieurs jours de suite. Je confisquais les fruits à mon profit, mais je gardais soigneusement les œufs , et quand j'en eus une vingtaine, je les portai dans mon chapeau à mistress Higginbottom , en lui disant que Je les avais trouvés dans un nid fait par les poules dans le jardin. Elle fut très-courroucée de la négligence de mon successeur, et pensant qu'elle n'avait rien gagné au change, elle le destitua à son tour, et me rétablit dans mes anciennes fonctions de chancelier du poulailler et de gouverneur du verger, avec des pouvoirs plus étendus que ceux

que j'avais avant ma disgrâce. Si ma maîtresse m'avait regardé en face avec autant d'attention qu'elle en mit à compter les œufs contenus dans mon chapeau , ma rougeur lui aurait fait soupçonner le dessous des cartes ; car à cette époque je rougissais encore, défaut dont je ne tardai pas à me corriger.

Pour conserver ma réputation et ma place , j'aidai alors la nature dans ses opérations, et je secouai les branches des arbres pour me procurer assez de fruits pour satisfaire l'avarice de ma maîtresse , et pour m'en réserver une ample provision. Mais je ne conservai pas long-temps ce poste honorable et lucratif. Un de ces êtres misérables qu'on appelle sous-maîtres , s'avisa un jour d'ouvrir ma caisse, et y trouvant une trentaine de pommes , il me dénonça sur-lechamp aux autorités supérieures pour se faire un mérite de cette découverte. Les preuves du délit étaient trop claires et trop nombreuses pour admettre aucune excuse , et en moins d'une demi-heure je fus accusé, mis en jugement, condamné et fustigé. Pour comble d'ignominie, je fus déclaré incapable de remplir aucun emploi se rattachant à la basse-cour , au verger ou au jardin , et je fus placé le dernier sur la liste

FRANK MILDMAY. , S'' IJr

générale des écoliers , comme étant le plus mauvais sujet de tous.

Sous plusieurs points de vue, cela n'était que trop vrai; il y avait pourtant un de mes compagnons qui pouvait me disputer cette distinction , — Tom Crawford , qui devint à cette époque mon ami le plus intime. Il avait un caractère ardent, ne reculait devant rien, et aimait à faire des espiègleries , quoiqu'il ne fût pas méchant. Il était toujours prêt à me soutenir en toute occasion, et je ne le laissais pas manquer d'occupation. Je jetai le masque, je me déclarai contre les demi-mesures , et je pillai effrontément, non seulement le poulailler et le verger, mais, quand l'occasion s'en présentait, le gardemanger et la cuisine. Tom en fit autant de son côté , et il en résulta que s'il se trouvait du mécompte dans les pommes, dans les œufs, ou dans toute autre espèce de provisions, — si un carreau de vitre était cassé , — si l'on jetait de la boue sur du linge nouvellement blanchi et étendu sur des cordes, — c'était nous qu'on accusait, « la bénédiction du maître » tombait sur nous, et nous finîmes par nous endurcir aux coups , et par devenir insensibles à la honte.

Ce fut ainsi que l'avarice de cette femme , qui

était la jument grise (i) et la folie du maître^ qui , sauf le grec et le latin , n'était qu'un âne, finirent presque par déraciner le peu de bons principes qui se trouvaient en moi , et y introduisirent des germes qui produisirent bientôt une abondante récolte.

Il y avait dans cette pension un Jeune homme récemment importé des Indes Orientales , et nous lui avions donné le sobriquet de Johnny Pagoda. 11 n'était remarquable que par son ignorance, son insolence, sa force de corps, et comme nous le pensions , sa résolution. Il avait alors environ dix - neuf ans. Un jour il encourut le déplaisir du maître, qui, furieux de son manque d'attention, lui donna sur la tête un coup de son bâton noueux. Ce coup , quoique tombé sur la partie la plus dure de son corps, tira l'indolent Asiatique de sa torpeur ordinaire ; il arracha le bâton des mains du pédagogue étonné de cette rébellion , et l'en menaça à son tour. Je battis des mains en criant : « Bravo ! » Mais les sous- maîtres accoururent à l'aide de leur chef, et l'Indien, au lieu de se défendre bravement, mit bas les armes sur-le-champ , se ren-

(l) C'csL-à-(lirc qui clait la inaîliesse au logis, — qui portail les culoUcs. — Noie du Trad.

dit à discrétion , et fut renvoyé le lendemain de la pension.

La hardiesse , quoique mal soutenue , du jeune Indien , fut la cause première de la célébrité que j'acquis ensuite. J'avais toujours détesté la pension , et l'émancipation de Johnny Pagoda me fit espérer que je pourrais me faire congédier de même. La traînée était prête et une étincelle y mit le feu. Cette étincelle fut fournie par la folie et la vanité d'un gros maître à danser français. MistressHigginbottom m'avait dénoncé à M. Aristide Maugrebleu , comme le plus mauvais sujet de la pension ; et comme il était son protégé , il trouvait toujours que j'exécutais mal ce qu'il m'enseignait , quoique je dansasse alors mieux que lui. Il pouvait avoir une cinquantaine d'années , et il avait plus d'expérience que d'agilité, car le rosbif et la bierre d'Angleterre avaient considérablement augmenté son embonpoint. Furieux un jour de voir que je l'avais battu avec ses propres armes , il voulut faire un entrechat qu'il me serait impossible d'exécuter , et dans ce glorieux effort, il se rompit le tendon d'Achille, et tomba pour jamais hors de combat comme maître à danser. On nous emporta tous deux; lui , pour

l4 FRANK. MILDMAY.

lui donner des soins , et moi, pour me fustiger. Cette punition me parut si injuste , que je m'enfuis de la pension. Tom Crawford m'aida à escalader la muraille , et quand il crut que j'étais assez loin pour n'avoir plus à craindre de }>oursuite, il donna avis de ma fuite, pour ne pas être soupçonné de l'avoir favorisée. Après avoir couru un mille , je mis en panne , pour me servir d'une expression nautique; et m'étant assis sur une barrière , je me mis à réfléchir sur ce que je dirais à mon père pour justifier mon brusque départ de la pension , et mon apparition inattendue. Je fus interrompu dans mes méditations parle détestable sous-maître, qui avait découvert les pommes cachées dans ma caisse. Il était accompagné -d'une demi-douzaine des plus âgés de mes compagnons, et s'approchaut sans bruit par derrière , il me saisit par le collet, et ordonnant à Crawford de me tenir de l'autre côté , il me fit retourner sur mes pas , quoique un peu moins vite que je n'étais venu. Crawford ne m'épargnait pas les invectives, et il me faisait les plus sanglans reproches sur l'ingratitude que j'avais montrée en m'enfuyant ainsi de la maison du meilleur des maîtres , et de la plus affectueuse , la plus tendre et la plus libérale des

FRANK MILDMAY. l5

maîtresses d'école. — Mais je savais ce que je devais en penser.

Comme nous passions le long d'un grand étang que je connaissais parfaitement, sachant jusqu'aux endroits où l'eau était plus ou moins profonde, car je m'y étais baigné bien souvent , je sentis que la main du sous-maître, probablement fatiguée, ne me tenait plus si ferme. Je fis unclin-d'œil à Tom, qui me lâcha, et donnant une forte secousse au bras du sous-maître, qui ne s'y attendait pas, je m'élançai dans l'étang. Lorsque je fus au milieu je me retournai très-froidement , — car c'était en novembre , — et je regardai mon escorte, qui s'était arrêtée au bord de l'eau, ne sachant que dire ni que faire, et le sous-maître , ne pouvant me mordre , fit le chien couchant. Il me pria et me conjura de venir le rejoindre, me dit de songer à la douleur que ma conduite causerait à mes parens quand ils en seraient instruits , et m'engagea à ne pas m'attirer une punition plus sévère par mon obstination.

Ses argumens , ses prières et ses menaces n'ayant produit aucun effet, et personne dans toute son escorte n'étant disposé à se mettre à l'eau pour m'en faire sortir , le pauvre sous-

l6 FRANK MILDMAY.

maître se vit obligé d'entreprendre cette lâche, quoique fort à contre-cœur. Il ôta ses souliers et ses bas, retroussa son pantalon par dessus ses genoux, et descendit dans l'étang en frissonnant. Je savais qu'il faudrait finir par me rendre , et que dans tous les cas je ne pouvais manquer d'être fustigé ; je résolus donc de me venger et de m'amuser à ses dépens. Je reculai à mesure qu'il avançait et je l'attirai ainsi dans un creux où il disparut. Comme je savais nager comme un poisson , je l'y suivis , et quand je le vis reparaître sur l'eau je lui fis faire le plongeon une seconde fois.

Enfin , je le laissai se tirer de l'eau , et j'en sortis moi-même , car le froid commençait à m'engourdir les membres. Je me rendis à mes ennemis, de qui j'attendais la même merci qu'un Russe obtient d'un Turc. Dès que je fus arrivé chez M. Higginbottom, le frisson occasionné par le bain glacial que je venais de prendre fut combattu par une fustigation la plus rude que j'eusse jamais reçue, mais qui produisit sur moi un effet très-salutaire en rétablissant la circulation du sang. C'est un remède que mon expérience m'engage à recommander à tous les jeunes gens des deux sexes, qui, par suite d'un désap-

poinlemtMit en amour , ou do queiqu'aulie bagatelle semblable, se jetlent à l'eau , et en sont retirés ass'"/. à temps pour y avoir recours. Si l'on eût employé le mcuîe traitement à l'égard du pauvr(! sous-maître, il aurait probablement évité un fièvre dangereuse , dont il ne guérit qu'au bout de six semaines.

Quelque temps après , Johnny Pagoda , qui avait servi sur mer pendant deux ans , vint à la pension pour voir son frère et ses anciens camarades. Je voulus savoir ce qu'il pensait «le son métier , et je dois lui rendre la justice de dire qu'il ne me trompa en rien. Il connaissait assez la vie qu'on mène à bord d'un bâtiment du roi, pour savoir qu'une cabine de midshipman n'est pas un paradis, et il répondit à toutes mes questions avec franchise et clarté. De tout ce qu'il me dit , deux choses surtout me frappèrent : — la première , qu'il n'y avait pas de maître d'école sur un navire; — la seconde qu'un midshipman avait une pinte de vin par jour. C'en fut assez pour moi ; je résolus d'entrer dans la marine, et j'écrivis à mon père pour lui faire part de ma détermination.

Dès que j'eus pris fermement cette résolution, je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour me i. 2

l8 FRANK MILDMAY.

faire renvoyer de l'école. J'excitais des mutineries, j'étais l'ame de tous les complots, je n'obéissais plus à aucun ordre, je négligeais tous mes devoirs, et cependant les vacances arrivèrent sans que mon congé m'eût été signifié. En arrivant dans la maison paternelle je répétai verbalement à mes parens ce que je leur avais écrit, et leur dis que j'étais bien décidé à entrer dans la marine. Ma mère î)leura ; mon père me fît quelques remontrances , car il me destinait au barreau ; mais je ne voulus rien écouter , le sort en était jeté ; la mer était mon élément. Je remportai la victoire , et j'eus la satisfaction de recevoir l'assurance que je ne retournerais plus dans la pension où j'avais passé plusieurs années. J'avais un bon cœur en y entrant, et j'étais presque un sauvage en en sortant. Tout ce que j'en rapportais, c'était un peu de latin et de grec , et une teinture des mathématiques et de lalgèbre. Mon père m'obtint un brevet de midshipman à bord d'une belle frégate qui était à l'ancre à Plymouth, et l'intervalle qui s'écoula depuis ce temps jusqu'au moment où je devais m'embarquer, fut employé à préparer mon équipement. L'heure du départ arriva enfin. Ma caisse avait été envoyée à Plymouth par un roulier , et un

FRANK MILDMAY. IQ

fiacre arriva à la porte pour me conduire à la diligence. Ma mère perdit eu ce moment le peu de courage qui lui restait, et elle me jeta les bras autour du cou dans une frénésie de douleur. Je vis son émotion sans la partager, et tandis qu'elle me couvrait de tendres baisers et qu'elle arrosait mes joues de ses larmes , je me demandais ce que tout cela signifiait, et j'attendais avec impatience la fin de cette scène.

Mon père l'abrégea en me tirant par le bras , et en me faisant sortir de l'appartement. Ma mère tomba sur le sofa et se couvrit le visage de son mouchoir. Je marchai vers la porte aussi lentement que les convenances l'exigeaient. Mon père me regarda fixement comme s'il eût voulu voir si j'avais réellement quelques sentimens humains. Son regard me parut un reproche , et je parvins à verser une ou deux larmes en lo quittant.

Que de fois ce manque de sensibilité pour la plus tendre des mères s'est représenté à ma mémoire, et que j'en ai été sévèrement puni 1 C'est ce que les événemens de ma vie vagabonde ne tarderont pas à prouver au lecteur.

CHAPlTRIi: II.

Il y a certains événemens dans notre vie que Moore décrit poétiquement comme « des tapis de verdure dans les déserts de la mémoire ». De ce genre est l'émotion qu'on éprouve quand oi^

obtient , après de longs efforts , l'objet clo son amour ou de son ambition ; et quand bien même la possession ou des circonstances subséquentes nous auraient prouve que nous nous étions exagéré le plaisir de la jouissance, quand même l'expérience nous aurait démontré que « tout est vanité » , notre cœur n'en palpite pas moins quand notre souvenir se reporte sur le temps où nous jouissions du présent, et où ce bel âge de la jeunesse l'embellissait de vives et brillantes couleurs. Mais c'est ce que la jeunesse seule peut sentir; la vieillesse regarde l'avenir avec doute et méfiance, et le passé avec chagrin et regret.

Un de ces jours marqués en lettres d'or sur le calendrier de ma vie fut celui où je mis pour la première fois l'uniforme de midshipman. Je ne pourrais peindre de quelle joie, de quelle extase j'étais transporté. J'avais quitté l'école et le costume d'écolier, j'étais sorti de ma torpeur, et comme la chrysalide, j'étais devenu papillon. Je faisais l'essai de mes ailes ; je me sentais libre de parcourir les vastes domaines de la nature, sans avoir à craindre ni parens , ni maîtres d'école, et mon cœur bondissait d'allégresse en songeant que j'étais désormais mon maître. Cette attente devait être déçue comme le sont la plu-

FUANK .MILD.MAY. 2 5

part de nos espérances. 11 est vrai que, dans mu jeunesse j'ai eu des inlans de bonheur, si l'on peut leur donner ce nom, mais je les ai payés bien cher ensuite. Même la faible portion de félicité qui me tomba en partage, dans cette soirée mémorable, fut de bien courte durée, et fut bientôt suivie de grands chagrins.

J'avais mis mon bel uniforme , mon poignard était passé dans ma ceinture; un chapeau à cornes, d'une grandeur énorme, était enfoncé sur ma tète, et je fus très-satisfait de ma personne, quand je jetai un coup d'œil sur un miroir. Je sonnai la chambrière , sous prétexte de lui dire de faire ma chambre, mais, dans le fait, pour lui fournir l'occasion de m'admirer et de me complimenter. Elle fut assez sage pour le faire , et je fus assez fou pour lui donner une demicouronne et pour l'embrasser, car je me sentais tout à coup devenu homme. Le garçon, à qui la chambrière avait sans doute raconté ce qui venait de se passer, trouva bientôt un motif pour arriver aussi dans ma chambre, me fit les mêmes complimens , et en fut récompensé de la même manière, à l'exception du baiser. J'écoutais leurs beaux discours comme s'ils eussent été des articles de foi. J'étais un goujon , et j'avais affaire

2(f FRANK JIILDMAY.

à des requins; j'aurais sans doute été assailli j)ar d'autres, car je les entendis appeler la cuisinière et le garçon d'écurie , bien certainement pour qu'ils vinssent à leur tour rendre ma bourse plus légère.

Mais je ne les attendis pas, j'étais trop pressé d'aller rendre visite à mon capitaine et de voir mon vaisseau. Je descendis rapidement l'escalier, et en un clin d'œil j'étais en chemin pour Stonehouse. Ma vanité y reçut un autre tribut : un recrue de marine porta la main à son front en passant devant moi. Je lui ôtai mon chapeau, et je continuai mon chemin d'un air d'importance. J'avoue qu'une réflexion me mortifia. — Les naturels du pays ne semblaient pas m'admirer à beaucoup près autant que je m'admirais moi-même. Il ne me vint pas alors à l'csprit que les midshipmen étaient en aussi grand nombre à Piymouth , que les négrillons à Port-Royal dans la Jamaïque, quoique les premiers ne soient peut-être pas d'un aussi grand prix que les seconds aux yeux de leurs maîtres. Je ne blesserai pas la délicatesse de mes belles lectrices en rapportant les propos dont je fus assailli par les dames de ISorth-Corner et de Fore-Street, quand je défilai devant elles

Quelque peu instruit que je fusse sur bien des points , et certainement sur celui-là , elles me parurent extrêmement mal élevées.

J'échappai à ces syrènessans être lié à un mât comme Ulysse; mais, comme lui, je fus sur le point d'être victime d'un Polyphême moderne. Ce n'est pas qu'il n'eût qu'un seul œil au milieu du front; mais les rayons partant de ses deux yeux, et se réunissant au bout de son long nez, lui en donnaient l'air. L'ignorance, en cette occasion connue dans beaucoup d'autres, fut la cause de mon désastre. Plusieurs officiers , en grand uniforme, venaient de tenir une cour martiale. Oh, oh! pensai-je, voici des personnes de ma profession. Je voulus imiter leurs manières. J'enfonçai davantage mon chapeau sur ma tête; j'appuyai la main gauche sur mon poignard, comme je voyais qu'ils tenaient leur épée, et je passai la droite dans mon gilet , comme quelques-uns d'entre eux le faisaient. Enfin , levant le nez en l'air, je passai devant eux sans m'arrêter, croyant qu'ils m'admiraient autant que je m'admirais moi-même. Je n'en étais qu'à quelques pas, quand une voix qui s'était évidemment cassée au service de Sa Majesté, me cria;

« Holà, jeune homme, revenez ici! »

fi6 FRANK MILDMAY.

Je me hâtai d'approcher d'eux , car je supposais que j'allais recevoir des compHniens sur la coupe de mon habit, sur la manière élégante dont mon chapeau était placé sur ma tète, etc. Je me figurais même que j'allais les entendre se disputer à qui aurait sur son bord un si parfait modèle à proposer à ses midshipmen , Quelles furent ma surprise et ma mortification, quand le plus âgé d'entre eux me demanda d'un ton courroucé :

— A quel vaisseau appartenez-vous, monsieur?

— Au Redoutable , monsieur.

— Eh bien, monsieur, reprit le vétéran d'un air d'autorité, vous aurez la bonté de prendre une barque sur-le-champ et de retourner à bord. Dites au premier lieutenant que mon ordre est qu'il ne vous accorde plus aucune permission de venir à terre tant que la frégate sera dans le port; et je ne manquerai pas de dire à votre capitaine qu'il doit mieux apprendre â ses officiers le savoir-vivre, pour qu'ils ne passent pas devant l'amiral du port, sans porter la main à leur chapeau.

Tandis qu'il prononçait cette harangue , je me trouvais dans un cercle dont j'étais le centre,

et dont l'amiral et les capitaines qui l'accompagnaient formaient la circonférence.

— Vous m'avez entendu , monsieur; — vous pouvez vous retirer , continua l'amiral.

— Oui, je vous entends; mais comment diable m'en aller? pensai-je ; car les capitaines étaient serrés autour de moi , comme des écoliers attroupés autour d'un rat pris dans une trappe. Cependant le blocus qu'ils formaient sans doute pour s'amusera mes dépens me tira d'embarras. Il me donna le temps de reprendre ma présence d'esprit; et je répondis avec un air de simplicité réelle , que j'avais mis ce matin mon uniforme pour la première fois , et que je n'avais pas encore vu mon capitaine , et que de ma vie je n'avais mis le pied à bord d'un navire. Cette explication fit sourire l'amiral, qui dans le fond avait un bon cœur, quoiqu'il fût un peu bizarre, et tous les capitaines partirent d'un grand éclat de rire.

— Allons, jeune homme , dit l'amiral, puisque vous n'avez jamais été en mer , cela peut vous servir d'excuse pour ne pas connaître les bonnes manières. Vous pouvez vous dispenser de faire part de mon message au premier lieu-

2$ FHANK MILDMAY.

tenant , mais vous ferez bien de vous rendre à bord le plus tôt possible.

Les capitaines m'ouvrirent un passage ; je partis un peu mortifié , et pendant tout le reste du chemin, je ne rencontrai pas un midshipman, un sergent ni même un caporal de soldats de marine , sans me découvrir. Enfin , une jeune femme fort bien mise , qui connaissait mieux que moi les usages du service, me demanda si j'avais dessein de représenter la ville dans le parlement.

— Non, lui répondis-je, sans trop savoir ce qu'elle voulait dire.

— Je le croyais , en vous voyant si poli avec tout le monde , dit - elle en continuant son chemin.

Sans cet avis charitable , je crois que j'aurais porté la main à mon chapeau en passant devant un tambour.

J'arrivai enfin à l'auberge où logeait mon capitaine , et je lui remis la lettre de mon père. Il m'examina de la tête aux pieds , et m'invita à dîner avec lui à six heures. — Et comme il n'est que onze heures , ajouta-t-il , rendez-vous à bord et présentez-vous à mon premier lieutenant , M. Handstone ; il fera inscrire votre nom

sur le rôle de l'équipage , et vous permettra (le venir ici pour l'heure du dîner.

Je le saluai et je me retirai. En me rendant à Multon-Cove, un salut fut tiré en mon honneur par les langues d'une foule de femmes qui m'appelaient un reefer ( i) un croqueur de biscuit, et me disaient mille autres choses que je ne comprenais pas et dont je ne m inquiétais guères.

J'arrivai enfin à Multon-Gove, et deux femmes me voyant arrêté sur le rivage , avec un uniforme neuf, et ayant l'air de chercher quelque chose des yeux , accoururent à moi , et me demandèrent à quel vaisseau elles me conduiraient. Je leur dis que je désirais aller à bord du Redoutable.

— 11 est sous l'Obélisque , me dit la plus âgée, qui pouvait avoir une cinquantaine d'années, et nous y conduirons Votre Honneur pour un shilling.

J'avais déjà une sorte de penchant naturel pour le beau sexe, et je descendis dans leur bar-

(1) Sobriquet qu'on donne aux midsbipmen , et qui signifie un preneur de ris , o'esl-à-dire un homme qui execulc l'ordre donne' de raccourcir les voiles.

( Noie du Traducteur.^

que. La plus âgée était passée maîtresse dans son métier , et elle maniait la rame avec beaucoup de dextérité. La plus jeune , qui était sa fille , n'en était encore qu'à son noviciat. Elle était jolie , proprement vêtue , avait des bas blancs , et son jupon court laissait voir un petit pied et une jambe fine.

— Prenez garde , Sally , lui dit sa mère , vous attraperez un crabe.

— Ne craignez rien, ma mère, répondit Sally, en donnant un grand coup de rame avec confiance ; mais la rame n'ayant pas touché l'eau , ne trouva aucune résistance , et Sally fut renversée, la tête au fond de la barque, et les pieds en l'air.

•—Je vous l'avais bien dit, Sally, s'écria sa mère , je voyais que vous alliez attraper un crabe.

Sally se releva en rougissant un peu , et se remit à ramer.

-^ Voilà ce que nous appelons attraper un crabe , me dit la mère. J'engageai Sally à essayer d'en attraper un autre , mais elle me dit que c'était assez d'un pour un jour , et quelques instans après nous arrivâmes à la frégate.

Ayant payé mes naïades , je saisis une corde

FRANK MILDMAY. 3l

qu'elles me montrèrent , et dont je me servis pour monter sur le plat-bord. J'y fus accosté par un niidshipmancn jaquette et en pantalons, ayant une chemise qui ne brillait pas par la blancheur, et une cravatte de soie noire qui lui entourait le cou sans le serrer.

— Qui demandez-vous, monsieur? me dit-il.

— Je désire parler à M. Handslone, le premier lieutenant, répondis- je. 11 m'informa que le premier lieutenant était occupé dans sa cabine, et que dès qu'il monterait sur le pont, il l'avertirait que je l'attendais.

Après ce court dialogue , il me laissa à mes réflexions , sur le gaillard d'arrière à bâbord. On radoubait la frégate , et tout était en confusion sur le pont , qui était couvert de poix qu'on venait de verser dans les entre-deux du plancher , et les calfats attendaient l'expiration de l'heure qui leur est accordée pour dîner , avant de se remettre à l'ouvrage. Plusieurs midshipmen étaient en face de moi à tribord, ils me toisaient des yeux , et se demandaient si j'étais un nouveau compagnon qui leur arrivait , et quelle sorte de compagnon je serais. Leurs doutes furent bientôt éclaircis.

Le premier lieutenant étant arrivé sur le pont.

le midshipman de quart me présenta à lui. Je lui dis mon nom , el je lui fis part du message du capitaine.

— Fort bien , monsieur, répondit M. Handstone. — M. Flyblecli , conduisez monsieur au poste des midshipmen, et montrez-lui où il peut suspendre son hamac.

Je suivis mon conducteur , et chemin faisant, nous rencontrâmes une femme qui vendait aux matelots du pain, du beurre, des harengs, des cerises et du lait caillé. Elle avait aussi un petit baril de bierre, qui lui attirait beaucoup de pratiques. Nous descendîmes dans l'entrepont et nous entrâmes dans la grande chambre, où nous trouvâmes à bâbord , et à côté du grand mât , ce qu'on appelait le poste des midshipmen , qui me parut un véritable trou, car il n'avait guère que dix pieds de long sur six de large , et environ cinq pieds et demi de hauteur. Une petite ouverture d'environ neuf pouces sur six y admettait une faible partie de ce qui est le plus nécessaire : — l'air et le jour. Une table de bois blanc occupait la plus grande partie de la chambre. On y voyait un chandelier de cuivre dans lequel était une chandelle, dont la mèche ressemblait à un œillet épanoui. La nappe était

mise , et les laclics de graisse et de vin de Porto dont elle était couverte, annonçaient que le dimanch(; aj)j)rochait. Un doineslique nègre faisitit les préparatifs pour io <iiner, et il me montra la place que p; devais occuper. — Juste ciel! pensai-je, en nieglissanlenlre la table et les planches qui formaient un côté de la frégate , est-il possible que ce soit là ma résidence future!

Quand je me fus assis, j'appelai à mon secours tout ce que je possédais de philosophie, et je ne pus m'empêcher de sourire , en me rappelant la réflexion de Gil-Blas quand il se trouva dans la caverne des voleurs : « Voilà donc le digne neveu de mon oncle Ferez , pris comme un rat dans une ratière. »

Tout l'entrepont était encombré de sacs . de caisses , de tonneaux et de hamacs , et j'élai* étourdi par le bruit que faisaient sur le pont les calfats, qui s'étaient remis à l'ouvrage. L'odeur de l'eau croupie qui était dans la cale, celle du tabac, du gin, de la bierre, des harengs et des oignons qu'on préparait dans la cuisine, — car le vaisseau ayant la poupe au veut, la fumée de la cuisine était rejetée sur l'arrière , — tout cons* pirait pour me décourager, et pour me rendre l'être le plus misérable du monde. Je m'étais I. »

abandonne à la résignation du désespoir, quand je me rappelai l'invitation du capitaine, et j'en parlai à Flyblcck. — > Vous faites bien de m'en parler , me dit-il , Murphy a reçu une invitation pareille, et vous pourrez y aller ensemble. J'ose dire qu'il sera charmé d'avoir votre compagnie.

Un capitaine n'attend guères des midsliipmen , et nous eûmes soin de ne pas le mettre dans le cas d'attendre. Le capitaine parla beau- - coup , le lieutenant fort peu , les midshipmcn point du tout ; mais le jeu des couteaux, des fourchettes et des verres , fut précisément en raison inverse. La compagnie se composait du capitaine et de deux de ses frères d'armes , du premier lieutenant, de Murphy et de moi.

Quand on eut ôté la nappe, le capitaine .me \ersa un verre de vm, me dit de le boire et d'<d- 1er voir ensuite d'où venait le vent. Je pris cet ordre à la lettre, et je me hâtai de boire pour aller l'exécuter. Malheureusement je n'avais qu'une connaissance fort imparfaite des différens poires du compas, et j'étais fort embarrassé pour savoir d'où venait le vent, quand j'aperçus une girouette sur le haut du clocher. II y avait en dessous quatre morceaux de fer

marqués chacun d'une lettre , et je vis qu'elles indiquaient les quatre points cardinaux. La têfe de la girouette se trouvait précisément au-dessus de la lettre 0 , et j'en conclus sur-le-champ que le vent venait de l'Ouest. Je rentrai bien vile dans l'auberge, n'étant pas peu fier d'avoir obtenu si j)romptement l'information que désirait le capitaine, et je lui fis mon rapport. A ma grande surprise les trois capitaines se regardèrent en souriant, et le premier lieutenant secoua la tête en disant : — Il est encore novice. Mon capitaine me versa un autre verre de vin, et me dit : — Buvez cela, jeune homme, et Murphy vous expliquera ce que je voulais vous dire.

Murphy vida son verre en me regardant de travers, et se levant de table, il salua la compagnie et me dit de le suivre.

Dès que nous entrâmes dans le vestibule : — Pourquoi diable êtes-vous revenu , s'écriat-il, blanc-bec que vous êtes?iNe pouviez-vous entendre le capitaine à demi mot? il voulait vous dire de le débarrasser de votre compagnie. Ainsi il faut que je perde mon vin pour un maudit morveux comme vous ! mais vous me paierez cela avant huit jours, je vous le promets.

J'écoutai ce discours élégant avec quelque

36 FRANK MILnMAY.

inij)alicnce et encore plus d'indignation. — Le capitaine m'avait ordonné d'aller voir d'où venait le vent, répoiidis-je , et je suis revenu pour l'en informer.

— Allez au diable! répliqua Murphy, croyezvous que le capitaine ne savait pas d'où venait le vent? Et s'il avait eu besoin de le savoir , il aurait donné ses ordres à un marin comme moi, et non à un veau de terre tel que vous.

— Je ne sais ce que le capitaine pouvait vouloir dire, m'écriai-je; et j'ai fait ce qu'il m'a dit. Mais je désirerais savoir ce que vous voulez dire en m'appelant un yeau? je ne suis pas plus veau que vous.

— Ah, vous le prenezsucce ton! Tenez, voilà un à compte , en attendant le paiement final , dit Murphy en me tirant l'oreille comme s'il eût voulu l'arracher.

Je n'avais que treize ans , il en avait dix-sept ; il était très-fort pour son âge, et je n'aurais certainement pas été tenté de lui chercher querelle. Mais il m'avait insulté , attaqué le premier , il y allait de mon honneur, et je suis surpris que je n'aie pas tiré mou poignard pour l'en frapper. Heureusement la rage dont j'étais transporté me fit oublier que j'en avais un à mon côté, et j'eus

FHANK MILDMAV. 7)"

recours à la seule arme doMl j'eusse cncpre aj)j)ris à me servir; — mon poing. Je lui en portai un coup sur l'œil gauche avec une force et une précision que Crib ( i ) lui-même aurait admirées. Il chancela, recula de quelques pas, et je me flattai un instant qu'il trouverait qu'il en avait assez.

Mais c'était pour moi une journée de désappointemens. Il n'avait reculé que pour mieux s'élancer sur moi. Il s'avança comme les gardes d'élite à Waterloo , et la charge fut irrésistible. Il me renversa, et quand je fus à terre, il employa tour à tour les poings et les pieds pour me battre , et je crois qu'il m'aurait tué si le garçon de l'auberge et la chambrière ne fussent venus à mon secours. La langue de celle-ci se montra particulièrement active en ma faveur, mais c'était sa seule arme, sans quoi Murphy s'en serait mal trouvé.

— Fi! s'écria -t- elle; grand gibier de potence! battre ainsi un pauvre enfant; et quand il est par terre! Que dirait sa maman si elle le voyait aiîisi?

— Au diable sa maman , et vous aussi ! s'écria

(1) Fameux boxeur. — Note du Trad,

Murphy. Voyez comme il m'a arrangé l'œil!

' — Je voudrais qu'il en eût fait autant à l'autre, répiiqua-t-elle , et vous n'auriez que ce que vous méritez. L'enfant a plus de courage dans son petit doigt que vous n'en avez dans tout voire grand corps mal bâti. Il n'y a qu'un lâche qui puisse battre un enfant.

Pendant cette conversation, je m'étais relevé, et j'avais pris une attitude défensive. Je n'avais fait entendre ni un cri, ni une plainte, et ma fermeté m'avait gagné la bienveillance de tous les spectateurs que le bruit avait attirés. Mon capitaine arriva en ce moment avec ses amis. Le sang me sortait par le nez, et mon visage portait des preuves de la force supérieure de mon adversaire, qui était un excellent boxeur pour son âge, et qui aurait su parer le coup que je lui avais porté, s'il m'eût supposé assez de présomption pour l'attaquer. Le capitaine nous demanda une explication. Murphy lui conta l'histoire à sa manière, c'est-à-dire sans un seul mot de vérité. Je rapportai ensuite mot pour mot et franchement tout ce qui s'était passé , et je vis que si j'avais été vaincu sur le champ de bataille, j'étais vainqueur dans le cabinet. Le capitaine réprimanda Murphy très-sévèrement,

FRAKK MILDMAY. ÔC)

lui ordonna de rotourner à bord sur-Ie-chanip, et lui défendit de paraître sur le pont avant que son œil fût complètement guéri.

Quand il fut parti, j(i reçus à mon tour une mercuriale, mais d'un ton beaucoup plus doux.

' — Vous êtes comme un jeune ourson , me dit le capitaine, et vous vous préparez des chagrins. Si vous donnez un coup pour chaque sobriquet que vous recevrez, on peut prédire quel sera votre sort dans notre service. Si vous êCes le plus faible, vous serez battu tous les jours; si vous êtes le plus fort, vous serez détesté. A quelque rang que vous puissiez atteindre, un caractère querelleur vous fera haïr. Vous serez surveillé avec un œil jaloux , car chacun sait que l'esprit d'arrogance que montre un midshipman dans la- cabine où il est avec ses compagnons , le suit partout et monte avec lui sur le gaillard d'arrière. Je vous donne cet avis po|^ir votre bien, car je n'interviens que le moins possible dans ces sortes de querelles, attendu que chacun , comme chaque chose, trouve son nirveau à bord d'un vaisseau de guerre. Sachez tirer une ligne de démarcation entre la résistance à l'oppression que j'admire et que je respecte, et cette humeur susceptible qui se gen-

darmo pour un rien. — A présent, allez vous laver le visage, et retournez à bord. Cherchez i^ vous concilier raflfcclion de vos autres compagnons, caria première impression fait tout. L'avis était fort bon , mais il avait le malheur de venir un quart d'heure trop tard. La cause de tout ce fracas était la manière détournée dont le capitaine m'avait dit de quitter la table ; et c'était une suite des us et coutumes adoptés dans la marine au commencement du dix-neuvième siècle. Aux tables des grands dignitaires de service, quand la nappe avait été enlevée, la conversation prenait une tournure si libre , à moins qu'il ne s'\' trouvât des dames, qu'on n'aurait pu se la permettre devant des jeunes gens qui, quoique sortis de l'enfance, n'étaient pas encore hommes. Ce fut donc à cause de mon âge que l'ordre de quitter la table m'avait été donné; mais, soit dit avec tout le respect possible pour mon capitaine, qui vit encore , il aurait mieux fait de me le signifier d'une manière claire et précise, que de me le transmettre par une espèce d'énigme que je ne comprenais ni ne pouvais comprendre.

Je retournai à bord vers huit heures du soir. Murphy m'y avait précédé, et avait prévenu les

esprits contre moi. Me voyant reçu plus que froidement dans la cabine des midshipmen, je remontai sur le pont, et je me promenai sur le gaillard d'arrière. Me sentant fatigué , je m'arrêtai, et m'appuyai sur un canon; mais tout à coup une voix de tonnerre s'écria: — Ne vous appuyez pas sur ce canon ! Je tressaillis , portai la main à mon chapeau , et je recommençai ma promenade, en jetant de temps en temps un coup d'œil sur le second lieutenant , qui m'avait si brusquement apostrophé. J'éprouvais un accablement complet, un sentiment intime d'isolement et de misère que je ne saurais décrire. Je ne me reprochais aucun tort, et cependant j'étais traité comme si j'eusse commis un crime. Mes pensées se dirigèrent vers la maison paternelle. Je me rappelai ma pauvre mère, tombant sur le sofa dans une agonie de chagrin, l'insensibilité avec laquelle je l'avais quittée, et je sentis qu'un cœur affligé avait besoin de consolation. J'aurais pleuré, si j'avais su où aller, car je n'aurais pas voulu qu'on vît couler mes larmes. J'aurais donné toutes les plus belles perspectives d'avancement dans ma profession , pour me retrouver tranquillement assis chez mon père. Le premier lieutenant revint à bord quelque

l^2 FRANK MILDMAY.

temps après , et je l'entendis raconter mon aventure au second lieutenant. Le vent changea alors, et il me devint favorable. Je fus invité à descendre dans la cabine des officiers, et ayant répondu d'une manière satisfaisante à toutes les questions qui me furent faites, on fit venir Flybleck , et l'on me mit une ^conde fois sous sa protection. Avec celle du premier lieutenant, je me flaltais qu'on observerait du moins à mon égard les règles d'une civilité ordinaire.

De retour dans la cabine des midshipmen , j'eus alors plus de loisir pour examiner ma résidence et mes compagnons qui y étaient tous assemblés pour souper, assis des deux côtés de la table sur leurs caisses , qui servaient de sièges ou de bancs : mais pour pouvoir s'y asseoir, il fallait , ou passer sur les épaules des autres pour gagner le haut bout , ou prendre les dernières places et se résoudre à servir de marchepied à ceux qui arrivaient plus tard. Un si proche contact n'est jamais désirable même avec nos meilleurs amis, mais par un temps chaud , et dans une chambre où l'air peut à peine pénétrer, il devient insupportable. La population qui s'y trouvait excédait les limites ordinairement accordées à des créatures humaines, dans

quelque situation qu'elles se trouvent, si ce n'est à bord d'un bâtiment négrier. Elle se composait de douze midshipmen dont huit étaient des jeunes gens de dix-sept ans et au-dessus , et dont les autres n'avaient guère que mon âge. La plupart venaient de travailler au chantier ; ils n'avaient ni jaquettes ni gilets , et les manches de leur chemise étaient retroussées audessus du coude , soit pour ne pas les salir en travaillant, soit pour qu'elles pusscntensuite cacher leurs bras sales, et leur éviter ainsi la peine de les laver. Le souper consistait en une grande cruche de petite bierre , et un panier rempli de biscuit. Pour compenser ce repas frugal , la table était couverte d'un drap vert avec une bordure jaune , et où l'on distinguait une agréable variété de taches de toute espèce , causées par le vinaigre , le thé , le vin , le gin et autres liquides qui avaient été répandus. Dans un coin de la cabine était un sac de pommes de terre, et tout à l'entour, à deux pouces au-dessus de nos têtes , régnait une planche sur laquelle on voyait dans une admirable confusion , des plats , des assiettes et des verres, des couteaux et des fourchettes, du linge sale, des instrumens de mathématiques, un violon et une flûte, des brosses à

44 FRANM Mir.DMAV,

dents, à habits et à souliers, et une foule d'autres choses qu'il serait trop long do décrire. Une seule chandelle servait à rendre l'obscurité visible, et l'odeur qu'on y respirait , m'était insupportable.

L'accueil que je reçus n'était pas fait pour modifier mes premières impressions. Un nègre qui n'avait pour tout vêtement qu'une chemise sale de toile à carreaux et des pantalons , et qui ne sentait pas l'ambre, était devant la porte pour obéir à tous les ordres que chacun pouvait lui donner. La serviette sale qu'il tenait en main pour essuyer les assiettes et les verres, mit le comble à mon dégoût. Je m'assis pourtant , et je me hasardai à jeter les yeux autour de moi. Le premier visage qu'ils rencontrèrent fut celui de mon antagoniste. Il avait l'œil gauche couvert de papier brun , et bandé avec un mouchoir de poche de soie sale ; son œil droit était fixé sur moi , et il me fit , en jurant à haute voix, des menaces et des promesses de vengeance.

Je ne répéterai pas les élégantes philippiques dont je fus assailli de toutes parts; je me bornerai à dire que je trouvai les huit plus âgés déclarés contre moi, et que les plus jeunes gardèrent la neutralité. Bientôt le midshipman qui remplissait

FKANK MILDMAY. 4^

les fondions de pourvoyeur de la table , et (jui en occupait le haut bout, ordonna à ceux-ci de se retirer , et se tournant vers moi , il ajouta : — Quant à vous, M. Coiip-de-poing, vous pouvez détaler avec les autres, nous n'avons pas besoin de vous ici.

Les jeunes gens obéirent en silence, et n'étant pas fâché do quitter la compagnie des autres , je me levai pour les suivre. — Ainsi donc, vous savez obéir, continua le pourvoyeur; tant mieux pour vous, car j'avais préparé un biscuit pour vous le jeter à la tète. Après tout ce que j*avais souffert, il me fallut empocher le nouvel affront, mais je ne pouvais concevoir pourquoi l'amiral du port m'avait dit qu'il fallait avoir été en mer pour apprendre les bonnes manières.

Je fis très-promptement connaissance avec les plus jeunes de mes compagnons , et nous nous retirâmes sur le gaillard d'avant, seule partie du vaisseau qui fût convenable pour la conversation que nous désirions avoir. Après une heure de délibération , et quoique ce fût la première soirée que j'eusse passée à bord du navire, je fus unanimement élu chef de cette petite troupe. Je devins le Guillaume Tell du parti , comme ayant été le premier à résister à la tyrannie des

plus âgés , et notamment du despote Miirphy. Je fus initié dans tous les mystères de la cabine , et j'appris , entre autre choses , que , quoique nous fussions obligés de contribuer aux dépenses de la table, nos tyrans nous refusaient le droit d'avoir notre part de ce qui était acheté avec notre argent. Je sentis mon sang bouillir dans mes veines en apprenant tout ce qu'ils avaient à souffrir, et je jurai de mourir plutôt que de me soumettre à une telle oppression.

L'heure de se coucher arriva ; mes jeunes compagnons m'apprirent comment je devais m'y prendre pour me mettre dans mon hamac , et ils ne purent s'empêcher de rire à mes dépens en m'y voyant monter d'un côté et en tomber de l'autre. Enfin je réussis à m'établir au centre de mon lit suspendu , et je ne tardai pas à m'endormir. Mais vers quatre heures du matin je m'éveillai en sursaut en sentant la tête de mon hamac fléchir sous moi , et je tombai la tête la première sur le plancher , tandis que mes pieds étaient encore en l'air dans le hamac , comme la pauvre Sally quand elle avait attrapé un crabe, je fus étourdi par cette chute, et je restai quelques instans dans un état de stupeur.

Uû soldat de marine , en faction à la porte de

la cabine des officiers, avait vu ce qui venait d'arriver , et reconnu l'individu qui m'avait joué ce tour. 11 vint à mon secours , fît un nœud aux courroies de mon hamac , et le remit en place. Mais je ne pus me résoudre à remonter, car je croyais que les courroies s'en étaient cassées par suite de leur état de vétusté , et je craignais un second accident semblable. Je m'enveloppai dans une couverture, et je m'étendis sur une caisse à quelque distance.

J'avais pris un fort bon parti, car un quart d'heure après, Murphy, qui venait de finir son quart, voyant mon hamac suspendu, et s'imaginant que j'y étais remonté , prit son couteau et en coupa les courroies du côté de la tête. Ah, ahl pensai-je, c'est donc toi qui as interrompu mon sommeil, et qui as été cause que j'ai été sur le point de me briser le crâne! — Et maintenant voilà que tu recommences! De jjar le ciel, je t'en punirai. Je le suivis des yeux , je le vis monter dans son hamac , et lui ayant laissé le temps de s'endormir , je m'approchai en rampant comme le sauvage américain , et je coupai à mon tour les courroies. Murphy tomba sur-le-champ, mais sa tête porta sur le bord d'une caisse, et il poussa un grand cri, qui fut suivi d'un profond silence,

48 FRAiNK MILDMAY.

Je m'étais déjà remis sur ma caisse, et enveloppé dans ma couverture, jo fis semblant de dormir. La même sentinelle vint avec sa lanterne , et voyant Murphy sans connaissance, et la tète ensanglantée, il appela le sergent, et le pria d'aller chercher le chirurgien.

Quand le sergent fut parti , le soldat de marine s'approcha de moi, et médit tout bas:* — J'ai tout vu, je sais comment tout s'est passé, mais soyez prudent, car si vous étiez découvert, vous pourriez vous eu mai trouver. »

Je remontai à la hâte dans mon hamac , et j'y restai bien tranquille pendant que l'aide du chirurgien pansait la blessure de Murphy, qui fut obligé de garder le lit pendant quinze jours» 11 parait qu'il avait peu d'amis , car personne ne montra de regret de l'accident qui lui était arrivé. Je ne fus pas soupçonné; ou si je le fus, on savait qu'il avait été l'agresseur, et personne ne me fit un seul reproche. Le soldat de marine me garda fidèlement le secret; je lui donnai une guinée, et je le pris à mon service comme valet de chambre.

Et maintenant, lecteur, par justice pour moimême , qu'il me Soit permis de faire quelques

FRANK MILDMAY. i|9

remarques qui pourront servir à pallier, du moins jusqu'à uncertain point, lesfautes graves qu'offrira ma conduite dans les pages qui vont suivre. L'orgueil et le désir de la vengeance , passions profondément enracinées dans le cœur de l'homme depuis sa chute , n'en avaient pas été extirpées par ma première éducation , mais auraient pu y végéter long-temps dans une sorte d'engourdissement, si la conduite de tous ceux qui m'entouraient n'eût contribué à les mûrir et à les développer. Sur un vaisseau encombré de cinq cents hommes , où je n'entendais pas prononcer une seule phrase qui ne fût entrelardée de juremens et de blasphèmes; où la religion était complètement négligée ; où le seul honneur qu'on rendît au Tout-Puissant était de mettre une chemise propre le dimanche; où l'obéissance implicite à la volonté d'un officier était regardée comme plus importante que l'observation du décalogue, et où les conimandemens de Dieu étaient en quelque sorte abrogés par les articles du code pénal, — puisqu'on pouvait impunément violer les premiers, au lieu que la moindre infraction aux autres était toujours punie avec sévérité; comment les germes de morale semésr par mes parent auraient-ils pu produire I. 4

quelque fruit? Ils furent étouffés sous les mauvaises herbes.

Jetons maintenant un coup d'œil sur mes compagnons habituels, les midshipmen. iNous trouverons parmi eux le même langage , les mêmes manières; à peine y apercevrons-nous un degré de grossièreté de moins. Quand ils allaient à terre, c'était pour s'enivrer, et ils s'en faisaient gloire quand ils étaient de retour à bord. Mon capitaine m'avait dit que chacun trouvait son niveau à bord d'uu vaisseau de guerre; mais dans la cabine des midshipmen , c'était le niveau qu'on trouve chez les sauvages. La force physique y décidait seule si vous deviez être tyran ou esclave. La discipline des pensions et des écoles publiques , quelque mauvaise et quelque démoralisante qu'elle soit, n'était rien en comparaison de la tyrannie qui régnait en i8o5 dans les cabines des midshipmen.

Il en est des cabines comme des écoles. On s'est trop long-temps faussement imaginé que les enfans trouvent un avantage dans les souffrances que leur fait endurer la tyrannie des maîtres d'école. Je ne nierai pas que les classes les plus élevées ne puissent gagner quelque chose en se trouvant en contact avec leurs inférieurs, et que

FRANK MILOMÂY. 5l

le poing du fils d'un marchand n'ait quelquefois donné une leçon utile au fds d'un membre de l'arislocratie : mais celui qui est élevé en esclave, deviendra tyran dès qu'il le pourra, ,car les plus détestables de nos passions nous portent à faire souffrir aux autres ce que nous avons souffert nous-mêmes. Un enfant qui a reçu du ciel une ame noble et généreuse , est abruti par de mauvais traitemens auxquels il n'a pas le moyen de résister, et s'il peut en ^triompher, il contracte un esprit de résistance et de vengeance qui devient le fléau de sa vie future.

Tel fut à peu près mon destin. Que mes lec- (teurs ne soient donc pas surpris si, dans le cours de mon histoire , ils remarquent quelques fruits des ipalheureux germes qui furent jetés dans mon cœur de si bonne heure et avec tant de profusion. Quand j'arrivai à bord de la frégate , tout propos blasphématoire ou obscène me faisait horreur; mais mes oreilles ne tardèrent pas à s'y habituer ; et au bout de quelques mois, Je ne fus pas plus scrupuleux que les autres. La forteresse de ma vertu aurait pu tenir plus long-temps , mais je ne pus résister au ridicule. Mes compagnons m'appelaient

5a FRANK MILDMAYi

« soupe au lait » et « la jeune miss » , et je de- \ins bientôt aussi corrompu qu'ils l'étaient euxmêmes.

Je n'étais à bord que depuis deux jours quand mes jeunes amis m'invitèrent à monter sur le grand mât. Je le fis avec pleine confiance, car j'avais monté sur bien des arbres , mais quand je fus à mi-chemin , je fus arrêté par le gabier de la hune et un autre matelot, qui me lièrent aux agrès. Je demandai pourquoi l'on me traitait ainsi, et le gabier me répondit très-civilement en ôtant son chapeau , que c'était ce qui se pratiquait toujours à l'égard de tout officier qui montait pour la première fois sur le grand mât, et que je devais payer ma bien-venue. Je jetai un coup d'œil vers le gaillard d'arrière , croyant y trouver du secours , mais je vis que tous les officiers, et même les petits coquins de midshipmen qui m'avaient joué ce tour, me regardaient en riant et s'amusaient de mon embarras. Je demandai donc au gabier ce que je devais payer, et il me dit qu'une pièce de sept shillings serait regardée comme une gratification libérale. Je lui promis de faire ce paiement; je fus délié aussitôt, et je tins ma promesse dès que je fus descendu.

FRANK MÏLDMAT. 53

]N ayant éprouvé que cruauté et oppression depuis que j'étais à bord, je me repentais anièreuient d'être entré dans la marine. Ma seule consolation était de voir Murphy retenu dans son hamac, et je me promis bien de ne me laisser insulter par personne sans en tirer vengeance.

Trois semaines se passèrent ainsi , et la frégate se trouva en état de mettre à la voile. J'avais gagné les bonnes grâces du premier lieutenant par une attention constante à m'acquitter des petits devoirs dont il me chargeait. On m'avait placé dans un quart, et Ton m'avait assigné pour poste les canons du mât de misaine sur le premier pont. Mes jeunes amis me disaient que le premier lieutenant était un officier dur et implacable quand il avait conçu des préventions défavorables contre quelqu'un; cependantje luiavais toujours vu les manières d'un homme bien élevé , mémo quand il avait lieu d'être mécontent , et il continuait à me traiter avec bonté. Je n'en pouvais dire autant du second lieutenant.

Murphy était guéri, et avait repris son service; mais il n'avait rien perdu de son animosité et de sa rancune contre moi, et je n'avais ni paix ni repos en sa présence. Un jour , sans la moindre provocation, il me jeta un biscuit à la tête, en

l'accompagnant d'une épithète insultante. J'oubliai en un instant tous les avis que j'avais reçus, et tout ce que rimpéluosité de mon caractère m'avait déjà fait souffrir ; je sentis le sang ine couler du front, et bouillir en même temps dans mes veines; et dans un accès de rage, je saisis un grand chandelier de cuivre , dont le pied était rempli de plomb afin de lui donner assez de stabilité pour résister au roulis du navire, et je le lui jetai au visage de toutes mes forces. Il évita le coup qui frappa à l'épaule le pauvre domestique nègre, et celui-ci reçut une si forte contusion, qu'il fut plusieurs jours entre les mains du chirurgien.

Murphy se leva pour se venger, mais il fut retenu par ses amis qui déclarèrent unanimement qu'une offense telle que celle dont je venais de me rendre coupable . devait être punie d'une manière plus solennelle. On s'empara de moi, on fit la simagrée d'instruire mon procès, et sans dire un seul mot de la provocation que j'avais reçue, on me déclara coupable d'avoir manqué de subordination envers mes anciens , et d'avoir donné mauvais exemple aux jeunes gens, et l'on me condamna à être battu d'un bas de laine rempli de sable mouillé. Quatre des plus

FRANK MILDMAT. 3D

forts niidshipmen mVîtendirent sur la table, le dos en l'air, me tirèrent ])ar les bras et ])ar les jambes, et Miirphy se cbargea du rôle d'exécuteur, tandis que l'aide du chirurgien me tenait le poignet pour juger, d'après mon pouls, du temps que pourrait durer la punition. Murphy s'acquitta de ses fonctions à cœur joie , mais je ne poussai pas un cri, j'aurais enduré la mort plutôt que de lui donner le plaisir d'entendre une seule plainte m'échapper. Enfin, la sueur froide dont j'étais couvert et la faiblesse de mon pouls alarmèrent l'aide du chirurgien, qui mit fin à mon supplice, après quoi on me déclara que je dînerais sur ma caisse pendant quinze jours. Dès que j'eus repris haleine, et que je fus en état de me tenir sur mes jambes, je déclarai du ton le plus solennel que, chaque fois que je serais provoqué comme je l'avais été, j'agirais comme je venais de le faire, et que je m'adresserais ensuite au capitaine pour obtenir justice. — C'est moi, dis-je à Murphy, qui ai coupé les courroies de votre hamac; je l'ai fait en représailles de ce que vous aviez coupé deux fois celles du mien, et je vous i)réviens que, dussé-je souffrir le martyre, vous ne commettrez aucun acte de tyrannie contre moi sans que j'en tire

vengeance. Teuez-vous pour averti, et vous verrez si je vous tiens parole. — Murphy pâlit, et n'osa répondre, car il était lâche au fond du cœur.

Cette scène violente fut suivie d'une cessation d'hostilités, et j'obtins de la crainte de Murphy ce que je n'aurais pu obtenir autrement. Cette affaire fit du bruit à bord de la frégate. On la représenta sous un faux jour aux officiers, et je perdis leurs bonnes grâces, mais je gagnai celles de tous les hommes de l'équipage qui détestaient Murphy. Ils connaissaient la vérité , et ils admirèrent ma résistance déterminée à l'oppression.

Banni de la société des officiers, je recherchai celle des matelots, et j'appris d'eux la partie pratique de ma profession. Je fis avec eux une sorte de convention. Ils me promirent qu'ils ne déserteraient jamais d'une embarcation dont j'aurais le commandement, et je leur promis de mon côté que , quand nous serions envoyés à terre, je leur permettrais d'aller boire au cabaret quand je n'aurais pas besoin d'eux. Deux d'entre eux manquèrent pourtant à leur promesse la veille du jour où nous levâmes l'ancre, et comme j'avais contrevenu à mes instructions , je fus congédié du gaillard d'arrière, et placé au mât de misaine.

Page 1