‹ Frank MildmayChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'.ii arrivant chez mon père je frappai à la ])or\c. sans fracas. Un domestique me l'ouvrit, et sans lui dire un seul mot, j'entrai dans la salle à manger; je courus au haut bout de la table, et je jetai mes bras autour du cou de ma mère.

Elle ne fit que s'écrier : Juste ciel, mon cher enfant ! et perdit connaissance. i\îon père qui servait la soupe, se leva ppur ni'embrasser, et pour donner des secours à ma mère. Toute la compagnie se leva en même temps comme une compagnie de perdrix , et une pauvre dame ayant été poussée par le coude de son voisin à l'instant où une cuillerée de soupe allait passer « par les portes de rose de sa bouche « , la reçut tout entière sur sa belle robe de satiii. Le petit épagneul Carlo jappait pour me demander une caresse; en un mot, tout était en confusion dans la salle.

L'ordre se rétablit pourtant bientôt ; — ma mère revint à elle et m'embrassa tendrement, — mon père me serra la main , — toute la compagnie déclara que j'étais un fort beau jeune homme. — Les dames reprirent leurs places, et j'eus la satisfaction de voir que mon apparition ne leur avait pas fait perdre l'appétit. Je dus les convaincre que le mien était excellent, car la table des midshipmen ne m'avait pas mis hors d'état de faire honneur au luxe d'un grand dîner, et je ne me fis pas prier pour rendre raison , le verre à la main , à tous ceux qui m'y invitèrent.

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Je fis une description fleurie du combat naval; je donnai des éloges à la bravoure de quelques capitaines ; Je critiquai la conduite de plusieurs autres, il y en eut même que j'accusai de s'être mal comportés. De temps en temps, pour mieux faire entrer la conviction dans l'esprit de mes auditeurs, j'entrelardais mon récit d'un jurement : alors, mon père prenait un air grave, ma mère levait un doigt , les hommes riaient , et toutes les dames se disaient : L'aimable enfant! — Quel ton animé! — Quel esprit!

— Quel discernement ! Et je me disais à moimême : Quelle troupe de folles! aussi sottes qu'aucune mouette qui ait jamais ramassé un morceau de biscuit î

Le lendemain matin , pendant que j'étais encore frais arrivé , j'entamai le sujet de ma caisse pendant le déjeûner. Mon père m'en avait heureusement fourni l'occasion , en me demandant comment se trouvait ma garde-robe.

— En fort mauvais état , répondis-je , en cassant mon troisième œuf.

— En fort mauvais état ! répéta mon père. Comment cela se fait-il? vous aviez un équipement très-complet en partant.

— Sans doute, mon père, mais vous ne savez

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pas qu'à bord d'un vaisseau de guerre , quand on se prépare au combat , on jette à la mer tout ce qui se trouve sous la main , pourvu que ce ne soit pas un objet trop pesant. — A qui est ce carton de chapeau ? demanda le second lieutenant sur l'entrepont. A M. Spratt , monsieur ! — Au diable M. Spratt ! je lui apprendrai à mieux placer une autre fois son carton de chapeau. — Et il le jeta à la mer.

— Et le vôtre eut-il le même sort, Frank?

— Certainement, et je les vis voguer de conserve pendant cinq à six minutes.

— Mais votre caisse , Frank ; qu'est devenue votre caisse ? vous m'avez dit qu'on ne jetait pas à la mer les objets trop pesans, et je sais à mes dépens qu'elle était d'un poids considérable.

— Vous avez raison, mon père, mais vous ne pouvez vous figurer combien elle était devenue plus légère depuis que nous étions en mer. J'étais étendu sur ma caisse , malade comme une baleine, quand le premier lieutenant descendit pour faire son inspection. Mon arche de INoé et moi nous nous trouvâmes sur son chemin. — Qu'avons-nous là ? — Ce n'est que M. Mildmay et sa caisse, monsieur, répondit

le sergent des soldats de marine . sur le territoire duquel j'avais considérablement empiété. — Ce n'est que cela? répéta le premier lieutenant; celte caisse suffirait pour contenir le linge de toute une famille.

— Vous oubliez votre déjeûner, dit ma sœur.

— Je vous prie de me passer encore un autre petit pain , et de me verser encore une tasse de café , ma sœur.

•—Pauvre enfant ! dit ma mère, comme il a dû souffrir !

— Vous ne saurez jamais à quel point , ma mère ; tout ce dont je suis surpris , c'est que je vive encore.

— Qu'il vive encore ! s'écria ma tante Julia , tenez , mon cher enfant , voici une bagatelle pour vous aider à réparer les pertes que vous avez faites au service de votre pays.

J'empochai la donation, qui était un boulet de dix, c'est-à-dire un billet de banque de dix livres, et m'étant coupé une tranche de jambon, je continuai mon récit.

— Le premier lieutenant examina un instant ma caisse, et fit venir le charpentier. — M. Adzé, lui dit-il, réduisez-moi les dimensions de cette

caisse d'un pied sur tous les sens. — Oui, monsieur, oui, répondit le charpentier. — Allons, jeune homme, levez-vous et donnezmoi la clef. Je savais qu'il était inutile de faire des remontrances , et d'ailleurs j'étais trop malade pour y songer. Je remis la clef de ma caisse, et tout ce qu'elle contenait fut vidé sur le plancher. Tous les midshipmen s'étaient assemblés en cercle pour voir cette opération , et les pots de confiture , le pain d'épices, toutes les bonnes choses que vous y aviez mises , ma chère mère , disparurent en un instant , et même une bonne partie de mon linge.

— Eh bien, eh bien, dit ma mère, n'y pensez plus ! nous réparerons cette perte.

— Il le faudra bien, à ce que je suppose , dit mon père d'un ton un peu sec ; mais plus de confitures ni de pain d'épices, s'il vous plaît. — Achevez votre histoire , Frank.

— Au bout d'une demi-heure on me rendit la clef de ma caisse; mais on aurait pu en réduire les dimensions encore davantage , car ce qu'on avait bien voulu me laisser ne la remplit guère qu'à moitié.

— Et jette-t-on ainsi toutes les caisses à la mer au moment d'une action? me demanda mon

père,^|||i fixant sur moi un regard que j'eus quelque peine à soutenir.

— On y jette tout ce qui peut gêner les manœuvres.

— Et vos livres, que sont-ils devenus?

— Ils ont eu le même sort , à l'exception de ma bible, parce que je l'avais laissée dans la cabine, où j'étais à la lire la veille du combat.

— Excellent enfant! s'écrièrent en même temps ma mère et ma tante; je suis sûre qu'il ne dit que la vérité.

— Je l'espère, dit mon père en se pinçant les lèvres ; mais il faut convenir que ces combats sur mer , quelque glorieux qu'ils puissent être, sont des amuseniens dispendieux pour les familles des jeunes midshipmen.

Je crois que mon père avait quelques soupçons; mais s'il en avait, il ne les fit point paraître , et il ne m'adressa plus aucune question, peut-être pour ne pas me donner occasion de faire de nouveaux mensonges.

Je dois avouer ici à ma honte que je n'avais ouvert qu'une seule fois la bible qui avait produit un eû'et si favorable pour moi dans l'esprit de ma mère et de ma tante ; et c'était pour voir si l'on n'y avait pas mis quelque billet de

banque entre les pages , ce que j'avafS^tendu dire qu'on faisait quelquefois , pour reconnaître ensuite si le livre avait été ouvert.

On me prépara un nouvel équipement avec d'autant plus de célérité , que je commençai promptement à me rendre à charge à tout le monde : les airs de marin que j'affectais de prendre , et les juremens que je me permettais , ne semblaient pas convenir dans un salon ; mes manières à l'égard des servantes ne plaisaient pas à ma mère ; en un mot je crois que personne de la maison ne fut très-fâché de voir arriver la fin de mon congé. Moi-même, ayant obtenu tout ce que je désirais, je partis presque sans regret; je montai dans la diligence de Londres, et le lendemain j'arrivai à Spithead.

Je fus reçu avec cordialité par mes anciens compagnons, à l'exception de Murphy et de quelques-uns de ses amis. J'avais eu soin de me faire donner de beau linge et des habits du meilleur drap , car j'avais remarqué que les midshipmen qui étaient le mieux mis étaient toujours ceux que l'on chargeait des missions les plus agréables. Aussi, à partir de ce moment, c'était toujours moi qui allais chercher et qui reconduisais à terre les dames qui

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venaient dîner à bord avec le capitaine ou les ofliciers. Dans le fait , je me présentais assez bien ; j'étais bien fait , et quoique je fusse grand et fort pour mon âge , les dames me permettaient de grandes libertés , sous prétexte que j'étais un enfant, — l'innocence même. Cependant je m'observais plus à bord que dans la maison de mon père , mais c'était l'effet naturel de la discipline, et cette retenue n'était qu'extérieure. J'avais acquis tant d'assurance par le succès que mes mensonges m'avaient obtenu dans la maison paternelle , que ma confiance en moi-même s'était accrue à un degré incroyable. Les aventures d'un midshipman, pendant les trois premières années de son service, ne peuvent offrir que des répétitions qui n'inspireraient aucun intérêt. Je prie donc mes lecteurs de m'envisager à présent comme ayant atteint l'âge de seize ans. Ma taille et mes traits avaient pris un développement dont je pouvais être fier puisque j'entendais souvent le beau sexe en faire l'éloge, et la sentence des dames était confirmée même par mes compagnons.

Si mon esprit avait gagné autant que mon corps , ce n'était pas du côté de la morale et de la religion, car je dois avouer que je les oubliais

davantage de jour en jour. Comme un beau serpent, dont le venin est caché sous l'or et l'azur de sa peau, mon cœur ne recelait que des sentimens d'orgueil et de vengeance , et en général, je ne me servis de mes talens que pour le mal.

Je fis de rapides progrès dans les connaissances nécessaires à ma profession. INous n'avions pas de maître pour nous instruire, et tandis que les jeunes midshipmen cherchaient à apprendre des plus anciens la routine du métier, moi, qui n'étais nullement le favori de ceux-ci, j'étais réduit à mes propres ressources. Je résolus donc de suppléer moi-même à ce qui me manquait, et j'y réussis à l'aide de la bonne éducation que j'avais reçue. En sortant de pension, je connaissais déjà les mathématiques, ce qui me donnait une grande supériorité sur mes compagnons.

La grande difficulté fut de me mettre au travail après plusieurs mois d'oisiveté. J'y réussis pourtant, et après avoir passé un an sur mer^ j'étais en état de faire l'estime de la route du navire , et j'envoyais au capitaine l'ouvrage de ma journée. Mon manque total d'instruction préalable dans la science de la navigation me devint même utile , en me forçant d'étudier avec plus

.d'attention, et d'approfondir les principes sur

T lesquels je basais ma théorie, de sorte que je

pouvais prouver par démonstration malhénia-

tique , ce que les autres ne pouvaient dire que

par routine.

Le désir de surpasser mes anciens, et l'espoir de pouvoir montrer leur ignorance furent pour moi de nouveaux stimulans. Les livres qui, à ce que j'avais dit à mon père, avaient été jetés à la mer, furent tirés du fond de ma caisse, et lus avec avidité. J'en empruntai d'autres aux officiers, et je dois leur rendre la justice de dire qu'ils me les prêtèrent avec la plus grande bonté, et qu'ils me permirent même de travailler dans leur cabine.

Je pris aussi du goût pour la lecture. Je renouvelai connaissance avec les auteurs classiques, et Virgile, Horace et Ovide devinrent le délassement de mes études plus sérieuses.

Ainsi, tandis que la méchanceté des midshipmen les plus anciens croyait me nuire en me laissant dans l'ignorance , ils me rendaient le plus grand service possible en me forçant à travailler par moi-même. Je continuais à être assez mal avec quelques officiers, en guerre ouverte

avec une partie des niidshipmen, et le favori déclaré des plus jeunes et de tout l'équipage.

J'avais une belle voix , et je jouais passablement de la flûte. Ce double talent me faisait inviter assez souvent à la table des officiers , où je buvais plus de vin et de grog qu'il n'aurait été à propos, et où j'entendais des conversations qu'il aurait mieux valu que je n'entendisse pas.

Nous reçûmes ordre d'aller croiser sur les côtes de France; et le contre-amiral du port, ayant de l'humeur contre notre capitaine, jura, de par le diable, que nous partirions, prêts ou non. Le signal du départ nous fut donné pendant que les sergens qui nous apportaient des provisions et de la poudre entouraient notre bâtiment. Ce signal fut répété plusieurs fois , et le capitaine craignant les conséquences d'un retard , si le contre-amiral en instruisait l'Amirauté par le télégraphe, fît jeter à la hâte sur le pont tout ce qui se trouvait sur les barques , et nous mîmes à la voile avec un bon vent du nord, dans un état de confusion que je n'ai jamais vu.

« Plus on se hâte , moins on avance », est un proverbe dont la vérité se fait sentir en mer plus souvent que partout ailleurs. 11 est certain que, dans l'état de désordre où nous étions, si nous

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eussions rencontré un vaisseau ennemi, nous aurions été obligés de déshonorer notre pavillon en prenant la fuite, ou nous aurions été pris.

La nuit survint dès que nous eûmes doublé le cap des Aiguilles, et elle fut accompagnée d'un vent très-fort venant du nord-nord-ouest. Les officiers et les hommes de l'équipage travaillèrent jusqu'à quatre heures du matin à mettre en place tout ce qui avait été jeté pêle-mêle sur le pont, ce qui fut heureusement terminé à l'instant où le vent se changea en ouragan.

Le lendemain, vers neuf heures du matin, un pauvre soldat de marine , recrue prise à Portsmouth, eut le malheur de tomber dans la mer. Plusieurs braves marins sautèrent aussitôt dans un canot, et demandèrent qu'on le mît en mer pour aller à son secours. Mais l'ouragan durait encore, la mer roulait des montagnes, et le capitaine eut assez de sang-froid pour calculer qu'il valait mieux perdre un homme que de risquer d'en perdre sept autres, Il fut donc abandonné à son destin. A la vérité , on mit la frégate en panne, mais elle allait à la dérive plus vite que le pauvre diable ne pouvait nager , quoiqu'il fût un des meilleurs nageurs que j'aie jamais vus.

Chacun avait le cœur brisé en voyant les efforts incroyables que faisait ce malheureux pour regagner le vaisseau , efforts qui ne servirent qu'à prolonger son agonie. Nous le vîmes presqu'à un raille du vent, tantôt sur la cime d'une vague, tantôt disparaissant dans l'abîme qui s'ouvrait entr'elles , et enfin il ne se remontra plus. Bans le temps de cet accident, je pensai que le capitaine avait été cruel en refusant de mettre un canot en mer pour le sauver ; mais l'expérience m'a convaincu ensuite qu'il n'avait fait que céder aux lois d'une dure nécessité, et que de deux maux il avait choisi le moindre.

Le sort de ce jeune soldat fut une leçon pour moi. J'étais devenu , par habitude , si actif et si agile, et j'étais si fier de le prouver en faisant ce qu'on pourrait appeler des tqurs de force de marine, que les plus anciens maîtres de timonnerie et la plupart des officiers prédisaient que je me briserais les os en tombant sur le pont, ou que je me noierais en tombant dans la mer , car je montais au haut des mâts et j'en descendais aussi vite qu'un singe aurait pu le faire. Je m'amusais à courir le long des vergues des hunes jusqu'aux taquets ; à passer d'un mât à l'autre par les étais , ou à descendre sur le pont en uu

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clin-d'oeil par les drisses des hunes. Je ne craignais pas de me noyer , car je savais que j'étais excellent nageur. Mais quand j'eus vu périr ce pauvre homme qui nageait encore mieux que moi , je devins pins circonspect. Je reconnus qu'il y a des occasions où il ne suffît pas de savoir nager; et quelque bonne volonté qu'eussent pour moi les hommes de l'équipage, il était évident qu'il pourrait être hors de leur pouvoir devenir à mon secours, quand même ils en auraient le plus grand désir.

Un événement qui arriva à peu près dans le même temps me causa beaucoup de satisfaction. Nous avions à bord un jeune homme fort aimable et fort tranquille , qui y était venu comme midshipman surnuméraire pour rejoindre son vaisseau , qui était dans la baie de Biscaye. Murphy, dont le caractère impérieux voulait toujours dominer , lui chercha querelle. Le jeune homme, malgré toute sa douceur, n'était pas d'humeur à souftVir une insulte, il somma Murphy de lui en faire raison en boxant avec lui, et Murphy n'osa refuser. Comme le surnuméraire avait été invité à dîner avec le capitaine, il proposa de fixer l'heure du combat dans la soirée, ne voulant pas, dit-il, paraître à la table

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du capitaine avec un œil poché. Murphy répondit par une nouvelle insulte en lui disant qu'il avait besoin de puiser son courage dans le vin , et que si le capitaine ne lui en donnait pas assez, il ne se battrait pas plus le soir que le matin.

Le jeune homme ne répondit rien à cette insulte. Il alla dîner chez le capitaine, et appelant ensuite Murphy dans la grande chambre, il lui donna la meilleure leçon qu'il eût encore reçue. Il connaissait si bien l'art de boxer, et faisait un si bon usage de ses poings, que Murphy ne put le toucher une seule fois, et que l'étranger au contraire ne frappait pas un coup qui ne portât. Au bout d'un quart d'heure, Murphy, hors d'haleine et le visage meurtri et couvert de sang, se déclara vaincu et se retira au milieu des huées de presque tous les midshipmen , ma voix retentissant par-dessus toutes les autres.

Après une preuve si évidente des avantages de cette science, je résolus de m'y perfectionner, et avec le jeune surnuméraire pour maître, je fis des progrès très-rapides. J'eus deux ou trois occasions d'en donner des preuves, ce qui me procura une tranquillité qu'on trouvait alors qu'il était dangereux de troubler. La balance du

pouvoir s'établit ainsi, et Murphy lui-même devint plus civil, ou du moins cessa de m'insulter.

Parmi les devoirs que j'avais à remplir, il en était un auquel je ne pouvais m'habituer : c'était d'être de quart pendant la nuit. J'aimais à dormir; c'était un besoin pour moi, et après dix heures du soir, je ne pouvais tenir mes yeux ouverts. INi les seaux d'eau qu'on me jetait sur le corps , ni les remontrances ni les punitions de Tofficier de quart ne pouvaient me tenir éveillé quand j'avais fait la moitié de mon quart. J'étais complètement dévoué au culte de Morphée, et je me soumettais pour l'amour de lui à toutes les persécutions possibles. Le premier lieutenant me mit de son quart, et il employa tour-à-tour la douceur et la sévérité pour rompre cette mauvaise habitude. Je trouvais toujours le moyen d'échapper à ses regards; j'allais me cacher et dormir dans quelque coin , et le lendemain matin j 'étais sur d'être envoyé au haut du grand mât pour faire pénitence de mes œuvres de ténèbres, pendant quelques heures du jour. Mais j'avais soin d'y porter des livres, et au total mon temps était peut-être mieux employé que si je fusse resté sur le pont ou dans la cabine.

M. Handstone prenait beaucoup d'intérêt aux

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jeunes officiers qui étaient sous ses ordres , et il voyait avec plaisir les efforts que je faisais pour m'instruire. Il me faisait souvent des remontrances sur ma conduite nocturne, et ma réponse invariable était que je sentais comme lui que j'avais lort de dormir quand mon devoir était d'être éveillé , mais que je ne pouvais m'en empêcher, que je méritais les punitions qu'il m'infligeait, et que je m'abandonnais à sa merci. Souvent il m'appelait pendant son quart sur le gaillard d'arrière, et appuyé sur la balustrade du côté opposé au vent , il conversait avec moi sur les sujets qu'il croyait pouvoir m'intéresser ou m'amuser , afin de m'empêcher de dormir. Voyant que je connaissais passablement l'histoire, il me demandait mon opinion surdifférens points , me donnait la sienne, et toujours avec beaucoup de bon sens et de jugement. Mais mes paupières ne s'en appesantissaient pas moins, et au milieu d'une longue dissertation, je tombais endormi au bas de la balustrade.

Quand cela m'arrivait je n'en étais que plus sévèrement puni le lendemain , car c'était nonseulement négliger mon devoir, mais avoir l'air de mépriser mon officier supérieur et les instructions qu'il voulait bien me donner.

Enfin je m'attirai un soir complètement sa disgrâce, quoiqu'il y eût bien des choses à dire en ma faveur. Il m'avait envoyé à sept heures du matin au haut du mât de misaine, pour me punir de m'être endormi la nuit précédente pendant mon quart , et il m'avait laissé toute la journée , probablement par oubli. Quand il quitta le pont pour aller dîner je descendis dans la hune, je m'y fis un lit dans une des bonnettes de perroquet, et priant l'homme qui était en vigie de m'avertir un peu avant le moment où il était probable que le premier lieutenant reviendrait sur le pont, je me préparai tranquillement à faire un sacrifice à ma divinité favorite, Morphée. Mais comme l'homme en vigie ne m'appela pas assez tôt , je fus surpris endormi à la nuit tombante, car M. Handstone en remontant sur le pont me fit l'honneur de songer à moi , et levant les yeux sur le haut du mât, il me dit d'en descendre.

Comme les diables de Milton , qui « furent trouvés endormis par celui qu'ils craignaient » , je tressaillis et je me hâtai de regagner monoposte élevé, espérant que l'obscurité l'empêcherait de voir mon ascension. Mais M. Handstone avait des yeux de lynx , et il n'avait pas assez de pré-

sence d'esprit pour ne pas voir ce qu'il n'aurait pas dû voir. Il appela les trois hommes qui étaient dans la hune , et leur demanda où j'étais. Ils lui répondirent : Au haut du mât, monsieur.

— Quoi! s'écria M. Handstone en jurant, ne viens-je pas de l'y voir monter à l'instant?

— rson , monsieur, répondirent-ils, il est endormi au haut du mât.

— Descendez tous trois , menteurs que vous êtes , s'écria le preniier lieutenant avec colère , et je vous apprendrai à dire la vérité.

J'étais alors tranquillement au haut du mât. M. Handstone m'ordonna aussi d'en descendre. Nous nous plaçâmes tous quatre devant lui sur le gaillard d'arrière, et il nous interrogea ainsi qu'il suit :

— Maintenant , monsieur , demanda-t-il au gabier de misaine , ne direz-vous où était M. Mildmay, quand je suis monté sur le pont.

Je voyais avec peine que ces trois hommes , pour m'éviter une punition, s'étaient exposés à s'en faire infliger une plus sévère , et j'allais déclarer la vérité et prendre tout le blâme sur moi, quand, à ma grande surprise, le gabier répondit : Au haut du mât, monsieur, sur mon honneur.

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— Votre honneur ! répéta M. Handstone avec mépris. Il fit la même question aux deux autres , et en reçut la même réponse. Enfin , se tournant vers moi, il me dit : A présent, monsieur, je vous demande, sur votre honneur, comme officier, où vous étiez quand je vous ai appelé pour la première fois?

— Au haut du mât, mon'sieur.

— Soit! dit-il, vous êtes officier, je dois donc vous regarder comme un homme d'honneur, et par conséquent je suis obligé de vous croire de préférence à mes yeux. Et me tournant le dos, il se relira avec un air de fureur que je ne lui avais jamais vu.

Je vis clairement qu'il ne me croyait pas , et que j'avais perdu sa bonne opinion. Cependant, à considérer justement les choses , pouvais- je agir autrement ? J'avais été laissé trop long-temps au haut du mât, et depuis près de vingt-quatre heures , je n'avais pu prendre aucune nourriture : ces trois pauvres diables , pour m'éviter une punition nouvelle , s'étaient exposés à être battus de verges , en faisant un mensonge palpable pour l'amour de moi. J'en conclus donc que , comme officier et comme homme d'hon-

neur, j'étais tenu de mentir à mon tour pour leur épargner un châtiment cruel.

Je sens que c'est un cas de nature à être soumis aux casuistes; mais je dois dire que si la vérité , en cette occasion , n'avait dû nuire qu'à moi seul , je n'aurais pas hésité à la dire , quoique je ne prétende pas avoir la constance d'un martyr. C'était le premier lieutenant qui était à blâmer , d'abord pour m'avoir puni avec trop de sévérité, et ensuite pour avoir fait une enquête trop rigide sur un sujet qui n'en valait pas la peine. Cependant ma conscience me faisait des reproches, et quand je vis que la fureur de M. Handstone s'était assez calmée pour que je pusse être certain qu'il ne songerait plus à punir ces trois hommes, je saisis la première oc- • casion que je trouvai pour lui expliquer les motifs de ma conduite. Il écouta mes excuses avec beaucoup de froideur; mais il ne me rendit jamais ses bonnes grâces.

Cependant notre capitaine ne faisait pas sa croisière pour la forme , et il fit plusieurs prises sur les côtes de France. Dans une expédition sur nos canots, je parvins à m'écarter des autres, je fis une descente près d'une batterie, je la surpris , je la détruisis , et j'enclouai les canons.

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Mes hommes pillèrent ensuite les huttes de quelques pêcheurs , et y prirent beaucoup d'objets qui ne pouvaient leur être d'aucune utilité. Quelle était notre excuse pour infliger ainsi à des malheureux sans défense les horreurs de la guerre? Je n'avais pas reçu ordre de faire cette descente; aussi fus-je puni, et j'ai souvent réfléchi depuis que je l'avais bien mérité.

CIIAPITKE V.

Pou de temps après cet événement, nous donnions la chasse à un bâtiment français, dans la baie d'Arcasson. Il se réfugia, suivant l'usage, sous la protection d'une batterie , et noire oapi-

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taine, suivant notre coulumc, résolut de le prendre avee ses enibarcaliotjs.

On fît, pendant )a soirée, tous les préparatifs pour l'attaque, qui devait avoir lieu le lendemain matin. Le premier lieutenant fut chargé du commandement de l'expédition , et il alla se coucher plein de gaîté , songeant à l'honneur et au profit qu'il retirerait le jour suivant , en faisant une prise. M. Handstone était plein de bravoure, et ne perdait jamais son sang-froid dans l'action la plus chaude; aussi quand il commandait une expédition , chacun le suivait avec confiance, et se croyait sûr de la victoire. Je ne saurais dire si des songes fâcheux avaient troublé son repos , ou si quelques réflexions sur la nature difficile et dangereuse du service dont il était chargé l'avaient alarmé, mais il est certain que nous remarquâmes tous , le lendemain matin, qu'un changement total s'était opéré en lui. Son ardeur était complètement refroidie; il se promenait à pas lents sur le gaillard d'arrière , d'un air pensif et soucieux ; il ne parlait à personne; il était distrait et ne faisait aucune attention à ce qui se passait sur le vaisseau.

Chaque embarcation avait reçu son équipage, les officiers étaient à leur poste ; les rameurs

étaient sur leurs bancs, l'impatience brillait clans tous les yeux , et l'on n'attendait plus que M. Handstone , qui continuait à se promener sur le gaillard d'arrière, absorbé dans ses réflexions. 11 sortit de cet état d'abstraction en entendant la voix du capitaine, qui lui demanda, d'un ton plus élevé que de coutume, s'il avait dessein de prendre le commandement de l'expédition. — Très-certainement, monsieur, répondit-il, et il se rendit sur son canot d'un pas ferme et assuré.

Je l'y suivis , et je m'assis à côté de lui. Il me regarda d'un air d'indifférence. Si son esprit eût été dans sa situation ordinaire , il m'aurait envoyé sur une autre embarcation. Nous eûmes à ramer assez long-temps avant d'arriver au bâtiment que nous devions attaquer. Nous le trouvâmes amarré à peu de distance du rivage , prêt à nous recevoir , et une bordée chargée à mitraille fut le premier salut que nous obtînmes , même avant d'être à portée. Elle produisit sur nos hommes le même effet qu'un coup d'éperon sur un noble coursier. M. Handstone recouvra en un instant toute son ardeur; il encouragea les rameurs , tira son sabre et se prépara à monter à l'abordage.

Notre canot avait quelque avance sur les au-

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très, et quand nous arrivâmes près du bâtiment ennemi, une seconde bordée nous tua ou blessa onze hommes sur vingt-quatre. Sans y faire attention , le premier lieutenant s'élança pour montera bord du navire attaqué, au milieu d'un feu de mousquelerie. Je le suivis , mais à l'instant où il allait atteindre le pont , et avant que j'eusse eu le temps de tirer mon coutelas pour le défendre , il tomba à la renverse , m'entraîna dans sa chute et expira sur-le-champ. On reconnut ensuite que treize balles lui avaient percé la poitrine et l'estomac.

Renversé sous son cadavre , je fus foulé aux pieds par mes braves compagnons , qui brûlaient de nous venger ou de s'assurer leurs parts de prise. Ils me supposaient mort, et mon corps leur servit de marche-pied pour monter sur le passe-avant du bâtiment attaqué. Environ huit minutes décidèrent l'alFaire , et le navire fut bientôt après conduit hors de portée de la batterie. Mais j'avais alors entièrement perdu connaissance.

Les I remiers momens de répit après le carnage, furent employés à séparer les morts des blessés. On me plaça au nombre des premiers , car j'étais privé de sentiment, et tout couvert

FRANK Mll.UMAY, 10 l

(lu sang (lu premier lieutenant. Lue brise (Vaîclit; me rapj^ela à la vie, m;iis en me laissant dans un tel é'ial de stupeur (jue je n'avais ni la force ni la voionlé de faire le moindre niouvement ; j'entendis |. ourlant les acclamations de joie qui partirent de la {r(''gate qnand la prise fut [)iacée à bord. Une embarcation amena sur-le-ciuunp le chirurgien et ses deux aides pour inspecter les morts et donner des secours aux blessés. Murphy, qui n'avait pas (';té de l'expédition, les accompagnait, et me voyant rangé parmi les morts, il me poussa du pied, en disant gaîment: — Voilà un jeune coq qui ne chantera plus. C'est dommage qu'il ait ainsi échappé à la potence.

Le son de cette voix détestée m'aurait, je crois, fait sortir du tombeau , et je recouvrai assez de force pour m'écrier d'une voix faible: — Vous en avez menti! mots qui, malgré la scène lugubre qui nous entourait, firent partir des éclats de rire à ses dépens. On me transi)orta sur la fn'gate, on me mit au lit , on me saigna , et je fus bientôt en état de raconter les détails de mon aventure; mais je ne fus hors de danger que huit jours a[ rès.

Tout l'équipage regretta vivement et avec

raison la perte du premier lieutenant, mais je dois avouer que je me résignai en bon chrétien et assez facilement h la volonté du ciel. Je voyais qu'il ne m'aurait jamais été permis de regagner son estime, et je ne me trouvai pas fort à plaindre de cette séparation. Il fut prouvé qu'il avait eu le pressentiment de sa mort , car il l'avait dit au second lieutenant. J'avais entendu citer plusieurs exemples semblables, mais je n'en avais jamais eu sous les yeux.

Notre prise se nommait C Aimable Julie et sa cargaison consistait en café , en coton et en indigo. Comme c'était alors l'époque à laquelle nos instructions nous prescrivaient de retourner en Angleterre , nous mîmes à la voile avec notre prise pour Spithead , où notre capitaine reçut le meilleur accueil de l'amiral.

La liste des morts et des blessés, et celle de tout ce qui nous manquait furent envoyées à l'Amirauté , qui nous fit fournir sans délai tout ce qui nous était nécessaire , et qui nous donna ordre de nous équiper pour un voyage de plus long cours. Personne à bord ne savait quelle serait notre destination ; le capitaine lui-même n'était pas supposé en être inîtruit; cependant toutes les filles de la ville nous disaient que

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nous irions dans la Méditerranée , et elles ne se trompaient pas.

Comme nous n'avions que quelques jours à rester dans le port, je ne pus aller voir ma famille, mais j'écrivis à mon père, qui m'envoya tout ce que je lui demandais , c'est-à-dire de l'argent. Je n'eus que le temps de lui en accuser réception à l'instant où nous mettions à la voile. Nous arrivâmes sans accident à Gibraltar, où nous trouvâmes ordre général pour tout vaisseau qui arriverait d'Angleterre , d'aller joindre l'amiral à Malte. Quelques heures nous suffirent pour compléter notre provision d'eau et de vivres, et nous partîmes: mais nous n'étions pas si pressés d'arriver à Malte que de quitter Gibraltar, car nous espérions, en longeant la côte d'Espagne , faire quelque prise qui nous vaudrait à la Valette un aussi bon accueil que celui que nous avions reçu à Porstmouth.

Le surlendemain de notre départ, nous vîmes le cap de Gaète. Dès qu'il fit grand Jour, nous aperçûmes quatre felouques au lit du vent, et à peu de distance de la côte. Le vent était faible, et nous déployâmes toutes nos voiles pour leur donner la chasse; mais, en plusieurs heures, nous ne gagnâmes que peu de terrain sur elles,

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et alors uu calme survint. Le capitaine fit mettre les canots en mer , et ils partirent en s'écartant un peu les uns des autres pour avoir plus de chance de les rencontrer. J'étais sur celui que le master (i) commandait, et comme nous avions d'exccllens rameurs, nous arrivâmes bien tôt près d'une des felouques. Nous fîmes un feu de mousquetcrie contre elle, mais, comme elle avait une assez bonne brise, elle ne voulut pas amener. Mous continuâmes à tirer , et un vieillard qui tenait le gouvernail , fut blessé au bras droit. 11 ne fit un mouvement que pour prendre le gouvernail de la main gauche. iNous fîmes encore feu sur ce brave homme, quoiqu'il me semblât que c'était commetlre un mcurlre, puisqu'il ne faisait aucune résistance, et qu'il ne cherchait qu'à nous échapper.

(l) Jusqu'à pie-cnt nous avions cru dfivoir traduire master par maitrc d'>'qu!page. Un ofllcier de marine nous a lait observer que, dans la marine anglaise, le masler est oflicier, tandis que chez nous le maître d'équipage n'est que sousoffiricr, f\ remplit des fonctions différentes. Dan-. rim[)0St.ibilite de trouver un autre eijuivalent, nous avons conserve' le mol anglais. D'autres expressions de marine ont c'te modifie'es d'après les remarques de notre obligeant correspondant. — ISote du Trad.

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Enfin nous arrivâmes sur sa poupe , et nous y jelanies le grappin. Les Espagnols le dccrochèrcnt aussitôt, et comme nous avions quille nos rames , nous restâmes en arrière. iSous les reprîmes sur-le-champ , et la brise ayant cessé , nous fûmes bientôt bord à bord. Aous moulâmes de suite à l'abordage , et nous prîmes possession du bâtinient sans aucune o{)posilion. L'intrépide vieillard était encore au gouvernail , tout couvert de sang. Nous lui offrîmes des secours , et nous lui demandâmes pourquoi il ne s'était pas rendu plus tôt. Il nous répondit qu'il était un ancien Castillan. Je ne sais s'il vouhdt dire qu'il se serait déshonoré en se rendant plus tôt , ou qu'il avait espéré jusqu'au dernier moment quo son expérience lui fournirait les njoycns de lîoiss échapper. Il est certain que personne n'amait pu mieux se conduire; et j'aurais donné tout ce que je possédais pour pouvoir guérir les blessurv's de cet homme intrépide , qui ne laissa pas échapper une seule plainte, et ({ui se soumit à son destin avec une palience et une fermeté dignes de Socrate. Il avait quatre balles dans le corps, et il ne survécut que quclqu(>s heures à la prise de la felouque.

Nous apprîmes que ce bâtiment et les trois autres, dont un fut pris par une autre de nos embarcations , venaient de Lima, lis n'avaient qu'un seul mât, étaient du port d'environ trente tonneaux, et chacun d'eux avait un équii)age de douze hommes. Leur cargaison consistait en cuivre, en cuirs, en cire et en cochenille. Ils étaient frétés pour Yalence , et ils n'en étaient qu'à une journée quand nous les avions rencontrés. Telle est la fortune de la guerre. Ce brave homme , après une absence de cinq mois , aurait embrassé sa famille le lendemain , et lui aurait rapporté les fruits d'une honnête industrie, si ses espérances n'eussent été détruites par un acte légal de meurtre et de pillage. Nos parts de prises entrèrent dans nos poches, accompagnées des larmes et peut-être des malédictions de la veuve et de l'orphelin.

D'après quelques informations que le capitaine obtint à bord de nos deux prises, il se détermina à tourner le cap de la frégate vers les îles Baléares. Nous passâmes devant Iviça, et nous cinglâmes vers la baie de Palma dans l'île de Majorque. A notre grand désappointement , nous n'y trouvâmes pas une seule voile, et nous fîmes le tour de l'île.

Il nous arriva là un événement si singulier qu'il est à peine croyable; mais beaucoup d'autres témoins peuvent l'attester aussi bien que moi. La mer était calme, le ciel superbe, et nous étions à plus d'un mille et un quart du rivage, quand le capitaine, désirant s'assurer de la portée des longs canons de dix-huit qui étaient sur le premier pont , ordonna au maître canonnier d'en tirer un coup à boulet. Celui-ci lui demanda quel objet il pointerait. Un homme se promenait sur les sables , et comme il ne paraissait à nos yeux que comme un point , il ne semblait pas y avoir la moindre chance que le boulet pût l'atteindre. Le capitaine dit au canonnier de le pointer , celui-ci obéit et l'homme tomba. Un troupeau de bœufs sortit en ce moment du bois, et l'on envoya les canots à terre pour en tuer quelques-uns et procurer ainsi des provisions fraîches à l'équipage.

Quand nous débarquâmes, nous vîmes que ce malheureux homme avait été coupé en deux par le boulet. 11 appartenait certainement à une des classes supérieures de la société , car il était très-bien vêtu, portait des bas de soie, et il lisait les Métamorphoses d'Ovide , qu'il tenait encore en main , et que je pris.

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On a souvent entendu parler du pouvoir miraculeux attribué à un coup tiré au hasard; mais jamais nous n'aurions pu nous douter que ce boulet infernal dût aller si loin, et produire tant de niai. ÏNous enterrâmes dans le sable les restes de cet infortune, et ayant réussi à abattre trois bœufs, nous les écorchâmes, nous les coupâmes par quartiers, et en ayant chargé nos canots, nous retournâmes à bord.

Indépendamment des Métamorphoses d'Ovide, j'avais pris au défunt une miniature qu'il portait au cou , représentant une très-belle femme , et une épingle d'or qu'il avait à sa chemise. Quand je rendis compte au capitaine de tout ce qui s'était passé , je lui présentai ces trois objets. Il me les rendit sur-le-champ, et m'engagea à les conserver pour les remettre aux parens de la victime , si le hasard me les faisait jamais rencontrer. Il paraissait si désolé de cet accident, que jamais je ne lui en reparlai.

Deux jours après nous aperçûmes un bâtiment qui nous parut suspect , et comme c'était par un temps calme, les canots furent mis en mer pour lui donner la chasse. Quand nous en approchâmes, nous vîmes que c'était un chébec sous pavillon français , mais il amena ce pavil-

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Ion quand il nous vit et n'en arbora point d'autre. Lorsque nous fûmes à portée d'être hélés, on nous dit de nous retirer, ou qu'on ferait feu sur nous. Cette menace ne pouvait effrayer des officiers anglais, et surtout des mangeurs de feu tels que nous. jNous continuâmes à avancer, et il en résulta un combat acharné , le nombre étant à peu près égal de part et d'autre. Nous parvînmes pourtant à monter à l'abordage , et en quelques minutes nous fûmes en possession du navire; la perte avait été de seize hommes de notre côté , et de vingt-six de celui de nos antagonistes, tant tués que blessés. Mais quel fut notre désappointement, quel fut notre chagrin , quand nous découvrîmes que , tout en répandant notre sang, nous avions versé celui de nos amis! Ce navire était un corsaire maltais ; il nous avait crus français, à la manière dont les rames étaient disposées à bord de nos canots, et nous avions commis la même méprise, parce que nous lui avioni vu un pavillon français, et que c'était en français qu'il nous avait hélés. Ce corsaire avait un équipage composé de toutes les nations , et surtout de Grecs , et quoiqu'il eût une commission du gouverneur de Malle , il est probable qu'il ne faisait pas une at-

lenlion scrupuleuse au pavillon des bâtimens qu'il attaquait, pourvu qu'il se crût le plus Tort.

Après cette malheureuse méprise, nous nous rendîmes à Malte ; notre capitaine s'attendait à recevoir une réprimande sévère, pour avoir envoyé ses canots attaquer un bâtiment, avant d'avoir bien reconnu quelle en était la force et à quelle nation il appartenait. Heureusement pour lui, l'amiral était absent, et quand nous le vîmes ensuite, nous avions fait un nombre de prises suffisant pour couvrir à ses yeux une multitude de péchés. H ne fut donc jamais question de cette affaire.

Tandis que nous étions à l'ancre dans le port de Malte, mon ami Murphy tomba un soir à la mer, justement à l'instant où l'on venait de hisser à bord toutes les embarcations. Il ne savait pas nager, et il se serait infailliblement noyé, si je ne me fusse sur-le-champ jeté par-dessus le bord pour le secourir, et je le maintins sur la surface de l'eau , jusqu'à ce qu'on eût eu le temps de mettre un canot on mer pour venir à notre secours. Cela me fit plus d'honneur dans l'esprit des officiers et de tout l'équipage, que je ne le méritais. On dit que sauver un camarade en de pareilles circonstances était déjà un acte méri-

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toire , mais que risquer ma vie pour sauver celle (le l'homme qui avait élé constamment mon ennemi le plus acharné depuis l'instant où j'étais arrivé à bord , c'était le comble de la générosité et de la grandeur d'ame. — Ils se trompaient. — Ils ne me connaissaient pas. ■ — C'était mon orgueil , c'était le désir d'écraser mon ennemi sous le poids de la reconnaissance , qui m'avait déterminé à le secourir.

Murphy ne chercha pas à diminuer le mérite du service que je lui avais rendu; car il convint qu'il éprouvait toutes les terreurs de la mort , à l'instant où je l'avais secouru : mais il l'oublia bientôt, et au bout de quelques jours il se déshonora par son ingratitude. Sans la moindre provocation, il me jeta un jour à la figure un bassin d'eau sale , tandis que je traversais la grande chambre, et il en résulta un combat entre nous.

Mais je n'étais plus un novice dans l'art de boxer, j'avais profité des leçons que m'avait données le midshipman surnuméraire dont il a déjà été question , et je les mis en pratique avec succès. Je dois lui rendre la justice de dire qu'il ne s'était jamais battu avec autant d'ardeur et de courage. Il fut renversé trente-trois fois , et se

releva toujours pour recommencer le combat. A la trente-quatrième, ses forces étaient épuisées, et il resta étendu sur le plancher, les deux yeux fermés, et le visage si enflé et tellement couvert du sang qui lui sortait du nez et delà bouche, que ses meilleurs amis, s'il en avait eu, auraient eu peine à le reconnaître ; tandis que j'avais si bien paré les couj)s qu'il m'avait portés, que mon visage en conservait tout au plus quelques légères marques.

Murphy avait eu pour second le plus ancien desmidshipmen. qui avait servi trop long -temps en cette qualité, pour qu'il pût lui rester aucune chance de promotion , et l'aide du chirurgien qui m'avait tâté le pouls, quand j'avais subi la torture à laquelle le Jugement inique de mes compagnons m'avait condamné. Ils avaient toujours été les plus fermes appuis de la tyrannie de Murphy, et ils furent outrés de dépit et de fureur , lorsqu'ils entendirent mes jeunes amis pousser des cris de triomphe quand j'eus remporté la victoire; et le jeune Esculape, qui dînait à notre table, fut assez fou pour me dire que, quoique j'eusse battu Murphy , je ne devais pas croire que je serais désormais le maître dans notre cabine. J'étais bien déeid'' à profiter de

hia victoire, et nie précipitant sur lui, je le saisis par la cravate , fis retentir deux ou trois fois son crâne vide contre les planches des flancs du navire, et lui demandai ensuite s'il voulait que je lui donnasse sur-Ie-chanip une leçon semblable à celle que Murphy venait de recevoir. Il n'en avait aucune envie, et à compter de ce moment, il me montra toujours le plus grand respect , et une déférence complète.

Le vieux midshipman, pendant tout ce temps, avait gardé la neutralité, quoique l'aide du chirurgien eût imploré son secours; mais il semblait consterné de la défaite de ses alliés. C'était lui qui remplissait lés fonctions de pourvoyeur de la table des midshipmen , et comme il s'en était toujours acquitté au grand détriment des plus jeunes , je résolus de ne pas les lui laisser exercer plus long-temps. Ayant fini mon quart à minuit, je le vis monter dans son hamac, dans un état d'ivresse complète , et lui ayant laissé le temps de s'endormir , je pris une pierre infernale, et l'ayant mouillée, je lui traçai sur le visage des lignes qui auraient pu le faire passer pour un guerrier de la Nouvelle-Zélande.

J'avais informé mes jeunes amis du tour que je lui avais joué , et le lendemain matin nous I. 8

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nous étions mis aux aguets, pour jouir de sa surprise et de sa consternation quand il s'en apercevrait. Dès qu'il fut levé, il prit dans sa caisse un petit miroir étoile, le suspendit à un clou, et s'en approcha, sa brosse à barbe à la main, pour se raser. Jamais je n'oublierai le mouvement d'horreur aveclequel il recula en voyant sa figure. Il mouilla une serviette , mais il eut beau s'en frotter , il ne put faire disparaître les lignes infernales, et nous ajoutâmes à sa détresse en dansant autour de lui , et en poussant de grands éclats de rire.

Ce fut ainsi qu'en vingt- quatre heures je subjuguai les alliés qui m'avaient si long-temps opprimé. Une révolution complète s'ensuivit. Je destituai le vieux midshipman de sa place de pourvoyeur, je me chargeai d'en remplir les fonctions, et je le fis avec la plus grande impartialité. Je fis payer aux anciens midshipmen leur part entière des dépenses de la table, ce qu'ils n'avaient jamais fait jusqu'alors, et j'eus soin qu'ils n'eussent que leur part des morceaux les plus délicats, qu'ils étaient habitués à se réserver exclusivement. En un mot , je puis me flatter que , du moins à cet égard , je fis renaître l'âge d'or dans la cabine des midshipmen. Je n'eus

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plus de combats à livrer, car personne n'espérait la victoire; et jamais je ne me servis de ma force, que pour protéger les faibles. Je prouvai ainsi que je n'étais pas querelleur, et que je n'avais lutté que pour obtenir justice. Je donnai au capitaine et aux officiers l'explication de ma conduite; ils en furent satisfaits, et il en résulta que j'obtins d'eux de la considération , et des marques d'une confiance que l'on accorde rarement à un aussi jeune homme.

Kous repartîmes de Malte dans l'attente de trouver notre commandant en chef à la hauteur de Toulon. Mais il est rare que le capitaine d'une frégate soit très-pressé de rejoindre son amiral , à moins qu'il ne soit chargé de dépêches importantes. Comme le nôtre n'était pas dans ce cas , nous cédâmes sans résistance à un vent d'est, qui nous fît descendre la Méditerranée , et nous eûmes à revenir sur nos pas le long des côtes d'Espagne et de France. Ce vent d'est , qui nous était en apparence contraire , nous fut pourtant très-favorable , car nous fîmes plusieurs prises en revenant, et notre capitaine, qui était l'homme le plus consommé en ruses de guerre que j'aie jamais connu , put les envoyer à Gibraltar , au lieu que si nous les avions faites dans les parages

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de Toulon, il aurait fallu les envoyer à Malte, et en partager le profit avec la flotte, ce qui aurait réduit nos parts de prises à peu de chose.

Après avoir ainsi envoyé plusieurs prises à Gibraltar , nous eûmes la bonne fortune de prendre encore un grand bâtiment , et un brick ayant une cargaison de vin et do tabac. Je fus chargé du commandement de ce dernier, mais jamais premier ministre n'eut à remplir des fonctions si importantes avec de si faibles appuis. L'équipage de la frégate avait été tellement réduit par le nombre d'hommes qu'il avait fallu placer à bord de nos prises , et par la malheureuse affaire avec le corsaire maltais, qu'on ne me donna que trois hommes pour le conduire. Mais c'était la première fois que j'allais avoir le commandement d'un bâtiment, et j'en étais si enchanté, que je crois réellement que si l'on m'avait donné pour tout équipage un chat et un chien, je m'en serais contenté.

Un canot de la frégate nous conduisit à bord du brick. INous avions une bonne brise venant de l'est, et prenant le gouvernail, je me dirigeai vers Gibraltar. Le vent ne tarda pas à fraîchir ; il devint nécessaire de carguer nos voiles de perroquet, ce que nous ne pûmes faire que succès-

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sivement, faute de bras. Le vent augmentant encore, nous essayâmes de prendre un ris ou deux aux voiles de hune , mais cela nous fut impossible, et tout ce que nous pûmes faire fut de prendre un ris à l'espagnole, c'est-à-dire , d'amener les vergues.

Malheureusement pour moi la cargaison de vin et de tabac de ma prise avait été arrimée par un armateur espagnol. Un Anglais, connaissant le faible de ses compatriotes, aurait placé le vin en-dessous et le tabac en-dessus. L'Espagnol avait fait tout le contraire; et mes trois hommes d'équipage , ayant ainsi toute facilité pour arriver au vin , étaient presque toujours plus ou moins ivres , et hors d'état de faire leur service.

Tout alla pourtant assez bien jusqu'à environ deux heures du matin. Mais alors l'homme qui était au gouvernail , ne pouvant éveiller ses camarades à qui il demandait de lui apporter du vin , pensa que le brick pourrait bien se gouverner lui-même , pendant qu'il irait boire au tonneau. Mais à l'instant même, le navire se coiffa , c'est-à-dire prêta le flanc au vent et à la mer, et le grand mât fut brisé. Heureusement celui de misaine résista. L'homme qui venait de quitter le gouvernail n'eut pas le temps de s'e-

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DÎvrer , et les deux autres se réveillèrent à co bruit , saisis d'une frayeur qui les dégrisa.

JNous jetâmes le mât rompu à la mer , nous remîmes le navire sous le vent, et nous con-» tipuâmes notre course. Mais le marin anglais, le plus audacieux des hommes, est aussi celui qui profite le moins d'une leçon et qui songe le moins aux conséquences. La perte du grand mât, au lieu de faire sentir à mes trois hommes les suites funestes que pouvait avoir leur penchant pour le vin , leur inspira des idées toutes diflférentes. S'ils pouvaient s'enivrer quand ils avaient deux mâts , il y avait encore moins d'inconvéniens à le faire quand ils n'en avaient plus qu'un , et que par conséquent le nombre de leurs voiles était réduit de moitié. Il n'y avait aucun argument à opposer à cette règle de trois, et ils continuèrent de boire et à s'enivrer , tant que dura le voyage.

Le bonheur nous suit quelquefois quand nous ne le méritons pas. Je savais qu'il n'était pas probable que nous passions passer le détroit de Gibraltar sans nous en apercevoir ; et dans le fait, le troisième jour après le départ de la fré-; gâte , nous aperçûmes le rocher de bonne heure dans la matinée ; et à deux heures après-midi ,

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nous doublâmes la pointe d'Europe. J'avais ordonné à mes hommes d'étalinguer le câble , et comme l'auraient pensé beaucoup de jeunes officiers à ma place , Je m'imaginais qu'ils l'avaient fait parce que je leur en avais donné l'ordre, et je ne songeai pas à m'assurer s'il avait été exécuté. Il est vrai que j'avais alors autant d'ouvrage que j'en pouvais faire. Je restai au gouvernail depuis minuit jusqu'à six heures du matin. Je le confiai ensuite à un de mes hommes, et je dormis profondément jusqu'à dix heures; enfin j'eus à faire les plus grands efforts pour entrer dans la baie , et ne pas me laisser pousser par le vent à travers le détroit. Il n'est donc pas surprenant que je n'aie songé à vérifier si le câble était étalingué que lorsque j'eus besoin de lever l'ancre.

Tandis que je passais sous la poupe d'un des bâtimens de guerre qui étaient dans la baie , l'officier qui était à bord me héla , et me dit que je ferais bien de raccourcir mes voiles. Je le pensais aussi, mais mes hommes étaient trop ivres pour faire cette manœuvre. Nécessité n'a pas de loi. Je vis que je ne pouvais éviter un choc avec l'un ou l'autre des navires qui étaient dans la baie , et voyant un grand bâtiment de transport

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qui paraissait plus en état que |e§ autres de le supporter , je lui donnai la préférence Le choc fut terrible, et au milieu de la bordée de juremens et d'imprécations que lâchèrent le maître et l'équipage, mon mât de misaine, rencontrant la vergue de misaine de ce bâtiment, tomba sur-le-champ , ce qui m'évita la peine de raccourcir mes voiles , puisqu'il ne m'en restait plus une seule. Je fus bientôt séparé du bâtiment de transport, et je donnai ordre qu'on jetât l'ancre. L'ordre fut exécuté, mais du diable si un câble y était étalingué. Je laissai dériver ma prise sur une frégate, dont le capitaine, voyant mon embarras , eut la bonté de m'envoyer quelques hommes pour m'aider. A cinq heures du soir j'étais amarré et en toute sûreté dans la baie de Gibraltar, et me promenais sur mon gaillard d'arrière aussi fier que dut l'être Colomb , quand il découvrit les îles de l'Anié-. rique.

Ma frégate arriva le lendemain matin. Le capitaine m'envoya chercher, et je lui rendis con^pte de mon voyage et de mes désastres. Bien loii^ (de me reprocher d'avoir perdu mes mâts, il me dit que, tout bien considéré, il était surpris que j'eusse pu sauver le bâtiment. INous étion^

depuis quinze jours à Gibraltar , quand nous apprîmes que les Français venaient d'entrer en Espagne , et bientôt des ordres arrivèrent d'Angleterre pour suspendre toutes hostilités contre les Espagnols. Cette mesure nous contraria, car elle diminuait nos chances de parts de prises, tout en augmentant nos travaux ; mais en même temps elle stimula notre activité d'une manière étonnante, et nous ouvrit une scène beaucoup plus intéressante que si la guerre contre l'Espagne eût continué.

Nous reçûmes ordre d'aller joindre l'amiral devant Toulon; niiais nous fûmes chargés d'entrer en passant dans le port de Carlhagène , et de faire un rapport sur la force de l'escadre espagnole qui s'y trouvait. Le gouverneur de la ville et les officiers de la flotte nous recurent avec la plus grande pojitesse, mais la plupart des vaisseaux étaient dégréés , et ils n'avaient pas les moyens de les équiper.

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