‹ Frank MildmayChapitre 6 sur 12 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Tandis que j'étais à bord du vaisseau amiral , deux malheureux matelots furent exécutés pour cause de mutinerie. Quand nous entendons parler d'une exécution à terre, nous sommes toujours préparés à apprendre qu'il a été commis

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quelque grand crime que les lois d'une société civilisée , et le système d'un gouvernement juste ne peuvent laisser impuni. Mais ce que le code pénal de la marine regarde comme un crime capital , n'est souvent que l'effet d'un premier mouvement, et d'une ébullition temporaire qu'il serait facile de calmer par la conciliation , ou de réprimer par la fermeté.

Les vaisseaux de ligne étaient en mer depuis long-temps ; l'ennemi ne se montrait pas , et il n'y avaitaucune chance ni d'avoir un engagement ni de rester dans le porjt. Il n'existe rien de plus monotone etde plus ennuyeux que de former un blocus pour surveiller les mouvemens de l'ennemi. Les frégates ont l'avantagea cet égard, car elles sont fréquemment employées à faire des croisières, à longer les côles^ elles ont des combats à livrer, et plus elles perdent de monde, plus ceux qui survivent se trouvent heureux. Une fermentation sourde régnait depuis quelque temps à bord du vaisseau amiral , et amena enfin une mutinerie ouverte.^ qui fjUl pronaptement réprimée , mais les p^"iqcipaux,çhef5, furent traduits devant une cour martiale et condamnés à être pendus le surlendemain à la grande vergue.

rsos cours martiales se tiennent toujours avec

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une pompe qui est faite pour imprimer le respect, même à un capitaine. A huit heures du niatiu , on tire un coup de canon à bord du vaisseau sur lequel elle doit se tenir , et le pavillon du royaume uni est déployé au haut du mât de misaine. Si le temps le permet , le pont est mis dans le plus grand ordre ; les planches eu sont blanches comme la neige, les hamacs sont rangés avec soin , tous les cordages sont tendus, toutes les vergues carrées , tous les canons détachés , et un détachement de soldats de marine , commandé par un lieutenant , est prêt à recevoir chaque membre de la cour avec les honneurs dus à son rang. Tous sont réunis avant neuf heures , en petit uniforme, à moins qu'il ne s'agisse de juger un amiral, Une table longue , couverte d'un drap vert, est préparée dans la grande chambre , et chaque membre de la cour , en y prenant place , trouve devant lui du papier, des plumes, de l'encre, un livre de prières, et un exemplaire du code pénal.

La séance s'ouvre ; les officiers et les hommes de l'équipage peuvent y assister, ils se tiennent indistinctement debout tout autour de la table. Le prisonnier est amené sous la garde du prévôt martial et du capitaine d'armes qui tient son

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sabre nu à la main , et il est placé au bas bout de la table, à la gauche du juge-rapporteur. Les membres de la cour prêtent serment de remplir leurs fonctions avec impartialité, et de faire profiter l'accusé de tout doute qu'ils pourraient avoir. Ils s'asseyent ensuite , et se couvrent la tête si bon leur semble.

Le Juge-rapporleur prête serment à son tour, et l'on fait lecture de l'ordre en vertu duquel la cour martiale est assemblée. Le prisonnier est interrogé , et s'il dit quelque chose qui tende à le compromettre , le président l'interrompt, en lui disant: Nous ne vous demandons pas de déposer contre vous-même , nous ne voulons que savoir quelles preuves les autres ont à alléguer contre vous. On offre à l'accusé toute l'assistance qu'il peut désirer ; et quand sa défense est terminée , on fait sortir tout le monde, et l'on ferme les portes. On fait alors lecture des notes qui ont été prises par le juge-rapporteur ; on pèse le degré de confiance que l'on doit accorder au:î^émoins , et enfin le président adresse successivement à tous les juges la question suivante, en commençant par le plus jeune : — Prouvé , ou non prouvé ?

Lorsque tous ont répondu, si la majorité dé-

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clare le fait prouvé, la seconde question — quand il s'agit de mutinerie, de désertion , ou de quelque autre crime capital — est : « Les verges , ou la mort? » Les voix sont recueillies de la même manière; le juge-avocat rédige la sentence rendue par la majorité , et elle est signée d'abord par le président, ensuite par les autres juges, en suivant l'ordre d'ancienneté de service, et enfin, par le juge-rapporteur.

On rouvre les portes, le prisonnier est ramené, et il règne un silence profond et imposant. Tous les membres de la cour s'asseyent et mettent leur chapeau , mais tous les spectateurs ont la tête nue , excepté le prévôt martial. Le jugeavocat lit la sentence , et le condamné est mis sous la garde du prévôt martial , en vertu d'un mandat signé par le président.

Vers trois heures après-midi, un des deux condamnés m'envoya un message pour m'inforiner qu'il désirait beaucoup me parler. Je suivis le capitaine d'armes , et il me conduisit dans une petite cabine, où ces deux infortunés étaient enfermés les fers aux pieds. Je les trouvai assis sur une caisse de balles. Leur dîner était placé devant eux , mais ils n'y avaient pas touché. L'un d'eux pleurait à chaudes larmes; l'autre, nommé I. 11

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Strange, celui que je venais voir, paraissait plus calme. Cet homme avait reçu une assez bonne éducation, mais il avait eu une jeunesse fort déréglée, fort orageuse, et ayant à craindre la vindicte des lois , il s'était enrôlé dans la marine. Il me fit des excuses de la liberté qu'il avait prise , en ajoutant qu'il ne me retiendrait pas long-temps.

— - Vous voyez, monsieur, me dit-il, que mon pauvre camarade est accablé par l'horreur de sa situation , et cela n'est pas étonnant, car il est tout différent des malfaiteurs qu'on exécute sur terre. INi lui ni moi nous ne craignons la mort, monsieur Mildmay ; — mais une mort comme celle-ci! Mais être pendus comme des chiens pour servir d'exemple à toute la flotte , et être un sujet de honte et de reproche pour notre famille ! — C'est là ce qui nous déchire le cœur. C'est pour cela, c'est pour ménager la sensibilité de ma pauvre mère, que je vous ai fait prier de venir ici. Je vous ai vu vous jeter à la mer pour sauver un pauvre matelot, et j'ai pensé que vous ne refuseriez pas de rendre service à un autre malheureux. J'ai fait mon testament, le voici : vous y verrez que je vous ai nommé mon exécuteur testamentaire, et voici un pouvoir pour recevoir

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ma paie et mes parts de prises. Je vous prie de remettre cet argent à ma mère , et de lui laisser ignorer de quelle manière je suis mort. Dites-lui que je suis mort pour mon pays, ce qui est vrai, car je reconnais la justice de ma sentence, et je conviens qu'un exemple de sévérité était nécessaire. Il y a onze ans que je n'ai mis le pied en Angleterre; j'ai servi avec fidélité pendant tout ce temps, et je ne me suis mal conduit qu'en cette seule occasion. Si notre bon roi connaissait ma triste histoire, je crois que j'éprouverais sa merci. Mais que la volonté de Dieu se fasse ! Cependant, si mes désirs pouvaient s'exaucer, je voudrais que la flotte ennemie sortît du port en ce moment, afin de pouvoir mourir, comme j'ai vécu, en défendant mon pays.

Je lui promis d'exécuter strictement ses intentions, et il ajouta ; — Et à présent, monsieur Mildmay, permettez-moi de vous donner un petit mot d'avis. Quand vous serez capitaine , — car je ne doute pas que vous ne le deveniez , — ne semez pas un esprit de mutinerie dans votre équipage, en voulant avoir ce qu'on appelle un vaisseau soigné. Tout marin aime l'ordre et la propreté, mais être sans cesse occupé à frotter, polir et fourbir tout ce qui se trouve en fer ou

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Cil cuivre sur un vaisseau, c'est ce qu'aucun marin ne peut souffrir. — Si vous êtes une minute de plus qu'un autre navire à prendre des ris à vos voiles, ne vous en inquiétez pas, pourvu que les ris soient bien pris , et que vos voiles soient en élat de résister au vent, car on a déchiré bien des voiles parce que les ris en avaient été mal pris; et cette folle précipitation a coûté la vie à plus d'un bon marin. Et quoi de plus injuste que de punir celui qui arrive le dernier sur la vergue! INe faut-il pas toujours que quelqu'un soit le dernier? — Mais je vous ai retenu trop 1od>»temps , monsieur Mildmay , n'oubliez pas ma pauvre mère, et ne manquez pas de vous trouver demain matin sur le gaillard d'avant.

Cette fatale matinée arriva. A huit heures un coup de canon fut tiré , et le signal du supplice fut arboré au haut du mât. Le capitaine d'armes alla chercher les condamnés, leur ôta leurs fers, et les fit conduire sur le gaillard d'arrière par un détachement de soldats de marine.

La scène qui suivit fut si solennelle, que j'ose à peine essayer de la décrire. Le jour était superbe; les vergues de perroquet étaient croisées à bord de tous les vaisseaux de la flotte ; leur pavillon était déployé; tous les hommes de chaque équi-

page, en pantalons blancs, et en jaquettes bleues, étaient rangés du côté de chaque navire qui faisait face au nôtre , et une garde de soldats de marine était placée sur chaque passe-avant, mais sur notre bord, elle était sur le gaillard d'arrière. Deux canots de chaque vaisseau arrivèrent bord à bord du nôtre , avec un détachement ayant la baïonnette au bout du fusil, commandé par un lieutenant et un caporal. Tout notre équi- ]iage fut appelé sur le pont pour être présent à l'exécution. Les condamnés étaient debout au milieu du gaillard d'arrière; le capitaine leur fit la lecture de la sentence de la cour martiale, et du mandat du commandant en chef ordonnant l'exécution. Le chapelain lut les prières et les psaumes d'usage;, et leur demanda s'ils étaient préparés à la mort. Ils répondirent qu'ils l'étaient et demandèrent un verre de vin pour soutenir leurs forces. On le leur donna sur-le-champ , et ils le burent en saluant respectueusement le capitaine et les ofiiciers.

Le contre-amiral ne parut pas , ce qui eût été contraire à l'étiquette. Les deux condamnés demandèrent ensuite ia permission de toucher la main du capitaine et des officiers, ce qui leur fut accordé , après quoi Strange ayant dit qu'il dé-

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sirait adresser quelques mots à l'équipage , le capitaine y consentit, et fît venir tout son monde sur l'arrière. Le plus profond silence régnait, et il n'y avait pas un œil qui ne fût humide.

— Mes camarades , dit Strange , écoutez les dernières paroles d'un homme qui va mourir. Nous sommes ici pour avoir écouté les instigations de quelques-uns de vous, qui se trouvent en ce moment en sûreté dans la foule. Nous avons été leurs instrumens, et nous sommes devenus les victimes de la juste vengeance des lois. Si vous aviez réussi dans l'infâme projet que vous aviez conçu , quelle en aurait été la suite? Vous vous seriez perdus pour l'éternité, et vous auriez été la honte de vos familles , l'exécration de votre pays, et l'objet du mépris des étrangers à qui vous vous proposiez de livrer ce vaisseau. Je remercie le qiel d'avoir permis que ce dessein échouât. Que notre sort vous serve de leçon, et montrez votre repentir par votre conduite à l'avenir. — Maintenant, monsieur, ajouta-t-il, en se tournant vers le capitaine , nous sommes jîréts.

Ce discours, prononcé par un simple matelot pourra étonner le lecteur , comme il étonna le capitaine et les ofiiciers. Mais Strange n'était pas

un homme ordinaire; et, comme je l'ai déjà dit, il avait reçu de l'éducation. Peut-être même, comme quelques chefs d'insurrection, n'avait-il commis la faute de désobéir, que parce qu'il se sentait né pour commander.

On attacha les bras des condamnés , le chapelain marcha en avant en lisant le service funéraire , et le capitaine d'armes et deux sentinelles les conduisirent sur le gaillard d'avant. On y avait élevé une plateforme au-dessus du bossoir avec des marches pour y monter. Une poulie simple à fouet avait été attachée au cercle de fer à l'extrémité extérieure de chaque taquet de la vergue de misaine , et l'on y avait passé une corde dont un bout descendait sur la plateforme , et dont l'autre bout était conduit le long de la vergue dans le trelingage des haubans, et de là tombait sur le pont. Un canon amorcé , et n'attendant que la mèche, était sur la plateforme.

J'accompagnai le pauvre Strange jusqu'au dernier moment. Il me pria d'examiner si la corde était convenablement arrangée autour de son cou, car il avait entendu dire que bien des gens avaient souffert long-temps avant de mourir, faute de cette précaution. Un bonnet blanc fut placé sur la tête de chacun d'eux , cl quand ils

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furent sur la plateforme , on le leur rabattit sur les yeux. Ils me serrèrent la main , ainsi qu'au capitaine, à qui ils dirent qu'ils mouraient heureux et pleins d'espoir en leur rédempteur. On attacha la corde qu'ils avaient autour du cou à celle qui était passée dans la poulie, et le bout de chacune était tenu par vingt à trente hommes placés de chaque côté du pont , sous les ordres d'un lieutenant.

Quand tout fut prêt , le capitaine donna le signal en agitant un mouchoir blanc , le coup de canon partit , et au même instant les deux malheureux furent élevés en l'air. Ils ne parurent pas souffrir. Au bout d'une heure , on relâcha les cordes ; leurs corps furent mis dans deux cercueils , et on les envoya à terre pour y être enterrés.

A mon retour en Angleterre , environ neuf mois après , je remis à la pauvre mère de Strange cinquante et quelques livres que j'avais reçues pour sa paie et ses parts de prise; et je lui dis que son fils était mort en bon chrétien et p'our le service de son pays. Je la quittai ensuite à la hâte de crainte qu'elle ne me fit d'autres questions.

Pendant que nous étions à M inorque , on y

donna un grand bal masqué en l'honneur des Anglais à environ un mille de la ville. Je pris pour m'y rendre un costume de fou , et je choisis la monture la plus convenable à ce caractère, — un âne ; je partis au milieu des cris d'une foule d'enfans et de vagabonds qui me suivaient. Dès que je fus dans la salle du bal , j'entrai dans l'esprit de mon rôle , en faisant des sauts de toute espèce , et en disant toutes les folies qui me passaient par la tête , ce qui attroupa beaucoup de monde autour de moi. L'amiral , le contreamiral et la plupart des capitaines et des officiers de la flotte s'y trouvaient , mais je ne parlai jamais à aucun d'eux , à moins qu'il ne m'adressât la parole le premier , et alors je lui répondais par un sarcasme, car je connaissais assez bien le caractère de chacun d'eux. Un capitaine qui attachait une grande importance à des vétilles , me demanda si je voulais servir sur son bord. — Non, répondis-je, vous me feriez donner trois douzaines de coups de verges si j'attachais mon hamac un pouce trop haut ou trop bas. — Eh bien , venez avec moi, me dit un autre , connu par son avarice. — Non , lui dis-je , le cordon de votre sonnette est trop court. Yoi s ne pouvez l'atteindre pour demander une seconde bouteille de

vin que lorsque vos oiliciers ont quitté la table.

— Si vous voulez servir sur mon bord , me dit un troisième , le vin ne vous manquera pas.

— Cela est possible , répondis-je , mais votre café est trop faible , votre intendant a ordre de n'en prendre qu'une once pour six tasses.

Toutes ces réponses amusaient la foule qui m'entourait , et le vieil amiral lui-même m'honora d'un sourire. — Puis-jc faire quelque chose pour vous, fou? me demanda-t-il. — -Oui, certainement, milord , lui répliquai-je, vous pouvez me nommer capitaine. — Oh , non , répondit-il , nous ne choisissons jamais de fous pour capitaines. — Vraiment ! m'écriai-je , c'est donc une nouvelle ordonnance de l'Amirauté, milord? Pourriez-vous me dire depuis combien de temps elle a été rendue ? ■'•''')

L'amiral , bon vieillard d'humeur joviale , ne fit que rire de cette remarque un peu impertinente , mais le capitaine du vaisseau que je venais de quitter, sur qui, j'avoue , j'avais jeté un coup d'oeil en la faisant , et qui m'avait reconnu , comme par instinct , eut la sottise de s'en offenser, et il alla le lendemain matin s'en plaindre à mon capitaine : celui-ci lui répondit, en éclatant de rire , que c'était une excellente

plaisanterie , et il m'invita le même jour à dîner avec lui.

Notre frégate reçut ordre de se rendre à Gibraltar, et nous y arrivâmes peu de temps après. Un paquebot venant d'Angleterre m'apporta une lettre de mon père , qui m'annonçait la mort de ma pauvre mère. Oh 1 combien je regrettai alors tous les chagrins que je lui avais causés ! Avec quelle fidélité ma mémoire me rappela toutes les fautes dont Je m'étais rendu coupable envers elle 1 Je n'aurais jamais cru que sa perte pût me causer une douleur si vive. Mon père me disait que, dans ses derniers momens, elle avait exprimé la plus tendre sollicitude pour mon bonheur futur , et qu'elle l'avait chargé de me dire que les dernières recommandations qu'elle me faisait , étaient de ne jamais oublier les principes de morale et de religion dans lesquels elle m'avait élevé ; et qu'en m'envoyant sa bénédiction , elle me conjurait de lire la Bible, et de la prendre pour guide dans tout le cours de ma vie.

Jamais je ne me sentis si profondément ému qu'en cette occasion. Je me mis dans mon hamac , la tête en feu , et le cœur presque brisé. 11 se passa quelque temps avant que je pusse

réunir mes idées , et me rendre compte des sensations que j'éprouvais. Mais quand je me rappelai toutes mes fautes, je fus accablé de honte, de chagrin et de repentir.

Il était environ minuit , et je n'avais pas encore fermé les yeux quand on m'appela pour faire le quart de minuit à quatre heures. Nous avions, la veille , enseveli dans la mer le corps d'un vieux maître de timonnerie . nommé Quid, qui s'était tué à force de boire , ce qui n'est pas trèsrare au service de sa majesté. Le corps d'un homme mort par suite de son intempérance , tombe presque toujours en putréfaction immédiatement après son décès, et cette putréfaction fait des progrès rapides sous un climat trèschaud. Les symptômes en furent tels, quelques heures après la mort de Quid , qu'il fallut lui donner sur-le-champ la sépulture commune des marins qui meurent à bord , et le service funéraire ayant été lu , il fut descendu à la mer avec toutes les cérémonies d'usage, un boulet attaché à chacun de ses pieds , pour que le corps ne pût revenir sur l'eau.

Je me promenais sur le pont , plongé dans de sérieuses réflexions , qui étaient la suite de l'impression que m'avait faite la mort de ma mère ,

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et |C songeais k la beauté du service funèbre que j'avais entendu lire la veille — « Je suis la résurrection et la vie » , quand l'homme qui était en vigie sur le passe-avant à tribord , poussa un cri d'horreur. Je courus à lui pour lui en demander la cause, et je le trouvai si agité , si épouvanté , qu'il put à peine prononcer le mot : Quidl Quid! en alongeant un bras vers la mer.

Je fixai les yeux sur l'endroit qu'il me montrait , et ce fut avec une surprise inexprimable que je vis le corps de Quid , parfaitement droit , le corps et les épaules hors de l'eau. L'ondulation des vagues faisait qu'il semblait nous faire des signes avec la tête , et les rayons de la lune nous permettaient de distinguer le reste du corps sous la surface des ondes. Mes cheveux se dressèrent sur ma tête , et je me demandai si ce n'était pas une apparition surnaturelle. Cependant quelques instans de réflexion suffirent pour me faire comprendre la cause de cet événement extraordinaire. J'ordonnai qu'on mît un canot en mer , et j'allai faire mon rapport au premier lieutenant , que je fus obligé d'éveiller. Quand je lui eus rendu compte de l'apparition de Quid, il me dit en riant : — Il paraît que le vieux coquin n'aime pas l'eau salée autant que le grog.

Faites-lui attacher quelques boulets de plus aux pieds , il sera plus ferme sur son amarre ; et priez-le , s'il lève l'ancre une seconde fois , de ne plus venir dans nos eaux.

Il est aisé d'expliquer un événement si singulier en apparence. Les corps que la putréfaction décompose , engendrent une grande quantité de gaz qui les enfle , les rend plus légers et les fait remonter sur la surface de l'eau, La putréfaction était déjà commencée quand le corps de Quid avait été confié à la mer ; les boulets attachés à ses pieds avaient suffi alors pour le retenir au fond ; mais la quantité de gaz venant à s'augmenter , le poids était devenu insuffisant , et ils ne servaient plus qu'à le maintenir dans une position perpendiculaire.

Le canot partit avec quelques boulets pour exécuter les ordres du premier lieutenant. Mais quand on essaya d'accrocher le corps avec la gaffe du canot , il tournait sur lui-même , s'enfonçait sous l'eau , reparaissait ensuite , et déjouait tous les efforls. L'homme qui tenait la gaffe , piqué des railleries de ses camarades , en donna enfin un si grand coup au corps qu'elle lui entra dans l'abdomen , et le gaz qu'il contenait trouvant une issue pour s'échapper , le corps

s'enfonça tout naturellement , et ne reparut plus. On fil force plaisanteries sur cet événement , mais je n'étais pas d'humeur à plaisanter sur un sujet si sérieux , et avant que j'eusse fini mon quart , j'étais déterminé à retourner chez mon père et à quitter le service.

Le lendemain , j'informai le capitaine de mon désir , non de quitter le service , mais d'aller chez mon père pour affaires de famille , ce qui m'était à peu près aussi nécessaire que de faire un pèlerinage à Jérusalem. Le capitaine avait appris la fâcheuse nouvelle que j'avais reçue ; cependant il me fit quelques remontrances , et me dit qu'il me serait certainement plus avantageux de rester à bord.

— Vous êtes maintenant accoutumé au service , me dit-il , vous connaissez vos devoirs , et vous vous en acquittez à ma satisfaction. J'ai même mentionné votre nom honorablement daus une lettre destinée à être rendue publique, que j'ai écrite à l'Amirauté. Au surplus , vous devez savoir mieux que moi quelles affaires peuvent vous appeler chez vous ; mais mon avis est que vous restiez à bord.

Je le remerciai , mais je persistai dans ma résolution, et il consentit à me donner mon congé.

Il y ajouta un certificat de bonne conduite, conçu dans les termes les plus satisfaisaus , et me dit même que si je voulais revenir sur son bord , il me conserverait une place vacante. Ce ne fut pas sans regret que je pris congé de lui , des officiers et de tout l'équipage. J'avais passé avec eux plus de trois ans; le commencement de ce temps avait été orageux, mais le calme y avait succédé , et je n'avais plus alors que des amis autour de moi. Je ne tardai pas à trouver un vaisseau de ligne qui retournait en Angleterre^ et j'y obtins mon passage.

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