PREMIÈRE PARTIE DU PREMIER ACTE
La buanderie de hôtel « Mon Repos et de la Rose »”. Celle-ci sert d’abri anhaérien. — Au lever du rideau et de prime abord, on ne peut écarter tout à Jait la crainte de devoir assister à un drame pathétique, déplaisant et abscons, car la scène baigne dans une lumière d’un bleu magique, d’où émergent dans une torpeur spectrale quelques silhouettes humaines assises immobiles sur des bancs de bois placés le long des murs. Pour couronner le tout, la voix sépulcrale et lugubre d’un dieu grec annonciateur de malheur retentit au-dessus des spectres éclairés de bleu. — Mais par bonheur, il apparaît aussitôt que la voix n’est pas celle d’un deus ex machina parlant du haut des nuages, mais celle d’un président du Conseil français à la radio, qu’en outre la lumière magique émane de quelques ampoules nues que l’on a peintes en bleu conformément aux instructions de la défense antiaérienne française, et qu’enfin les silhouettes immobiles n’ont pas de signification symbolique, mais sont les clients d’un hôtel que l'attaque nocturne sur Paris a tirés du lit à une heure du matin pour les rassembler dans cette buanderie.
VOIX DU PRÉSIDENT DU CONSEIL REYNAUD. — La situation est grave, mais pas désespérée”. Sur la Somme, nos vaillantes troupes défendent chaque pouce du territoire national avec la plus grande bravoure. Mais la supériorité de l’ennemi en hommes et en matériel est telle qu’il faut s'attendre à...
La radio se tait d’un coup avec un hoquet d'effroi. On ne distingue pas encore clairement les silhouettes des personnes présentes.
Voix DU MONSIEUR TRAGIQUE. — Chez nous, on ne peut même plus compter sur lamateurisme. Maintenant ils coupent vraiment la radio, comme prescrit en cas d’attaques aériennes.
VOIX D'UN PETIT GARÇON. — Qui c’est qui parlait à la radio ?
Voix DU MONSIEUR TRAGIQUE. — Le petit homme d’un grand moment, mon fils ! Il parle depuis Bordeaux et il a la voix sépulcrale qui convient : « La situation est grave »”. Le président du Conseil Reynaud.
LA VIEILLE DAME D’ARRAS, d’une voix creuse et plaintive de chat-huant. — Comment ?! C'était Monsieur Reynaud” en personne, mon Dieu, mon Dieu ! Monsieur Reynaud” est très à gauche. Tous ces
messieurs sont très à gauche. Monsieur Léon Blum” ne tolère pas que l’on travaille plus de quarante heures par semaine. D’après ma fille. Ma fille est professeure au Lycée Jean Bodel”. Voilà le résultat ! La dernière guerre, je l’ai comprise. Cette guerre, je ne la comprends pas. À quoi bon mourir pour Danzig, demande tous les jours ma fille. Seules les personnes instruites savent où se trouve Danzig... Sainte Mère de Dieu, c’était une bombe ? …
LE MONSIEUR TRAGIQUE. — Ce ne sont pas des bombes, Madame”, ce sont les batteries de défense près de la gare Saint-Lazare. Un miracle, que ces batteries n’aient pas été volées par un de nos ministres et vendues aux boches”….
LA VIEILLE DAME D’ARRAS. — Oui, oui, Monsieur ! Ma fille dit toujours, la démocratie, c’est quand les politiciens font de bonnes affaires et les hommes d’affaires de la mauvaise politique...
LE MONSIEUR TRAGIQUE. — La démocratie, très chère, elle est comme la vie elle-même : la corruption des uns divisée par la corruption des autres !
VOIX DE LA FILLETTE, éfouffée. — Poussez-vous.. C’est quand même... VOIX MASCULINE. — Que se passe-t-il ?
VOIX DE LA FILLETTE, embétée. — Ben j'ai perdu mon porte-bonheur... Un joli petit éléphant en ivoire avec une petite tour dessus et un tout petit maharadja.….
Quelques chents allument leurs lampes de poche pour chercher l'éléphant par terre.
LE MONSIEUR TRAGIQUE. — Évitez ça, je vous en prie, mesdames et messieurs ! Ce n’est pas un abri à épreuve des bombes, ici, mais juste la buanderie de notre bon vieil hôtel miteux « Mon Repos et de la Rose »”. Là-bas les lucarnes donnent sur la rue, et les rideaux ne sont pas opaques. Et notre chef d’îlot” est un âne...
Voix MASCULINE. — Non ! Un chien galeux ! Comme il a gueulé à la dernière alerte !
LE MONSIEUR TRAGIQUE. — Il serait assez idiot pour croire que quelqu'un parmi nous envoie des signaux cachés aux avions allemands...
LA VIEILLE DAME D'ARRAS. — Et si ça arrivait vraiment ? Il y a tellement d'étrangers qui habitent dans cette maison... {Dans un cri étoufjé :) Mais là, sûr que c'était une bombe...
LE MONSIEUR TRAGIQUE. — De nouveau les batteries de défense. Ma bonne dame, vous êtes comme une turbine qui produirait de la panique... Voilà Madame Bouffer’, et elle nous apporte même un peu de lumière...
Madame Bouffier’, la patronne de hôtel, arrive avec une lanterne sourde. Cest une grosse Jemme dans la cinquantaine, aux cheveux leints en rouge flamboyant. Elle est suivie de Salomon, le concierge de l'hôtel, un jeune homme très petit, mélancolique, un peu difforme. — À présent, on distingue dans la maigre lumière la pièce nue avec les bancs le long des murs et quelques chaises sur lesquelles sont assis les chents de l'hôtel, frigorifiés, la plupart en tenue de nuit sous leurs manteaux.
MADAME BOUFHER. — Contrôlez les rideaux, Salomon, pour que nous n’ayons pas d’ennuis avec le chef d’îlot’ comme hier...
SALOMON. — Très bien, Madame Bouffier”…
Il dresse une échelle vers les lucarnes haut placées et vérifie que les rideaux bleus sont bien fermés. Sous son manteau de ville élimé, la Vieille dame d’Arras porte une chemise de nuit dans le style du siècle passé. À côté delle est assise Clémentine, sa petite-fille, une gamine de quatorze ans aux yeux gourmands, vêtue d’une chemise de nuit du même style.
LA VIEILLE DAME D’ARRAS. — Combien de temps va durer l’alerte aujourd’hui ? C’est notre septième nuit sans dormir. Et j’ai déjà soixante-treize ans et la petite à peine quatorze...
LE MONSIEUR TRAGIQUE. — La France a trop dormi et dans trop de confort, Madame”, et maintenant elle meurt...
À ces mots, il se lève, un homme grand, vêtu de sombre, dans un manteau à la Havelock. Avec son front arrondi encadré de cheveux blancs, il rappelle ces boulevardiers" que l’on rencontre ici ou là devant les caisses des bouquinistes du Quai Voltaire”. D'ailleurs les poches de son manteau sont pleines de livres.
LA VIEILLE DAME D’ARRAS. — Qu'il m'’ait encore fallu vivre ça. Vous savez, je viens de province, d'Arras. C'était un splendide matin de mai, et nous ne savions rien, absolument rien ! Je dis à ma fille : les œufs ont augmenté. Et ma fille dit, cette guerre est le plus grand crime de l’histoire mondiale. C’est que ma fille enseigne la géographie et l’histoire mondiale. Elle se met à sangloter. Prête-moi ton mouchoir, Clémentine ma petite”.
CLÉMENTINE. — ‘Tiens, grand-maman.…
SALOMON, en descendant de l'échelle. — C’est en ordre, Madame Bouffier” ! Aujourd’hui il sera obligé de la fermer, le chef d’ilot’…
LA VIEILLE DAME D’ARRAS. — La pauvre est peut-être déjà orpheline... Son père, mon fils, est sous-lieutenant dans l'artillerie de forteresse sur la ligne Maginot.. Pas vrai, Clémentine ?
CLÉMENTINE. — Oui, grand-maman.…
MADAME BOUFFIER, coupant court au lamento de la Vieille dame. — Je n'ai pas entendu le discours du président du Conseil. Qu’a dit Monsieur Reynaud” ?
Szabuniewricz, le Polonais somnolent, un homme athlétique à cou de taureau qui, appuyé au mur, semblait dormir, entrouvre les yeux. Son accent slave prononcé &eille immédiatement l'attention.
SZABUNIEWICZ. — Le monsieur a dit : « La situation est grave, mais pas désespérée ». Peut-être aussi que le monsieur a dit le contraire : « La situation est désespérée, mais pas grave ». Je suis en France depuis pas mal de temps. Mais une langue étrangère est toujours plus facile à parler qu’à comprendre...
MADAME BOUFTIER, joignant les mains. — Que Dieu inspire nos généraux : le Maréchal Pétain” et le Général Weygand" !
LE MONSIEUR TRAGIQUE. — Des vieillards pareils, Madame”, Dieu n’a pas pour habitude de les inspirer beaucoup...
SZABUNIEWICZ, tendant son porte-bonheur à la Fillette à côté de lui, sans ouvrir les yeux. — Voilà votre éléphant, Mademoiselle”.