ANNÉE
Amicus Plato, ainicus Aristoteles; sed magis arnica veiitas.
Depuis l'époque, à laquelle l'auteur écrivait ce livre, jusqu'à l'année courante (1860) il parut sur ce sujet deux ouvrages, qui promettaient des éclaircissements, parce que pour tous deux les Archives avaient été mises àvprolit. Mais, ni l'un ni l'autre ne donnèrent une entière satisfaction. C'étaient l'ouvrage d'P^rnest Herrmann et celui de Kurd de Schlozer; — le premier puisé aux Archives de Saxe, le second, dans celles de l'Ambassade prussienne à St. Pétersbourg. Le premier traitant indirectement, l'autre directement de cette matière.
Herrmann (5. Vol. de son Histoire de la Russie, comprenant les règnes d'Elisabeth, de Pierre HI et de Catherine II jusqu'en 1775). Son ouvrage témoigne d'efforts sérieux pour jeter de la clarté sur cette matière obscure, et contient beaucoup de choses estimables; mais, comme la
Cour de Saxe n'eut pas de part aux négociations pofir le partage, ses Diplomates ne furent pas suffisamment initiés, pour donner des éclaircissements satisfaisans sur ce sujet. Ils communiquèrent ce qu'ils tenaient ça et là de troisième main, et ce n'était pas grande chose. C'est pourquoi Herrmann est obligé d'avoir recours aux narrateurs ordinaires de ces événements, et de répéter ce qu'ils disent de vrai, comme ce qu'ils ont de faux. Il n'y a donc pas à puiser dans son ouvi'age beaucoup de renseignements nouveaux sur le partage, mais ce qui mérite une entière approbation c'est qu'il donne au lecteur le fruit de ses recherches, simplement, et avec toute la bonne foi qui confient à un historien ; sans chercher à pallier ni à altérer les choses pour un but quelconque. C'est pourquoi on reçoit ce qu'il donne, avec reconnaissance, bien qu'on n'en soit pas beaucoup plus avancé!
Cette dernière réflexion ne pourrait s'appliquer absolument au deuxième ouvrage cité^). Mr. de Schlozer, placé à la Légation prussienne à St. Pétersbourg, pouvait se renseigner aux Archives de l'Ambassade, et, par conséquent, puiser aux meilleures sources. Mais, d'un autre côté,
*) Friedrich der Grosse und Catharina die Zweite von Kurd yon Schlozer. Titrlin 1859.
il était lié par son L'iiiploi; et, comme Dij)iomate prussien, il (le\'ait bien se garder de se porter accusateur du plus grand Roi de Prusse. 11 était i)ar cela même faussement placé, entre le devoir de riiistorien et les suggestions du patriotisme. C'est pourquoi il cliercbe à y remédier par toutes sortes de tournures et par la disposition des faits; puis en communiquant de petits bouts de Dépêclies par ci par là, selon qu'ils conviennent au but qu'il a en vue. Il dispose ensuite adroitement ces bouts de Dépêches; et au moyen de réticences, par la retenue de quelques Documents, et précisément des plus importants et des plus décisifs, que lui fournissaient cependant ses Archives, il s'en tire habilement, et s'eiforce par des demi-mots, et même par des paroles claires, à donner aux choses une tournure telle, que Catherine et la Cour de Russie (les Tchernyschow , Orlow et d'autres grands), paraissent être les véritables promoteurs du partage de la Pologne. Ce que nous disons ici, peut passer pour une grave accusation; mais nous en fouinirons les preuves. Et c'est précisément en ^ oyant se réitérer cette manière peu franche et loyale de présenter les faits au public, que l'auteur s'est senti porté à tirer son travail du pupitre où il reposait depuis des années, et, par la communication de Documents
complets et authentiques, et non de parcelles de Dépêches, de démontrer ouvertement, quel fut le véritable promoteur et l'agent principal de ce partage. Nous vénérons le grand Roi, et c'est précisément pour cela que nous pensons, quon agit plus poiu' sa gloire, en disant ouvertement toute la vérité, quand bien même (et cela dépend du point de vue sous lequel on l'envisage), elle ne lui serait pas tout-à-fait favorable, qu'en cherchant, par des réticences et des altérations, à rejeter la faute (si faute il-y-a) sur autrui, quoiqu'on sache très -bien que c'est à tort. On se place soi-même par là dans une lumière défavorable, et on ne sert pas beaucoup la cause de celui qu'on veut justifier : car la vérité parvient infailliblement tôt on tard au grand jour, et plus on a voulu la refouler, plus la réaction en est forte et désavantageuse.
D'un autre côté, nous devons rendre au travail de Mr. de Schlozer ce témoignage, que, partout où le patriotisme et les considérations du fonctionnaii-e ne vieiment pas l'embarrasser, il présente les faits d'une manière calme, agréable, et plus détaillée qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Il procure donc, malgré quelques petites bé\^ies^)
*) Au nombre de celles-ci nous comptons, par exemple, qu'il nous présente Cyrille Rasumowski, comme
des reiîseio-iiemeiits estimables; mais dans le point principal il est inexact.
Mais revenons a notre sujet.
Herrmann suppose, que le projet primitif du partag-e ait été conçu à Neustadt entre la Prusse
,,le très vieux ihochbetagte) Hettmann." (P. 133); Ilasumowski n'avait alors (1762) pas plus de 34 ans, et vécut encore 35 ans (né en 1728, mort en 1797); — ou bien lorsqu'il vante Daun comme ,.le grand Capitaine autrichien'' (P. 83) ce qui, chez tout militaire sérieux exciterait le sourire; — ou lorsqu'il envoie en Sibérie les Evoques zélateurs Soltyk et Zaluski (P. 198); — Kaluga n'est pas eu Sibe'rie, et c'est pourtant la demeure qui leur fut assignée; — ou lorsqu'il nous assure très sérieusement, que .,1e renversement de l'Empire turc, l'établissement d'un Trône russe à Constantinople fut une idée héritée des Romanows." Les Romanows étaient encore bien loin de cette pensée, et se' défendaient à peine eux mômes de leurs ennemis ; mais, probablement l'auteur a eu dans l'esprit Pierre le Grand; induit en erreur par ce prétendu Testament de Pierre , lequel, accueilli et répandu par la haine, a trouvé en Europe tant de pieux croyans ! — Une erreur un peu forte est celle-ci: L'auteur raconte (p. 61), que Bestoujew serait allé si loin daus son zôle aveugle contre Frédéric, que dans l'automne de 1741, il aurait fait à l'Ambassadeur anglais Tirawly la communication confidentielle, „quil aurait le projet, si l'Impératrice y consentait, de prendre au Roi la pro^^nce de Prusse, et de la donner aux Polonais , en échange de quoi ceux-ci abandonneraient à la Russie Smolensk avec son territoire." — Nous pouvions à peine eu croire nos
et TAiitriche (1770)^), opinion, qni se trouve réfutée par tout notre ou^•rag'e. Puis il continue : „Déjà, vers le milieu de l'année 1770 (ainsi donc, antérieurement à la Conférence de Neustadt du 3 Septembre 1770), des troupes autrichiennes, venues de la Hongrie, entièrent en Pologne. Elles occupèrent les Starosties de Zips et de Sandek, et formèrent un cordon, qui embrassait dans son contour environ 500 villages, avec les salines de Bochnia et de Wieliczka. Le Cabinet de Vienne établit dans ces Provinces mi Gouvernement, qui dans les annonces et publications, se servait d'un sceau portant cette inscription: sigillum administrationis terra rum recuparatarum. Et peu après, le 29 Novembre 1770, ces Districts, qui avaient été engagés à la Pologne en 1412, et auxquels la maison d'Autriche avait formellement renoncé en 1589, furent déclarés rendus et réunis au Poyaume de Hongi'ie. — Alors, le Roi de Prusse
yeux! — Smolensk, cette antique possession de la Russie, démembrée par "\l^atold, reprise par la trêve d'Andrussow, et formellement rendue à la Russie par la paix de Moscou en 1686; — l'auteur veut nous faire accroire que le premier Ministre de la Russie ne le sut pas et cherchât à en faire l'acquisition. — On pourrait encore ainsi relever plusieurs erreurs, mais ce n'est point ici le cas. *) P. 482.
n'hésita ])as plus longtemps à taire marcher ses troupes en Polog-ne, sous le Commandement du Général Thadden, sous prétexte de garantir ses états de la peste, qui sévissait cruellement dans la Pologne méridionale. Il tit même occuper le long des frontières de Silésie plusieurs districts des Palatinats de Kalisch et de Posen, puis l'Evêché de Warmie et une partie de Culm et de la Poméranie polonaise^)."
„Ces mesures inattendues, qui ne causèrent à St. Pétersbourg rien moins qu'une impression agréable, jointes à la nouvelle, que par ordre du Ministère russe le Résident Psarsky communiqua au Roi Stanislas Auguste: „qu'on donnait le conseil à Sa Majesté de s'entendre avec l'Impératrice de Russie, avant qu'on la mette hors d'état d'être utile à la Pologne" éveillèrent une sorte de soupçon, que les Cours de Berlin et de Vienne auraient traité ensemble du démembrement d'une portion assez notable de la Pologne, et qu'on devait considérer les opérations de ces deux Puissances comme la suite immédiate des Conférences de Neustadt, et d'une Convention formelle qui y aurait été
^) D'après les Rapports du Résident saxon d ' E s s e n à Varsovie, du 19 et 28 Novembre et du 15 Décembre
faite entre le Roi de Prusse et Kaiinitz^). Cette idée était l'opinion dominante du monde diplomatique. Kattitude de TAutriclie et de la Prusse étonnait si peu le Prince Galizin, Ambassadeur de Russie à Vienne, qu'il écrivait au Prince Wolclionski (Ministre russe à Varsovie), „qull avait déjà depuis lonotemps préparé sa Cour à ce démembrement, qui menaçait le Royaume de Pologne."
Vers le milieu d'Octobre 1770, reprend Herrmann en son récit"), le Prince Henri arriva k Pétersbourg, Sa mission était de s'entendre avec la Russie sur la question Turco- polonaise. Catherine comprit la nécessité de faire des concessions à son Allié, pour entretenir ses bonnes dispositions ; et, dans une entrevue qu'elle eut avec le Prince Henri, elle laissa tomber ces paroles, faisant allusion aux subsides que le Roi lui payait: „qu'elle craignait, que le Roi ne se lassât, et que, pour l'eng-ager plus fortement, elle l'indemniserait volontiers, en tâchant de lui obtenir quelques avantages." — Le Prince répondit: „qu'on n'aurait besoin que de lui céder quel-
^) ,, Comme une suite d'un concert formé et arrangé." Essen, Kapport du 24 î^ovembre 1770. — Cette assertion du Résident saxon i)arait avoir induit en erreur Herrmann.
qiiGs districts, sur lesquels il avait des droits, et par lesquels il pourrait rétablir la jonctiou de ses états." — Catlierine objecta la question de Téquilibre européen. — Sur le Rapport du Prince Henri, le Roi répondit: „qu'il faudrait aussi offrir à TAutriclie la portion de territoia'e qui est sur les frontières de la Ilong-rie, et sur laquelle elle avait élevé des prétentions. C'est ainsi, que cette occupation autrichienne de Zips et de Sandek, peu -importante en elle-même, prit une grande signification, parce qu'elle renfermait en priuci])e la connivence au système d'oppression que suivaient en Pologne la Russie et la Prusse. Catherine craignit, que Frédéric, si elle n'accédait pas à sa demande, ne s'accommodât avec l'Autriche seule aux dépens de la Pologne, et que, de concert avec cette nouvelle Alliée, il ne voulût lui prescrire les conditions de sa paix avec les Tiu'cs. Elle prit donc une prompte détermination, et proposa le plan de partage de la Pologne à la délibération de son Ministère: les Tzernyschow se prononcèrent très décidément pour le projet; contre étaient Panin et son conseiller familier Saldern. Les autres n'osèrent pas se déclarer positivement. L'Impératrice ne fit pas connaître sa résolution; mais, elle convint avec le Prince Henri: que le Roi aurait à s'entendre plus particulièrement avec elle sur le
plan de partage. Cette ouverture surprit Frédéric, parceque la Cour de Russie avait jusque là repoussé toutes ses tentatives pour intervenir directement dans les affaires de Pologne, se contentant de son appui moral. Il ne perdit donc pas un moment pour tirer parti de ce revirement favorable. Tels furent les préliminaires de ces événements."
„Cependant Kaunitz élevait encore des difficultés à cause de la question turque. Catherine ne voulait pas d'une intervention étrang-ère dans cette affaire; encore moins voulait -elle, que rAutriche, avec qui elle était en froid, s'interposât comme Puissance médiatrice. Sa volonté était que les Turcs sans aucun ap]nii étranger lui demandassent la paix. Mais rxiutriclie arma sérieusement et menaça de jeter 50,000 hommes sur les frontières polonaises. Ce fut alors seulement, que la Russie accepta la médiation de l'Autriche et de la Prusse. L'Autriche envoya aussitôt à St. Pétersbourg le P.iince Lobkowitz, qui jusque là n'avait été qu'accrédité près de cette Cour, avec le titre d'Ambassadeur. Toutes les vues de l'Autriche et de la Prusse étaient dmgées sur ce point: „d' entourer les projets de la Russie d'une forte ligne de démarcation."
„La première chose qui fut mise en délibé-
ration après l'arrivée du Prince Lobkowitz à St. Péter sbourg-, fut la question polonaise. La Russie s'était laissé si fort adoucir (P. 514), qu'elle n'hésitait plus à concéder aux deux autres Puissances des avantag-es en Pologne. La Prusse et l'Autriche s'empressèrent de s'affermir sur cette base. En Juin 1771, Frédéric déclara: „que, du même droit que l'Autriche, il allait faire valoir ses prétentions près de la République de Pologne; et que, si la Russie voulait de la même manière régulariser ses frontières, il n'y ferait aucune objection." — La Prusse et rAutriche se montraient disposées, à la condition de participer aux avantages, à tolérer le changement de la souveraineté de fait de la Russie sur la Pologne en une domination formelle. Ce fut dans ce sens que Benoît lit une ouverture à FAmbassadeur russe à Varsovie au nom de son Souverain. Le pouvoir collectif était déjà exercé en fait par les troupes des trois Puissances, et ainsi fut accompli le partage, a^ant qu'on se soit entendue à ce sujet par un traité. La Prusse et l'Autriche saisirent ce qui était à leur convenance, pour ne pas se laisser abuser par des promesses vaines."
Tel est l'exposé que fait TTerrmann de cet événement. Le récit continue dans ce sens, d'après les notions puisées aux sources anté-
rieurement connues, sans offrir rien de nonvean; bien pins, en faisant revivre les anciennes erreurs. On voit, que le résultat de ses reclierches ne s'éloigne pas beaucoup des idées généralement adoptées jusqu'à lui, ce qui est naturel, puisque les Résidens saxons, à Pétersbourg- comme à Varsovie, n'étaient pas admis aux négociations secrètes, et ne pouvaient rendre que des bruits de Cour, et ça et là quelque ouverture secrète, saisie au vol. i\Iais par son jugement final, Herrmann prouve, qu'il se met au-dessus des redites ordinaires, et qu'il sait saisir les choses d'un coup -d'oeil indépendant et sous leur véritable point de vue, car il ne voit pas dans le fait du partage un forfait inoui, mais la suite naturelle des circonstances. Comme sa manière de voir s'accorde tout- à-fait avec la nôtre, nous concluons en la reproduisant en abrégé.
„11 est plus facile, dit-iP), de condamner les Puissances, que de décider, si, d'après le cours ordinaire des choses .humaines, d'après les lois générales de la vie, à laquelle sont soumis les états comme les hommes; enfin, d'après les rapports particuliers de la Pologne, il en aurait pu advenir autrement. On ne doit donc pas affirmer, qu'il y eut dans les moyens dont les
Puissances usèrent envers la Polog-ne, quelque chose d'inoui, sans exemple; bien plus, ce ne fut qu'une répétition de ce qui s'était trop souvent passé dans le cours des siècles. C'était le même principe, qui inspira les coalitions, dans la guerre de la succession d'Espagne; contre Charles XII; contre ^larie - Thérèse ; et contre Frédéric II: c'était le même principe égoïste, qui donne aux états, qui se sentent forts, le besoin détendre leiu- influence aussi loin que possible, et qui souvent a uni les puissants, pour opprimer les faibles. Mais, si une telle politique, qui est à la fois une loi naturelle de la physiologie des états, influa plus fatalement sur le sort de la Pologne, que partout ailleurs, il faut aussi reconnaître, qu'aucune nation n'était plus mûre pour sa perte, et n'avait été dans une si grande mesure la propre cause de son malheur. L'iudividu était tout en Pologne; le gouvernement rien. L'arbitraire légalisé rendait impossible toute mesiu-e efficace pour le bien de la nation; c'est ainsi que la Pologne, tomba au milieu du 18" siècle, au point de vue administratif, flnancier et militaire, dans un état encore plus déplorable que de nos jours l'Empire des Osmanlis. Un gouvernement absolu aurait seul pu sauver la Pologne, mais s'était préci'^émcnt ce qu'elle abhorrait par dessus tout; et. c'est ainsi,
que les vices de leur Constitution, que les Polonais regardaient comme le Palladium de leur liberté, les rendirent le jouet des Puissances étrangères. L'habitude de mettre, par des altérations du droit, l'injuste à la place du juste, avait complètement émoussé chez eux le sentiment de la justice. Il leur manquait aussi l'énergie morale, pour créer un meilleur ordre de choses, par des moyens légaux. L'amoindrissement de leur existence politique par deux états voisins, comme la Pi-usse et la Russie, devait donc être leur sort dL]>iOrable, mais inévitable." Et relativement aux Puissances qui tirent le partage, il remarque: „tout état est à lui-même son but absolu; et la manière dont il comprend ce but, détermine aussi sa manière d'envisager le droit. Tout droit qui ne s'accorde pas avec le sentiment qu'il s'en est formé, est nul à ses yeux. Il ne reconnaît, dans la poursuite de ses plans d'existence, d'autres bornes que la nécessité, et celles qu'il s'est lui même imposées. Telle est aussi la raison pour laquelle les états où règne un pouvoir absolu, où les idées de puissance et de droit sont souvent confondues, deviennent nécessairement conquérants; car les bornes de la loi, qui résultent d'un sentiment très épuré du droit, n'existant pas pour une telle autorité au-dedans, elle se sent facilement
tentée de considérer l'exercice de la puissance comme sa destination essentielle, et aussi de procéder violemment au dehors, sans s'inquiéter du droit. Or non seulement la Pologne n'avait aucune force matérielle à opposer, mais, ce qui est pis encore, elle n'avait aucune force morale, parce qu'elle ne possédait pas elle-même un sentiment plus parfait du droit. L'anarchie conduit toujours dans les bras du' despotisme. Car les éléments anarchiques d'un état cherchent également pour l'appui de leurs intérêts particuliers la protection d'une Puissance supérieure, qui ne fait pas toujours de la légalité la condition de la protection qu'elle accorde; et c'est ainsi, cpi'ils tombent tous, l'un après l'autre, courbés sous le joug de leurs défenseurs. Au reste, ce ne fut pas tant la chute de la Pologne qui excita l'indignation générale, car cette nation était depuis longtemps mûre pour sa ruine: que les moyens qu'on employa pour l'opérer; que cette hypocrisie dij^lomatique, qui, sous le masque du droit et de l'amitié, ne visait pas à autre chose, qu'à la précipiter dans l'abîme; voilà ce qui révolta! — Mais, si nous condamnons ici, il faut surtout que nous condamnions ce principe égoïste des états en particulier, qui les pousse à étendre leur puissance aux dépens des auti-es soit par la guerre ouverte, soit par des intrigues
cachées; ce qui au fond, réduit le droit des gens à une vaine fiction. — Et cela durera aussi longtemps, qu'un principe plus élevé ne prévaudra pas d'une manière efficace: celui du véritable bien de tous, par le déveloi)pement d'une sage liberté qui repose sur la culture des moeurs e celle de l'esprit."
Xoii8 arrivons à présent à rouvrag-e de Scliluzer. Pour justifier notre jugement cidessus, nous devons le suivTe pas à pas dans son exposé, et en remplir les lacunes. Par là, nous établirons avec précision la vérité du jugement que nous avons porté, aussi bien que toute la marche des choses.
Le sujet de son ouvrage est l'Histoire des rapports diplomatiques entre la Prusse et la Russie, depuis la mort de Tlmpératrice Anna (1740), jusqu'au partage de la Pologne. Toute la première moitié est donc étrangère à notre sujet, et nous commençons à l'examiner seulement avec le règne de Catherine.
Ici, l'auteur voudrait, dès le commencement donner à entendre, que Catherine, au début même de son règne, avait en vue le partage de la Pologne: il assure (p. 100), qu'en Décembre 17G3, ainsi, peu avant la conclusion du traité
d'alliance avec la Prusse, il serait échappé à Paiiiii un mot cVune signification particulière; il aurait aftirmé, au nom de sa Souveraine, pour gagner le Roi aux projets d'une vaste portée de Catlierine à l'égard de la Pologne, et pour s'assurer de son appui militaire — que la Prusse serait largement indemnisée, pour un tel secours; ou, comme l'exprime le passage cité de la Dépêche de Solms: „11 ajouta que Votre Majesté n'aurait pas raison de regretter d'avoir pris des engagemens avec sa Cour, parce que, si contre toute attente, les choses devaient en venir à une grande extrémité, il me repondait, que votre Majesté aurait Sa peine payée aussi bien que la Russie, et qu'on n'aurait pas travaillé pom* rien." —
Nous remarquerons à ce sujet: que l'Impératrice était encore trop occupée à l'intérieur à affermir son trône chancelant, et n'avait alors (1763) aucun projet d'une grande portée à l'égard de la Pologne. Elle ne voulait qu'élever Poniatowski au trône, et s'assurer une iniiuence décisive dans ce royaume, ainsi que l'avaient eue ses prédécesseurs depuis Pierre le Grand. — Et pour ce qui est des paroles de Panim, chacun sait, et l'auteur lui-même en fait un peu plus haut (p. 159) la remarque: que personne à cette époque, ne pensait à un par-
tage. Et comment y eut-on pensé? — La Prusse était occupée à guérir ses rudes blessures, et Catherine à asseoir son autorité à l'intérieur. — Cette communication de Panin n'avait probablement pas d'autre but que d'amener le lioi à seconder les intentions de Catherine à Tégard de Poniatowski, à l'élection prochaine d'un Roi de Pologne; et le sens en était en peu de mots: „miissez vous avec nous, et soutenez-nous dans cette aifaire; vous n'aurez pas à le regretter, et nous chercherons à vous procurer, en échange tous les avantages possibles; et s'il fallait en venir à la guerre, vous en partageriez le proiit avec la Russie." Or, ou tient le môme langage à toute personne qu'on veut gagner. C'étaient des phrases générales, que chacun pouvait interpréter selon ses désirs, et la direction de ses pensées. Le Roi, qui a\'ait toujours dans l'esprit cette partie de la Pologne, qui le séparait de son Royaume de Prusse, l'uiterpréta de suite dans le sens d'un partage, qui alors, immédiatement à la suite d'une guerre désastreuse et sans aucune préparation antérieure ne pouvait lui être l'ien moins qu'agréable. Il avertit en conséquence son Ambassadeur: sur toutes choses de ne pas s'engager dans des entreprises, qui pourraient replonger l'Europe dans le trouble; et notamment il lui recommande: d'eire sur
„(rctre sur ses gardes, et de ne rien dire n" avancer, qui pourrait Tentraîner plus loin qu'il ne voudrait." Mais ces craintes étaient peu fondées. Panin pensait si peu à un démembrement de la Pologne, que jusqu'au dernier instant, il resta l'adversaire le plus déclaré de ce partage. — Dans les circonstances où l'on se trouvait, à l'issue de la guerre la plus sanglante, qui mit Frédéric plusieurs fois à deux doigi:s de sa perte, et d'un autre coté, où l'Impératrice Catlierine avait à combattre contre des ennemis cachés à l'intérieur aussi bien qu'au dehors: c'eut été certainement une très grande folie, de se lancer dans une telle entreprise, qui eût provoqué une protestation universelle de toute l'Europe. Ainsi, nous le répétons, les paroles de Panin n'étaient autre chose qu'une demande d'appui dans l'élection de Poniatowski, avec la promesse d'une juste récompense. Aussi amenèrent-elles la Prusse et la Russie à conclure le traité d'Alliance du 11 Avril 17(3 J:, lequel était même plus nécessaire et plus important pour Frédéric que pour Catherine. — Ainsi cette insinuation préliminaire de l'auteur sur les projets de vaste portée de l'Impératrice en Pologne, voire même d'un partage, comme on veut le faire comprendre par les paroles alléguées du Roi, est dénuée de fondement.
Ce qui prouve, combien peu alors la Russie pensait à un partag-e, c'est une Dépêche de Bérang'cr k Praslin, datée de Pétersbourg-, 20 Novembre 17G3^), où il dit: — „I1 n'est plus question aujourd'hui de démembrement: soit que je doive ajouter foi à ce que disent les Ministres russes, qu'ils n'ont jamais pensé à attaquer l'intég-rité de la Pologne , soit que les dispositions unanimes, que toutes les i3uissances ont manifestées en dernier lieu, de s'opposer à un tel projet, aient fait sentù* le danger d'en poursuivre Téxécution: il parait certain, que la Russie n'entreprendra point de faire des conquêtes dans ce moment. J'ai discuté cette matière avec M'' le Vice - chancelier , et il est convenu, qu'il était non seulement de l'intérêt de cet empire, de maintenir l'étendue des possessions de la Pologne, mais encore de ne jamais souffrir qu'aucune autre Puissance s'agrandît à ses dépens. Ce Ministre m'a fait mille protestations de la pureté des intentions de rimpératrice à cet égard; il a ajouté, ([u'il était possible, que le Roi de Prusse eût des vues moins desintéressées, mais, que je devais être certain, que la Russie les combattrait,
1) Dans St. Pricst, Etudes cliplomuti«iues. Vol. I. P, 73 ; — ■ cité par Schlozer lui-mcme.
si elles venaient à éclore." — Mais Monsieur de Schlozer, dans sa fausse supposition, que Panin avait fait allusion à un partage de ];■ l'ologne, clierclie à jeter du louche sur ces assiu'ances mômes du cabinet Russe.
Puis il continue (p. 165): „Frédéric aura't ensuite, eu considération du traité qu'il venait de conclure avec la Russie rejeté loffre des ^^)eig'neurs Polonais, de transmettre la Couronne au Prince Plenri, frère du Roi." — Ce ne fut pas tant en considération du traité conclu avec la Russie, que Frédéric refusa cette offre, que parce que dans une juste appréciation de sa position, il ne pouvait pas désirer de voir en Pologne un Roi fort, et encore moins son frère.
Un peu plus loin, il échappe à l'auteur un aveu (p. IGG), qui atténue bien toutes les accusations portées contre le Cabinet Russe. Après avoir dit, que l'admiration et la vénération pour le Roi gagnait toujours plus de terrain à St. Pétersbourg, il continue ainsi: — „Catherine elle-même surpassait tout le monde dans son culte pour le Roi, et une correspondance non interrompue entre elle et le ^lonarque, mit celui-ci à même de donner à sou impériale amie maint conseil bienveillant dans les questions les plus importantes, et de gagner par là une influence, à laquelle la iière Princesse dans la suite des
temps lie voulut certainement pas toujours se soumetti-e, mais à laquelle elle ne put qu'après bien des années se soustraire complètement." — L'auteur cite a ce propos, le mot de l'Ambassadeur anglais à St. Pétersbourg ''qui fut plus tard Lord Malmesbury): „que depuis la conclusion de l'Alliance avec la Prusse, la Cour de Russie se trouvait „in a state of implicit obédience to tliat of Berlin." — „Un mot du Roi, continue ]Mr. Schlozer, faisait souvent pencher la balance dans les affaires les plus difficiles; et on prêtait volontiers l'oreille aux idées et aux opinions de ce Prince, si grand aux yeux de toute l'Europe, comme homme d'état et comme guerrier. Il était permis au Roi de s'immiscer dans les plus petites circonstances." — L'auteur raconte a ce sujet, „que Panin lui-même avait quelquefois sollicité l'appui du Roi auprès de l'Impératrice et qu'il s'en était toujours bien trouvé."
Mr. de Schlozer a parfaitement raison; et une inspection des Archives ne nous continue que trop cette assertion. Dans toutes les négociations de cette époque, les /Vctes diplomatiques portent l'empreinte de l'influence pi-épondérante du. Roi à Pétersboiu*g. Partout, il donne son conseil, et toujours on y a soigneusemcjit égard. Ce ne fut que vers l'année 1779, que
cette influence commença à pâlir peu à ]ieu, a\'ec le crédit croissant de Potemkin, qui à cause de ses vues en Orient inclinait vers l'Autriche: on se sentit plus indépendant, les communications réciproques devinrent de plus en. plus rares, et à la tin le conseil du Roi n'eut plus à Pétersbourg- la valeur d'une raison décisive et déterminante.
Mais aussi, le Roi reconnaissait l'importance de ses rapports avec la Russie quoiqu'il fût souvent très irrité contre cette puissance, lorsqu'il trouvait en elle une résistance incommode à ses mesures arbitraires contre la Pologne ou dans d'autres circonstances. Alors il s'écriait dans son dépit: „qu'il ne voulait plus être l'esclave de la Russie !" — bien qu'il ne pût être question d'un rapport semblable, avec un homme de l'esprit et du caractère du Roi, et que plutôt on eût pu admettre le cas contraire, ainsi que nous l'avons vu plus haut. C'était surtout l'influence morale de son Alliance avec la Russie qui lui était de la plus grande importance, et il l'exprimait par ces paroles courtes mais incisives: „Quand même je n'en tirerais aucun secours en temps de guerre, je gagne toutefois, que cette nation ne se prononcera pas contre moi. Si je reste uni avec la Russie, tout le monde me laissera intact et je conser\'e la paix."
VA dans sa position, vis-à-vis de la quantité de ses adversaires, e'était beaucoup î
Plus loin, et après que Fauteur a discuté l'affaire des dissideris en Pologne, sans nous jipprendre rien de nouveau, et qu'il a raconté l'origine de la guerre avec les Turcs, il arrive au prétendu projet de Lynar d'un partage de la Pologne, que le Roi proposa avant que les opérations contre les Turcs eussent commencé, et dans lequel Frédéric trahit trop prématurément les plans qui gisaient dans le plus profond de son Ame. L'auteur justifie cette démarche ainsi qu'il suit: 1" „Le Roi avait regardé l'exécution de ce plan comme le seul moyen de maintenir l'équilibre entre la Prusse et la Russie." — Mais l'équilibre n'était pas encore rompu; la guerre allait seulement commencer, et personne n'en connaissait ni n'en pouvait j)révoir l'issue. 2° ,,P o u r d é t o u r n e r l'Autriche de toute hostilité contre la Russie et la Prusse, en lui donnant une égale part." — Ici l'auteur suppose un motif d'une époque plus avancée. L'Autriche ne se montra hostile que lorsque les Russes eurent conquis la Moldavie et la Valachie et faisaient mine de s'y établii'. C'est ce qui aiguillonna l'Autriche; elle menaça, mais elle eu serait difiicilement venue à des hostilités, comme on le
voit dans notre recueil. Kaimitz voulait proiiter des circonstances, sans rien engager. Mais alors, an commencement de l'année 1709, ce qni vient d'être cité, n'avait pas de raison d'être, puisque la guerre contre les Turcs avec ses conséquences incertaines n'était encore qu'à son début. ^)
La réponse de Panin, que l'auteur cite, déconcerta complètement le Roi, et le fit provisoirement renoncer au projet. Panin avait répondu à la proposition: „que la Eussie était toute prête à s'allier très étroitement avec la Prusse et l'Autriche, comme le plan l'avait proposé, mais alors, non seulement pour renvoyer les Turcs au delà du Dniester, mais pour mettre fin à leur domination en Eu'rope; et qu'on verrait avec plaisir à St. Pétersbourg, que la Prusse prît ses dédommagemens en Pologne et l'Autnclie en Turquie. — La Russie ne voulait avoir aucune ])art à ce démembrement, car elle possédait assez de pays; elle demanderait tout au plus quelqu.e forteresse sur les frontières."
La réponse fut considérée comme un refus
1) Ce ne furent que les Tartares, qui, sous Kerim Ghirai avaient fait, dans l'hiver de 1768 à 1769, une invasion dans la Russie me'ridionalc. — Les opérations de l'arme'e turque ne devaient commencer, que dans l'été de 1769 eu Moldavie. — La déclaration de guerre de? Turcs date d'Octobre 1768.
et reçue avee liumeur, quoiqu'elle fût tout- à-fait naturelle. Au début même de la guerre avec les Turcs, il n'y avait assurément rien de déterminé; — les Turcs passaient même pour une puissance très formidable, qui, il n'y avait encoi'e que trente ans, avait contraint l'Autriclie à la paix humiliante de Iklg'rade. Comment donc ])Ouvait-on vendre la peau de Tours, avant de l'a\-oir pris, et entrer dans des plans de partage, avant que le sort des armes eût décidé! — Assurément, si les deux autres Puissances chrétiennes voulaient venir en aide, le succès et les dédommagemens ne pouvaient manquer, et alors, il fallait que les événements décidassent le reste! La réponse était donc parfaitement raisonnable, et adaptée aux circonstances, malgré les raisonnemens de l'auteur, qui parle de politique envahissante, d'un débordement de troupes en Pologne, d'efforts pour ])rendre position sur le Bosphore. — Nous remarquerons ici, que le nombre des troupes russes en Pologne, n'a jamais dépassé 10,000 hommes; et, qu'il n'avait encore été nullement question de prendre position sur le Bosphore: une flotte avait été équipée, il est vrai, pour se rendre dans la Méditerranée ; mais encore il fallait <pie les suites justifiassent l'efficacité de cette mesure; et il en fut tout autrement, car elle n'eut d'autre
résultat que de causer des dépenses énormes, et de rapporter peu d'avantages. —
En général, il arrive trop souvent aux historiens (comme aussi à notre auteur), quand ils représentent les évènemens passés, de les juger avec les idées et les vues de leur époque. Ils parlent toujours par exemple avec dédain des Turcs, et avec crainte et inquiétude de la Russie et de sa soif des conquêtes. Cela ne convient en aucune façon à Tépoque de 1769. La Turquie était alors une Puissance très redoutée, et la Russie au contraire n'était pas encore très haut placée dans l'opinion. Ce ne furent que les succès des Russes dans les guerres de 1769 à 74, et de 1787 à 91, qui amenèrent un revirement dans les idées, diminuèrent l'épouvante de la grandeur et de la force ottomane, et grandirent l'opinion de la Russie et de son importance. La Russie avait soutenu trois guerres depuis Pierre le grand { — contre les Turcs de 1737 à 39: contre la Suède de 1741 à 42; enfin contre la Prusse de 1757 à 61) et quoique avec succès, sans voir augmenter notablement son influence, sans gagner du territoire (à l'exception d'une petite bande dans la Finlande), et sans inspirer de grandes a}ipréhensions. Les armées étaient braves, mais mal conduites; les finances restreintes, la j)opulation chiir-semée dans
de vastes espaces, le pays enfin très arriéré en science, en cnlture et en civilisation: il Ini manquaient donc tons les élémens pour être une puissance formidable ou pour inspirer lepouvante. Qui donc, au temps d'Elisabeth, songeait à de g-rands dangers du côté de la Russie? — Ce ne furent que les succès inattendus siu' terre et siu* mer dans la guerre des Turcs, les victoires de laLarga, du Kagul, de Tschesme, de Bender, la cLûte de tant de forteresses puissantes de 1770 à 1771, enfin les succès décisifs de 1774, qui produisirent la dépréciation des Turcs et la crainte des Russes; et plus tard, la suite de leurs victoires sous Catherine, les fîiits d'armes de Souvarow, la chute de la Pologne et en dernier lieu sous Alexandre la grande lutte avec Napoléon, accrurent toujours davantage la considération et la crainte, surtout lorsque ce dernier sentiment fut habilement exploité par d'autres pour d'autres fins. — Or donc, les écrivains d'aujourd^iui transportent les opinions et les impressions de lépoque actuelle à ces temps éloignés, et parlent de puissance dangereuse, menaçante, de sa soif de conquêtes, de son avidité, de ses mesures violentes et des
dangers de l'Europe, etc. etc idées toutes
modernes appliquées à lepoque qui précède ou qui commence le règne de Catherine, où
rien encore ne donnait lieu à une telle opinion, et ne pouvait la fonder.
A l'occasion des nég-ociations ci-dessns, Panin doit s être exprimé ainsi: — „u^nl ne vaudrait pas la peine d'unir trois aussi grandes puissances, uniquement pour renvoyer les Turcs au-delà du Dniester, mais, si cette réunion pouvait avoir lieu, il faudrait alors, qu elle ne se proposât rien moins que de chasser les Turcs dé l'Europe et d'une grande partie de l'Asie." — et plus tard encore: „quil ne serait pas difricile à cette triple alliance de mettre lin à l'Empire des Tui'cs en Europe, qui s'était conservé si longtemps uniquement par lajalousie des puissances chrétiennes." (P. 213.)
En réciprocité d'une remarque tout fortuite de nous, Mr. de Schlozer voit dans ces paroles la preuve que le projet oriental a pris naissance à St. Pétersbourg. Quoique nous sachions bien, que discuter sur le point de savoir, dans quel cerveau est éclose en premier lieu une idée, serait faire „une querelle d'allemand," puisqu'on ne pourrait, en parcoiu'ant l'immense domaine des esprits, décider le fait, nous allons nous permettre quelques remarques à ce sujet. Et d'abord, nous dirons, qu'il faut discerner entre l'idée et les pensées jetées au hasard sur la manière de chasser les Turcs de l'Europe, et
le plan réel qui eu fut couçu et qui forme ce que l'on nomme projet oriental. Celle là, l'idée, était déjà réijandue longtemps avant la g'uerre des Turcs; celui-ci, le Projet, ne fut conçu qu'à la guerre des Turcs, parce qu'alors on prévoyait ou plutôt on crut prévoir, que la réalisation de l'idée, entreprise avec des forces réunies, ne serait pas très difficile. Cette idée ne prit d'abord naissance ni dans l'esprit de l'Empereur Joseph, ni dans celui de Catherine, ni, ainsi que Dohm l'admet, dans celui de Miinnich, mais elle était un des voeux de tous les hommes éclairés de l'Europe, qui auraient vu avec plaisir le berceau des sciences et des arts délivré du joug de la barbarie. Voltaire y excitait par son tocsin des Rois ; Choiseul-Gouffier écrivait rintroduction à son Voyage de Grèce, alin d'en démontrer la possibilité; dans toutes les chaires des Universités, on en exprimait la pensée et le désir; car dans ce temps chacun était Turcophage et Philhellène. Voltaire dans ses lettres à l'Impératrice Catherine revient toujours sur cette pensée: il était donc bien naturel, que cette idée, qui vivait dans tous les esprits éclairés, gagnât peu à peu du terrain et commençât à occuper aussi les Souverains et leurs Mnistres, quand les brillantes victoires des Russes en 1770 montraient la possibilité de l'exécution. Ce fut
seulement alors que le projet fut conçu; or que ce soit en premier lieu à Pétersbouro- ou à Vienne, nous importe peu; mais, ce qu'il y a de certain (et nous n'en voulions pas dire davantage), c'est qu'alors, et la mission de Diedrichstein en est une preuve, le projet occupait la Cour de Vienne aussi sérieusement que celle de Pétersbourg.
Nous arrivons maintenant a^'cc lauteur, par suite du voyage du Prince Henri à St. Pétersbourg, à l'affaire polonaise proprement dite. — Quels éclaircissemens va nous fournir à ce sujet Mr. de Schlozer, puisqu'il est si riche en moyens pour cela! Jeune, doué de capacité et de connaissances, et de plus, ayant à sa disposition les Archives d'Ambassade à Pétersbourg: il va sans doute nous donner des renseignemens fondés et très satisfaisants sur l'histoire du partage. Nous allons voir.
D'abord il nous informe du ^'oyage du Prince Henri à Stockholm, qui fut un pur hasard, mais fut cause, que l'Impératrice, également par hasard, engagea le Prince à venir à Pétersbourg, voyage poux- lequel le Roi, ordinairement si économe, constitue au Prince, déjà assez riche, une somme de 8000 écus provisoirement.^)
1) Dohm, qui avait d'abord cru aussi aune mission préméditée, fut obligeamment renseigné d'une autre manière,
Mais, quoi qu'il eu soit, cela ne fait rien à la chose. Ce quil y a seulement de certain, c'est que le Roi recommanda à son frère, d'avoir l'oeil ouvert sur toutes choses, et de tirer profit de toutes les chances. „Je m'en rapporte, dit à ce propos Frédéric dans une de ses lettres au Prince, sur votre bon esprit, qui tirera parti de toutes les occasions qui se présenteront là-bàs." — Ces paroles ont déjà une grande sig-nitication , quand on connaît les dispositions du Roi.
Suivons à présent l'auteur dans son récit: Le 12 Octobre 1770 à 6 heures du soir, le Prince arriva à St. l^^tersbourg. L'Impératrice le reçut comme une ancienne connaissance, avec une prévenance cordiale, et le combla d'attentions de tout genre, de cadeaux et d'ordres. Les fêtes de cour se succédèrent rapidement: brillantes mascarades, bals, feux d'artitice, illumina-
par le Comte Eustaclic Gortz, qui nous est bien connu par sou Recueil de Dociimens si bien arrangé. ,,Le Prince Henri, lui dit -il, avait été traité par l'Empereur Joseph d'une manière un peu légère à l'entrevue de ^îveisse; en conséquence, pour ne pas s'exposer à une seconde humiliation, le Prince aurait, peu avant les Conférences de Neustadt, fait un voyage à Stockholm/' Nous ajouterions foi à cette donnée, si elle ne venait pas du Comte Gortz. (Dohm. II. Préface, P. 12.) —
tions, représentations théâtrales, ballets à Pétersbonrg et à Zarskoje Selo. — Cependant le Prince avait dans les ])reniiers temps montré mie certaine reserve, raconte 3Ir. Schlozer, qu'on taxa à tort de tierté. Ici il cite, d'après Tonvrage de Blimi, le portrait que fait du Prince Madame de Sievers, qui n'est pas très flatteur. D'abord, avant de l'avoir vu elle-même, elle raconte d'après les autres: „il est petit et maigre, d'un teint très foncé, avec de très grands yeux; ses saints ne sont rien moins que profonds; son uniforme est simple; pas de bottes, mais des souliers avec de très hauts talons, et un énorme toupet. On dit, qu'il n'est rien moins qu'un Adonis, comme quelques-unes de nos jennes dames s'y étaient attendues." — Plus tard, lorsqu'elle l'eût vu elle-même: ,,j'ai vu le Prince de près; il n'est pas beau, je dois l'avouer, il est môme extrêmement laid. j\Iais on dit, qu'il a de l'esprit, ce qui l'embc^llit aux yeux de ceux qui ne sont pas très frappés par l'extérieur. On a remarqué, qu'au commencement il saluait à peine, mais qu'il est déjà beaucoup plus poli, et qu'il s'incline plus profondément." — Ceci sont des appréciations de femmes, qui s'occupent principalement des dehors. Après ce portrait du Prince, fait par une main désintéressée, venons à ses actes à St. Pétersbours:.
D'abord, rauteiir parle de l'élan donné à Vesprit publie à Péteisbonr*;-, pai- les \ietoires réitérées de l'armée et de la flotte. Engager à la modération dans de telles eirconstances, ou peut-être même parler de ])aix, était une tâehe épineuse, à laquelle cependant le Prince s'assujettit, parce qu'il savait, combien le lioi son frère désirait la tin de cette guerre, qui lui coûtait de si grands sacrifices (c'est-à-dire les 480000 tlialers stipulés par le traité). Dès le deuxième jour de son arrivée, il entra en négociation avec Panin. D'après ses déclarations, il vit aussitôt: que l'Impératrice n'avait pas l'intention d'accepter l'intervention austro-})russienne, connue elle avait été concertée à Neustadt, pour ses démêlés avec les Turcs. Ses rapports avec la Cour de Vienne n'étaient pas faits pour l'y engager, et elle regardait une tentative de médiation de ce côté, comme une intervention arbitraire dans ses affaires. — Elle rejeta donc la proposition de médiation, com])tant sur une négociation directe de son Commandant en clief Rumanzow avec le Grand- Visir. Mais le Sultan ne voulut pas en entendre parle]', et ne voulait traiter «pie paila médiation de la Prusse et de l'Autriche. Catherine se décida donc enfin à racce])tei-, et dans les premiers jours du mois de Décemljre, Panin en fit l'ouverture au Comte Solms et
promit an Prince de faire élaborer au plus tût les propositions de paix de la Russie. — Tontefois, les principaux membres du Conseil de l'Empire, Grégoire Orlow, le Vice -Chancelier Prince Galizin, les Princes Zacharie et Iwan Tzernyschew s'élevèrent contre cette décision, déclarant que l'honneur de la nation exigeait la continuation de la guerre, jusqu'à ce que les Turcs demandassent la paix, et vinssent au camp russe en apporter les propositions. — Les choses trainèrent donc en longueur, et ce ne fut que le 21 Décembre, que Panin put remettre au Prince les. conditions de paix de la Russie, qui sont connues du lecteur. — Le 22 Décembre elles furent envoyées au Roi, qui les reçut le 1 Janvier 1771. Frédéric répondit dès le 3 Janvier: „Les cornes me sont venues à la tête, lorsque j'ai reçu les propositions de paix, que les Russes présentent," et il ajoute, qu'il ne pouvait proposer ces conditions ni à Viemie, ni à Constantinople; que l'Autriche s'opposait al)Solument à une cession de la Valachie, parcequ'elle ne voulait pas avoir les Russes dans son voisinage; — enfin quil ne voulait pas s'exposer pour l'amour de la Russie, et si on ne voulait rien changer à ces propositions, qu'il fallait en charger une autre puiss^rnce, pai-cequ'il ne voulait pas s'en
mêler, car on pouvait être sûr, que T Autriche déclarerait la gueii'e.
Ainsi donc, le Prince après un séjour de trois mois à la Cour des Tzars n'avait pas encore pu réussir à quoi que ce fût.
Alors, il se répandit à St. Pétersbourg dans les premiers jours de Tannée 1771, le bruit que des troupes autrichiennes étaient entrées dans les Starosties de Zips et de Sandek et en avaient pris possession. — Déjà au printemps de 1769, l'Autriche avait fait mettre un cordon de troupes aux fi-ontières de la Pologne et de la Turquie et y placer des poteaux surmontés de l'Aigle Impériale. Déjà alors, on avait enveloppé avec le cordon les 13 villes de la Zipsie, que l'Empereur Sig-ismond avait eno-agées à la Pologne, et auxquelles on avait formellement renoncé, ])ar le traité de Pitschin en 1589. — L'Autriche n'avait donc aucun droit sur ces villes: mais le moment et l'occasion étaient favorables!
Pendant lautomne de 1770, le cordon de troupes fut étendu, et entoura les Starosties de Zips et de Sandek; le 9 Décembre parut un décret émané du Cabinet autrichien, par lequel ces territoires étaient totalement incorporés aux Etats autrichiens, et il fut établi pour ces deux provinces un Gouvernement qui ])ortait le titre de: administra tio terrarum incorporatarimi.
Lorsque la première nouvelle en arriva à Pétersboiirg- , le Prince Henri se trouvait a Moscou, où il-s'ctait rendu le 25 Décembre. Le 6 Janvier, il était de retour à Pétersbourg, et deux jours après, le 8 Janvier 1771, il se trouvait le soir à un petit cercle chez l'Impératrice, où. comme le raconte Fauteur d'après les lettres du Prince Henri, elle lui apprit en plaisantant, que les Autrichiens s'étaient emparés de deux Starosties, et ajouta: „niais, pourquoi tout le monde ne prendrait-il pas aussi?" — Evidemment, ces mots ne voulaient dire autre chose que: „si l'Autriche prend, d'autres pourraient prendre aussi;" — ils étaient l'expression du mécontentement et non une proposition. Et cependant on a établi sur ces paroles le système d'imputer le partage à Catherine. Le Prince crut découvrir dans cette déclaration faite à la légère une allusion à son frère, qui, il y a quelques mois, avait placé en Pologne, à cause de la peste, un cordon de troupes, qui s'étendait très avant sur le territoire polonais, et il répliqua: „quoique le Roi ait établi un cordon en Pologne, cependant il n'a pas occupé des Starosties." — „Mais pourquoi pas occuper?" aurait repris l'Impératrice en riant et en interrompant le discours. — Le Comte Tzernyschow, partisan connu du Roi, qui se trouvait aussi présent, et
qui, coimne rrxjiluiuc rMuU'ur, n'attendait probablemen t qu'une occasion pour parler au Prince sur ce sujet, se serait adressé à lui en lui disant: „^lais pourquoi ne pas s'emparer de TE vêché de ^'armie? Car, il faut après tout que chacun ait quelque chose," — et c'est dans cette occasion, pense l'Auteur, que pourraient être tombées aussi les paroles citées par Kulliière: „il semble, que dans cette Pologne, on-n'ait qu'à se baisser poiu- en prendre."
Or, c'est par là qu'on veut prouver, que Catherine fut la première, qui lit une proposition de partage; et encore on cite des paroles du Prince, tirées de sou Rapport au Roi, par lesquelles le récit ci -dessus gagne un autre aspect: „quoique cela n'était qu'un discours de plaisanterie, y dit il, il est certain, que cela n'était pas pour rien, et je ne doute pas, qu'il sera très possible, que vous profitiez de l'occasion." Quasid l'esprit est tout occupé d'un sujet, il interi)rète tout dans son sens. Mais ce qui prouve, que les paroles de Catherine n'étaient bien qu'un discours pour rien, une expression ironique de son dépit siu- l'usurpation des Autrichiens, c'est la difficulté qu'on eut ensuite à la disposer réellement au partage. Du reste, si quelque chose trahit la .mission secrète, qu'a\^ait le Prince de son frère le Roi, d'être i)ar rapport aux projets
polonais de Frédéric aux écoutes, de sonder, de préparer les voies, „de tirer parti enfin de tontes les occasions qni se présenteraient": c'est cette remarqne du Prince.
Il alla, sans perdre de temps, le lendemain chez Panin; mais celni-ci arrêta un peu son élan. Il ne voyait dans la démarche de la Cour de Vienne, qu'un acte arbitraire, auquel on devait bien plutôt s opposer, qu'on ne devait rimiter. De la même manière ils s'exprima aussi vis-à-vis de Solms et lui déclara: „qu'il n'aiderait jamais sa Souveraine à s'emparer d'un pays, sur lequel elle n'avait aucun droit."
Or, l'auteur prétend, conséquent dans son système de représenter le partage comme venant de la Russie, que les Tzernvschow et les auti-es membres du Conseil de TEmpire avaient désiré depuis longtemps l'entrée d'une Puissance étrangère en Pologne (comment l'auteur connaît-il leurs désirs?), afin de procéder sans délai au partage et à l'incorporation du pays. — Nous remarquons au contraire, (pie j)récisément les membres les plus importans du Conseil, que l'auteur fait passer en même temps avec les Tzernyschows — Panin, Golizin et le bras droit de Panin, Saldern, étaient contre le partage. Et il paraît un peu singulier, de vouloir admettre de prétendus désirs, qu'auraient eu des individus,
des particuliers, si liant placés qu'ils soient, comme preuves d'assertions faites purement en l'air.
Le Prince et Solms adressèrent un rajiport au Roi, en date du 8 et du 11 Janvier, sur ces circonstances, qui leur paraissaient si favorables. Mais Frédéric, qui, peu de temps avant, avait envoyé lui-même un projet de partage, eut toutà-coup des hésitations: „La Warmie, répond-il, ne vant pas la chandelle, pas six sous de dépenses pour l'acquérir"; puis il ajoute: „cette portion est si mince, qu'elle ne récompenserait pas les clameurs qu'elle exciterait; mais," reprend-il, formulant positivement son opinion: „la Prusse polonaise en vaudrait la peine, quand même Danzig n'y serait pas compris, car nous aurions la ^'istule et la commvmication libre avec le Royaume, ce qui ferait un article important. S'il s'agissait de dépenser de largent, cela en vaudrait la peine, et d'en donner même largement. Mais, quand on prend des bagatelles," remarque-t-il très judicieusement, „cela donne ini caractère d'avidité et d'insatiabilité, que je ne voudrais pas qu'on m'attribât, plus qu'on ne le fait déjà en Europe." — On voit, combien il tient à lopinion publique! — „En un mot, conclut l'auteur, ces Projets polonais n'intéressaient le Roi en aucune façon: ses pensées n'étaient dirigées que sur la lin de la guerre des Turcs." — Com-
bien ces projets intéressaient le Roi, nous le verrons tont-à-riienre. Reniement, il trouvait la portion, qu'on lui destinait, la Warmie, trop petite, et il voulait a\'oir davantage. Mais, avant de prendre un nouvel essor, il voulait attendre le retour de son frère pour déterminer sa manière d'agir et ses demandes. „ Ainsi donc, contiiuie l'auteur, il fallait que le Roi fût de nouveau réchauffé pour la chose, et cela ne pouvait, selon lui, venir que de Pétersbourg, où, comme Mr. de Schlozer voudrait nous le faire croire, la question polonaise était le centre pro})rement dit de tous les désirs et de tous les efforts^). „Car Tzernyschow et ses adhérens, dit-il (du reste sans preuves à l'appui), se seraient toujours prononcés plus énergiquement; et auraient tenu un langage de plus en plus pressant, pour qu'on suivît l'exemple de l'Autriche et mît main sur la Pologne." — Il est certainement dans l'intérêt du système de l'auteur d'attacher une grande importance à l'opinion de TzernyschoAV, l'ami de la Prusse, et de le mettre toujours en relief Seulement, son opinion connue Ministre de la guerre, avait peu de poids dans cette question; c étaient celles de Catherine et de son Ministre des atfaircs étrangères qui de-
vaient décider, et toutes deux étaient contre le projet, par raison d'état. — Lantenr ajonte, qn'en dernier lien on aurait aussi persuadé à Panin, que la Russie ne pouvait plus différer à reprendre les anciennes frontières de l'P^nipire dans rOuest. — Il est étonnant que, la Cour de Russie ayant un si ai'dent désir du partage, le Roi se voie oblig-é décrire à ce sujet des lettres si pressantes, telles que les N'" 5 et 6 de notre recueil, sans même de recevoir pendant quelque temps de réponse, jusqu'à ce qu'à la fin, il se fâche et menace (N'' 7). — Nous verrons aussi bientôt, par une lettre du Roi, citée par l'auteur lui-même, ce qu'on doit penser de toutes ces assertions présentées avec tant d'assurance.
Ce qui, en dernier lieu parait avoir ])liis particulièrement déterminé la résolution de rimpératrice, fut ce qui suit. Nous connaissons sa déférence pour le Roi, son désir de lui procurer une indemnité pour ses subsides, et sa crainte, si elle le mécontentait, qu'il ne se détachât de son parti, et qu'il ne fût attiré dans d'autres alliances; or le Prince Henri ne manquait pas d'entretenir adroitement cette crainte en donnant à entendre: „avec quel zèle on s'efforçait de détourner le Roi d'elle, et (juclles offres avantageuses on lui avait faites dans ce but." — Ces
paroles firent leur effet; car Frédéric était alors vis-à-vis de tonte TEnrope le principal soutien de Catherine^),
Le 17 Février 1771, le Prince Henri fut de retour de son voyage en Russie, et arriva* à Berlin. Il se rendit aussitôt à Potsdani, où il passa six jours auprès du Roi. On peut juger de l'impatience, avec laquelle Frédéric attendait son frère, par une dépêche d'Essen^), eu date du 22 Février 1771, où il dit: „J'ai vu avanthier une lettre de M'' Yerelst, Ministre de Hollande à Berlin, datée du 16 Février, qui dit, que TEnvoyé de la Cour de Vienne avait eu fraîchement plusieurs conférences avec le ]\Iinistère du Roi de Prusse, et qu'il s'était rendu le 14 à Potsdam, où il avait passé la journée en conférence avec le Roi, qui attendait avec impatience l'arrivée du Prince Henri, ayant ordonné de lui dire, de se rendre sans délai à Potsdam; que l'on croyait, qu'il s'agissait d'un démembrement de la Pologne, et que la meilleure partie de la Prusse polonaise — pourrait tomber en partage au Roi de Prusse." C^ette dépêche, comme on le voit, est assez signiticative!
*) Voir à ce sujet le rapport d'Essen, du 2 Mai 1771; dans Hermaun. Page 587.
2) Dans Hermann, P. 587.
Le Prince était eertaiiiement bien en état (le tracer au Roi un tableau iidèle des vnes et des sentimens qui régnaient à Pétersbouro- dans la plus haute société, et c'était aussi une partie de sa tâche. Cependant, les rapports qu'il tit, ne doivent pas avoir été aussi tinorables que M"" de Schlozer veut nous le faire croire. Autrement le Roi n'aurait pas pu présenter ses propositions directes d'une manière aussi incertaine qu'il le lit dans sa lettre du 2 Mars (N" 5). Bien plus, il paraît ressortir de tout cela, qu'au sujet de cette question, toujours fraîchement soulevée (par le Roi lui-même d'abord, ensuite par Solms, entin par le Prince Henri), il s'était tbrmé à la Cour de Russie deux partis opposés, qui se balançaient mutuellement, et que l'Impératrice ne s'était encore décidée pour aucun, parce que cette décision, de quelque côté qu'elle tombât, enti-aînait de grandes difficultés avec elle. On paraissait penser tout au plus, que si les Autrichiens s'appropriaient les villes de la Zipsie, on pourrait, sans s'y opposer, laisser prendre au Roi l'Evêché de Warmie, qui était presque enclavé dans ses états, pour „conserver l'équilibre", et pour le dédommager de ses services dans cette guerre. Elever des prétentions à une ])ortion particulière pour soi, — on n'y pensait })as; ne gouvernait -on pas le tout indirectementéV-—
Le Roi, après son entretien avec le Prince, se mit aussitôt avec la plus g-rande activité, selon une expression \ulo-aire mais caractéristique, à „battre le fer, pendant qu'il était chaud." Deux jours après, le 19 Février, il ordonna à son Président de Chambre de la Prusse orientale, M'" de Domhardt, sous la condition du silence le plus absolu, de lui faire connaître à combien se montaient les revenus de la WarmieV — et peu après, le Roi ayant encore bien rétiéchi à la chose, donne un second ordre: — „lui faire le rapport du produit approximatif des territoires de Culm et de Marienbourg' , aussi bien que de la Poniercllie." — Aussitôt il expédia au Comte Solms à Pétersbourg la lettre suivante dans le but de préparer en quelque sorte les esprits à sa proposition détinitive du 2 Mars^). Dans cette lettre il dit: „.]'ai jiîgé à propos de vous communiquer les particularités qui me sont parvenues au sujet de la prise de possession, que les Autrichiens ont faite le long des frontières de la Hongrie, et qui me paraissent assez intéressantes pour mériter lattention des Puissances voisines.'^ Ensuite, il compte le nombre de Starosties, de villes et de villages que les Autrichiens ont compris dans
*} Mr. de .Sclilozt'i- la cite ;\ la page 257.
leur roi (Ion; il pai-lc de la manière sou^•el•aine, avec l^iielle ils procèdent, repoussant les plaintes des Polonais, et faisant valoir d'anciens droits: et dit enfin, qiion pense à Vienne à justifier cette prise de possession par nn décret. Puis, il continue ainsi: ,,Je ne doute pas, qu'on ne soit déjà informé de la plupart de ces circonstances à St. Pétersbourg'. Je me ra pelle même, que la première nouvelle qu'on eût de cette prise de possession, fit naître à plusieurs personnes (c'est sans doute aux Tzernyscliows qu'il fait allusion) de la Cour de Kussie l'idée d'un agrandissement égal pour tous les ^•()isins de la Pologne, et, quoique j'ai vu, par un de vos rapports, que cette idée n'a pas généralement pris, et que je sens fort bien les raisons qu'on peut alléguer })our la com])attre, j'ai cependant cru devoir vous en écrire, puisque ces raisons supposent toujours, que la Cour de Vienne doive se désister de son entreprise, tandis qu'il ]iarait clairement, qu'elle est dans la ferme résolution de la soutenir." Après cela, il arri\e à son but: „Kn ])osant ainsi le véritable état de la question , il ne s'agit plus de conserver la Pologne en son entier, puisque les Autrichiens en veulent démembrer une partie; mais il s'agit d'empêcher, que ce démembrement ne donne atteinte à cette balance entre la puis-
sauce de la maison crAntriclie et la mienne, dont le maintien est si important pour, moi et si intéressant pour la Cour de Russie elle-même." C'est la phi-ase banale, que tous ceux qui se mêlaient de politique, avaient alors dans la bouche, à peu près comme de nos jours ils ont les mots de Nationalité ou de Léo-itimité. Sous ce point de vue, pris dans un sens tout matériel, que les plus rusés, qui en riaient sous cape, mettaient toujours en avant, il suffisait de quelques villages en plus (Vun côté ]iour i-en.verser tout Téquilibre politique! — Frédéric conclut en disant: „Je ne vois d'autre moyen, pour en assurer la conservation, que d'imiter l'exemple, que la Cour de Vienne me donne, de faire valoir comme elle d'anciens droits, que mes archives me fournissent du reste, et de me mettre en possession de quelque petite province de la Pologne, pour la rendre, si les Autrichiens se désistent de leur entreprise, ou pour la garder, s'ils veulent faire valoir les prétendus titres qu'ils aHéguent."
Ceci était en quelque sorte un préambule pour ne pas heurter trop rudement les opinions du Cabinet russe; l'habituer toujom-s davantage à la pensée d'une telle mesure, et le préparer à sa proposition. — Neuf jours après, il marche enfin directement à son but, dans une lettre que M"* de Schlozer se garde bien de nous commu-
niqiier {\oir dans notre recueil N" 5), et dans laquelle le Roi après toutes sortes de circonloeutions et de flatteries pour la Russie, propose directement le partage. Monsieur de Schlozer se contente de nous raconter en peu de mots: „que le Roi, quatre semaines plus tard (c'est à dire, après la lettre du 20 Février), après avoir reçu dans l'intervalle le rapport demandé de Dombardt, aurait adressé à Solms un deuxième ordre, dans lequel il aurait désigné d'une manière plus particulière les provinces polonaises sur lesquelles il pensait élever des prétentions; et aurait dit dans cette dépêche: „I1 faut que je vous dise, pour votre information particulière, que de toutes les acquisitions que je pourrais obtenir, celles qui confinent à mes Etats de Prusse, de la Nouvelle-Marche, de Silésie ou de Poméranie, me seraient les plus convenables. Elles contribueraient à arrondir davantage mes Etats et seraient par conséquent le plus de ma convénience^)." Mais, en cas que Solms rencontrât quelques difficultés, Frédéric glissa encore cette phrase dans sa lettre: „Supposé que la Russie trouvât trop de difficultés d'y coopérer,
^) Cet ordre à Solms, qui n'était destiné que pour son usage particulier, ne fut pas communiqué à Panin, comme on le compreudia. C'est pourquoi il manque dans notre recueil.
je me contenterai alors du Palatinat de Cnlm, ou à son défaut, de celui de Marienbourg et de rEvêclié de Warmie." — Mais, comme Tanuonce l'auteur (p. 2G0) les propositions du Roi à la Cour de Kussie trouvèrent un assentiment universel. C'atberine elle-même aurait regardé un tel agrandissement du territoire prussien, comme une chose tout-à-fait juste, et qu'elle ne pouvait pas empêcher, puisque le Koi lui avait déjà fait tant de sacrifices, depuis deux ans de guerre. (Ceci est parfaitement juste, avec cette différence pourtant, que Catherine n'a pas offert ces provinces au Roi, ainsi que les auteurs prussiens voudraient le faire croire, mais quelle a seulement consenti aux propositions du Roi, parce qu'elle ne pouvait taire autrement; de même qu'elle consentit plus tard, avec encore plus de répugnance aux demandes péremptoires du successeur de Frédéric, ce qui amena le second partage. — Comme Catherine exerçait une influence incontestée sur toute la Pologne, il fallait naturellement que chaque portion de territoire enlevée à ce pays et accordée à d'autres graiules Puissances, qui pouvaient un jour ou l'autre devenir emiemies, fut une chose diamétralement opposée aux propres intérêts de ses Etats.
Ranin , obligé par les instances pressantes
de SolniF; de se prononcer, déclara: „quon ne pouvait prendre ancnne décision à Pétei'sbourg', sur le i)iojet de parta^-e i)i-ésenté par le lloi, avant de savoir positi\'enient, comment un tel ]dan était envisagé à Vienne." — Malgré le long préaml>ule de Tauteur pour motiver cette réponse, elle n était tout simplement qu'une défaite, un subterfuge. — Cependant, le Roi tint bon, „ne se désista pas" selon l'expression de son Ambassadeur. 11 clierclia à procurer avec empressement cet éclaircissement, comme nous le disent ses lettres, et entra aussitôt en négociation avec Yan Swieten, qui depuis le mois de Décembre 1770 (et non 1771, comme ledit l'aute^u-) était Ministre d'Autriche à Berlin, en lui comnuTiiiquant: „que bien loin de s'opposer à la marclie des Autricliiens en Pologne, on avait l'intention à rétcrsbourg et à Berlin, de suivre l'exemple de la Cour de Vienne et de prendre aussi possession de quelques contrées en Pologne." — Van Swieten en fit aussitôt le rapport à sa Cour.
Mais Kaunitz surpassait encore son adversaire en finesse. Il voyait son avidité, et se posa, comme si la chose était parfaitement indifférente à l'Autriche; — éleva des difficultés pour aiguillonner encore plus son zèle; — ne comprit pas „comment, parce que l'Autriche oc-
cupait quelques parties de territoire qui lui appartenaieut, ou pouvait en faire dériver la proposition d'un partage, auquel s enchaîneraient trop de diflicultés et de dangers, et qui amènerait des complications incalculables avec le reste de TEurope." Ainsi T Autriche, qui avait eu la première pensée de s'emparer de districts polonais, qui avait fait le premier pas pour mettre cette pensée à exécution, était tout d'un coup en apparence la plus grande adversaire d'un tel plan, et conseillait avec bienveillance „de renoncer à de telles pensées, comme l'Autriche aussi se proposait de retirer ses troupes, si la Prusse et la Russie voulaient s'engager à retirer les leurs." — Comme Kaunitz comi)renait très bien, que cela n'arriverait jamais, il jouait à coup sûr. Son intention était, d'une part — de voir d'abord, de quel côté on pouvait attendre le plus d'avantages, du côté de la Russie, ou de celui de la Turquie; et d'autre part, de donner aux choses l'apparence, que l'Autriche aurait été entraînée dans cette affaire malgré elle, afin de pouvoir en rejeter l'odieux sur les autres. Il savait trop bien, qu'ici on ne pouvait marcher eu avant sans le consentement de l'Autriche; il désirait avidement pour son pays une telle acquisition de territoire, et peut-être fut-ce par suite de ce désir, qu'il prit l'initiative de la prise
de possession de quelques contrées en Pologne, pour mettre les choses en train et y donner rimpnlsion, prévoyant bien, que du côté des adversaires, la Prusse et la Russie, on ne resterait pas en silence. On pouvait donc, par une adroite manœuvre, dans les négociations qui en résulteraient, donner aux choses l'apparence, que rAutriche n'aurait fait que céder aux instances pressantes des Puissances étrangères, mais à son corps défendant, et malgré toutes ses représentations.
Frédéric se garda bien, ainsi que le rapporte l'autenr, et comme nous le comprenons, d'envoyer à Pétersbourg cette réponse, an apparence négative, qui eût donné un nouvel aliment aux hésitations de Panin; mais il avait trop de perspicacité, pour ne pas pénétrer les intentions de Kaunitz, et d'un autre côté sa décision était trop ferme, pour qu'il se laissât imposer par son langage, bien persuadé d'ailleurs, que si la Prusse et la Russie agissaient résolument et de concert dans cette affaire, l'Autriche ne pouvait rester en arrière. Lui et Kaunitz avaient le même empressement d'arriver à ce but, mais plus leur désir était grand, plus ils pensaient de\'oir se montrer indifférens. Donc, au lieu de communiquer toute la réponse de Kaunitz à Pétersbourg, Frédéric donna celle-ci: „L' Autriche dé-
clare, qu'elle a repris une ancienne possession, et elle déduira ses prétentions et ses droits." „Ceci est clair, conclut le Roi, ces gens donnent l'exemple, ainsi la Russie et moi nous sommes autorisés à en faire autant^)."
Cependant les hésitations, les retards et les prétextes de Panin ne prenaient aucune tin. Alors Solms lui écrivit la lettre d'exhortation pressante, presque menaçante du 16 Mai 1771 (N" 7), dans laqnelle il donnait à entendre, que si on ne se décidait pas, et si on ne donnjut pas une solution à ses demandes, le Roi pourrait avoir recours à d'autres moyens. Il rénssit enfin, et le l*"'' Juin, Solms eut le triomphe de pouvoir annoncer à son Maître: „que Tlmpératrice de Russie consentait au partage, et attendait à ce sujet les proi)ositions du Roi."
A présent, comment M' de Sclihizc]' représentc-t-il les choses? — Comme il passe sous silence les instances pressantes qui furent faites à la Russie; — comme il omet de mentionner
^) Cette citation de Mr. de Schlozer iiouy permet également de fixer la date de la note Is'r. 6, dany laquelle le passag'e ci-dessus se trouve. La Dépêche du Eoi à Solms, dont le passage est extrait, est d'après Sclilozer du 28 Avril 1771. — Comme les courriers mettaient alors 14 jours pour faire le trajet de Berlin à St. Pétershourg, sans doute Solms n'a pu remettre sa dépèche (Nv. G) que vers k; 12 ou 13 Mai.
toutes les notes et les (lé])êflies qui turent faites dans ce sens, comme par exemple la lettre décisive du Roi datée du 2 Mars 1771 (N" 5j, — la longue note dans laquelle Solms, d'après la dépéclie du Roi, clierclie à l'aire taire les scrupules de la Russie (N" 6), — et la lettre d'exhortation pressante du même, du 16 Mai (N" 7), pour arracher une réponse décisive, il résulte donc de son exposition, que toute la chose serait issue de la Russie, et c'est dans ce sens, qu'il conclut très brièvement: „toutes les hésitations de Panin furent levées par les exhortations de Frédéric et déjà le 1"' Juin, Solms fait le rapport au Roi: „que l'Impératrice désire conclure a\'ec lui un traité formel pour le partage de la Pologne, et qu'elle le prie de lui envoyer un plan, qui forme la base de négociations plus étendues^)/'
l^e Roi répond à cela dans leifusion de sa joie, par la lettre du 14 Juin (N° 9 de notre recueil), dans laquelle il ne peut trouver assez de paroles pour exprimer sa satisfaction et sa reconnaissance envers la Russie. M' de Schlozer relève diverses phrases de cette lettre, et sait les grouper adroitement. Ainsi, il met en tête la phrase, i)ar laipielle le Roi veut en (pichpic
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façon exprimer sa reconnaissance envers la Russie: „Je n'entre point dans la portion que la Russie se destine, et j'y ai laissé exprès table rase, pour qu'elle la règle selon ses intérêts et son bon plaisir" — comme si c'était en quelque sorte le Roi, qui consentît aux propositions de partage de la Russie; et non, ainsi que cette phrase est placée dans la lettre, comme corollaire, comme expression de sa reconnaissance, que la Russie a consenti à ses propositions. Car, assurément, la part qu'il reçut, était bien plus importante, que tout ce que la Russie pouvait prendre, puisque, indépendamment de la jonction qui se trouvait par la rétablie avec son royaume de Prusse, elle le rendait maître du cours de la Vistule, l'artère de la Pologne. Ce n'est qu'alors que W Schlozer expose, ce que le Roi demande pour sa part, comme si c'était un équivalent pom' la concession faite, quoique dans la lettre du Roi, ce soit précisément tout Topposé; d'abord, sa demande, et puis la déclaration, qu'il kisse le champ libre à la Russie.
Dans sa vive impatience, le Roi comptait déjà recevoii- par le courrier suivant, la convention signée. Toutefois, les choses n'allaient pas aussi vite, que Frédéric le désirait, lui, qui craignait toujours de voir ses projets traversés par autrui. W de Schlozer met encore ici la
Russie en avant et dit „qn'elle n'ait pas eu honte de prétendre à un territoire double en grandeur de celui que Frédéric axait tixé pour lui: — et de plus, qu'elle aurait cherché à restreindre la part du Roi, notamment par rapport aux villes de Danzig- et de Thorn, auxquelles se reliaient les rapports commerciaux les plus importans de la Pologne." — Assurément, la part de la Russie, pour laquelle Frédéric lui-même lui avait laissé le champ libre, avait le double en étendue de celle du Roi; mais, elle ne possédait pas la moitié de sa valeur intrinsèque; et, pour ce qui est de Danzig- et de Thorn, on ne voulait pas en dépouiller les Polonais, précisément parce que c'étaient leurs deux plus importantes places de commerce. De ])lus, rim])ératrice avait garanti la constitution et la liberté de ces deux ailles. Fnfin, les Anglais étaient cachés là-dessous, et ils n'auraient jamais permis, que le siège principal du commerce de la Mer Baltique fût abandonné à la Prusse. (Voir pour comparer au N" 24 du recueil, à la fin.) — Mais l'écueil ne se trouvait pas là; il était dans les difficultés que l'Autriche élevait dans les affaires turques, que Frédéric avait dépeintes comme si faciles à arranger, si seulement on était d'accord sur la Pologne. — C'est ainsi que se traînèrent longtemps encore les négociations. Dans l'intervalle.
plusieurs questions avaient été traitées confidentiellement; par exemple celle-ci: que ferait -on de la ^loldavie et de la ValacliieV — La Russie avait d"al)ord voulu les garder pour elle pendant 25 ans; pour s indemniser de ses frais de guerre; mais le Roi s'était élevé contre cette prétention avec force, disant que FAutriche n'y consentirait jamais, et préférerait une guerre. „Nous ne voulons pas des Russes dans notre \ oisinage," avait déclaré Kaunitz à Neustadt.
L'Impératrice céda, en tant qu'elle renonçait à cette possession pour elle-même, mais elle ne voulait pas, qu'on rendît ces pro\inces à la Porte; elle voulait qu'on les plaçât sous le gouvernement d'un Prince particulier, indépendant de la Turquie. Sur ce point commença une longue négociation, à laquelle rAutriclie pi'it aussi part (lettre N" 8), pour décider, à qui on les donnerait. On pensait au Prince Henri de Prusse, à la Pologne, pour la dédommager de ses pertes (N" 11 et 12). A l'une comme à l'autre de ces offres il y avait des objections à faire. Là il semblait indélicat, qu'une des puissances médiatrices prît possession pour elle ou pour un des siens d'une grande province démembrée, ici le dédommagement paraissait trop grand, et peu mérité. — Frédéric poussait avec un zèle infatigable à ce qu'on rendît ces provinces à la Porte,
pour désarmer rAiitriche. Cependant cette dernière jouait un rôle très équivoque. Pendant qu'elle se montrait d'un côté amicale et insinuante envers la Russie et la Prusse, de l'autre elle négociait secrètement un traité d'alliance avec la Porte, et elle le conclut aussi le 6 Juillet 1771. Elle s'eng-ageait par ce traité à faire recouvrer à la Porte toits les pays enlevés par la Kussie; en échange de quoi, elle recevrait en argent 20,000 Bourses (environ 24,000,000 de francs) et la petite Yalacliie jusqu'à l'Aluta. — L'Autriclie devint tout-à-coup de plus en plus froide et muette vis-à-vis les Puissances du Nord, elle arma considérablement, concentra des troupes ; de sorte qu'on s'épuisait en conjectures sur ce quelle avait dans la ])ensée, jusqu'à ce qu'on découvrit eniin, qu'elle a\'ait conclu une sorte de traité d'alliance avec la Porte. Alors la guerre parut certaine. Frédéric fit le calcul de ce qu'elle pourrait coûter (N"21), proposa aux Russes des plans d'opération contre l' Autriche (N" 20), mais d'un autre côté n'interrompit pas ses efforts pour obtenir, que le Cabinet de Péters))Ourg abandonna son second plan, et rendit simplement la Molda\ie et la Yalachie à la Porte, afin d'amener la conclusion de la paix, et de détinu-ner la Cour de Vienne d'une inter\ention armée. (Voir les N" 19, 21, 23.) Il revient
toujours sur ce sujet dans toutes ses lettres. — La Russie céda enfin, en Novembre 1771, et consentit à la restitution de ces deux provinces à la Porte (N" 24). Par là un g-rand pas était fait en avant. Kaunitz put faire valoir auprès des Turcs ces avantages obtenus, comme un à compte sur la promesse qu il leur avait faite, de leur faire recouvrer toutes les provinces perdues, et pour laquelle il avait déjà obtenu de la Porte des sommes considérables.
Cependant les négociations entre la Prusse et la Russie au sujet de la Pologne duraient déjà depuis près d'un an; on se rapprocbait toujours davantage. Kaunitz jugea le moment venu de se produire, et de réclamer aussi pour 1 Autriche des avantages et des démembremens de pays. Son jugement politique voyait limportance de lacquisition , mais il comprenait aussi, ce qu'elle avait de contestable: l'indignation qu'éveillerait une procédure aussi arbitraire envers un état faible; les clameurs qui s'élèveraient de la part des opprimés; enfin tout l'odieux qui retoml)erait sur les promoteurs d'une telle mesure. Alors il dirigea toute son adresse sur les moyens de recueillir les avantages et de sauver les apparences; et ceci ne pouvait arriver, qu'en s'alliant aux deux autres Puissances, mais en leur laissant toute la responsabilité du fait. C'est
à ce but que devaient ser\ir les représentations, les exhortations et les difficultés qu on éle\a. 11 savait troj) bien, que tout cela ne détournerait pas les Puissances de leur projet, bien plus, qull ne ferait par là que les exciter da^antag-e; mais il donnait au Cabinet autrichien l'apparence de n'avoir fait que consentir, malgré lui, et pour ne pas voir „réqni]ibre détruit." — 11 arriva à son but, soutenu qu'il était, par les scrupules de conscience, sans doute très sincères de ^I^arie- Tlîérèse, qui ne cessait de se lamenter sur le partage, consultait ses casuistes et pourtant, en tin de compte, saisit sa proie comme les autres. On sut même aussi pallier adroitement cet empressement à saisir, en répandant, que „par des exigences outrées on aurait voulu faire avorter toute l'entreprise, mais mallieureusement qu'on n'avait pas réussi!"
Suivons à présent toute la conduite de Ivaunitz dans cette aifah-e.
Frédéric l'avait, comme nous le savons, instruit des circonstances en Avril 1771, contraint qu'il y avait été par la demande de Panin d'en référer à l'Autriche. Kaunitz montra, comme nous l'avons vu, de grandes hésitations, pensa, qu'il serait difficile d'effectuer le partage à la satisfaction de tous, et que, si même elle réussissait, cette affaire conduirait aux plus graves
complications avec toutes les antres Puissances. 11 conseillait donc de renoncer à de tels projets. Des mois s'écoulèrent après cette réponse. De nouvelles propositions ne se présentèrent pas; et Kaunitz dut enfin craindre, ou d'avoir fait échouer toute la chose par son refus, ou que la Prusse et la Russie s'accordassent ensemble pour des acquisitions en Pologne, à l'exclusion de l'Autriche. Il désirait en conséquence ramener ses adversaires sur ce terrain, et c'est dans ce but, qu'en Octobre 1771, il fit connaître au Prince Galizin, Ambassadeur de liussie à Vienne, avec mille protestations d'amitié, que l'Autriche ne pouvait accepter les propositions de la Russie, pour la paix a^'cc les Turcs, et qu'il en présentait d'autres, qui disposeraient mieux, selon lui, la Porte à faire la paix. Seulement, il ne promettait le concours de sa Souveraine qu'à la condition, que la Russie s'engagerait à „m a intenir l'intégrité du territoire actuel de la Pologne, sans en rien demander, ni pour elle-même, ni pour d'autres personnes." — Quoiqu'il fût parfaitement instruit de la marche des choses, il se donna l'apparence de n'en rien savoir; et pour amener plus tôt la Cour de Russie aux ouvertures désirées, il posa l'éti-ange condition que: „sa (bur voulait, il est vrai, voir l'intégrité de la Pologne maintenue: toutefois elle
était (U'i'idi'c A ri'j)r('ii(lr(' une eontive, qui av.-iit antretnis appartenu à la lloiigTic, et avait été cuo-ao-ée à la Polog-iie, la Piiiieipauté de Zips, contre remboursement des sommes prêtées, après (pioi ordre serait donné aux troupes autrieliiciMU's d'évacuer tous les autres districts occupés. On pourrait aussi, pensait-il, apjiorter quelques petites moditications à la constitution du i)a\s, telles que l'exige l'intérêt des Puissances voisines. Il fallait seulement s'entendre sur ce point, et r Autriche serait très disposée à prêter son concours pour eng-a^'er les Polonais à y consentir." 11 était adroit, de placer la Pologne derechef au premier ])lan, et de faire enti'e\ oir, dans un certain clair-obscur, l'empressenicnt de l'y^utriche à prendre part aux pi'ojets des dvwx Puissances. Mais aussi, poui' dissiper toute incertitude, et ne plus laisser aucun doute, il avait en même temps, au commencement d'Octobre, déclaré à M'' de Rodt, Ambassadeur de Piusse: „qu'on ne devait pas laisser prendre à la Russie une si grande prépondérance, et si elle lirait pi'otit de sa guerre, il n'y aurait rien que de juste à ce que l'Autriche et la Prusse obtinssent aussi leurs avantages, pour le maintien de Téquilibre." Mais, où étaient, particulièrement pour la Prusse, ces avantages à obtenii-, si ce n était eu Pologne?
Pour lever eniiii le dernier voile, l'Impératrice Marie- Thérèse et TEmpereur Joseph, dans une audience qu'ils accordèrent à M' de Rodt, Ambassadeur de Prusse, le l" Décembre, lui donnèrent clairement à entendre que si l'on en venait à un partag-e, ils voulaient aussi avoir leur part. (N° 28.)
La réponse aux ou\ertures de Kaunitz ne se fit pas longtemps attendre. On ^a^'ait parfaitement devhîé, et on venait au-devant de lui à mi-chemin. D'abord Panin, dans sa réponse, lui fit observer la contradiction d'insister sur rintégrité de la Pologne, et cependant, d'en vouloir démembrer une partie pour soi. „11 n\ a, remarqua-t-il , aucun Etat, qui ne puisse faire valoir d'anciennes prétentions sur des pays voisins; la Russie et la Prusse auraient aussi les leurs; et, si l'Autriche croit être en droit de persister dans les siennes, les deux autres Cours n'étaient pas moins en droit d'en faire autant, ne fût-ce que pour ne pas laisser détruire l'équilibre. Si donc l'Autriche la pour agréable, elles seraient prêtes à s'entendre avec elle, sur la nature et l'étendue des prétentions réciproques; après quoi il serait facile de les faire valoir." C'est ainsi, qu'une insinuation en avait amené une autre, et selon le désir de Kaunitz, on s'était rapproché, sans que l'Autriche eût en
apparence fait pour cela le iiioindre pas en avant.
Lorscpie Kannitz reçut la déclaration de Panin vers le milieu de Janvier 1772, et eût vu par là ses desseins accomplis, toute sa manière d'agir changea subitement. Il devint affable, complaisant; tous ses anciens doutes et ses hésitations furent dissipés, et il se déclara prêt à soutenir les conditions de paix de la Russie auprès de la Porte, à cpioi il ajouta finement: „qail fallait toujours montrer des exigences plus rigoureuses, cpie celles qu'on avait réellement, afin de pouvoir ensuite les modérer graduellement." — Il aurait alors eu l'avantage de faire évaluer très haut à la Turquie, tout ce qu'il aurait fait rabattre des conditions des adversaires. Il alla même encore plus loin, et pensa: que s'il y avait des difticultés à former trois parts égales de ce qu'on avait pris à la Pologne, on pourrait encore enlever quelque chose à un autre voisin, qui aurait trop de pays; — et sur la question mêlée de surprise, „si par cet autre voisin, il entendait la Porte, il répondit affirmativement. — Il fit aussi faire des propositions analogues au Roi de Prusse, car il se serait encore bien volontiers emparé de Belgrade et de la Servie; à quoi cependant le Roi répondit caustiquement: „qu'il se réjouit
de reconnaître par cette proposition, qne les Autrichiens n'étaient pas, comme on les avait crus, circoncis." — (Voir au N" 31.)
Les négociations proprement dites sur la question polonaise commencèrent le 28 Janvier 1772 au soir, à Vienne; et le résultat fut, que Kaunitz reconnut entièrement les droits de la Russie et de la Prusse à un partage de la Pologne, et se déclara prêt à se joindre à elles, et à faire cause commune avec ces deux Puissances. Il demanda seulement, qu'il lui fut remis un plan exact des territoires sur lesquels les Cabinets de Pétersbourg et de Berlin comptaient élever des prétentions, afin de déterminer aussi sur ce point les demandes de sa Cour.
Le 13 P^évrier, Panin reçut par lui courrier du Prince Galizin la nouvelle de Theureuse tournure des événements à Vienne. Quatre jours plus tard (le 17 Février), le traité Russo-Prussien pour le partage de la Pologne fut délinitivement conclu entre Solms et Panin.
Les négociations qui suivirent, les divers changements dans les vues, les incidens, les empiétements de l'Autriche, les plaintes et les appréhensions que sa manière d'agir provoqua, puis entin, pour ne pas faire avorter tout le projet, la résolution de se concéder mutuelle-
ment quelque chose, et de conclure: tout cela nous est présenté dans la correspondance du Roi. Les négociations définitives eurent lieu à Pétersbourg , et produisirent le fameux traité de partage du '? "™ 1772.
L O o Août
Résumons le tout en pen de mots:
Il résulte tle tout ce qui précède „qne Frédéric eut le premier et des longtemps, la pensée d'un partag-e, qui était dans la nécessité de ses Etats; — que Kaunitz avec ou sans intention y donna la première impulsion par l'occupation de Zips; qu'ensuite le frère du Roi, le Prince Henri, conformément à ses instructions secrètes, profita de Tindiguation excitée par cette occupation, et insinua la proposition d'un partage, })Our prévenir, comme on le disait alors, une guerre générale et contenter les trois Cours. Que Frédéric aussitôt, dès que la première digue fut rompue par son frère, i)résenta ses propositions formelles et pressantes; et, soutenu par le parti des Tzernyscliows à St. Pétersboiu-g, arracha enfin à la Cour de Russie, qui fut longtemps contraire au projet, son consentement; après quoi la chose fut négociée d'abord entre la Russie et la Prusse, puis, après bien des
terg-iversations de Kaunitz, avec rAutriclie, et définitivement conclue.
Telle fut la marche de cette affaire, comme elle résulte des actes, mais la partialité a cherclié à la défigurer, à l'aide de réticences, d'insinuations cachées, en gTOupant adroitement les faits, et en attachant une importance exagérée à des discours de société. Et c'est ainsi, que la Russie, parce qu'elle se tut, et précisément parce qu'elle se tut, et abandonna à d'autres le champ de la publicité, resta chargé aux yeux du monde du reproche d'avoir été le véritable promoteur du partage. Exposer le peu de fondement de ce reproche, renouvelé par W de Schlrizer, et démontrer, conformément à la ^'érité et à la justice, que la pensée et l'initiative du fait n'émanèrent pas de la Russie; et que, si elle prit part au partage, c'est que, par suite de sa position et de ses rapports, elle ne })ut guère l'éviter: tel a été le but de nos efforts dans ce travail. Les actes sont à présent devant le public, chacun en peut juger par luimême.
Imprimerie 'U- L.usuiv Bar à I^eipzic.