D'Arneth, t. i, p
tôt. Dès que vous saurez où restera Neipperg> je vous prie de m'envoyer le chevalier de Belle- Isle et de m'informer près de lui de toutes vos idées, afin que nous puissions causer ensemble; car les doigts me démangent d'agir avec éclat et utilement pour mon cher électeur. »
— «Je comprends, dit Belle-Isle, en recevant cesprotestations tardives; il vient à notre secours quand nous n'avons plus besoin de lui. » — De mauvais plaisants firent aussi la remarque qu'il avait donné une gratification généreuse au premier courrier qui lui apporta la bonne nouvelle; ce qui, avec ses habitudes d'économie, n'était pas un médiocre témoignage de contentement \
A Yalori, qui avait vu les choses de plus près, il était moins facile d'expliquer et surtout de rendre croyable un si brusque revirement. Aussi Frédéric crut-il devoir réitérer, cette fois avec force serments, l'assurance que jamais il n'avait songé, même en imagination, à traiter
1. Frédéric à Belle-Isle, 30 nov., 9 décembre 1741. (Pok Corr., t. i, p. 415). — Belle-Isle à Amelot, 15 décembre 1741. {Correspondance de Prusse. Ministère de3 affaires étran^ gères.)
avec la reine de Hongrie. « Je vous défie, disaitil, de me montrer un écrit de moi qui le prouve, même un papier grand comme la main. » Et, comme Valori lui rappelait, avec un sourire de méfiance, la soumission de la ville de Xeisse : — « Et vous, dit-il, ne venez-vous pas d'entrer à Prague sans résistance et ne pourrais-je pas dire à mon tour que vous vous entendez avec la reine? » — Puis, à dîner, il porta le premier la santé du nouveau roi de Bohême, et, entendant prononcer devant lui le nom de lord Hyndfort : « Voulez- vous, dit-il, que nous rompions tout de suite la neutralité promise au roi d'Angleterre? Je suis votre homme, j'ai un vieux dogue à lâcher contre ce roi. » — « Tous vous souviendrez bien, monseigneur, écrivait Valori en transmettant à Belle-Isle cette étrange proposition, que ce prince vous a dit que tout était anglais chez lui, et j'ai eu lieu de m'apercevoir qu'on n'y était pas Français 4. »
Mais tout cela n'était rien encore auprès des démonstrations de tendresse et de loyauté en-
i. Valori à Amelot et à Belle-Isle, 2 déc. 1741. {Correspondance de Prusse. Ministère de3 affaires étrangères.)
voyées par la poste à Versailles. Comment le cardinal avait-il pu douter de la sincérité de son plus fidèle allié? — « L'artifice que la cour de Vienne a employé pour nous désunir, écrivait Frédéric le 3 décembre, est d'autant plus grossier, qu'il est visible et qu'il saute aux yeux des moins politiques que je ne pourrais faire de démarche plus contraire à ma gloire et à mes intérêts que de faire une paix plâtrée avec mes ennemis, qui conserveraient naturellement le levain dans leur cœur contre moi, qu'ils regardent comme l'auteur de leurs infortunes... Le voisinage de l'électeur de Bavière me convient beaucoup mieux que celui des Autrichiens, avec lesquels je ne saurais vivre en sûreté et auxquels je puis dire avec Cicéron : « Non, Gatilina, vous «ne vivrez point dans l'endroit où je suis. Fuyez, « Catilina ; il faut que des murs nous séparent. . . » ... Les vrais principes politiques de ma maison demandent qu'elle soit étroitement unie avec la France, puisque, moyennant cette union, le rôle que nous jouons en Europe est infiniment plus beau que celui que nous jouerions à la suite de l'Angleterre et de la Hollande... Mais je ne
m'aperçois pas que j"abuse à mon tour des loisirs de l'Atlas de l'Europe. Si je vous écris de longues lettres, c'est, monsieur, que j'aime à m'entretenir longtemps avec vous et que l'amitié est bavarde l. »
Enfin qui dut s'apercevoir surtout de ce changement d'humeur, ce fut l'Anglais Hyndfort lorsque, le 1er décembre, il vint, un peu naïvement peut-être, demander si le roi était en disposition de procéder, comme on en était convenu à Klein-Schnellendorf, à un traité définitif avec l'Autriche. Frédéric le reçut comme s'il avait peine à croire qu'un politique fût assez simple pour supposer que les promesses tenaient encore quand les circonstances avaient changé. A peine, pour se dégager de sa parole, essaya-t-il un instant de se servir du prétexte que pouvait lui fournir l'indiscrétion prétendue de l'Autriche. Après quelques mots sur ce sujet : « Tenez, mylord, dit-il, je veux parler franchement avec vous. Les Autrichiens ont fait la folie de se laisser prendre Prague à leur
1. Frédéric à Fleury, 3 décembre 1741. — Pol. Con:, t. i, p. 420.
barbe sans risquer un combat. S'ils avaient été heureux, je ne sais pas ce que j'aurais fait. Maintenant nous avons cent cinquante mille hommes contre eux soixante-dix mille ; il est à croire que nous les battrons, et alors il ne leur restera plus qu'à faire la paix comme ils pourront. — Mais, dit Hyndfort, si l'Autriche publie l'arrangement du 9 octobre, comment l'expliquerez-vous? — Si elle le fait, elle montrera sa sottise, et peut-être qu'on ne la croira pas. » Puis, pour bien faire voir que tout était rompu, il se mit à lever des contributions de guerre tsur la partie de la Silésie qu'il avait promis de ménager. « En résumé, écrivait Hyndfort à son ministre, il n'y a rien à faire avec ce roi tant que ses entreprises obtiendront tant de succès *. » Hyndfort avait raison de juger ainsi, mais tort d'être surpris. A quoi serait-il bon en ce monde de s'affranchir de sa parole si ce n'était pas pour être plus libre de servir la fortune? Frédéric lui-même n'écrivait-il pas d'ailleurs quelques jours après à Voltaire, avec une teinte