‹ Frédéric IIChapitre 21 sur 52 · Fëvrier · texte numérisé non relu

Fëvrier

En supplément à mes derniers ordres, je vous dirai, que, le Baron de Swieten m'ayant , demandé une audience, je la lui ai accordée, quoique encore fort incommodé, et quil est venu hier chez moi, pour s'acquitter de sa commission. Vous communiquerez ceci au Comte de Panîn, sous le sceau du secret le plus inviolable. Il a débuté par me dire, qu'il espérait que j'approuverais la dernière dépêche que sa cour avait fait parvenir à Pétersbourg. — Je lui ai répondu, que je préférais sans doute des réponses modérées, comme celle-là, à d'autres que sa cour avait faites précédemment, et comme je ne désirais que le rétablissement de la paix, je serais toujours porté pour les moyens doux, qui pourraient l'acheminer. Que ces moyens étaient conformes aux véritables intérêts de sa cour, et que si elle y pensait bien, elle n'en choisirait point d'autres dans les circonstances présentes. — Il répondit, que c'était l'intention de l'Impératrice-

Reine, et que pour prévenir tous mésentendus, il serait bon encore de s'expliquer sur les prétentions, que l'on formait sur la Pologne, et sur le partage, que l'on en prétendait faire. — Je lui répondis, que cela serait difficile, parce qu'il n'y avait rien encore de statué, mais que cela pourrait se faire; sur quoi il reprit, qu'au moins on pourrait se donner des assurances par écrit, pour qu'il y eût une égalité entière dans la part des trois puissances. — Je lui répondis, que ce serait une chose faisable, et à laquelle je croyais que la Russie ne se refuserait pas. En suite il me dit, „qu'il y aurait peut-être un troc à faire entre moi et les Autrichiens; qu'ils me céderaient leur morceau de la Pologne en faveur que je leur cédasse le Comté de Glatz.'' — Je lui repartis, „que je n'avais la goutte que dans les pieds, et que ce serait une proposition à me faire, si je l'avais dans la tête; qu'il s agissait de la Pologne et non de mes états; que d'ailleurs, je m'en tenais aux traités de paix et à toutes les assurances, que l'Empereur m'avait données, de ne plus penser à la Silésie.'' — „Mais, dit-il, le mont Carpathe sépare la Hongrie de la Pologne; et toutes les acquisitions que nous pourrons faire au delà ne nous sont aucunement avantageuses." — „Mais, disje, les Alpes vous séparent de l'Italie, et vous

ne regardez pas le Milanais et le Mantonan comme des possessions indifférentes." — Cela Tembarrassa un peu, après quoi il reprit: „ Ainsi il y aurait un moyen, de nous faire un partage plus avantageux, en nous faisant obtenir des Turcs Belgrade et la Servie." — Je crus tomber de mon haut à ces paroles, auxquelles je ne pouvais m'attendre d'un allié des Turcs, et de cette cour, dont la phrase favorite était celle de la balance de TOrient. — Je lui dit, en badinant, „que j'étais bien aise d'apprendre par ce qu'il venait de me dire, que les Autrichiens n'étaient pas encore circoncis, comme on les avait accusés de l'être, et que c'était aux dépens de leurs bons amis, les Turcs, qu'ils voulaient prendre leur poiHon." — H me demanda ce que je pensais de cette idée. — Je lui répondis: „que je ne croyais pas qu'il flit impossible de la faire réussir", sur quoi il dit, „qu'il l'écrirait à sa cour et que cela lui ferait plaisir." — Vous ne devez pas manquer d'observer, dans toutes ces ouvertures, une révolution entière qui s'est faîte dans la façon de penser du conseil de Vienne. — Je l'attribue en partie à l'entrée des 40,000 Russes en Pologne, et en partie à la dernière audience que Van Swieten eut à Berlin, où je lui montrais toutes les forces prussiennes prêtes à fondre sur l'Autriche, si elle attaquait le corps

du comte Romanzow, et où je lui fis sentir, que pour éyiter une guerre funeste à la cour de Vienne , il fallait travailler à rétablir la paix. Quant aux propositions du troc qu'il m'a faites, je les regarde comme une lourde faute, qui décèle leur mauvaise foi impuissante.

Pour ce qui est de la répugnance, que cette cour témoigne de partager avec nous la Pologne, c'est pour ménager les Polonais, sur lesquels elle a un oeil, et pour que toute la haine de cette Nation tourbe sur les Russes et sur nous. —

Quant à cette acquisition de Belgrade et de la Servie, je dis à Van Swieten, qu'il devait se souvenir qu'il y a plus de deux ans, que les Russes leur ont offert toutes sortes d'avantages aux dépens des Turcs, qu'ils ont refusés. — J'avoue qu'après toute la conduite que la cour de Vienne a tenue, elle ne mérite pas trop, qu'on ' travaille en sa faveur, et mon sentiment serait, de les réduire à un morceau de la Pologne, pour les punir de leur conduite passée.

Vous communiquerez au comte de Panin toute cette dépêche, et vous me marquerez en même temps ce que l'on pense sur ces divers sujets. — J'espère de recevoir dans peu notre traité signé. — Tout ce que je viens de* vous écrire,

montre clairement, que nous ferons la paix comme nous le voudrons, si la Russie et moi nous tenons fermement ensemble. — Sur ce, je prie Dieu etc.

Fédéric.

Le Roi au Comte Solms.

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