D(^cembre
Mes lettres de Vienne ne sauraient assez exprimer la réserve et la taciturnité du Prince Kaunitz. Muet comme une carpe sur les affaires de Pologne, il ne fait que rechigner, lorsqu'on touche la corde des limites. D'ailleurs, la Cour de Vienne a donné ordre de former un magasin de vivres et de fourrage pour 80,000 hommes, près de Pesth en Hongrie, et d'en presser si fort l'amas, qu'il soit entièrement rempli au mois de février prochain. On prétend même, qu'jelle médite d'en établir également un en Autriche, sans que jusqu'ici on puisse pénétrer le motif de tous ces préparatifs dispendieux, qui ne laissent cependant de fournir matière à des réflexions. Je ne vous cacherai pas, que l'appel du Baron Van Sv^^ieten de ma Cour, ayant été suivi de si près dans ces conjonctures par celui du Prince Lobkowitz de Pétersbourg, me paraît mériter quelque attention, et j'ai bien de la peine à me défendre du soupçon, que le Prince Kaunitz ne les ait éloignés de leurs
postes, dans le même temps, que pour prévenir toute explication avec eux sur les vues et les démarches de leur Cour. En attendant qu'on y voie plus clair, je ne saurais m'imaginer que deux objets de cette démonstration Autrichienne. Ou la (yOur de Vienne se défie de la fidélité de la Porte à remplir ses engagemens de la Convention de 1771, relativement à la Valachie Autiîchienne et aux frontières de la Moldavie, et qu'elle veut, par ce camp de Pesth, en imposer à la Porte, et l'engager à se prêter sans plus de délai à la cession promise, et au delà; — ou, cette ostentation se rapporte à la Russie, et voici comment. Vous vous rappelerez de cette convention , que dans son article cinq, l'Autriche a promis à la Porte, de lui procurer une bonne paix. Et vous n'ignorez pas non plus, qu'elle n'a jamais pensé jusqu'ici à remplir cet engagement. Il se pourrait donc bien que cette Cour, qui ne connaît de justice que son intérêt, ait pris présentement le parti, d'y satisfaire en quelque façon et d'assembler une armée sur les frontières en Hongrie, dans la vue de déclarer en même temps à la Porte, que du moment, qu'elle ne lui ferait aucune difficulté sur ces possessions en Valachie et Moldavie, elle allait insister par une déclaration formelle auprès de la Russie, de se relâcher de l'indépendance
de la Crimée et des autres articles de sa dernière paix, que la Porte avait tant de peine à digérer. — Tout ce que je viens de vous confier, ne sont cependant jusqu'ici que de simples conjectures et soupçons, dont je ne puis pas encore garantir la vérité. — Quoiqu'il en soit, on peut avancer hardiment, qu'il y a selon toutes les apparences, quelque chose de vrai; mais le voile qui cache les vues Autrichiennes est encore trop épais, pour en juger avec précision. — Du reste, si j'avais un conseil à donner à la Russie, ce serait de ne point retirer ses troupes, ni de la Valachie, ni de la Moldavie, avant que la paix ne soit formellement ratifiée. En attendant, je continuerai fidèlement à lui communiquer tout ce qui me reviendra ultérieurement, soit relativement à ces camps, soit par rapport aux autres affaires qui l'intéressent, afin qu'elle puisse prendre ses mesures en conséquence.
(Le Roi Frédéric ne cessait pa«, dans ses notes, d'adresser des reproches à l'Impératrice de Russie, sur son indulgence envers les Polonais, et de l'exhorter, à employer la sévérité pour les contraindre à accepter toutes les transg^ressions du traité, que s'étaient permises la Prusse et l'Autriche et, à cet effet, de conclure la convention avec les deux puissances. L'Impératrice Catherine, qui, à l'égard de ses acquisitions, s'était rigoureusement tenue aux conditions du traité, se refusait, malgré ses bonnes dispositions pour le Roi, à appuyer de son autorité une lésion mesquine, une violation manifeste de ce traité. Bien plus, elle intercéda auprès des deux puissances pour les Polonais opprimés, et les engagea à restituer tout ce qu'elles s'étaient permis de -prendre en dehors du traité, par de subtiles interprétations. Longtemps ses efforts furent vains. Frédéric s'abritait derrière la cour de Vienne, et déclarait: — „que l'équilibre Européen l'obligeait de ne pas rester en arrière de cette puissance. Si elle se décidait à restituer, ce qu'elle ^'était injustement approprié, il était disposé à en faire autant." — C'était une de ses ruses de guerre, par laquelle il voulait
mettre ensemble la Russie et riVutriche, et quitter lui-même la partie. De plus, il était })ersuadé, que le li(U' ministre, qui dirigfeaît le cabinet Autrichien, repousserait avec arrogance les représentations du cabinet russe, et ne rendrait pas un pouce du terrain une fois pris. Ainsi donc lui le Roi conserverait toute liberté d'agir à son gré contre les „tétes revéclies" des Polonais. Os violations du traité de la part des deux cours furent d'autant plus fâcheuses, qu'elles entravèrent la pacification intérieure de la Pologne. L'ambassadeur russe Stakelberg écrivait à ce sujet, le 22 Mai 1774: — „11 fut d'abord convenu, dès le commencement, que la Délégation de la diète devait, avant tout, terminer les affaires extérieures, avant de s'occuper des intérieures. I^a cour de Berlin, en refusant de conclure le traité de commerce d'une part, de l'autre par ses nouvelles délimitations de frontières, a excité ici la plus grande perturbation dans les esprits, et paralysé toutes les affaires intérieures. Tel est le désagrément des affaires avec cette nation, ajoute Stakelbcrg, que le moindre nouvel incident renverse toutes les têtes et tous les plans. Il ne paraît pas expédient d'employer la violence, et même ce moyen pourrait être dangereux, parce qu'il ne conduirait qu'à de nouveaux empiétemens de la part des deux cours."
Nous donnons ici, dans ce qui suit, un extrait d'une des nombreuses lettres d'exhortation de l'Impératrice de Russie, qui causaient un si grand déplaisir au Roi, et qu'il représente dans ses mémoires, comme des chicanes russes. — „0n „poussa, dit-iP), la mauvaise humeur, jusqu'à „chicaner le Roi sur une banlieue, située au- „delà de la Netze, qu'il avait insérée dans sa „démarcation : on lui fit d'autres difficultés sur „le territoire de Thorn, qu'on prétendait, qu'il „ravait trop rétréci, quoiqu'on l'eût réglé sur les „cartes géographiques les plus exactes, qu'on „Tiit pu se procurer. Les Russes tirent des que- „r<elles semblables aux Autrichiens sur un ter- „rain qu'ils s'étaient approprié au-delà du San, „et qui était assez considérable. Le Roi pro- „mit d'avoir la complaisance pour l'Impératrice „de Russie, de s'accommoder à quelques égards „à ses désirs, à condition toutefois, que les Au- „trichiens en fissent de même; mais, la cour de „Vîenne, affichant la hauteur, et étalant toute sa „dignité, déclara, qu'elle n'était pas intentionnée „à céder un pouce de ses possessions. Cette décla- „ration fière et déterminée des Autrichiens produisit „que les Russes gardèrent le silence, et qu'alors les choses restèrent sur le pied où elles étaient)
*) Mëmoiresde 1763 à 1775. — Oeuvres VI. P. 56.
Extrait d'une Note russe, présentée au Comte Solms, le 30. Avril 1776.
„Sa Majesté l'Impératrice n'a fait aucune difficulté au sujet des règlemens d,e frontières de ses deux voisins avec la Pologne; elle n'a pas usé du droit de contester leurs erapiétemens; droit, qui lui est bien acquis^ par le principe de l'égalité; mais il résulte précisément de ceci, et de ce qu'elle a tout renvoyé à une négociation directe avec la République, qu'elle s'est lié les mains dans ce qui regarde les Polonais, et qu'elle ne pourrait contraindre ceux-ci par des exhortations pressantes à signer les conditions de l'une ou de l'autre cour.
,^Comme la fixation des frontières, telle que la cour de Berlin l'admet., est contraire au sens littéral de la convention de St. Pétersbourg, tout ce qu'on avancera, pour obliger les Polonais à l'admettre, sera réfuté par cette objection du sens littéral. De plus, comme Sa Majesté a suffisamment fait comprendre son opinion: ,,que la Netze, jusqu'au point où elle se rapproche le plus de la Vistule, et de là en ligne directe vers Fordon et Solitz, est la frontière entendue par le traité, et ce qui est le plus conforme au sens littéral de cet acte; comme aussi, que par la Netze en entier, il ne
peut avoir été entendu que le lit de ce fleuve, ses pêcheries, ses moulins, sa navigation etc., choses qui indiquent la possession d'un fleuve: llmpératrice regarderait comme contraire au sentiment de sa propre dignité, de soutenir toute autre explication ou interprétation qu'on pourrait faire du traité.
,*,Mais comme Sa Majesté le Roi de Prusse n'a en vue que de maintenir un certain équilibre avec l'Autriche, Sa Majesté l'Impératrice ne conteste pas ce principe politique, et donnera ordre à son Envoyé à Varsovie, d'intervenir sous main pour favoriser une conclusion à peu près en rapport avec celle qui a été faite avec la cour d'Autriche."
Frédéric croyait s'être assuré la possession de ce qu'il s'était approprié, par son adroit expédient d'en appeler à l'Autriche. Mais Kaunitz lui rendit habilement „coup pour coup." Laissons parler le Roi lui-même sur ce sujet:
„Le Roi s'était concerté avec la cour de „Vienne de manière, que les deux puissances „conservassent leur possessions intactes, en lais- „sant crier les Polonais, et en tâchant en même „temps d'apaiser la Cour de Russie. Mais le „Prifice Kaunitz, attaché à sa politique fallacieuse, „dans l'intention de brouiller les Cours de Ber- „lin et de Pétersbourg, fit déclarer à cette der- „nière: „que l'Impératrice-Reine , par la seule „envie d'obliger l'Impératrice de Russie, avait „résolu de rendre à la République de Pologne „une partie du Palatinat de Lublin, toutes les „terres qui se trouvent au delà de la rive droite „du Bug, la ville de Casimir, et encore quel- „ques autres morceaux qu'elle possédait." — Cette démarche ne chagrina pas peu le Roi, comme il paraît par son récit même; et pour en prévenir les effets autant que possible, il envoya, pour la seconde fois (en Avril 1770) le Prince Henri à St. Pétersbourg. Mais cehii-ci ne réussit pas à grand'chose, dans cette affaire manifestement injuste. Comme il parlait à l'Impératrice de l'opiniâtreté des Polonais, qui tiraient toujours
en longueur la conclusion du traité de démarcation avec la Prusse, et qu'il sollicitait cette Princesse, d'intervenir vigoureusement à cet égard, elle déclina sa demande par ces paroles : „qu'elle souffrait de se trouver ainsi partagée entre ce que lui prescrivaient sa gloire et sa dignité et ce qu'elle voudrait, d'autre part, accorder à son amitié pour le Roi." Et, en fin de compte il fallut, que Frédéric, malgré toute sa répugnance, et à l'exemple de l'Autriche, sur laquelle il s'était appuyé, se prêtât à la restitution demandée. La Cour de Vienne rendit envii'on 50 milles carrés et le Roi de 30 à 40. — Les Polonais ne durent cette restitution qu'à l'intervention efficace de l'Impératrice; cependant ils lui en conservèrent peu de gratitude, comme, en général, la reconnaissance n'a jamais été une de leurs vertus.
Du Roi au Comte Solms.