XOTICE SUR LA DOCTRINE DE FRÉDÉRIC LE PLAY
motifs, et sous prétexte d'accorder une justice et une protection qu'on ne leur demande pas. Les vérités sociales que je viens de résumer en ces termes sommaires se réduisent elles-mêmes en un axiome : la vie privée imprime son caractère à la vie publique; la famille est le principe de l'Etat » (l).
(1) Les Ouvriers eurojK'ens, I, 181.
CIIAIMTUF. VII
LK GOLVKKNEMEXT
" Le problème du gouvernement, dit Le Play, otï'rc, dans >es solutions, une diversité infinie. La cause de celte diversité est dans la situation relative des limites qui, chez les différents peuples, séparent la vie publique de la vie privée. Chez les peuples prospères, chaque i'amiile, soumise à la loi morale, pourvoit sans entrave au bonheur de ses membres. Usant de sa libre initiative ou groupée en communautés et en corporations avec les familles voisines, elle règle de concert avec elles ses intérêts journaliers sans conflit et sans procès. Sous ce régime la vie privée est fort étendue...
« Au contraire, le gouvernement envahit de vastes champs d'activité quand les familles, affaiblies par la corruption ou opprimées par la loi écrite, perdent Taplitude à gérer leurs propres affaires. Dans ces circonstances, la vie publique, dirigée par les gouvernants et appuyée sur la force, se développe aux dépens de la vie privée » (1).
C'est le cas de la France. Il faut donc, s'il est possible, lui proposer pour modèle un peuple qui lui ressemble par tous les genres d'activité économique ou intellectuelle, mais dont les qualités contrastent avec ses défauts et les succès avec ses
(\) La Rt' forme sociale, III, H,
Le l'iav 14
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revers. Le peuple anglais est celui qui semble le mieux remplir ces conditions (1). Le Play a résumé les principales causes de sa supériorité politique et sociale dans un beau chapitre sur l'esprit de la constitution britannique. Joseph de Maistre avait déjà vanté cet esprit public de l'Angleterre, « unique, infaillible, au-dessus de tout éloge, qui mène tout, qui sauve tout » (2). Mais cet esprit n'est tel que parce qu'il pénètre et anime toutes les parties du corps social : familles, associations libres, conseils locaux, Parlement. Sous la tutelle d'un gouvernement fort et indiscuté, sous la discipline salutaire du christianisme traditionnellement accepté par tous, chaque individu, cliaque famille, chaque groupe possède dans son domaine propre l'initiative, l'indépendance et la responsabilité : voilà le principe qui, inspirant en Angleterre la vie privée comme la vie publique, y a fait des citoyens et créé des institutions. Le respect de Dieu, source unique el raison d'être nécessaire de toutes les formes du respect ; la puissante organisation de la famille, où la liberté du testament confère au chef une autorité souveraine; l'éducation, plus soucieuse de tremper le caractère que d'orner rinlelligence, de former des hommes que de préparer des bacheliers, habituent de bonne heure le jeune Anglais à la discipline et à l'effort personnel. D'innombrables associations se le disputent, adolescent pour les exercices variés du sport; homme fait, pour toutes les oeuvres de science, de littérature ou d'art, de religion ou de charité, qui s'épanouissent librement et couvrent le sol de leur végétation bienfaisante. Loin, en effet, d'étoutïér ces
(1) Lo Hay n'ignorait ni les défauts ni les erreurs de l'Anglotcrre ; il les énumèrc lui-même et il eu fait le compte avec sa précision hahitui'llc S'il u'a pas insisté sur ces traits regrettaljlcs et s'il n'a mis en lumière (juc les bons côtés, c'est iju'il se pro- ]>08ait non de faire une étude crititjue, mais de présenter des i'xemi)ies utiles à son [tays {La licfavini' socinlf, 111, 27(i).
(2) Joseph do M.iisire, Essai sui' le priiici/ie ff'-iiérateiit' des constilulions j)o/ilii/iies, |i. 9.
groupenienls sous les entraves adniinislralives, la loi favorise leur oclosion et facilite leur perpétuité. Ainsi s'élèvent, sur les larges bases des institutions domestiques et civiles, les institutions administratives et politiques de l'Angleterre ; et ccst, dans ce pays plus que dans tout autre, la solidité des fondations qui fait celle do tout l'éditice. La première assise de sa constitution sociale, disent ses hommes d'Etat, c'est le christianisme ; la seconde, c'est l'organisation de la famille et la liberté de tester. Si l'on ajoute que l'Angleterre concilie la plénitude des libertés civiles et politiques avec le plus extraordinaire développement de richesse et de puissance, et qu'enfin elle n'a pas d'égale dans son aptitude à conjurer la corruption et à entreprendre en temps opportun les réformes nécessaires, ou reconnaîtra que, parmi les grands peuples qui occupent aujourd'luii avec éclat la scène du monde, aucun ne pouvait être plus utilement proposé en modèle à la France.
Seule, en effet, entre tous ces peuples, la France a solennellement répudié les principes et les traditions qui, dans l'Empire britannique, tiennent si fortement unis tous les inilividus d'une même race. La décadence a commencé, chez elle, avec les désordres de Louis \l\: elle s'est aggravée avec les blasphèmes du régent et les débauches de Louis XV\ Le mal fut inoculé par eux aux classes dirigeantes ; la Révolution retendit à la société tout entière. Ses crimes n'ont eu qu'un temps ou ne se reproduisent que de loin en loin, mais les sophismes qui les ont rendus possibles continuent toujours, ouvertement ou sourdement d'inspirer nos constitutions et nos lois. — Une aberration fondamentale : Dieu n'existe pas, ou du moins l'organisation politique et sociale des peuples ne relève pas de lui, mais de la seule raison ; — trois erreurs qui se rattachent à celle-là : h
pcriection originelle de l'iiomme, et, comme conséquence, Tinutilité des traditions pour le guider et d'une discipline religieuse et sociale pour lui servir de frein ; — 1 égalité systématique, qui résulte de celte tendance universelle au bien, et qui exclut toute hiérarchie; — entin le droit de révolte contre les anti([ues institutions qui, méconnaissant la perfection et l'égalité naturelles, prétendent assujettir l'homme à la triple autorité de Dieu, du père et du souverain : tels sont les faux dogmes sur lesquels repose la philosophie politique de J.-J. Rousseau et de la Révolution française (1). Ils aveuglent, aujourd'hui encore, une partie de « la race qui, au temps de Condé, de saint Vincent-de-Paul et de Descartes, éclairait le monde entier. Ils nous cachent les vérités que nous avons enseignées, qui restent évidentes pour tous les peuples prospères, et qui ne sont plus guère connues que des Français ramenés à l'évidence par un séjour chez ces peuples... C'est ainsi que nous sommes devenus, d'erreur en erreur et de chute en chute, le peuple le plus malheureux de l'Europe » (2).
D'autre part, tandis ([ue la constitution britannique s'oO'orce d'assurer à toutes les classes les satisfactions légitimes qu'elles poursuivent, chacun de nos gouvernements, depuis deux siècles, s'est attaché à faire triompher quelque principe exclusif: absolutisme monarchique de Louis XIV à Louis XVI, puis sous Napoléon; prépondérance de la noblesse sous la I\eslauration, de la bourgeoisie sous Louis-IMiilippe, souveraineté du nombre avec le tempérament de l'hérédité, sous le second Empire, puis sans aucun tempérament sous la troisième République.
(1) Certains lecteurs apprendront peut-être avec surprise que Mirabeau cadet proposa, le 20 août 1780, d'inscrire le Dr-caloguc on W'iii de la nouvelle Conslitulion. 11 est inutile do dire (pif sa motion no trouva aucun Ocho dans l'Asseinbli'o {La di'claralion dea droits de riiomme et du citoyen à l'Assetnlilèe C'oiislilunnte par M. Louis Bci'sasse, dans la Revue ta Hr/'onne sociate, 1905, II, 477).
(2) Les filions de ta /ini.r sociale, tiniTc^poiiiiaiiic n" '.'>. p. ti! ; La Iti'l'iirnii- sociale, III, (147.
Ce règne universel de l'erreur, et cet cxcUisivisnie politi((ue ont fomenté dans nos idées, nos sentiments et nos intérêts, un antagonisme anient qui ne peut, s'il se prolonge, qu'aboutir h la destruction même de la nationalité française et conlirnier la parole divine : « Tout royaume divisé en lui-même sera désolé : toute ville, toute famille divisée en elle même ne subsistera point » (1).
Tandis que l'antagonisme et l'intolérance, répandus dans le corps entier du pays, y entretiennent l'esprit de révolution, la bureaucratie, concentrée entre les mains du personnel administratif et gouvernemental, bannit de chez nous l'esprit de réforme. « La Révolution n'a laissé debout que les individus, avait dit Royer-Collard dans un discours qui résume éloquemment les considérations développées plus tard par Le Play. La dictature qui l'a terminée a consommé, sous ce rapport, son ouvrage ; elle a dissous jusqu'à l'association, pour ainsi dire physique, de la commune ) elle a dissipé jusqu'à l'ombre des magistratures dépositaires des droits et vouées à leur défense. . . De la société en poussière est sortie la centralisation. . . Elle a pénétré comme une conséquence, une nécessité. En effet, là oîi il n'y a que des individus, toutes les affaires qui ne sont pas les leurs sont des atïaires publiques, h's affaires de l'Etat. Là oh il n'y a pas de magistrats indépendants, il n'y a que des délégués du pouvoir. C'est ainsi que nous sommes devenus un peuple d'administrés, sous la main de fonctionnaires irresponsables, centralisés eux-mêmes dans le pouvoir dont ils sont les ministres » (2).
Cette autorité omnipotente, anonyme, irresponsable, la centralisation administrative ou la bureaucratie, « pouvoir monstrueux, disait encore Royer-Collard, qui s'est élevé sur la
(1) Saint-Malliiou. XII, 25.
(2) De Baranlf, La vie polit i<iue de M . Roi/er-CoUai-d ; ses discours et ses écrits. II, 131.
luiiie (le toutes les institutions », est devenue elle-même, dans notre société désorganisée, la seule institution permanente, la seule que toutes les révolutions respectent et ([ue tous les gouvernements fortifient afin de se l'approprier et de s'en servir. Elle s'est substituée aux citoyens dans la gestion de leurs affaires, elle a énervé et paralysé la nation. Rendre aux divers organes de la commune, de la province et de l'Etat la vie dont la bureaucratie les a dépouillés, telle est donc la difficile, mais nécessaire réforme qui s'impose à la France.
ni
Au moyen ftge, les cités d'une part, les communautés rurales (le l'autre, s'étaient créé une existence propre et autonome par l'adoption d'usages variés qui répondaient à leurs besoins. La monarcbie remplaça peu à peu ces usages par une réglementation plus ou moins uniforme et détruisit ou mutila les libertés locales. La Révolution porta le nivellement plus loin et supprima toute distinction entre les villes et les coumiunautcs rur-ales. Cependant la nature des choses, nos propres traditions, les exemples de l'Angleterre et de l'Allemagne conseillent de leur appliquer un régime différent. « Les premières sont par elles-mêmes un centre et chacune d'elles constitue un organisme complet; les secondes, au contraire, gravitent autour d'un centre et font partie d'un organisme ])lus vaste qu'ellesmêmes » (1).
Dans nos villes, les attributions des magistrats municipaux ne s'écartent pas sensiblement de ce qu'elles sont dans les pays étrangers, mais l'exercice de leurs fonctions est trop étroitement subordonné à la tutelle de l'aulorilé supérieure, c'esl-à-dire des
(1) l'iiul Lrroy-IlciinljiMi, D» iadniinistvalioii locale en h'rance et en Anylelerre, p. 84.
bureaux de la prélecture ou des minislères. On allègue, entre différents motifs, pour justitier celle dépendance, les dangers du suffrage universel tel qu'il est pratiqué chez, nous, c'est-àdire du nombre brut sans conlre-poids. sans alténuation d'aucune sorte. Ce mode de suffrage donne, en olfet, k ceux qui ne possèdent rien et qui ne paient pas l'inipOl, le moyen, là où ils forment la majorité, d'opprimer et de spolier, par l'inlermédiaire de leurs élus, ceux qui possèdent et qui paient. On a tout dit, on n'en dira jamais trop sur l'absurdilé et sur l'iniquité d'un tel système électoral. Le Play estimait qu'il était urgent de remédier à « l'imprudente extension donnée par la violence, en 1848, au droit de sutTrage ». L'administration communale notamment, où tous les intérêts en jeu sont de l'ordre économique, eût dû être remise, suivant lui, comme la gestion d'une société privée, exclusivement à ceux qui en supportent les charges. Les chefs de famille, propriétaires fonciers ou locataires à bail, auraient seuls possédé le droit de vote (1).
(1) Si une telle rél'orme est impossible à réaliser chez un peuple qui pratique depuis près de soixante ans le sulfrage univer«i'l. du moins serait-il indispensable que la propriété fut doléf d'une part supplémentaire d'influence et de sulTrage.
On sait qu'en Belgique tuut citoyen a au minimum une voix, c'est donc le sulîrage universel. Mais la loi attribue, dans certaines conditions, 1 vole supplémentaire au père de l'ainille, 1 autre vole au propriétaire dune rente sur l'Etat ou d'un carnet à la caisse d'Kpargne ; '2 autres votes au propriétaire foncier ; 2 votes encore à celui qui justifie d'un certain degré d'instruction. Néanmoins nul ne peut cumuler plus de 4 votes pour les élections communales (3 votes pour les élections provinciales et pour les élections parlementaires). De plus, la représentation proportionnelle est appliquée dans les élections communales.
Knfin, en Anglelerre, les femmes participent directement aux élections locales. En Prusse, dans les petites communes rurales où l'administration est remise à des assembées d'habitants, les femmes mariées votent par l'intermédiaire de leurs maris ; les femmes majeures, filles ou veuves, par des mandataires.
Un système qui, s'inspirant de ces diverses législations, ne retirerait le bulletin de vote à aucun de ceux f[ui le possèdent
Pour nos communes rurales, la plupart sont trop pauvres en argent et en hommes, trop isolées pour avoir une vie propre (1). C'est là un des vices capitaux de notre organisation administrative. Il faut, pour y remédier, ne laisser à ces communes que des attributions très limitées et concentrer tous les services municipaux de quelque importance au chef-lieu de canton.
Entre la commune rurale et le département ou la province s'échelonnent d'ordinaire deux subdivisions administratives qui correspondent à Forganisation de la justice de paix et de la moyenne justice. Tels sont, en France, le canton et l'arrondissement. Pour ce dernier, il n'existe, au point de vue administratif, aucune raison sérieuse de le maintenir. Le canton deviendrait, au contraire, le pivot de la réorganisation de nos communes rurales. A côté du service de la justice de paix qui y fonctionne déjà, ceux de l'état civil, de la vicinalité, de la police, des écoles, de l'assistance publique y seraient installés. Ils seraient dirigés par un conseil de canton, composé de délégués des communes rurales et par un président choisi parmi les propriétaires fonciers du pays (2).
aujourd'hui, mais (jui, précisément comme dans les sociétés privées, tirndrait un compte équitable de tous les intérêts représenti's dans la commune, pourrait servir de base h une réformo de l'électorat muuieipal en France.
(1) Sur :i6.00() eoininunes en chiffres ronds, 28.000 ont moins de 1.000 ha.hilanls, 18.000 eu ont moins de 500, 10.000 n'en ont pas 300.
(2) Sur les rrfornics à iiilroihjirc dans l'oi^/^'-misation de la eornniunc l'urale et du cautou, des considérai ions anal()i;ues ont élé dévclopijr'cs notamment par le du(! Victor de [{ro^iie ( Vues sur le (lourei'ncnif'ntjle la France); M. Paul Leroy-lieaidicu (De l'aclniinislralion locale eii France et en Angleterre) ; M. Joseph Ferraiid, ancien préfet (Les /nslilutioîis administrati-
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Qiianl aux villes, avec leurs banlieues, elles seraient constiluées en unités distinctes et réuniraient les attributions de la commune et celles du canton. Elles posséderaient donc, conformément h l'ordre naturel dos choses, un champ d'activité beaucoup plus étendu que celui de nos chétives communes rurales. Ainsi serait résolu, comme il l'a été en Angleterre et en Allemagne, le problème qui consiste à simpliticr la vie administrative dans les campagnes et à la développer dans les cités.
La destruction de nos anciennes provinces a été, de la part des prétendus Constituants, « un acte de barbarie sans exemple », dit Le Play. « Parmi tant de crimes politiques et tous les attentats commis par la Révolution contre la France, c'est un des pires, ajoute Taine, car il a tué du premier coup le patriotisme local ». Des écrivains qui appartiennent à une tout autre école ne se sont guère montrés moins sévères (1). On objecte,
tes en France et à l'éti-anger. Les pays libres, Césaristtie et démocraf ie ) . .le signale aussi le projet et les propositions de loi sur l'organisation du canton pn-sentês par M. Goblot, ministre de l'Intérieur (20 mai 1882), par M. Colfavru (28 janvier 1887) et par M. -Maurice Faure (4 mars 1895),
(1) La ItéforTne sociale, III, .oO.^. — Les Origines de la France contemporaine, le Héfjime moderne, I, 396.
Les départements, dit M. Foncin, « étaient nés d'une ])eTisée de centralisation, ils restèrent des organes centi'alistes, des instruments du despotisme! de i'Klat... De l'aveu de leurs auteurs, ils ont été institués pour combattre l'esprit provincial ; ils ont fait pis, ils ont tué la vie provinciale •» (Les Pays de France, p. 21, 27). « Tandis qu'ils découpaient les vieilles provinces en tranches départeraent.iles, les hommes de 1789 croyaient fonder la puissance de la France sur l'unité ; ils ne faisaient que dresser la carte de l'empire futur de Bonaparte ». Ue Lanessan, cité par M. Léon Donnât, Im Politique e.rpérirnnntale, 2" édit., 410).
M. Donnât rappelle r|ue ces mêmes hommes trahissaient efi-
il est vrai, que les provinces n'étaient plus, en 1789, que des membres languissants, presque morts. Je réponds d'abord que, s'il en eût été ainsi, Mirabeau et Tiiouret n'auraient pas mis, selon toute vraisemblance, un tel acharnement à les détruire (1). D'ailleurs, si malades qu'ils pussent être, c'étaient des organes essentiels : de quel nom qualifier les médecins qui, au lieu de s'appliquer à les guérir, ont entrepris de les supprimer ? Ce sont des fous. Car ou ne renq)lace pas à volonté, et ils n'ont pas remplacé « ces groupements tout faits et qui étaient l'œuvre accumulée de dix siècles, ces noms historiques et puissants dont chacun remuait des milliers de cœurs et associait des milliers de volonté..., bref cette petite patrie dont le culte instinctif est un premier pas hors de l'égoïsme et un acheminement vers le culte réfléchi de la grande patrie ». Nos départements, ces morceaux de provinces « découpés par des ciseaux de géomètre et désignés par un nom géographique tout neuf, ne sont plus que des agglomérations factices d'habitants juxtaposés, ces assemblages humains n'ont pas d'àme » (2). Faibles, incapables d'entretenir une vie autonome, déjà trop petits en 1789, ils le sont, pour ainsi dire, devenus plus encore
piesst'uient, sur ce point comme sur tant d'autres, la volonté l'ornielic de leurs mandants. « Le dépouillement des cahiers des Elals-gônéraux montre que trois cents d'entre (!ux réclament lo rétablissement d'assemblées provinciales investies de pouvoii's étendus. Et cependant l'Assemblée ConslituaMic supprime radicalement par un vote la division territoriale léguée à la France par ses traditions et son histoire » (Loc. cil., 406).
(1) 11 nest question, dans les séances où l'Assemblée constituante fliscute sur la nouvelle division du royaume, que de (léiruire l'cspril de jtrovince. Cette e-xpression se trouve une fois rJans la bouche de Mirabeau et deux fois dans crtle de Tbourct. Cest, dit ce dernier. « un bien réel et inappréciable de déti'uire l'esprit de pi'ovinci'., qui n'est, dans l'Etat, ([u'un espi'it individuel, ennemi dn véritable espi'il niilionnl » (Séances des 9 et 10 nov('mbre 17H!)). -
(2) Li'.s Origines de la Franco ronlemporaine, le /^v/////c tnodrrnf, I, .396.
aujourd'hui que la facilité et la rapidité des communications se sont si prodigieusement accrues.
Cependant le temps a accompli, quoique très imparfaitcmenl, son œu\re. « Il a déposé un peu de terre végétale sur la circonscription artificielle du département. Quelques souvenirs, des intérêts, un commencement de tradition se sont fait jour, et la sève détournée du vieux tronc s'est reportée vers la souche nouvelle » (l). 11 ne faut pas que nous la desséchions à notre tour. Conservons les départements pour respecter les droits acquis, mais groupons les en provinces pour ranimer, dans des circonscriptions plus étendues et plus puissantes, la vie, l'initiative et les entreprises locales (2). Sous le contrôle du gou-
(1) Progrtunine de (jouverneinent el d'oiyjanisation .sociale d'après l'observation comparée des divers peuples, par un groupe d'éeonomi-tes. avec une lettre prélacc de M. F. Le Play, p. 259. Ce livre, qui s'inspire des idées de Le Play, les résume et parfois les modifie avec beaucoup de précision et de clarté.
(â) Le Play a esquisse le projet d'une division de la France en 13 provinces (la Réforme sociale, IH. 613). — M. Foncin demande qu'il soit créé 31 ou Z± régions (Les pays de France, p. 39).
Diverses jiropositions de loi ont été présentées sur cette matière, notamment par M. Hovelacque (29 mai 1890), M. Beau(iuier (7 juin 18901, M. de Rarael et 29 de ses ccdlègues (9 juillet 1898). Je détache (Je cette dernière le passage suivant : « La décentralisation s'impose aussi bien au point de vue économique qu au point de vue historique. Nous avons maintenant 37.800 kilomètres de routes, 1 500.000 kilomètres de chemins vicinaux, 42.000 kilomètres de voies ferrées, qui permettent de traverser la France dans une sécurité aussi grande que possible, du Nord au -Midi et de l'Est à l'Ouest, en moins de vingt-quatre heures. La poste, dont le service va sans cesse se perfectionnant, permet aux administrateurs et aux administrés de se tenir en contact journalier par correspondance. Le télégraphe et le téléphone donnent la possibilitède communiquer en quelques secondes d'un bout de la France à l'autre. Les découvertes de la science rapprochent et rapprocheront encore de plus en plus les extrémités du centre, et supprimeront pour ainsi dire les distances. La nécessité du morcellement administratif, au point de vue des comimmicatioiis, est passée à l'état de légende... Tandis ([ue les 5:JO.OÛO kilomètres carrés de notre territoij'c sont divisés en 86 unités administratives ou départements, l".\utriche-JIongrie
2d2 notice suk la docïkine
verneur, placé, comme représentant, à la tête de chaque province, un directoire nommé par lui et un conseil général élu par les cantons, administrei'aient les départements. A la province seraient rattachés divers services, au premier rang desquels il conviendrait de mettre les tribunaux supérieurs et les Universités. Enfin les départements deviendraient, à l'exemple des comtés anglais, des circonscriptions purement rurales. Les villes en seraient détachées et posséderaient, comme les boroufj/ts, une représentation entièrement distincte.
iMais la première condition, pour réveiller la vie locale en France, depuis la commune jusqu'à la province, c'est de constituer à chaque groupement des ressources indépendantes. Aujourd'hui les départements, les villes, et surtout les petites communes rurales sont tributaires de l'Etat pour leurs chemins, leurs ponts, leurs écoles, etc. « Elles sont transformées en solliciteuses vis-à-vis du pouvoir central. C'est un vasselage, plutôt même un servage, presque un esclavage auquel elles sont rivées. La dépendance et la servitude électorale en ressortent » (1). 11 serait donc essentiel que les communes, les cantons, les départements, les provinces reconstituées prissent à leur compte les dépenses locales, sauf une réduction équivalente des taxes foncières levées par l'Etat. Celui-ci n'y perdrait rien, puisque ce qu'il cesserait de percevoir à titre d'impôt, il cesserait de le verser à titre de subvention. Quant aux pouvoirs locaux, ils seraient aft'ranchis de cet esclavage qui les paralyse et parfois les déshonore. « A partir du moment où elle disposera seule de l'impôt foncier, la province aura conquis deux avantages inappréciables : elle remédiera avec le concours de tous les intérêts aux injustices criantes que pré-
n'on compte (HIC 21 pour 622.^00 kilomètres carres ; l'AUemaf-ne 2G pour 530.000 kilomùlres ; et les Etats-Unis, 48 seulement pour Timmense su|)erficie de leurs Etals el Territoires ».
(1) Paul Lcroy-iJeaiiIieu, L'K/at modcimc el ses fourlions, p. l(i(i.
DE FRÉDKRIC LK PLAY 25«j
seule aujourdliui, au détriment des territoires pauvres, l'assielto de cet impôt ; elle sera enfin en possession des vraies libertés locales. Une commune n'est pas libre, en effet, quand elle est forcée de laisser prendre à grands frais par les agents du lise des sommes inutiles à l'Elat, puis contrainte d'aller au loin en mendier la restitution auprès des bureaùtralies centrales, l'n peuple libre n'a point à implorer les faveurs de l'Etat. II ne demande au pouvoir souverain que le règne de la paix sociale; et pour voir garantir ce bien suprême, il livre sans hésiter son sang et son épargne ! » (1).
Une autre erreur grave est celle qui cherche les garanties d'une bonne gestion des affaires locales dans des colonies de fonctionnaires étrangers, et qui lie leur avancement à un changement de résidence. Le Plaj rappelle avec raison que les peuples modèles s'inspirent de principes opposés : ils trouvent ces garanties dans la surveillance qu'exercent sur des fonctionnaires originalités du pays même les populations au milieu desquelles ils ont grandi, et dans l'avancement sur place. En Angleterre, c'était, à une époque récente, exclusivement parmi les propriétaires du sol que le souverain désignait tout le personnel administratif et judiciaire du comté. Depuis 1888, un conseil électif est chargé des fonctions administratives, mais \e lord lieutenant, chef de la milice et de la magistrature ; le sheriff', gardien de la paix du roi; les magistrates, préposés à la justice, sont tous encore choisis par la couronne sur la liste des propriétaires fonciers payant une certaine taxe. En Prusse, les fonctionnaires supérieurs, notamment Yamtmann, chef du baillage ou canton ; le laadrat,
(1) La Réfoi'tne sociale, III, 52.ï.
Le l'iav. dS
254 NOTICE SUK LA DOCTHINÉ
chef du cercle ou arrondissement, sont toujours nommés, le premier par le président supérieur de la province, le second par le Roi, parmi les propriétaires notables de la circonscription.
Cette règle de la localisation des fonctions publiques est directement contraire à celle qui prévaut chez nous. « On dirait, écrivait le duc Victor de Broglie, que la France est un pays conquis par son administration : point de localité où les fonctions publiques soient gérées par les indigènes ; point de localité où les fonctions publiques persistent dans les mêmes mains et se perpétuent dans les mêmes familles. Notre régime, c'est l'opposé du self-goveiniment. Nos administrateurs, ce sont les Anglais dans l'Inde ou les Autrichiens en Lombardie » (1).
Enfin il serait temps d'introduire en France une judicieuse et libérale méthode qu'applique la sage Angleterre. Certaines lois y sont simplement facultatives {adoptive ou permissive acts). Le Parlement ne les impose pas, mais les propose aux autorités locales, lesquelles sont libres de les adopter ou non. Cette pratique n'est pas entièrement inconnue chez nous, mais on l'y a bornée jusqu'ici à des matières peu importantes (2). il conviendrait de l'étendre, et, par exemple, de jeter immédiatement les bases de la nouvelle organisation communale et cantonale là où les populations intéressées en feraient la demande. « 11 faut cesser de sacrifier notre race à nos déplorables formules d'uniformité. Nous devons enfin sortir de ce cercle vicieux dans lequel une commune ne peut commencer
(d) Due Victor de Broglie, Vues sur le gouvernement de la France, p. 97.
(2) Ainsi le décret du 26 ziiars 1832, relatif aux rues de Paris, et qui fixe les règles de l'alignement, du nivellement, etc., porte (article 9) : « Les dispositiona du présent décret pourront être ajjplirjuées à toutes les villes qui en feront la demande, par des décrets spéciaux rendus dans la forme des réglementa d'udministratiun publique ».
DE FlîI^r)ÉIaC LE PLAY 256
sa réforme qiu^ le jour où la Krancc entière sera complètement réformée » (1).
Chez tous les peuples on trouve plus ou moins la dr/nocrutie clans la commune, où tous les propriétaires possèdent ou contrôlent le pouvoir municipal ; Y aristocratie dans la province, où les habitants sont représentés par leurs chefs naturels ; la monarchie A^n^ l'Etat, où un chef unique, soit héréditaire soit élu, exerce, avec le concours de deux Chambres législatives, la souveraineté.
Six services correspondent, pour l'Etat, à TcxécUtion de six devoirs principaux : I" en ce qui touche la paix intérieure, choisir les agents et les gouverneurs de province les plus dignes ; les maintenir, par un contrôle sévère dans 1 "accomplissement exact ol consciencieux de leurs fondions ; 2" entretenir de bons rapports avec les nations étrangères, en donnant l'exemple d'un respect scrupuleux pour le droit des gens ; 3" organiser une armée qui défende la frontière continentale contre les agressions du dehors ; 4" organiser une flotte militaire (jui défende la frontière niaritime et protège les nationaux sur toutes les mers ; 5" favoriser l'émigration jusqu'à ce que les colonies puissent prendre ce soin et se suffire ; 6" enfin fonder tous ces services sur un bon régime financier.
Je ne veux retenir ici que les considérations Judijcieuses par lesquelles Le Plaj montre l'excellence du régime politique et administratif anglais en ce qui touche la responsabilité des fonctionnaires et la gestion des finances publif|ues.
Chez nous, tous les agents, même ceux qui occupent le sommet de la hiérarchie, se meuvent, anonymes et irresponsables,
1) La Héfnrme sociale, III 551.
à Tomhre du ministre. Il signe leurs rapports, prend à son compte leurs conclusions, endosse leurs erreurs. Il est censé les diriger ; en fait, ce sont eux qui le dirigent. Chez nos voisins, les fonctionnaires, placés à la tête de chaque service, sont responsables de leurs actes soit devant le pouvoir qui les nomme, soit devant les tribunaux. Le contrôle des ministres ou des commissions supérieures et les arrêts des juges préviennent ou répriment efficacement tous les abus d'autorité. Que résulte-t-il de ce système, qui est, on le voit, l'opposé du nôtre ? C'est qu'un ministre ne s'occupe guère des services placés dans un département que pour en nommer les chefs. Il ne s'impose jamais l'absorbant et stérile labeur qui consiste à signer des centaines de décisions dont les motifs et l'objet même lui resteraient inconnus. Rien ne l'empêche donc de réserver tout son temps pour l'étude des questions importantes dont l'heureuse solution peut marquer honorablement son passage aux affaires. L'Angleterre ne fait d'ailleurs qu'appliquer ici à l'administration publique la pratique que suivent, dans leurs entreprises privées, ses grands commerçants et ses grands industriels. Le secret de leur puissance se trouve dans une intelligente division des pouvoirs et dans de larges délégations d'autorité, qu'ils mesurent aux résultats obtenus par cliaque chef de service. Pour résumer d'un mot ce système, on peut dire que, dans la vie publique comme dans la vie privée, l'honneur du bien et la responsabilité du mal ap])artiennent, on Angleterre, à quiconque exerce une part d'autorité.
La supériorité de cette conception s'y révèle notamment dans l'administration financière. Celle-ci n'est pas classée comme un simple département ministériel. Pourvue d'une organisation très spéciale et placée au-dessus de tous les autres services, elle est considérée comme le nerf du pouvoir exécutif. « L'oi)iniou publique, dit .M. Slourm, favorise d'un assentiment unanime cette préséance accordée à la Trésorerie {Treasui-!/}. Elle y voit une garantie |)Our le maintien du bon ordre tinanrior.unc
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barrière salutaire élevée contre les empiétements coiileux et inconsidérés des ministres dépensiers. En nu mot, elle juge très sagement (|ue la prospérité financière constitue le bien le plus précieux, l'intérêt vital du pays, et que, dt's lors, il convient d'assigner le premier rang à ceux (pii sont cliargés de la sauvegarder » (1).
La Trésorerie centralise, au point de vue financier, l'action du cabinet, fclle comprend cinq hauts commissaires et trois membres de la Chambre des communes. Le premier Lord de la Trésorerie, qui est en môme temps le premier ministre et l'un de ces commissaires, la dirige (2). Il préside personnellement à tous les actes qui ont un caractère politique, et il use de sa haute influence pour subordonner les tendances administratives des ministres et des chefs de service à la nécessité de maintenir un large excédent des recettes sur les dépenses. Le second commissaire est le Chancelier de l'Lchiquier. Exempt, comme son chef le premier Lord, du soin des détails, il a pour rôle essentiel de dresser un budget en équilibre. Ces deux ministres sont assistés par trois autres commissaires et par deux fonctionnaires d'un rang élevé, jouissant d'une grande autorité personnelle et membres aussi du Parlement. L'office de la Trésorerie est d'assurer, d'une part, la rentrée des recettes et de centraliser, d'autre part, l'ordonnancement des dépenses.
Le vice actuel de notre régime financier ne vient pas des abus qui ont existé à d'autres époques. Il dérive surtout du faux principe qui fait peser sur l'Etat le poids de services utiles, agriculture, commerce, industrie, travaux publics, enseignement, etc., mais qui, en Angleterre, sont à la charge des familles, des associations libres ou des autorités locales. La
(1) Stourin, le liiuhjet, W" édit,, p. 'Jl.
(2i Le premier Lord de la Trésorerie est presque toujours le chef du cabinet. Cette règle n'a pas soufTert d"cxeei)tion do i806 à 1883.
pratique, en France, n'est pas meilleure que le principe. Depuis longtemps aucun homme politique n'y a eu la responsabilité effective du budget de l'Etat. L'équilibre en est, de plus, inévitablement détruit par deux causes : d'une part, le droit que possède chaque ministre de dresser le budget et d'ordonnancer les dépenses de son administration ; d'autre part, une initiative parlementaire éhontée qui ne cherche, dans la discussion du budget, qu'une occasion de réclames et de surenchères électorales. Tout le monde sait, ou pour mieux dire, nul ne peut savoir exactement, sauf un très petit nombre d'initiés, où en est aujourd'hui, sous l'action de ces procédés anarchiques, la situation financière de notre pays.
L'Angleterre, ennemie de la centralisation là où il est possible de s'en passer, ra|)|)lique au régimedes finances publiques, où elle la juge nécessaire. La France, qui en abuse et en souffre au delà de toute mesure, l'a bannie précisément, par une contradiction funeste, des services où l'éparpillement des attributions ne peut aboutir qu'au désordre, et où ce désordre est le plus grave. Notre ancienne monarchie, malgré de lamentables abus dans celle matière, avait eu une idée juste en déléguant au surintendant ou au contrôleur général des finances la haute main sur l'ensemble des services publics, En résumé, la leçon qui ressort du présent et du passé commanderait de placer au sommet de la hiérarchie financière trois autorités principales : le premier ministre, occupant la situation du contrôleur général des bonnes époques et dominant tous les services ; un ministre dressant le budget; un conseil supérieur de la trésorerie surveillant, sous leur direction, la rentrée de toutes les recettes et l'ordonnancement dq toutes les dépenses (i).
(!) .M Stomiii, iloiil L(' Play a\ail ]ui-in(''iii(' alliic rallciillun sur (;ult(' iiai'tic de. la Réforme sociale, a i;iitir'rouient adhéré aux observations ipj'ellc contient. « Ces vérités écrites en 1864, (lil-il, sont toujours des vérités. La suite des événements n'a lait que jusiilier, chaque jour davantage, les conclusions aux-
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Les oliapitres où Le Play traite des autres réformes à introduire dans le gouvernement contrai, de l'organisation de la magistrature, des attributions du chef de l'Etat, abondent en aperçus justes et profonds, mais une telle étude m'entraînerait trop loin. Les pages où il examine la question do la souverai-
quelles aboutissait la claire vue de Le Play ». Il montre que doux iLrrands ministres de l'ancienne monarchie, Sully et Colberl, exercèrent sur l'ensemble des services publics, l'un comme surintendant des finances, l'autre comme contrôleur général, une domination analogue à celle qu'a conservée de nos jours, en Angleterre, le premier lord de la Trésorerie. C'est grâce à ce système que Sully put, après une longue période de troubles intérieurs, rétablir l'ordre dans le royaume et accumuler :21 millions dans les caisses de la Bastille. Quant à Cùlbert, « maitre des fonds, il l'était en même temps et par leur moyen même, des hommes et des choses... Dès qu'il perd lette puissance suprême, les finances périclitent ».
M. Stourm ajoute : « Pour défendre sa position, le ministre des finances a besoin de dominer les terrains avoisinants, sans quoi les assaillants le serrent de trop près, il est tourné et la place est prise ». On a souvent réclamé, chez nous, la création d'un « Conseil des finances composé des principaux chefs de service du ministère, d'inspecteurs généraux des finances et même éventuellement de personnes notables étrangères à l'administration : sa mission consisterait à éclairer les résolutions importantes du ministre, à étudier plus à fond que celui-ci ne peut le faire lui-même, les questions spéciales, à donner, en un mot, à sa responsabilité, un point d'appui solide ».
L'institution de ce conseil a éti; demandée notamment par le marquis d'Audiffred {Système financier de la France), par M. Stourm lui même (Revue la Réforme sociale, 1881, \, IO.3) et par M. Alfred N'eymarck (Z/e /r/ iiécessilé d'un conseil supérieur des finances, 1874, et Journal des économistes, octobre 1886).
" Cette réforme, conclut M. Stourm, n'a pas encore été réaliséi'. C'eût été cependant une «tes f>lus simples et dr.s plus efficaces à mettre en pratique, surtout dans ce temps de mobilité ministérielle » (Revue la Réforme sociale, 1889, II, 24.5, et Stourm, le Budijet. n'- édit,, paragraphe intitulé : Le Ministre des finances).
neté, écrites pour la première fois en 1864, sous l'Empire, revues uaie dernière fois en 1878, vers la tin du septennat, s'appliquent d'ailleurs à un ordre de choses qui, en grande partie, n'existe plus. Sur cette matière, Le Play s'est toujours exprimé avec beaucoup de discrétion. Ce n'est pas seulement parce qu'il participa aux plus hautes fonctions, comme ingénieur et inspecteur général des mines, conseiller d'Etat, sénateur, car il ne se montra pas moins réservé après 1870, lorsqu'il eut cessé d'appartenir aux hiérarchies et aux corps officiels. Quoiqu'il ne cachât pas sa préférence pour les formes traditionnelles de la souveraineté, il était, en principe, ennemi des violences et des révolutions, et incliné, comme tel, à s'accommoder du régime établi, sauf à Taméliorer par les voies légales et pacifiques.
D'autre part, conviant les hommes de tous les partis à s'unir avec lui afin de réaliser les réformes qu'il tenait pour essentielles, il s'était fait une loi de ne pas les froisser par des vues politiques exclusives. Sans méconnaître, en etfet, l'importance que peut avoir sur les destinées d'un pays la nature de son gouvernement, il attachait beaucoup plus de prix à l'organisation de la famille et de la propriété. Il croyait qu'aucune souveraineté ne peut se fonder solidement sur ces bases nécessaires de toute société, lorsqu'elles sont cliancelantes, et qu'au contraire elles appellent d'elles-mêmes, dès ({u'ellos sont ralTermies et slal)les, l'institution suprême qui, en les garantissant, achève et couronne l'édifice politique. « J'ai démontré, écrit-il au terme de son grand ouvrage sur la Réforme sociale, que les maux de la France viennent des erreurs nationales et non des formes du gouvernement. Quand cette vérité sera devenue vulgaire, nous serons à moitié guéris. Nous exigerons moins de nos gouvernants, à mesure que nous deviendrons plus sévères pour nousmêmes. Nous serons satisfaits de tout pouvoir qui, s'abstenant du mauvais exemple et maintenant la paix publique, létablira dans les esprits le calme dont nous avons besoin pour mettre nos enfants dans une voie meilleure que celle d'où nous n'avons