CHAPITRE VII
Vous scavez bien le désir qae j*ay de donner bon ordre au rait de la justice et de la police du royaume ; et pour ce faire, il est besoin d'avoir la manière et les coutumes des autres çays.
{Lettre du 5 août 14*79, de Louis XI au baron du Bov chage).
Gomme les peuples corrompui font rarement de grandes choses.. . et qu'au contraire ceux qui avaient des mœurs simples et austères ont fait la plupart des établifisements, rappeler les hommes aux maximes anciennes, cVst ordinairement les ramener à la vertu.
(Montesquieu, De l'esprit des lois, liv. V, chap. 7).
L« Play. 29
La vie privée et le gouvernement (1).
La constitution sociale, le gouvernement et les institutions.
En me conformant aux sens généralement adoptés, j'appelle constitution sociale d'tme nation Tordre qu'établissent, dans les branches essentielles d'activité, les influences combinées de la Coutume, des mœurs et de la loi écrite. J'appelle gouvernement la portion de cette activité qui est exercée par les agents spécialement chargés de pourvoir aux intérêts publics.
Chaque constitution sociale comprend deux groupes principaux de coutumes, de mœurs et de lois écrites : les institutions privées et les institutions publiques, qui règlent respectivement l'activité des particuliers et les attributions des fonctionnaires.
La fonction des gouvernants : conservation de la paix fondée sur la pratique de la loi morale.
L'étude comparée des constitutions sociales est le point de départ nécessaire de toute appréciation juste sur les gouvernements. Seule elle peut fournir aux peuples souffrants des convictions fermes et éclairées sur les modèles à suivre dans l'œuvre de réforme. Ces convictions, fondées sur l'expérience, produiraient en France plus qu'ailleurs des résultats utiles. Elles se
(1) La Réforme sociale, III, livre VII.
508 LE GOUVERKEMENT
substitueraient peu <\ peu aux idées fausses maintenues par l'ignorance des faits, par la lutte des partis et par l'esprit de révolution. A une époque où le salut ne peut guère venir d'un Lycurgue ou d'un Solon, ces convictions nous porteraient à imiter les modèles décrits dans la première partie de ce livre, et à opérer les réformes indiquées dans la seconde.
La comparaison des principales constitutions sociales de l'Europe nous montrera combien il est peu judicieux d'attribuer aux formes légales du gouvernement l'importance exagérée que nous leur accordons depuis 1789, sans tenir compte ni de la coutume ni des mœurs. En nous attachant moins aux mots pour entrer plus profondément dans les choses, nous trouverons le critérium qui en cette matière nous a manqué jusqu'à ce jour. Nous constaterons que dans toute constitution stable la coutume, les m(eurs et la loi tendent surtout à assurer aux citoyens la paix publique fondée sur la pratique de la loi morale. Les gouvernements qui pourvoient à ce premier besoin de toute société encouragent les institutions et les mœurs qui améliorent la condition physique, intellectuelle et morale des classes inférieures. Ils atteignent ce but en respectant les saines libertés de la vie privée, et surtout en conférant aux pères de famille le pouvoir de conserver les bonnes traditions, et de réprimer parmi les jeunes générations les effets du vice originel. Les gouvernements qui réussissent en outre à se placer aux premiers rangs dans l'opinion publique joignent toujours l'esprit de perfectionnement à Tesprit de conservation. Ils tirent leur illustration d'une classe dirigeante dont la supériorité se fonde sur la naissance, la richesse, le talent et la vertu. Enfin ils recrutent sans cesse cette classe supérieure en favorisant, par des choix judicieux et par de justes récompenses, l'élévation des
hommes éminents qui surgissent de tous les rangs de la société.
La plupart des peuples européens sont aujourd'hui dans cette voie ; mais ils y avancent avec des vitesses inégales. Tout en poursuivant le même but, ils sont loin d'avoir des institutions et des gouvernements identiques. A la vue de cette diversité extrême de procédés et de résultats, on pourrait être d'abord tenté de croire qu'il sera difficile de déduire de l'observation les principes auxquels il convient de se rallier : je montrerai dans le chapitre suivant que cette présomption n'est pas fondée, et que la solution devient plus facile de nos jours qu'elle ne l'a jamais été pendant les trois derniers siècles.
L'extension de la vie publique, critérium de la souffrance
actuelle.
L'opinion publique, lorsqu'elle n'est point égarée par la passion, n'a pas même besoin de ces connaissances méthodiques pour classer h leur vrai rang les peuples qui, par l'ensemble de leurs institutions, peuvent offrir les meilleurs modèles. Comme je l'ai fait remarquer dans l'introduction de cet ouvrage, tous les Européens de notre époque distinguent avec un tact sûr les peuples vraiment prospères. Ils s'accordent également à prendre pour modèles les peuples libres qui, sans compromettre leur prospérité, étendent sans cesse la vie privée aux dépens de la vie publique.
C'est surtout à ce dernier symptôme que se reconnaît de nos jours la supériorité. Les gouvernements qu'on aime à imiter se bornent de plus en plus à maintenir la paix publique, et h écarter les obstacles qui entravent l'activité individuelle. Le degré d'aptitude que montrent
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les citoj'ens h diiiajer eux-m^mes, à titre privé, le mouv»Mn«*nl iiiat<'rirl, iiitollrrtuel et moral, donne la vraie nM'siir»*<le la |)r»j|>ornli^ranre que Topin ion accorde à leur |>ay<. L«*s peupl<*s incapables de ces hautes initiativi'< pi'idront h' lang qu'ils avaient antérieurement «ofxjuis, à la favi'ur (Tautres qualités qui se trouvaient l'n rap|M>rt avec nu état de ehoses dilTérent La France est iwirlieulièrenient eugaj^ée sur cette pente dangereuse. I)<*|)uis le milieu du xviie siècle elle n'a rien fait pour lév<'lop|)(M'. dans l'enseuihle de l'activité sociale, Tesprit riiiitiative individuelle qu'elle appliqua alors avec tant r«Vlal h la j)oléuiique reliiçieuse et h la culture des arts libéraux. Il est teni[)s pour elle de prendre une autre (linM'tioii ri de donner un meilleur exemple.
La définition du gouvernement local.
Nulle jiart, d'ailleurs, le problème qui consiste à fonder et h maintenir 1(n bonnes constitutions ne met exclusivement eu présenc<Mes particuliers et l'Etat, c'està-dire l'action individuelle et le i^^ouvern(Mïient central. Entre ces deux termes exirèmcs de la société, il existe des grou])es intermédiaires de droits, de devoirs et d'inténHs, t(»ndanf tous au m(>me but. (les groupes viennent en aide à l'Etat et aux particuliers j)ar une multitude de combinaisons. Ils subissent et exercent une série de contrôles; en sorle qu'ils simi)lilient et compliquent à la fois la question du gouvernement. Ces groupes sociaux ne se com[)Osent quelquefois que de p(*rsonnes; et ils se présentent sous forme de communautés et de corporations. Les plus inqiortants se rattachent à des territoires déterminés. Selon leur étendue, leurs rapports mutuels ou leur spéeialité, ils stmt désignés, dans
les diverses organisations européennes, par des noms correspondant à nos dénominations de province, de département, d'arrondissement, de canton, de commune ou de paroisse.
Les autorités préposées à ces dernières circonscriptions sont soumises en partie aux lois qui pèsent sur les particuliers ; mais, en même temps, elles exercent sur ceux-ci une action directe qui comprend une foule de détails. Tantôt, comme en ce qui concerne l'assistance des pauvres et Tentretien du culte, elles agissent sous la haute surveillance de l'Ktat. Tantôt, comme pour la petite voirie et les autres intérêts d'ordre matériel et local, elles opèrent sous le seul contrôle des administrés. Elles sont, soit nommées par le souverain temporairement ou à vie, soit élues par les citoyens selon la loi ou la coutume. Ces manifestations de la puissance publique me semblent pouvoir être convenablement désignées sous le nom de gouvernement local. Elles ont toujours joué un rôle essentiel dans le régime européen ; et partout, sauf en France, le mouvement actuel des idées et des intérêts tend à les grandir.
L'esprit de la constitution britannique (1).
Erreurs sur les causes de la prospérité de l'Angleterre.
La constitution de TAngleterre a été diversement appréciée, selon le point de \^ue où Ton s'est placé ; mais on ne saurait avoir deux opinions sur les résuU tats que nos voisins en obtiennent. Ces résultats se résument dans six traits principaux. Depuis la fin du xviii« siècle, la nation anglaise réussit à se préserver de la corruption qui entravait précédemment sa marche, et qui pèse encore sur la plupart des peuples du Continent. A une imperfection près, la famille est bien organisée. L'harmohie et la tolérance régnent dans toutes les classes de la société. L'aptitude gouvernementale se développe de plus en plus chez les citoyens. La constitution sociale montre une solidité h toute épreuve. Enfin la race se répand avec une fécondité croissante sur toutes les régions incultes du globe. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si. à la vue de ce beau spectacle, toutes les nations s'accordent h placer l'Angleterre au premier rang des Etats libres et prospères.
On dit souvent en France que l'Angleterre arrive à ces résultats gnlce à l'impulsion donnée par la haute noblesse ; on ajoute que des lois de privilège tendent à conserver le monopole de cette direction dans les mêmes familles ; on conclut enfin de ces opinions que la constitution de ce pays est essentiellement aristocratique. Les uns en infèrent que ce régime est la
{i) La Réforme sociale, III, livre Vil.
source de toute prospérité et de toute grandeur ; en sorte que les nations où une noblesse ne domine pas les autres classes seraient condamnées h une irrémédiable infériorité. D'autres, partant de l'idée contraire, prétendent constater que la puissance anglaise est incompatible avec ce régime insaisissable qu'ils appellent, sans le définir, « la civilisation moderne » : ils se croient donc autorisés h prédire que cette puissance s'écroulera au premier jour. Il suffit de se reporter aux chapitres précédents pour apercevoir, et l'abus qu'on fait ici du mot « aristocratie », et l'erreur des deux conclusions qu'on en tire.
L'hérédité de la pairie utile, mais non nécessaire.
Sauf une particularité que j'ai signalée, et sur laquelle je vais insister, la noblesse, en ce qui concerne la transmission des biens, le payement des impots, l'exercice du gouvernement local, et tous les autres détails de l'organisation civile ou politique, est exactement soumise aux mêmes lois que le reste de la nation. L'égalité de la noblesse et des autres classes devant le fisc et la justice n'est pas seulement prescrite par la loi : elle est assurée aussi par les mœurs et par la coutume. On constate que les décisions des tribunaux sont d'autant plus sévères pour les personnes qui troublent la paix publique, que C(*llcsci appartiennent à une classe plus élevée de la société. L'influence de la noblesse ne se fonde donc point sur le privilège ; elle résulte d'une valeur personnelle libreuKmt reconnue par les autres classes. Cette influence, d'ailleurs, n'est jamais absolue, elle ne peut même devenir dominante qu'à la condition de s'appliquer h la défense de la chose publique. Elle
514 JM GOUVERNEMENT
s'affaiblit, au contraire, et provoque d'efficaces résistances, dès qu'elle paraît s'employer dans un intérêt de caste. L'opinion publique est très chatouilleuse à cet égard ; aussi la noblesse, pour défendre des intérêts qui la touchent en quelques points, est-elle tenue à beaucoup plus de réserve que les classes commerçantes. Dans une constitution sociale on tout se discute ouvertement, la noblesse ne perd jamais de vue les sentiments qui peuvent porter les autres citoyens à contester le principe de son institution. Elle aperçoit toujours Técueil contre lequel elle peut échouer ; et, au lieu de s'isoler comme le faisait si imprudemment rancienne noblesse îrançaise, elle s'attache h faire oublier son privilège en s'identiflant avec tous les intérêts nationaux. C'est ainsi (ju'on la voit journellement s'associer aux autres classes dans toutes les œuvres de bien public.
Dans Tordre exclusivement politique, la CbamjDre des pairs avait déjà ]>erdu son ancienne prépondérance, longtemps avant (}ue la réforme él(^(*torale eut donné une majorité consirlérabh; aux po|)ulati()ns urbaines et aux groupes manufacturiers dans la (]hambre des communes. Elle n'a ])lus maintenant d'autre suprématie reconmie (jue le nom de Chambre ba ute ; et l'opinion ne lui pei'mcltrait guère de se mettre en contradiction avec la Cbandjre basse, au sujet d'une innovation ou d'une réforme soulevant de près ou de loin une cpiestion d'impùt. Cette situation ne dispense la noblesse d'aucune des vertus nécessaires aux autres classes. Elle ne lui attribue, à vrai dire, que le d(»voir de se dévouer plus (jue ces dernières au bien public.
Les familles nobles reçoivent assurément une influence considérable du privilège qui leur attribue dans la Chambre des pairs un siège héréditaire, et (jui lie indissolublement la possession d'un titre h l'exerciite d'une haute fonction politique. Mais rien n'indique, ni que
LS OOUVERNBMEXT 515
rabolition de ce privilège soit imminente, ni qu'elle puisse servir l'intérêt national. Les hommes qui ont provoqué récemment tant de réformes utiles, et même ceux qui se préoccupent spécialement d'améliorer la condition des classes inférieures, ne réclament pas cette innovation. On admet presque unanimement que les bourgeois et les ouvriers ne gagneraient rien h la suppression de l'hérédité de la pairie.
La chambre des pairs, en effet, remplit une fonction essentielle. Elle représente surtout les intérêts permanents de la société. Elle tempère donc les entraînements qui peuvent se produire, dans la Chambre élective, sous l'inspiiation d'une passion éphémère ou d'une préoccupation accidentelle. A ce point de vue, l'hérédité des Pairs se fonde, chez les Anglais, sur les motifs qui conseillent à toutes les sociétés de conserver leurs bonnes traditions. On comprend, en outre, que si les Pairs, après la suppression du privilège actuel, étaient institués par des ministres agents delà majorité de l'autre Chambre, l'équilibre actuelle du Parlement et de la constitution tout entière serait rompu, au détriment de la liberté générale.
Si les idées et les mœurs venaient h se modifler ; si notamment la Chambre des pairs, s'écartant de sa prudence habituelle, se mettait en lutte ouverte avec les opinions dominantes, les Anglais pourraient être conduits h détruire ce dernier vestige des anciens privilèges. Mais alors ils sentiraient plus vivement le besoin de retrouver dans le droit commun, sous une nouvelle forme, les garanties de stabilité nécessaires h tout ordre social. Plus que jamais ils feraient appel aux vertus de la propriété rurale, unies aux talents constatés par les grands services rendus à la nation. Ces Autorités sociales seraient toujours indispensables pour
corriger les tendances parfois égoïstes des classes^ commerçantes, pour conjurer Tenvie et les appétits grossiers qui sont toujours en germe chez les classes inférieures, et en résumé pour conserver à la race son éclat et sa grandeur. Les nouveaux Pairs n'auraient plus le relief attaché aux anciens titres ; mais, en revanche, ils seraient débarrassés des médiocrités que l'hérédité introduit maintenant dans la Chambre haute, et ils cesseraient de prêter le flanc aux attaques que suscitera désormais tout régime de privilège. L'institution réformée ne tomberait pas au-dessous de l'ancienne, si la nation résolvait le très difficile problème que soulève partout l'élection des vraies supériorités sociales, si les intrigants n'empiraient pas l'ordre de choses que gâtent actuellement les incapacités héréditaires. Riche de talents, de biens et d'honneurs, la nouvelle Chambre continuerait, sans arrière-pensée d'intérêt personnel, sans autre but que la considération publique, le rôle bienfaisant d'une véritable classe dirigeante.
En résumé, l'hérédité de la pairie est un élément utile mais non nécessaire de la constitution britannique. Elle pourrait, h la rigueur, être abolie sans que la puissance de l'Angleterre fût sérieusement atteinte (i) ;
(i) Ceux qui voient dans l'hérédité de la pairie tout le secret des succès de l'Angleterre, se trompent autant que ceux qui, avant la réforme de 4846, attribuaient au régime des céréales la prépondérance de la grande propriété. Cette appréciation sera également démentie par l'événement, si l'opinion exige un jour on Angleterre le sacrifice de cette dernière dérogation au droit commun. En rapprochant ainsi ces deux privilèges je ne prétends point amoindrir l'importance de l'hérédité. Le régime qui haus«5ait artificiellement sur les marchés anglais le prix du blé, sacrifiait injustement toutes les classes qui le consomment k celle qui possède le sol ; tandis que l'hérédité se justifie par une multitude de raisons, notamment par le besoin de la liberté politique
mais elle ne pourrait en aucun cas se maintenir malgré l'opinion dans un régime qui donne à la volonté nationale une force irrésistible. Elle ne se conserve que sous l'influence d'un sentiment réfléchi d'utilité publique. Une telle organisation ne présente rien de commun avec les anciens régimes, où l'autorité d'une caste s'imposait à des classes subordonnées. Elle ne répond donc point à l'idée fausse que fait naître habituellement en France le mot « aristocratie » . Il est donc inexact d'employer ce mot pour attribuer un caractère exclusif à la constitution anglaise.
Juste pondération établie entre les diverses classes.
L'évidence des faits réfute également les allégations inverses, à l'aide desquelles certains lettrés français prétendent établir que la prépondérance sociale appartiendra désormais, en Angleterre, aux classes moyennes, ou même aux populations ouvrières. Ces écrivains fondent l'une ou l'autre opinion, soit sur le surcroît d'influence attribué par la réforme de 1832 à la (Chambre des communes, soit sur les allocations énormes accordées récemment à l'instruction primaire par le Parlement. L'idée de la domination exclusive d'une classe déterminée est l'une des manifestations favorites de
et, ce qui rrsiirno tout, par les sympathies presque unanimes de la nation. Le seul but de cette remarque est de rappeler que la grandeur aciuello do l'Angh^terro no dépond point d'un soûl détail de sa constitution ; qu'elle résulte essentiellement do ce merveilleux onsomhlo do coutumes, de mœurs et de lois qui, laissant à chaque citoyen toute la liberté nécessaire à la gestion de ses propres affaires, dirige, par dos milliers d'institutions locales ou centrales, le surplus de son activité vers l'utilité commune.
518 LE aOUVEKNEMENT
l'esprit d'intolérance qui nous porte maintenant à prêter aux autres peuples les passions dont nous sommes animés. Nous méconnaissons ainsi cette équitable propension qui, chez nos voisins, partage l'influence entre toutes les classes, atti'ibue le pouvoir aux individus les plus dignes de l'exercer, et enfln assure à chaque condi • tion sociale, autant que le permet l'intérêt public, les satisfactions qu'elle recherche. C'est ainsi que la Paroisse, le Comté, la Province et l'Etat ofl*rent partout aux riches les honneurs publics, en échange de dévouements gratuits ; aux classes moyennes, la liberté du travail, avec la perspective de la richesse et de l'influence ; aux ouvriers habiles et tempérants, Taccès h la propriété par l'épargne ou la colonisation ; h toutes les défaillances individuelles, le patronage ou la corporation, et, comme dernière ressource, l'assistance garantie par l'impôt.
La constitution britannique oiFre, en outre, à tout homme moral et laborieux des facilités extrêmes pour s'élever des rangs les plus infimes aux situations les plus élevées. Les préjugés de caste ne s'oj)posent point autant qu'en France à cette élévation. Un nouvel anobli est traité sur le pied d'égalité par les plus vieilles familles ; souvent même l'opinion de ses collègues et celle du public lui donnent à la Chambre des pairs une situation prépondérante. Les classes inférieures ne sont point elles-mêmes arrêtées dans leur marche ascendante par les régimes de castes, que les écoles dites professionnelles tendent h créer en France, au profit des incapacités bourgeoises.
LK aODVEHNEMEXT 519
L'équilibre dans la yie privée.
La constitution britannique n'a jamais été subordonnée à l'un de ces principes exclusifs qui, depuis 1661 et surtout depuis 1789, ont successivement dominé chez nous en étou (Tant tous les autres (1), et qui ont ainsi désorganisé en notre race le modèle que l'Europe se plut longtemps à imiter. Cet esprit de pondération est frappant dans la vie privée. Plus on étudie les Anglais, plus on admire la sollicitude avec laquelle ils tempèrent les penchants et les influences, afin de maintenir dans l'activité du corps et les aspirations de la pensée un juste état d'équilibre.
Dans la vie privée, ils opposent à la soif des richesses le renoncement chrétien ; h une propension ac-harnée pour le travail, le repos dominical et les jouissances journalières du foyer domestique ; au prosélytisme religieux, la tolérance de tous les cultes; aux habitudes de confort et h la quiétude du bien être, les voyages excentriques et les plus violents exercices du corps : h la sécurité habituelle des sociétés occidentales, I(*s dangers du steeple chase, de la chasse au renard et des excursions maritimes ; enfin, aux jouissances physiques que recherchent toutes les classes selon leur fortune, la simplicité et la frugalité systématiques d'une foule de sociétés, dont les membres se lient par des obligations volontaires (2).
(1) Cette aberration révolutionnaire s'est exprimée, aux deux époques, en deux phrases qui ont été souvent citées. Kn 1661, Louis XIV a (lit : L'Etat c'est wo/. En 1789, Siéyès a écrit: Qu'est-ce que le tiers état f Tout. Qu'a-t-il été jusqu'ici ? Rien. Les révolutionnaires de notre temps captent avec mille formules le suffraj^je dos incapables et des envieux ; mais, au fond, ils résument leurs llatteries dans un mensonge : « Vous êtes tout ».
(2) La description de ces sociétés serait un sujet Uv<èw «î^vv^w^i.
L'équilibre dans la vie publique.
Dans la vie publique les Anglais établissent cette pondération avec un redoublement de sollicitude. Ils opposent, en première ligne l'autorité de la Chambre des pairs h celle de la Chambre des communes, et Tascendant du Roi h celui de ces deux Chambres. On prend le change, en eiïet, sur la coutume et les mœurs de l'Angleterre, quand on se persuade que l'autorité du Roi y est nécessairement subordonnée aux autres pouvoirs. La prépondérance actuelle des deux Chambres du Parlement n'est point un principe constitutionnel absolu ; c'est plutôt un fait résultant de Tharmonie avec laquelle toutes les classes de citoyens s'entendent sur les questions d'intérêt public. Si l'antagonisme social se développait de nouveau, comme au xvir siècle, par la corruption ; si, comme on l'a vu chez nous en 1851, le Parlement se divisait en fractions égales sur des questions essentielles, la prépondérance reviendrait au Roi par le jeu régulier de la constitution. D'un autre côté, le respect et l'amour accordés au Roi ne dérivent point davantage d'un principe absolu. Les sentiments qui attachent les sujets au Roi sont subordonnés à l'accomplissement des
(les écrivains portés à comprendre la prépondérance de l'ordre moral sur les autres influences qui améliorent l'humanité, et je voudrais qu'elle fût entreprise par un catholique zélé, animé de cet esprit d'impartialité dont l'Allemagne olFre de si beauip modèles. Los exemples de vertu et de renoncement chrétien offerts par ces sociétés sont d'autant plus méritoires et d'autant l)lus efficaces, qu'ils se mêlent aux devoirs journaliers de la vie pul)li(|ue et de la vie privée. Je recommande particulièrement l'élude pratifjue et directe des sociétés dites de tempérance. Je rappelle on oulre la sociélé dite des Amis^ composée de 15.000 personnes environ, à ceux qui voudront se rendre compte de la portée des influences morales que je signale.
devoirs qui lui sont imposés par la coutume, les mœurs et la loi. Us ne sauraient donc donner lieu aux exagérations de dévouement qui ont porté nos pères à subir sans résistance, pendant plus d'un siècle, la corruption de Louis XIV, du Régent et de Louis XV.
Inspirés par le même esprit de tolérance et de pondération, les Anglais balancent le droit qu'a le gouvernement central de nommer des magistrats locaux, parle droit des localités à élire la Chambre des communes, et par suite à nommer indirectement le personnel de ce gouvernement. Ils balancent de même le droitdu législateur par l'obligation de l'enquête préalable auprès de tous les hommes compétents ; le pouvoir du fonctionnaire, par la responsabilité devant les administrés, selon le jugement des tribunaux de droit commun ; l'action de l'autorité publique, par la surveillance des électeurs et des contribuables ; le droit des pauvres à l'assistance, par l'intervention nécessaire de ceux qui en font les frais.
Chacun des détails de la vie [publique est en outre contrôlé, h des points de vue opposés, par deux partis permanents. Ces partis ne sont pas constitués, comme ceux des peuples en révolution, par des erreurs dangereuses ou par des intérêts éphémères. JIs sont fondés sur deux aspirations éternelles et légitimes du cœur humain : sur la prédominance de l'une ou de l'autre des deux propensions qui portent l'homme h conserver le bien ou à chercher le mieux. Enfin Topinion publique à son tour, secondée par la presse périodique, s'oppose comme contre-poids à toute influence exclusive. Elle fait constamment échee à l'autorité de l'un ou de l'autre parti : dès que les Torys obtiennent un succès marqué, elle aide les Wighs à prendre leurs émules en faute et à reconquérir la prépondérance,
522 LE GOITVERNEMBNT
L'impulsion imprimée aux esprits dans un sens ou dans l'autre est parfois énergique ; mais elle ne dégénère jamais en un système exclusif, sous l'influence de la routine oa de la passion. Elle ne s'inféode point dans une formule politique qui ne serait pas une expression de la loi morale. A cet égard, les Anglais gardent au contraire une extrême réserve. Même aux éjwques de passion et d'entrainement, ils ne proclament jamais dans les actes officiels les principes de raison et de justice qu'ils s'efforcent de pratiquer. Ils repoussent les protestations en faveur des grandes vérités sociales qui ne dérivent pas directement du Décalogue interprété par l'Evangile. Ils dédaignent ces formules impuissantes et stériles qui ailleurs s'inscrivent en tête des lois, ou ne s'affichent sur les murs avec tant d'apparat, que parce qu'elles ne sont pas gravées dans les cœurs.
La tolérance, la crainte de la corruption et rameur
des réformes.
On peut résumer d'un mot cette mâle indépendance et cette prudente réserve, en disant que l'Angleterre, redoutant la domination d'un principe exclusif pris en dehors de la loi suprême, maintient fermement, en les tempérant l'une par l'autre, toutes les bonnes traditions d'où peut découler quelque utilité pour le public.
Cette réserve s'applique même à la liberté civile et politique, c'est-à-rlire au principe que, selon l'opinion unanime des autres nations, l'Angleterre pratiqué avec la plus évidente supériorité. En cette matière les Anglais ne font jamais, même devant les électeurs, ces sonores professions de foi dont les Français ont été si prodigues,
LE OOUVBRNEHIENT 688
La liberté surgit chez eux spontanément de la conciliation de tous les bons principes sociaux. Elle ne s'improvise jamais, comme chez nous, par la violence. Elle procède au contraire d'un esprit universel de tolérance, qui donne un légitime développement h toutes les situations, h tous les intérêts, h toutes les doctrines.
Si, parmi ces principes que les Anglais pratiquent plutôt qu'ils ne les proclament, il fallait absolument indiquer des tendances dominantes, je signalerais, après cet esprit de tolérance et de conciliation, la crainte de la corruption et l'amour des réformes.
La corruption conjurée dans la vie privée.
Pour préserver la vie privée de la corruption, les Anglais font d'abord appel îi la religion. Ils la considèrent comme un frein salutaire pour toutes les conditions et pour tous les âges. Ils y voient la force la plus propre à écarter les passions de la barbarie; car ils savent que' le germe de ces passions se reproduit incessamment avec les générations nouvelles, quel que soit l'état de perfection atteint par la génération pi'écédente.
Agissant par l'exemple plus que par les préceptes, ils initient leurs enfants à la pi*a tique de la vie par les saines traditions du foyer domestique, et ils ne laissent à l'école qu'un rôle subordonné. Après avoir ainsi mis en jeu toutes les influences émanant de la famille, ils ont recours à un judicieux système d'enseignement. Ils veulent que l'autorité du professeur soit indépendante de toute immixtion de l'Etat ; mais ils lui donnent pour appui et pour frein la religion, qui ne reste jamais étrangère aux aspirations de la science.
Au surplus les pères abandonnent rarement leurs fils aux spéculations théoriques ; ils continuent à les diriger en joignant h l'enseignement de l'école l'enseignement plus efficace qui résulte de l'exercice d'une profession. Usant à cet égard de leur souveraineté que laisse intacte la loi civile, et s'appuyant sur la liberté testamentaire, ils tempèrent par un travail utile les passions de la jeunesse. Ils dressent au moins un de leurs enfants h l'exercice de la profession de famille, et ils mettent les autres en voie de se créer une situation indépendante. Sous ce régime d'autorité paternelle, le classement social se produit dans les meilleurs conditions : la direction des ateliers de travail arrive naturellement aux plus dignes.
Après avoir pourvu, autant que possible, par Tinitialivo individuelle au maintien de l'ordre social, les Anglais ont fréquemment recours à l'association libre pour combattre les abus ou préparer les réformes. Ils se préoccupent surtout d'accomplir, à l'aide de corporations libres enrichies par les testaments, les œuvres de bien public auxquelles les pères de famille ne f)ourraient suffire s'ils restaient isolés.
La corruption conjurée dans la vie publique.
En ce qui concerne l'organisation de la vie publique, les Anglais font d'abord appel aux sentiments de Thonneur et du devoir, et ils les propagent à l'aide d'un bon système de récompenses. Mais ils ne perdent jamais de vue le dangei'des défaillances individuelles; et pour s'en garantir, ils s'inspirent d'une penséejuste et féconde. Ils estiment que l'activité la plus soutenue et l'autorité la plus honnête sont celles du pèrede famille obligé de pour»
voir par son travail, à son bien-être personnel et à celui de la femme et des enfants. Us savent aussi que l'activité et Tautorité du fonctionnaire public, lors même qu'elles sont ennoblies par les vertus de Thomme privé, restent dépourvues de ces stinmlants salutaires, et recèlent toujours quelque germe de corruption.
De ce fait indiqué par une expérience journalière, ils concluent qu'il ne faut jamais, pour atteindre une perfection théorique, confier aux gouvernements les fonctions sociales qui peuvent être convenablement remplies par des particuliers. Se plaçant à ce môme point de vue, pour les fonctions qui appartiennent à la vie publique ils choisissent de préférence les hommes qui, voués habituellement au soin de leurs affaires privées, peuvent consacrer une partie de leur temps à la chose commune. Encore distinguent-ils surtout parmi ces derniers ceux qui visent à l'honneur et non à l'argent, qui tiennent expressément à se concilier la considération publique par une conduite irréprochable, qui veulent s'élever plus tard par les suffrages de leurs concitoyens à des fonctions plus importantes. Encourageant la richesse, l'une des forces sociales, et prévenant la corruption qui en émane, ils rendent ainsi laborieuses et morales des existences qui se fussent dépravées dans l'oisiveté.
Les fonctions gratuites ; le choix des fonctionnaires.
Les Anglais considèrent la multiplicité des fonctions gratuites connue un élément essentiel d'harmonie, dans un grand Etat où le commerce porte à la fortune beaucoup d'individualités éminentes. Ils excitent les riches à s'élever aux honneurs parla vertu, afin de les dissua-
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der de pervertir la société par leurs vices et leurs pas^ sions. Ils ont en conséquence érigé en devoirs publics, pour toutes les situations de fortune, depuis la fonction de Highway-surveyor jusqu'à celle de Shériff, toutes les charges gratuites qui peuvent créer aux titulaires des droits h la considération de leurs concitoyens.
ils attribuent des salaires h deux sortes de fonctions : à celles qui exigent une longue pratique professionnelle, incompatible avec l'exercice d'entreprises privées ; à celles qui sont trop inférieures }>our être recherchées par des hommes visant sui-tout h la considération publique. Quant au choix des agents, ils le subordonnent à des principes fort différents de ceux qui sont adoptés en France. lis se tiennent surtout en garde contre la doctrine qui assimile ces fonctions à des prébendes auxquelles tous les citoyens peuvent également prétendre, en s'aidant de la faveur des gouvernants, ou en justifiant de leur capacité par des examens. Portés à tirer de chaque princi^Mî tout le bien qu'il peut donner, ils ne repoussent pas les examens d'admission ; mais ils les étendent peu au delà du cercle des fonctions inférieures. Pour les carrières d'un ordre plus élevé, que les classes influentes destinent sous tous les régimes à leurs enfants et à leurs clients, ils voient dans Texagération des examens une perte de temps et une source de corruption. Ils redoutent surtout ce procédé de classement en ce qui touche la magistrature, rarmée et les autres services où l'ascendant ]>ersonnel du fonctionnaire résulte en grande partie des habitudes traditionnelles de la parenté. En choisissant les candidats, ils continuent donc k rechercher les a])titudes liées aux meilleures traditions sociales et h la fortune, tout en réservant une grande part aux capacités constatées par des examens.
En lésumé, selon la doctrine anglaise, le droit du
public n'est pas de concourir à toutes les fonctions de TEtat, mais d*être servi par des fonctionnaires habiles et dévoués. Le gouvernement suit en conséquence pour chaque classe de fonctions le mode de recrutement le plus propre à atteindre ce but. Ainsi, il recourt avec succès à l'examen, comme moyen absolu de classer les candidats aux fonctions exigeant certaines aptitudes techniques développées par les écoles. Il relègue ce moyen au- second rang pour le recrutement des fonctions réclamant surtout certaines qualités garanties par les bonnes traditions de famille. Enfin, tirant même d'un vieux principe trop sujet à l'abus le bien qu'il peut encore produire, il tolère la vénalité des offices qui ne confèrent une situation digne et heureuse qu'aux titulaires qui joignent à leur fonction la possession d'une certaine fortune.
L» recrutement du personnel fi^uvememental.
La nation, pouvant à la rigueur dicter ses choix au gouvernement ♦ lui laisse habituellement sous ce rapport beaucoup de latitude. C'est ainsi que des hommes nouveaux qui prennent d'utiles initiatives arrivent journellement à de hautes situations pour y mettre leurs idées en pratique. L'élévation rapide des hommes de mérite est au contraire incompatible avec les lourdes hiérarchies bureaucratiques du continent. Elle a beaucoup contribué à la grandeur présente-de l'Angleterre.
Les Anglais sont généralement convaincus que la première qualité du fonctionnaire public est d'être inaccessible à la corruption. Cette conviction n'existe pas seulement chez les hommes d'Etat auxquels des fonctions
5^ LK (ioU VERSEMENT
♦»l»»vérs ont lionne une haute intuition <le l'ordre social. Kl h* a «Hé prupaK»'*»' jusijue dans les rangs inférieurs des riasses nxtvennes par la prati<]ue du gouvernement local, par le sentiment chrétien, et surtout parla lecture habituelle de la Bible. Quant au classement des hommes, l«? Livre saint exerce en Angleterre une influence dont j'ai rarement aperçu la trace chez les Français (1).
Lia répartition des pouvoirs publics .
Kn ce qui concerne la répartition des pouvoirs publics, les Anglais s'inspirent de principes analogues. De même qu'ils donnent, autant que possible, au fonctionnaire le caractère de l'homme privé, ils se plaisent à étendre jus(|u'îi ses extrêmes limites le cercle de l'activité individuelle, jRiis h tenir en contact intime l'homme public et l'administré . L'art de gouverner leur paraît consister surtout il faire voter chaque dépense par ceux qui la payent ; h établir l'administration de la chose publique dans le Comté, le Borough, TUnion et la Paroisse, et à ne concentrer dans la capitale de la Province ou de l'Etat que la dose d'autorité strictement indispensable à la bonne gestion des intérêts communs.
(1) J'ai entendu à Sheffield un prédicateur des rueg signaler on termes excellents l'influence que le Ghristianipme exerce sur les institutions publiques, et citer en angldis, aux applaudissements de la foule, le verset suivant : « L'élévation des justes est « une source de prospérité : le règne des méchants est la ruine «t des hommes » (Proverbes de Salomon, XXVIIÏ, 12). — Le peuple anglais, tant qu'il se nourrira ainsi de la lecture du Livre saint, n'acceptera pas de ses gouvernants la corruption (lue la France, envahie par le scepticisme, a subie sans résistance pendant le dernier siècle de l'ancien régime.
LE (iOUVERNEMENT 529
L'amour des réformes et le respect de la tradition.
C'est surtout l'amour des réformes qui honore aujourd'hui l'Angleterre ; mais cette propension n'a pour ainsi dire rien de commun avec le besoin de changement qui se manifeste en France, avec fracas, après de longues périodes de torpeur. On laisse une libre expansion aux idées les plus excentriques, touchant les réformes politiques et religieuses. On se garde bien de les mettre en relief, comme chez nous au xviu^ siècle, par la persécution ; mais on les déconcerte par deux procédés efficaces ; par la tolérance avec laquelle les gouvernants se résignent à subir la propagande de l'erreur ; par le dévouement que mettent les particuliers à proclamer la vérité, et à conférer par leurs votes les honneurs et les pouvoirs publics h ceux qui la pratiquent.
Les Anglais sont profondément attachés à leur constitution sociale. Ils savent qu'elle est fondée sur des coutumes justifiées par l'assentiment de nombreuses générations ; qu'elle est incessamment améliorée, dans la vie locale par les vraies Autorités sociales et les contribuables, dans la vie nationale par un Parlement soumis au Christianisme. Ils considèrent en conséquence comme puériles ou insensées ces élucubrations dans lesquelles un auteur, regardant comme non avenus tant d'efforts et de dévouements, viserait à créer de toutes pièces un nouvel ordre social. Se sentant ainsi assurés contre toute chance de perturbation brusque, ils recherchent, sans arrière-pensée et avec une ardeur soutenue, tous les perfectionnements conseillés par Texpérience et la raison, et ils s'assimilent par là de nouveaux éléments de puissance et de stabilité.
Cet infatigable esprit d'innovation touche h tous les Le Play. 30
580 LE GOnVERKBMENT
d<Hails de la constitution sociale. Il modifie sans hésiter les institutions les plus vénc'M-ahlos ; mais dans ce cas le mobile est !«' drsir du mieux, et non un entraînement irréflr»chi vers la nouveauté. Owand ce désir légitime n'est point ♦*n jeu, on se tient au régime ancien ; et souvent même, quand on change le fond des choses, on se plaît à conserver la vieille forme dans le nom ou dans le costume. Les Anglais ne renoncent à leurs coutumes ([u'en vue de certains résultats qui semblent désirables. Souvent ils ne promulguent qu'à titre d'essai leurs lois de réforme ; et dés (jue Texpérience en démontre la stérilité, ils n'hésitent pas à les abolir. Ils accueillent avec une faveur marquée les projets de réforme recommandés par une heureuse pratique d*un peuple étranger. La propagande de leurs consuls commerciaux, de leurs négociants et même des simples voyageurs de loisir, est h cet égard fort effîcace. L'Angleterre trouve ainsi dans les relations de la paix les moyens de succès que Rome se procurait surtout par les contacts de la guerre. Mieux avisée et plus féconde que son émule, elle envahit le monde non pas seulement par ses armées et ses vaisseaux, mais encore par le commerce et la colonisation. C'est ainsi que devant tous les peuples cette grande nation justifie sa prépondérance par ses services.
EnoGuragements judioieuz donnéi à l'esprit
de nouveauté.
L'Angleterrea depuis longtemps constaté que le meilleur moyen de provoquer les réformes utiles est de bien accueillir, puis de récompenser les citoyens qui s'y dévouent. Tout novateur qui fait appel à rexpérience et
à la raison est accueilli avec sympathie par la presse périodique et par les libres associations adonnées aux améliorations sociales. L*idée nouvelle, dès qu'elle a été approuvée par Topinion, provoque la formation d'une association spéciale, si elle ne rentre pas tout d'abord dans le cadre d'une institution ancienne. Elle trouve de puissants patrons parmi les hommes de loisir qui, dépourvus de toute préoccupation personnelle, consacrent leur vie au soin des intérêts généraux. Grâce à
ces appuis, l'idée se propage rapidement, et elle est bientôt mise en pratique. L'opinion publique s'emploie volontiers h assurer à l'inventeur le genre d'encouragement qu'il peut désirer. C'est elle, par exemple, qui rend profitable aux intéressés la loi des brevets d'invention, qui n'est guère en France, pour les inventeurs, qu'une cause de martyre. C'est elle, en effet, qui, en réagissant sur les individus et sur les juges, réprime avec sévérité les empiétements frauduleux.
Lorsque l'on considère l'esprit de routine qui règne chez la plupart des populations stables du Continent, on admire chez les Anglais cette sage propension vers la nouveauté. On comprend que cette constante préoccupation pour les réformes est un des titres les plus légitimes de la nation anglaise h la prééminence.
Ces titres sont nombreux, et ils se manifestent, surtout dansl'ordre politique, avecune supériorité incontestable. On ne peut lire les actes du Parlement sans accorder au gouvernement anglais le respect qui lui est du. Au risque de surcharger mon récit, j'ai souvent conservé dans les chapitres précédents la trace de ces lectures. J'ai cité les principales lois qui, depuis 1789, ont transformé sans bruit la constitution britannique, dans le temps même oij nos dix révolutions aggravaient les désordres et les abus de l'ancien régime, désorganisé par Louis XIV et ses successeurs,
•h» «luis signalriMMiron», (Ml teriinnant,une autre cause d«'s succ«^s <lerAn,u;l<'t<M-iv. L«'s liomnies d'Etat de ce pays sont on prf'srnro d'une ronstitution formée de coutumes et <le lois innomluNihles^qui inij)li(|uont souvent contradirtion. ils l'ont souvent modifiée, rommeje l'ai indiqué <'n détail dans les six j)réré<lents chapitres ; mais ils ont tctujours comj)ris rimjiossibilité absolue de réformer en une fois une p;rande subdivision d'un si vaste ensemble. Danscbaeun d<' leurs essais d'amélioration Jlss'attaehent seulement à un détail, sans trop se préoccuper des disparates, et en se tenant toujours prêts à continuer l'œuvre, dès qu'une nécessité se fait sentir. Ils trouvent aisément leur voie au milieu de ce dédale d'institutions, en s*aidant de la tradition orale et de bons répertoires ; mais ils ne songent point h détruire leur constitution sous prétexte de la simplifier. Ils se gardent de substituer des textes inflexibles aux coutumes qui, depuis (juinze siècles, se plient à toutes les exigences des libertés publiques et privées. Ils se persuadent qu'aucune assemblée, fût-elle composée de Nunias et de Solons, ne saurait s'enq)loyer utilement îi résumer en codes ces vénérables coutumes. Ils sont unanimes h penser que la stabilité et la grandeur de l'Etat sont suffisamment assurées, si le législateur pourvoit avec vigilance aux besoins de chaque jour, et si les classes dirigeantes, se défendant de la corruption, font partout leur devoir.
Modération des idées touchant le self-governinent et la séparation des pouvoirs.
Les novateurs français qui se plaisent à développer sans cesse les attributions du gouvernement central, aux dépens du gouvernement local et de l'activité indivi-
duelle, pourraient trouver des arguments dans plusieurs mesures récentes de l'Angleterre. Au nombre de ces mesures on peut citer notamment celles qui concernent la vaccine, les routes, la salubrité et renseignement. Les rapports des fonctionnaires chargés de diriger et de contrôler les nouveaux services où intervient l'Etat, fournissent parfois des informations justes sur les inconvénients de ces prétendues réformes. Mais ils témoignent plus ordinairement d'une disposition systématique à étendre encore le régime d'intervention; et il ne semble pas que l'opinion publique soit préparée à réagir contre un nouveau courant d'idées. Ces faits confirment deux conclusions précédemment établies. En s'éloignant aujourd'hui de ses pratiques habituelles de self-govei^nment^ TAngleterre prouve une fois de plus qu'elle repousse toute doctrine exclusive. En se rapprochant sous ce rapport de plusieurs nations du continent, elle fournit un nouvel exemple de la tendance qui porte les Européens h l'uniformité.
Mais on ne serait nullement fondé à présenter ces mômes faits comme la justification des exagérations du régime français. Pour écarter ce genre d'apologie, le lecteur n'a qu'à se reporter aux différences profondes qui existent entre les constitutions sociales des deux pays. 11 pourra se borner, par exemple, à comparer les régimes administratifs du comté et du département.
D'un autre côté, le Uoyaume-Uni, qui ofTre le meilleur modèle de gouvernement local, ne prétend nullement prendre en toutes choses le contre-pied du principe de la centralisation. On peut observer en ce pays, dans certaines branches d'administration, une concentration d'autorité plus énergique que tout ce qui existe ailleurs. Ainsi, par exemple, la réunion de tous les services financiers de l'Etat entre les mains d'un premier minis-
584 LR COIJVERNBMKNT
Irr «•4)nlrasle sinjculi^remenl ftvec réparpillement mi- i npiix que nous avons introduit on France dans ces ser- ( vices, tout en donnant dans les autres branches de la i vie publique contre les éeueils d'une centralisation exa- i gér^'e. .
•le ferai une reman|ue analogue h propos de la sépa- ( ration des pouvoirs. Nos hommes d'Etat font de ce prinripe une règle absolue, en haine des abus auxquels le régime opposé a donné lieu au dernier siî^cle. Les Anglais, au contraire, tirent de ce principe tous les avantages qu'il peut donner; niais ils se gardent de l'appliquer jusque dans les moindres détails.
Critiques dirigées contre la oonstitution sociale h
de l'Angleterre. j
En présentant ces appréciations sur la constitution britannique, je me suis inspiré des considérations exposées au début de cet ouvrage. Je me suis proposé, non pas d(^ faire la balance exacte des qualités et des défauts ! d(» cette constitution, mais bien de mettre en lumière les bons (îxemples qui peuvent exciter chez nous une émulation salutaire. Si je m'étais placé au stérile point de vue de la criti((ue, j'aurais dû. insister plus que je ne l'ai fait sur plusieurs traits regrettables : sur les dernières traces de l'oppression imposée pendant cinq siècles à rh-lande; sur l'injustice du régime des dîmes ecclésiastiques, (jui prive les cultes dissidents de leurs légitimes ressourc(»s; sur les vices nombreux attachés au principe et à la pratique de la taxe des pauvres; sur les misères pbysiques et morales qui, malgré de nombreuses réformes, pèsent encore sur les populations manufacturières et urbaines du Royaume-Uni. J*aurais
dû surtout signaler Tégoïsmeque l'Angleterre manifeste dans les rapports internationaux, et notamment le cynisme avec lequel elle a organisé en Orient le honteux commerce de l'opium. Enfin j'aurais h reprocher à l'Angleterre le tort qu'elle a fait parfois au monde entier, en détournant les Européens de l'union qu'ils devraient contracter, soit pour développer leurs ressources intérieures, soit pour exercer au dehors un haut patronage; et h ce sujet j'aurais à rappeler une importante vérité, savoir : que cette intervention des Européens n'est pas moins nécessaire à l'affermissement de leur propre constitution qu'à l'amélioration des races inférieures.
Ce n'est point par un engouement irréfléchi, mais avec le désir d'être utile à mon pays et aux autres nations civilisées, que j'ai insisté sur les traits les plus recommandables delà constitution britannique. Mais si le plan de mon travail m'eût conduit à critiquer l'usage que l'Angleterre fait de sa puissance, j'aurais dû pourtant constater qu'elle se montre plus modérée dans l'abus que l'Espagne et la France ne l'ont été aux temps de leur prépondérance. Au surplus, les maux actuels de TKurope résultent moins de l'égo'fsme des Anglais que de Terreur ou du vice des populations; et, en ce qui nous concerne, le meilleur moyen d'y remédier est de revenir au vrai et au bien par l'exemple de nos émules.
Causes qui, malgré certains défauts, recommandent rimitation de l'Angleterre.
Je n'ai observé aucune constitution sociale qui soit exempte de graves imperfections. Celles que je viens de signaler dans la constitution britannique ne doivent point dissuader mes concitoyens de la prendre pour
modèle. L'opportunité de riinitation est d'autant mieux démontrée, que les plus déplorables défaillances de notre race correspondent aux meilleures qualités de nos voisins. Le contraste des résultats obtenus par les deux nations ne saurait être méconnu; car, depuis un siècle, la paix sociale s'est affermie en Angleterre pendant qu'elle s'affaiblissait en France. Le contraste des causes qui amènent des i:ésultats si opposés n'est pas moins évident.
Les Anglais témoignent en toute circonstance un profond respect pour la loi morale du Christianisme. Unis par la vérité suprême, ils ne se divisent pas, malgré les dissentiments que suscite la corruption inséparable de la nature humaine : la dose d'erreur qui en émane a des limites restreintes ; elle ne compromet jamais sérieusement les sentiments d'harmonie et de tolérance. Malgré l'essor inouï imprimé aux manufactures, la vie rurale conserve sa prééminence : elle fournit pour le gouvernement de l'Etat et des localités un personnel excellent, servant à titre gratuit, responsable de ses actes, constituant une hiérarchie naturelle fondée sur le travail et la vertu. Les gouvernants de cette origine sont intéressés à réprimer la corruption : ils sont ingénieux à trouver, par voie d'enquête, les moyens de réforme auprès des particuliers compétents.
Il en est autrement en France pour ces quatre points fondamentaux de toute constitution sociale. Les lettrés, usurpant la fonction des classes dirigeantes, prêchent le mépris de la morale et la remplacent par des doctrines incompatibles il tout ordre social. L'erreur, c'est-à-dire la plus dangereuse forme de la corruption, engendre des révolutions sans fin : les hommes de proie et de violence envahissent périodiquement le pouvoir; ils créent des partis divisés par un antagonisme ardent et par un
LE GOUVERNEMENT 5o7
aveugle esprit d'intolérance. La bureaucratie exerce la réalité du pouvoir, sous l'autorité nominale de gouvernants qui pour la plupart sont indignes de leur situation : elle forme une caste irresponsable, et en conséquence elle s'inspire de ses intérêts plus que de ceux du public. Les hommes investis de l'autorité dans de telles conditions n'ont point h souffrir de la corruption : loin de là, ils en tirent profit et se complaisent dans les abus ; pour eux l'art de gouverner consiste h trouver les com))inaisons qui masquent le besoin de réforme.
Résumé de Thistoire d'Angleterre (1)
Il existe dans la constitution britannique un pouvoir qui est à la fois plus sage et plus, stable que les trois principales autorités de son organisme politique (2) ; qui, aux bonnes époques, développe la prospérité en déférant Taction gouvernementale aux vertus de la royauté, aux talents de la noblesse et au mécanisme du parlement; qui, aux époques de défaillance de ces trois institutions, intervient plus directement pour conjurer l'effet des catastrophes intérieures ou des empiétements de l'étranger ; qui enfin a fait grandir la nation anglaise plus régulièrement qu'aucun peuple connu, depuis la fondation de l'Heptarchie, jusqu'à l'époque de gloire et de prospérité qui a immédiatement suivi la paix de 1815. Ce pouvoir prépondérant dans la constitution sociale de l'Angleterre est la famille anglo-saxonne. Dès la première invasion des hommes du Nord, il met à profit les rapports sociaux les plus intimes pour semer les meilleurs germes de l'organisation agricole et de la vie rurale. Il est ensuite adopté par les artisans, qui, sortis
(1) La Constitution de l'Angleterre, I, livre deuxième.
[i) Montesquieu a signalé ce caractère, sans en rechercher
les causes, dans six lignes où il offre le tableau sommaire de
la constitution sociale des Anglais. Dans ses Lettres persanes
(Lettre GXXXVI), il fait parler ainsi un savant parisien guidant
un étranger dans une bibliotlièquc publique : t Ce sont ici les
Il « historiens d'Angleterre, où Ton voit la liberté sortir sans cesse
WL « des feux de la discorde et de la sédition : le prince toujours
B.« chancelant sur un trône inébranlable; une nation impatiente,
^ft « sage dans sa fureur môme, et qui, maltresse de la mer (chose
K« inouïe jusqu'alors), mêle le commerce avec l'empire ».
LE GOUVEtlNEMENt 689
d* abord des populations vouées h la culture du sol, constituent peu à peu des classes distinctes, disséminées dans les campagnes, ou groupées dans les bourgs et les cités. Enfin, sous les règnes des deux premiers Tudors, la coutume anglo-saxonne de la liberté testamentaire, pratiquée par les agriculteurs et les artisans, se substitue au droit d'aînesse, importé sur le sol de l'Angleterre par la conquête normande . et conservé jusqu'alors par les familles nobles. C'est depuis cette mémorable réforme que les pères de famille de toute condition, devenus les vrais législateurs de la vie privée, exercent sur la vie publique une influence prépondérante. Le régime social qui, dans la phraséologie moderne, est nommé a la liberté politique » a donc en fait surgi du complément apporté à la liberté civile, sous les monarques les plus absolus qui aient régné sur l'Angleterre. C'est, entre plusieurs faits signalés dans ce livre, l'une des causes de la sympathie que beaucoup d'Anglais gardent pour la mémoire des Tudors (i).
(1) c La stabilité des biens fonciers, garantie par le droit de « tester librement^ est le palladium de la liberté anglaise, le « double boulevard qui l'a défendue jusqu'à présent contre (( romnipotence monarchique et contre les envahissements de « la démagogie. Grâce à cette institution, le respect de soi s'al- « lie au respect dos ancêtres, sous l'abri du toit paternel. L'es- « prit de liberté trouve partout des foyers de résistance, de « force et de durée enracinés dans ce sol, qui n'a pas, comme « ailleurs, perdu en quelque sorte la qualité d'immeuble pour c devenir une terre inanimée, une poussière indifférente, post session éphémère d'une génération ou deux, sans liens avec « le passé, sans intérêt dans l'avenir; sorte de monnaie un peu « plus encombrante que l'autre, en attendant que les cédules < hypothécaires et les nouvelles combinaisons du crédit l'aient « transformée on valeur au porteur ». (Montalembert. De ravenir politique de l'Angleterre, p.. 122). — Voir aussi, sur les rapports de la liberté testamentaire avec la liberté civile et po-» litique, La Réforme sociale, 21, IIL i
Sous le régime de la famille anglo-saxonne, le père et la mère choisissent librement l'héritier le plus digne d'exercer après eux la seule autorité que Dieu ait instituée par le 1V« commandement du Décalogue éternel. Ils lui transmettent trois éléments de succès qui leur ont été légués par les ancêtres, et qui ne peuvent être détruits par la corruption ou la folie des gouvernants : Ja loi suprême de Thumanité perpétuée depuis la création de l'homme par les races patriarcales de la Grande- Steppe, puis transportée par leurs essaims sur les rivages de la mer du Nord (1) ; la coutume nationale, c'est-à-dire l'application pratique de cette loi aux actes de la vie journalière ; enfin le foyer domestique et l'atelier de travail, c'est-à-dire les deux établissements qui, dans une société libre et prospère, déterminent la fonction et le rang de la famille. La volonté paternelle ne transmet pas seulement à l'héritier le moyen de conserver par le travail et la vertu le rang des aïeux : elle lui impose l'obligation d'établir successivement les autres enfants et de créer les ressources nécessaires, avec le concours de ceux qui ne sont point encore établis. Les actes de dernière volonté confient parfois à l'héritier la garde de certains intérêts publics. Souvent même ils encouragent directement, par des dons et legs, les corporations qui conjurent l'expansion du mal ou afi'ermissent les principes du bien.
C'est avec cette admirable organisation que la race anglo-saxonne, malgré les fréquentes défaillances des gouvernants, a toujours attribué chez elle la prépondérance à la hiérarchie du travail et de la vertu. Les éléments de cette hiérarchie constituent partout « la meilleure classe dirigeante ». Ils appartiennent, il est
(\) La Hé forme sociale^ 65, IV
vrai, à la vie privée ; mais, en fait, ils gouvernent, ou contrôlent tout au moins, avec une autorité irrésistible une foule d'intérêts publics. Cette classe a été souvent opprimée en Angleterre par des gouvernements aveugles et corrompus; mais elle n'a jamais été soumise, comme la classe analogue, mais moins stable, de Tancienne France, aux sauvages attentats des hommes de la Terreur. Elle a pu se maintenir à toutes les époques, avec toutes les formes de gouvernement et sous les gouvernants les plus divers, parce qu'elle s*est toujours appuyée sur les trois bases fondamentales de la constitution britannique, le Décalogue, la famille-souche et le testament.
Le Play. 31
Les difficultés de la réforme en France (1).
La principale difficulté.
La force a été souvent employée avec succès pour ramener au bien les races dégradées par Jes passions sensuelles et les appétits grossiers ; mais elle ne saurait triomi)her des maux qui nous affaiblissent depuis un siècle. La difTiculté de la réforme n'est pas dans le vice que fit déborder sous le règne de Louis XV l'oubli du Décalogue, mais dans l'erreur que commirent les lettrés en prenant le change sur la cause du mal, et en se perpersuadant qu'ils le guériraient par leurs faux dogmes. L'erreur n'est point une nouveauté dans le monde: elle y a produit, selon les temps, les lieux et les races, des désordres fort divers; mais le mal n'a jamais été aussi profond ; jamais non plus la réforme n'a été aussi difficile.
Autrefois ferrenr s'attaquait h certaines conséquences de la vérité, à certaines nuances de la religion, par exemple, sans en nier les préceptes fondamentaux, sans violer les coutumes qui en maintenaient la pratique. Les hommes qui n'étaient pas dégradés par le vice avaient, au milieu de la plus cruelle guerre, le Décalogue comme moyen de ralliement. Le foyer, l'atelier, la corporation et la commune, conservaient leur organisation traditionnelle. Lors donc que par un judicieux emploi de la force unie à la justice, les gouvernants mettaient fin h la guerre soulevée par les intérêts de la
(1) La Réforme sociale, III, livre VIL
LE GOUVERNËMËKT 543
religion, de la province et de l'Etat, la paix se rétablissait aussitôt dans le corps entier de la nation. Telle fut, après les désastres de la Ligue, l'œuvre réparatrice de Henri IV, de Louis XIII et de leurs grands ministres. A notre époque, Terreur entraîne des désordres plus dangereux. Les trois faux dogmes de 1789 ont progressivement ruiné au sein de notre race les préceptes du Décalogue. Les lois oppressives de la Terreur ont détruit les coutumes traditionnelles, au moyen desquelles tous les peuples civilisés répriment Tesprit du mal et favorisent le règne du bien. Seule entre les nations qui occupent avec un certain éclat la scène du monde, la France a perdu les grands principes qui tiennent unis les individus d'une même race ; elle n'a même plus les institutions dans lesquelles ils pourraient se réunir quand ils auront enfin aperçu le danger de leurs divisions. Dans ces conditions, un souverain qui dispose de la force peut empêcher les guerres de religion, restaurer une paix matérielle dans la commune, la province de l'Elat ; mais il reste impuissant contre l'antagonisme social qui désole la nation entière. Ce mal, en effet, a ses racines dans le foyer domestique et Tatelier de travail, où ne peut pénétrer l'action du plus puissant souverain, et d'où sortent périodiquement les foules qui le renversent avec les inutiles résultats de son œuvre éphémère ! Quand une race d'hommes s'est placée dans les conditions inouïes que je viens de rappeler ; quand elle a remplacé la loi suprême par la doctrine des lettrés et les traditions du genre humain par ces nouveautés de la veille ; elle n'a plus qu'un moyen de salut. Le mobile de la réforme ne se trouve plus que dans les calamités nationales (1).
(1) « C'est par des calamités nationales qu'une corruption nationale doit se guérir ». Lettre de Bolingbroke.
Les exagérations de l'esprit de nouveauté.
La première erreur des lettrés qui nous ont poussés vers Tabîme des révolutions est d'avoir inventé la matière de leurs enseignements, au lieu de la chercher dans les constantes traditions du genre humain. Or l'esprit de nouveauté, fécond dans Tordre matériel, n'offre que des dangers dans l'ordre moral. D'un autre côté, pour rendre la prospérité à un peuple souffrant, il faut nécessairement le ramener aux éternels préceptes du Décalogue. Nos prétendus réformateurs, qui méprisaient l'expérience du passé et attendaient la vérité a du développement de l'esprit humain » (1), ne pouvaient donc être que les agents de notre décadence.
Au milieu de leurs imprudentes nouveautés, les promoteurs de la Révolution de 1789 se sont d'abord jetés dans une erreur d'où devaient découler toutes les autres. Us ont admis que Dieu n'intervenait pas dans la direction des sociétés et que l'homme avait en lui-môme tous les éléments de la prospérité. Cette présomptueuse conviction resta, il est vrai, h Tétat latent au sein de l'Assemblée nationale (2); mais elle se fit jour dans les
(1) Cette erreur apparaît dès le début de la Déclaration des droits de 4789 : « Les représentants du peuple français..., con- « sidérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de « l'homme sont les seules causes des malheurs publics...» ont « résolu d'exposer dans une déclaration solennelle ces droits... « de l'homme afin que. . . » — Voir aussi V Histoire de la civilisation, par M. Guizot.
(2) L'Assemblée nationale, en rédigeant la constitution de 1791 au milieu du débordement d'erreurs qui suivit les événements de Varennes, conserva les termes suivants de la Déclaration des droits de 1789 : « En conséquence, l'Assemblée nationale « reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être <^ suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen >.
modifications apportées par la Convention à la Déclaration des droits. En cette occasion, les auteurs des lois révolutionnaires qui continuent à perdre notre race firent encore mention de « l'Etre suprême » ; mais ils s'accordèrent à penser qu'ils pouvaient se passer de lui (1). Jamais l'orgueil de l'homme ne s'était manifesté plus follement que par cette prétention exclusive è la sagesse dont la source n'est point en lui.
Les faux dogmes de la Révolution.
La génération sur laquelle pèse les calamités de la première Révolution conserva, tant qu'elle vécut, un sinistre souvenir de cette époque; mais les lettrés qui fondèrent leur fortune politique sur le renversement de la Restauration inculquèrent, par leurs sophismes, à la génération suivante une impression opposée. Leur succès fut facile : car les écrivains qui, à l'exemple de Joseph de Maistre, flétrissaient justement la Révolution, gardaient le silence sur les vices de l'ancienne monarchie; en sorte qu'ils semblaient soutenir cette thèse, évidemment inad-
(1) Les membres de la Convention se mirent sur deux points en contradiction avec leurs prédécesseurs ; ils supprimèrent la haute direction de Dieu, et déclarèrent qu'il assistait inerte au spectacle de leur grandeur : ils attribuèrent celte impiété à Tensemble du peuple français. La nouvelle déclaration du 23 juin 1793 modifie ainsi qu'il suit celle de 1791 : « En conséquence, t le peuple français proclame, en présence de l'Être suprême, « la déclaration des droits de l'homme ot du citoyen ». Les révolutions inspirées par l'esprit du mal ne s'urrétcnt pas tant qu'il reste quelque limite à franchir dans les voies de l'erreur. On peut donc être assuré que si la constitution de 1793 n'eût pas été renversée par les hommes qui voulaient revenir à la vérité, une nouvelle déclaration oTit bientôt supprimé jusqu'au nom de l'Être suprême.
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missible, qu'une si grande catastrophe était un effet sans cause.
Les lettrés qui envahirent le pouvoir après la Révolution de 1830 se présentèrent comme les continuateurs de l'œuvre révolutionnaire. Selon leur doctrine favorite, « la Révolution française » a ouvert pour l'humanité une ère toute nouvelle. La France, appliquant enfin dans toute leur étendue « les immortels principes de 1789 », allait acquérir la prépondérance contenue en germe dans la plus féconde méthode de réforme. Les événements de 1848 ont cruellement réfuté ces illusions. La souffrance de notre race affolée de nouveauté, et la prospérité des nations soumises aux vieilles traditions du genre humain, démontraient la fausseté de la méthode révolutionnaire et de ses prétendus principes. Les lettrés de l'âge précédent qui persistaient à attacher leur renommée à ces erreurs, étaient cependant con traints d'avouer que, sous leur gouvernement et l'influence de leurs doctrines, la France s'était complètement désorganisée (1). Les lettrés de la dernière génération continuent malheureusement, pour la plupart, à suivre l'impulsion imprimée depuis quarante ans par ces maîtres funestes ; cependant les plus perspicaces commencent enfin à chercher la renommée dans une meilleure direction. Le contraste qui se prononce de plus en plus entre les désastres de la France révolutionnaire et les succès des peuples de tradition condamnera prochainement sans appel l'œuvre de 1789.
Quant à l'explication de nos avortements politiques, elle est indiquée en traits éclatants par les idées qui ont préparé la Révolution, et par les deux déclarations qui ont tracé les voies suivies par ses adeptes. Elle a pour
(1) De la Propriété, par M Thiers ; avant-propos.
point de départ la négation de l'intervention de Dieu dans les affaires humaines, d'où découle logiquement la croyance aux trois faux dogmes . En effet, si le règne du bien ne provenait pas de la haute direction que Dieu donne au libre arbitre de Thomme, il aurait sa source dans la « perfection originelle », en vertu de laquelle chaque homme serait naturellement porté à éviter le mal . Si la tendance au bien est universelle dans l'humanité régie par la loi naturelle, « l'égalité providentielle » des hommes devient la base de toute bonne organisation sociale. Ces deux erreurs réunies engendrent, par une déduction logique, le troisième faux dogme. Depuis les premiers âges de l'humanité, les constitutions les plus admirées, celles qui ont le mieux fondé le bonheur des hommes sur la paix, ont toujours présenté les mêmes caractères : elles ont fermement réprimé les tendances innées de la jeunesse et les écarts de l'âge mûr au moyen d'une puissante hiérarchie ; en d'autres termes, elles ont violé les deux premiers dogmes des novateurs. La contradiction qui existe entre les doctrines de la Révolution et les faits de l'histoire implique donc « le droit de révolte » contre les plus légitimes traditions du genre humain. Beaucoup d'honnêtes gens égarés ont cru de bonne foi aux deux premières erreurs, sans apercevoir cette terrible conclusion ; mais celle-ci s'est bientôt imposée aux esprits. Les gouvernements qu'ils ont fondés ont tous eu le même sort : impuissants sous Tautorilé des fondateurs, ils ont été promptement envahis par les hommes de proie et de violence; ils sont alors devenus impossibles, puis ils ont disparu au milieu d'inévitables catastrophes.
Nos lettrés révolutionnaires ont en vain tenté de nous montrer de vrais principes dans les nouveautés de 1789. Celles-ci, en effet, ne comprennent que les trois faiiY.
dogmes et plusieurs erreurs qui en émanent. L'analyse des 52 articles des deux déclarations démontre l'exactitude de ce jugement. Certaines vérités traditionnelles forment le fond de ces documents ; mais les plus importantes y sont, soit dénaturées par les faux dogmes, soit faussées par diverses erreurs (1). C'est ce qui a donné à tous les actes suscités par ces déclarations le caractère pernicieux qu'Edmund Burke signala tout d'abord à l'attention de ses concitoyens tandis qu'ils suivaient avec étonnement et méfi6^nce les réformes de nos prétendus constituants .
(1) Les articles des deux Déclarations peuvent ôtre classés ainsi qu'il suit :