JA
contemporains libéraux (1). L'œuvre de Cauwès, assez mal mise en valeur par un « enseignement oral morne et aride » (Pirou), est, dans sa partie écrite, d’un grand intérêt. Tout comme List, Cauwès expose tout d’abord sa conception de l’économie politique : il montre que celle-ci est à la fois une science d’observation et d'explication, et un art devant « servir au bien-être social ». L'économie politique n’est donc pas la science des richesses, elle part des réalités humaines. L'Etat est le groupement naturel des individus, le groupement politique type, et c’est donc lui le cadre premier des études économiques. Baser l’économie politique sur des considérations internationales est prendre le rêve pour la réalité et renoncer à en faire une science utile (2). C’est moins par précaution doctrinale que par nécessité pratique que Paul Cauwès souligne l’importance des études économiques nationales, puisque les nations sont les seuls cadres permanents des activités humaines.
Cette notion de l’économie politique étant précisée, Cauwès observe, tout à fait à la façon de List, que la richesse ne se mesure à la somme des valeurs d’échange que dans le cadre de l’économie privée, l’individu ne tendant qu’à
(1) Courcelle-Seneuil écrit notamment : « Nous n’insisterons pas sur la critique d’un volume que nous trouvons mauvais parce qu’il n’apprend rien à ses lecteurs, sinon l’art de parler d'économie politique sans en savoir :e premier mot. » Nous remarquerons que c’est l'accusation classique des libéraux envers les nationalistes économiques, et qu’elle fut fréquemment employée contre Frédéric List. Parlant de l’enseignement de Cauwès à la Faculté, Courcelle-Seneuil déclare que « cet enseignement, non seulement anti-économique, mais anti-scientifique, ne saurait donner aux jeunes gens que des notions fausses et des habitudes intellectuelles déplorables. Paul Cauvwès, qui n’aimait pas les querelles, fut peiné par cet article injuste, et répondit à un cercle d’amis qu’il s’étonnait « de constater que le libéralisme de M. Courcelle-Seneuil ne tolérait pas la liberté de pensée. »
(2) M. Pirou observe judicieusement que les sentiments de Cauwès se ressentent du souvenir récent de la guerre de 1870, ce qui explique le peu de confiance de Cauwès en une économie internationale et le caractère défensif, en même temps que constructif, de son système. Cauwès écrit : « Jusqu’à la dure leçon de l’expérience, les économistes en France avaient eu le tort d’encourager l'illusion du cosmopolitisme... Peu d'années après, la maxime brutale : la force prime le droit devait dissiper pour longtemps ces dangereuses illusions. au point de vue politique comme au point de vue moral, la distinction des nationalités est la loi inéluctable du présent et vraisemblablement aussi celle de l’avenir… Il s'ensuit, quant aux intérêts économiques, que les principes applicables aux rapports entre nations ne doivent pas être établis tout comme si les frontières étaient effacées et l’Etat universel définitivement constitué.
accroître ses possibilités de satisfaire des besoins et des désirs. Mais pour la nation, ce n’est pas cette valeur d'échange qui constitue toute la richesse économique : elle n’en est le facteur principal qu’à l’occasion des relations commerciales entre la nation et les pays étrangers. Mais, toujours comme List, Cauwès observe que la vie économique internationale n’a pas une importance comparable pour l'Etat avec la vie économique intérieure. Cauwès oppose la valeur en échange des rapports internationaux à la valeur en usage qui « pour tout ce qui est de la vie intérieure de la nation, doit être prise comme critérium de la richesse » (1).
Bien souvent, l’accroissement de la valeur d'échange d’un produit n'implique pas un accroissement de la richesse réelle de l'Etat : l’appauvrissement de la nation peut résulter de phénomènes accroissant la valeur d’échange des produits. Ainsi, « la nation s’appauvrit si les sources d’eau potable qu’elle renferme se tarissent, bien que peut-être l’eau potable devenue plus rare ait une valeur d’échange supérieure à celle qu’elle avait auparavant » (2). Cauwès juge de la vraie richesse des nations d’après « la nature des biens et des besoins qu’ils satisfont ». En effet, la nation qui possède de nombreuses fabriques d’absinthe prospères n’atteint pas par là à la vraie richesse. Il y a là l'intervention d’un élément moral permettant de distinguer entre la richesse au sens commercial du mot (valeur d’échange) et à son sens national (valeur en usage, et en « usage utile » plus spécialement). Ce qui importe pour l'Etat, c’est d'accroître ses « quantités utiles », parfois au moyen d’un sacrifice ou d’une diminution des valeurs en échange. Nous revenons, avec une terminologie nouvelle, à la conception des forces productives de List. Même ressemblance quant à la question du capital, Cauwès reprenant la distinction entre le capital purement matériel, constitué par la somme des valeurs échangeables, et le patrimoine national, constitué par la somme des possibilités de production de l'Etat. Il distingue plus artificiellement la notion de capital en économie privée (constitué seulement par des biens achevés) et en économie nationale (constitué seulement par les produits inachevés).
(1) Pirou, op. cit., p. 194 (3° éd.).
(2) Idem.
Supériorité de l'état complexe
L'intervention
de l'Etat
Le rôle essentiel de la nation n’est pas d’accroître indéfiniment sa richesse en valeurs échangeables, mais d’assurer son avenir. Nous retrouvons cette notion de l'Etat personne vivante que List a déjà conçu, le premier. Pour assurer son avenir, la nation doit accroître ses forces productives, et, pour cela, pratiquer une politique douanière convenable. Affirmant la supériorité de l’Etat complexe tel que le concevait Henry Carey, Cauwès considère que seules les barrières douanières peuvent protéger les industries nationales contre les prétentions de conquête économique des pays étrangers, éviter à un Etat de se trouver sous la dépendance de ses fournisseurs en cas de guerre, permettre à l'Etat d’implanter les industries étrangères et d'en assurer le développement. Il déclare qu’une économie natiopale bien comprise n’exige que peu de sacrifices, et compare ces sacrifices à ceux qu’impose l'impôt (1). Dans ses derniers cours, il développe très heureusement la notion d'amortissement des sacrifices effectués par les nationaux qui, supportant une privation et une lourde charge, assurent ainsi à leurs fils la dispense du concours toujours coûteux des pays étrangers, aux politiques commerciales sans désintéressement et imposant le concours onéreux des trafiquants. Une économie internationale, cosmopolite, ne tient pas compte, dit-il, de la défense des intérêts particuliers de chaque Etat et de cette capitale question des transports. À quoi les libéraux tentèrent de répondre que des programmes nationalistes comme celui de Cauwès retardaient singulièrement l’avènement de cette politique libreéchangiste où le coût des transports ne serait pas un facteur d’inégalité économique puisqu'il serait supporté par tous les Etats, chacun bénéficiant de la production nationale de l’autre. À quoi Cauwès répondait qu’il ne pouvait s’agir là que d’un idéal lointain, supposant une égalité économique entre les pays, que seule la protection permettrait aux Etats faibles d’atteindre.
Si Paul Cauwès est jusqu’à présent un fidèle disciple de List, il subit sans aucun doute l'influence dominante des socialistes de la chaire allemands lorsqu'il étudie les fonctions économiques de l'Etat. Sans doute, on a pu faire re-
() Pirou, op. cit., p. 197.
marquer que Cauwès se garde bien de « dresser une liste fixe des attributions de l'Etat, qui varieront naturellement suivant les époques et suivant les pays » et déclarer que « Cauwès se montre ici relativiste comme l'était son maître List » (Pirou). Mais il est tout de même plus précis que List. List n’a jamais préconisé une intervention rigoureusement déterminée de l'Etat, parce qu'il conçoit avant tout l'Etat comme une autorité de commandement et d’arbitrage, et non pas comme un gérant d’entreprise. Les socialistes de la chaire précisent la portée de l'intervention de l'Etat en matière sociale. Cauwès précise cette portée en matière économique; il est d'accord avec List sur l’action supplétive de l'Etat : il faut que l'Etat crée ce que l’initiative privée néglige; mais il n’attache pas la même importance que List au devoir pour l'Etat de révéler sa voie à l'initiative privée et de ne se consacrer à une activité productive qu’au jour où il a été démontré que l'initiative privée n’y peut pas parvenir. Il est d'accord avec List sur l’action auxiliaire de l'Etat : il faut que l'Etat soutienne les entreprises nécessaires à la prospérité nationale, mais il préco-
nise le procédé des subventions et des primes avec une con-
viction que List n’avait pas, celui-ci comptant surtout sur les résultats immédiats du protectionnisme pour aider les producteurs en leur assurant au besoin l’absolu monopole du marché national. Par contre, il est sans restriction en accord avec List en ce qui concerne l’action tutélaire de Etat : l'Etat, pour empêcher les chefs d’entreprise d’exploiter les ouvriers, doit non pas intervenir directement, mais exercer seulement une surveillance là où les besoins s’en font sentir. Cauwës ne parle même pas d’une surveillance systématique : partisan comme List du groupement et de la représentation des forces professionnelles, il veut que l'Etat leur fasse confiance, quitte à intervenir lorsque les intéressés, responsables devant la nation de l’exercice de leur service social, n’ont pas rempli leur devoir.
Mais Cauwès a une grande confiance dans l’action économique directe de l'Etat : à l’appui de sa thèse, il reprend tout l’arsenal des démonstrations historiques des socialistes d'Etat allemands. L'Etat dispose de plus de moyens d’aclion économique que les particuliers, l’évolution naturelle de l’histoire lui a confié de grands services administratifs : il semble tout naturel à Cauwès qu’il ne s’en tienne pas là.
L'action directe
de l'Etat
Brocard
Il ne voit pas de cloison étanche entre l’administration publique et l’entreprise privée : l’Etat étant le représentant unique de l’intérêt général, il peut exercer toute activité tant économique qu’administrative pour servir cet intérêt. N'ayant pas encore pu constater les résultats, toujours si discutés de nos jours, de l’intrusion de l'Etat dans la vie économique en tant que chef d’entreprise, il déclare que la dimension des entreprises pousse naturellement celles-ci à devenir choses de l’Etat : ainsi les compagnies de chemins de fer, dès qu’elles ont atteint un caractère national, doivent devenir entreprises de l'Etat. Il n’y a aucune raison pour que des entreprises industrielles ou autres ne subissent pas la même évolution. Cauwès n’est d’ailleurs pas le moins du monde « égalitariste » : l'Etat se conduira en patron, en bon patron sachant se procurer tous les auxiliaires dont il a besoin, à des étages différents au sein de l’entreprise. Néanmoins, on doit reconnaître qu'ici Cauwès est tout près du socialisme, au moins d’un certain socialisme, au sens actuel du mot. Le plus curieux est que Cauwès semble bien ne s’en être jamais rendu vraiment compte, et que cette partie de son œuvre n’a pas été utilisée d’une façon notable par ceux qui eussent pu en tirer partie : le nationalisme de Cauwès repoussait ceux qu'’attiraient ses tendances socialistes, et vice-versa. Notons la façon dont Paul Cauwès cherche à justifier sa volonté d’accroître les entreprises économiques de l'Etat : l’Etat est aujourd’hui « l’expression de la souveraineté populaire et le délégué de tous les citoyens », et, dès lors, tout ce qu’il fait pour le service du peuple entier apparaît comme rentrant normalement dans son mandat. Encore qu’on puisse prétendre que le roi est, en régime monarchique, le mandataire qualifié, Cauwès fait appel ici à un argument tout à fait différent de ceux de List, et qui s'explique par les préférences de Paul Cauwès pour le régime républicain existant au jour où il énonce ces idées, et par celles de Frédéric List pour le régime de monarchie héréditaire dont lui semblait sépare le salut de l’Allemagne.
Fidèle élève de Paul Cauwès à la Faculté de Droit de Paris, Lucien Brocard fait preuve d’une prudence, d’une modération qui manquaient à son maître. Il ne s’oppose pas aux économistes libéraux avec cette netteté qui valut à Cauwès tant d’opposition dans les milieux économiques.
Il veut, dit-il, « ne heurter aucune conviction », « respecter tout ce qui est respectable », et il sollicite de ses lecteurs la « sympathie compréhensive » qu’il accorde à tous ceux qu’il étudie (1).
Dans un très bel article de la Revue d’Économie Politique d’août 1937, M. André Marchal, lui-même élève et disciple de Brocard, en résume avec clarté la pensée. Comme List et comme Cauwès, Lucien Brocard prend soin de préciser sa conception de l’économie politique : frappé par « la vie régionale particulièrement intense et consciente d’ellemême » de la Lorraine où il résida quelque temps en qualité de professeur à l’Université de Nancy, Brocard constate que « la collaboration nationale est le résultat d’une collaboration entre des unités économiques plus petites, à centres distincts, à frontières indéterminées, qu’on appelle les régions et les localités » (2). C’est pourquoi « les observations qu’il fait dans l’économie lorraine l’incitent à reprendre l’étude de l’économie nationale, non pas directement, comme l'avait fait List et Cauwès, mais indirectement par l’analyse de tous ses éléments : économie locale, économie régionale » (André Marchal). Brocard refuse de trouver une différence de nature entre l’économie privée et l’économie nationale : il n’y a qu’une différence de degré, l'individu appartenant à des cadres concentriques qui sont la famille, la région, la nation et, au-delà de celle-ci, la société universelle. « Bien que Lucien Brocard se garde de toute pénétration dans le domaine philosophique et ne soit guidé dans ses observations que par un sens pratique de l’économie politique, on peut rapprocher sa conception des cadres concentriques de la philosophie bergsonienne » (3). Et Brocard ne voit pas davantage de différence de nature entre l’économie nationale et l’économie internationale; il fait de « la collaboration humaine » l’objet central de l’économie politique (4) : les unités économiques participant à. cette
(1) Principes d'économie nationale et internationale, tome I, p. 17.
(2) Ibidem, tome I, p. 44.
(3) Cf. François Germain : Les cadres naturels de l’économie politique in Le Corporatisme, numéro de décembre 1937.
(4) Très justement, M. André Marchal écrit que, pour Lucien Brocard, « l’économie politique est avant tout une science d’ordre social, qui n’a pas de limites précises ni de frontières rigides. Elle a pour objet essentiel l’étude de l’activité humaine sous toutes ses formes, de la collaboration des hommes entre eux, dans le but de produire et
Les càdres
de l'économie
La collaboration humaine
collaboration sont, au degré supérieur, les Etats; c’est donc à l’économie des nations qu’on doit porter l'intérêt principal puisque de l’économie générale, c’est non seulement la branche la plus complète mais encore l'intermédiaire entre les autres branches (1).
Brocard, considérant que la collaboration humaine est actuellement exprimée principalement par la collaboration nationale, étudie les facteurs de la solidarité nationale (2), facteurs physiques (conditions géographiques, ressources naturelles diverses), facteurs juridiques (faits de l'Etat, législation, politique), facteurs humains (communauté de langage, de mœurs, etc.) (3), facteurs techniques, « la multiplicité des ressources du territoire et la diversité des aptitudes de la population nationale justifiant la tendance instinctive des nations à exploiter la totalité de leurs ressources agricoles et minérales, à utiliser les aptitudes diverses de la population » et « chaque forme d'activité suscitant d’autres activités connexes complémentaires qui sont indispensables à son complet développement et au développement de toutes les autres » (André Marchal). C’est cette solidarité perceptible d’abord entre agriculture et industrie, ensuite entre les différentes industries, enfin entre les classes, qui pousse naturellement l'Etat à pratiquer « la
de répartir les biens d’ordre matériel ou d’ordre immatériel, destinés à satisfaire nos besoins et nos désirs ». (Article cité.) Cf. présent ouvrage, 2° partie, ch. II, p. 174.
(1) Brocard, sans la pratiquer à proprement parler, est sympathique à la méthode monographique. En tous cas, la science économique est pour lui essentiellement une science d’observation et, sans nier l’utilité de l’économie pure, il ne s’y consacre pas. Cf. Brocard, Principes d'économie, op. cit., tome 1, p. 7 de la préface, et A. Marchal, art, cité, p. 1241.
(2) Cf. Brocard, Les conditions générales de l’activité économique (Sirey, éditeur).
(3) « Un Français traitera toujours plus facilement une opération commerciale avec un autre Français qu'avec un Allemand ou un Anglais : la compréhension réciproque est plus facile : elle est parfois même instinctive. Elle évite les heurts, les froissements, elle est un puissant stimulant à l’entente et à la collaboration. Et même quand des individus vivant sur le même territoire sont très différents de goût, de race, ou de religion, une communauté n’en existe pas moins entre eux, résultant de ce que, depuis un temps plus ou moins long, ces individus sont soumis à la même législation et parlent le même langage. Ainsi apparaît le renforcement mutuel du facteur humain par le facteur juridique et du facteur juridique par le facteur humain, car la communauté de vie, de sentiments et de mœurs facilite l’unification du droit. » (A. Marchal, art. cit.).
politique de développement complexe ». Brocard reprend expression « développement complexe », employée déjà par Cauwès, qui équivaut au développement des forces productives nationales préconisé par List. Et Brocard va à nouveau opposer la notion de force productive à la notion des valeurs échangeables d'Adam Smith.
Pour atteindre ce développement complexe, Lucien Brocard ne va pas avoir en l'Etat cette confiance illimitée qu'avait Cauwès : il fait confiance aux forces économiques intéressées, aux professions. La profession est une expression de Ja collaboration humaine, née de la solidarité entre les entreprises et entre les industries, et entre tous ceux qui, à des étages différents, vivent de cette profession et la font vivre. L'Etat n'apparaît qu’en qualité de protecteur des forces économiques, et son principal moyen de protection sera la politique douanière (1); Brocard n’est pas protectionniste par parti-pris : il croit au pouvoir éducateur du protectionniste. Mais ici, Brocard va se distinguer nettement de List, sur un point de sa doctrine qui n’est généralement pas assez mise en valeur : sans doute, des considérations défensives lui révèlent l’intérêt de l’implantation d’activités économiques sur le sol national, maïs il estime qu’il y a un grand danger à consacrer trop d’efforts à « faire vivre sur le territoire national des industries qui ne peuvent qu'y végéter », parce que ces efforts sont faits au détriment des autres industries, celles qui sont florissantes et qui assurent efficacement la richesse de l'Etat. On pourrait observer que si Brocard modère ici l'opinion de List, sa conception des économies florissantes protégées dans un but de richesse nationale est toute proche de celle de Colbert.
Brocard est loin de nier, avons-nous dit, l’économie internationale, maïs il s’attache à démontrer la supériorité de la collaboration nationale sur la collaboration internationale, et c’est cette dernière collaboration qu’il faut faciliter : pour cela, il s’oppose à la soumission des nations à une entité philosophique, déclare que la collaboration ne pourra se faire que dans le respect des unités natio-
(1) La politique douanière est le moyen principal, mais non le moyen unique : Brocard insiste aussi sur la politique sociale et
fiscale,
L'organisation professionnelle
Le respect des unités nationales
Influence
de Brocard
nales (1) et que la collaboration internationale s’orientera dans le même sens que cette collaboration interrégionale d’où sortirent les Etats. Le nationalisme économique facilite cette collaboration, en réalisant une sorte d'égalité dans la discussion internationale, en poussant à un ordre juridique fixe des rapports entre nations égales. Il croit plus au pouvoir du temps qu’à celui des théoriciens de l’internationalisme et, loin d’avoir une notion étroite du nationalisme, il voit en lui, plus posément que List, avec plus de réalisme (qui n’exclut d’ailleurs pas un idéalisme très légitime), le créateur de la communauté internationale de demain. Ainsi, il évite les erreurs des théoriciens qui prennent leurs rêves pour des réalités et qui prétendent d’ores et déjà soumettre tous les pays, quel que soit leur degré d’évolution, aux mêmes textes de lois : c’est l’évolution continue de ces pays qui réalisera la col- Jaboration nécessaire.
L'influence de Brocard, ainsi que nous l’avons dit, a été considérable, d’abord parce que, remettant sous une forme éminemment scientifique les principes du nationalisme économique, il oblige tous ceux qui traitent des idées économiques modernes, quelles que soïent leurs convictions personnelles, à prendre cette doctrine en considération (2). Mais l’influence directe de Lucien Brocard est la plus féconde : M. André Marchal, dont le livre La conception de l’économie nationale et des rapports internationaux chez les mercantilistes français et chez leurs contempora :* fut préfacé par Lucien Brocard, et dont l’éloge de Brocard dans la Revue d'Economie Politique (nous en avons cité de nombreux passages) est aussi significatif; M. Jean Marchal, dont le livre Union douanière et Organisation européenne fut également préfacé par Lucien Brocard, sont
() Cf. Bouvier-Ajam : La Doctrine Corporative, p. 122 (2 éd.).
(2) « Les doctrines d'économie nationale ne rencontraient pas avant 1914 d’unanimes partisans; il n’est plus permis désormais d’en méconnaître la très haute valeur. » (C. Perreau : Manuel d'économie politique). — « Lucien Brocard… a ressuscité les doctrines de l’économie nationale... les a tirées de la léthargie où elles étaient plongées depuis la mort de P. Cauwès » (R. Gonnard : Revue d'Economie Politique de mars-avril 1929). -— « En tant que description de la vie économique actuelle. et de l’entrecroisement des relations locales, nationales et mondiales qui la caractérise, le tableau de L. Brocard complète heureusement les traités économiques classiques » (G. Pirou : Les doctrines économiques, op. cit.).
sans doute les deux représentants de la jeune école économique française sur qui s’est exercée le plus profondément linfluence de Lucien Brocard, et, grâce à celui-ci, mais aussi par conviction profonde, celle de Frédéric List. On peut dire qu’à des degrés différents la grande majorité des derniers agrégés des Facultés de Droit a été fortement impressionnée par l’œuvre de Brocard.
Le Play, bien qu’il ne se soit pas nettement séparé des économistes libéraux, est fréquemment cité par les socialistes de la chaire et leurs disciples modernes, presqu'’à Pégal de Simonde de Sismondi. Son souci de l’amélioration des conditions de la vie ouvrière justifie cette influence réelle qu’il exerça sur des hommes dont l’idéal politique était très éloigné du sien, mais qui, tout comme lui, étaient des défenseurs sincères des travailleurs. Les disciples de Le Play peuvent être répartis en trois écoles : l’école de la Réforme sociale (Claudio-Janet, Charles de Ribbe, Théry, Charles Périn) dont le programme n’est pas corporaliste, mais recommande un exercice paternel de l'autorité patronale; l’école de la Science sociale qui, avec Demolins, redevient individualiste; enfin celle de la Justice sociale qui, avec La Tour du Pin, Albert de Mun, Ségur- Lamoignon et Maurice Maïignen à sa tête, est résolument corporatiste et nationaliste.
C’est donc cette dernière école qui nous intéresse. Dire que l’influence des doctrines de List fut fondamentale sur les premiers auteurs de l’école de la Justice Sociale serait exagéré. La contester serait néanmoins absurde. List a eu son influence sur le grand théoricien allemand du corporatisme que fut l’évêque von Ketteler, et cette influence est très sensible notamment sur La Tour du Pin, encore qu’il s'agisse plus souvent de similitude de pensée que d’influence à proprement parler.
La Tour du Pin définit la corporation (Jalons de Route, p. 24) comme « un Etat dans l'Etat » car « elle est liée à lui (Etat) par un contrat moral comportant des attributions et des obligations réciproques. Le pouvoir public ne lui dicte pas ses règles, mais il les homologue pour les maintenir dans la sphère d’une utilité propre qui ne soit
Les disciples de Le Play
L'école et la justice sociale
La Tour du Pin
M. Robert
Guillermain
Les accords internationaux doivent être conclus en vue de la protection du travailleur nätional
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pas au détriment de l'utilité publique, en même temps qu'il en protège l’application contre des difficultés matérielles ou des oppressions du dehors ». Donc la corporation a des droits dans l'Etat, auxquels correspondent les devoirs de l'Etat envers la corporation. Le pouvoir public a le rôle d’un « tuteur vigilant ».
Quelles seront les relations économiques de l'Etat avec l'étranger? C’est ici que s’affirme sur La Tour du Pin l'influence, d’ailleurs relative, de Frédéric List. Ainsi que l’a relaté un disciple de La Tour du Pin, M. Robert Guillermain, La Tour du Pin considère que l'Etat ne doit conclure d'engagements internationaux que dans un but de défense du travailleur national, qu’il doit s'opposer au principe classique de la liberté des échanges, mais qu’il doit avoir en vue un accord international permettant un retour à la liberté.
Reprenant l’exposé excellent de M. Robert Guillermain (1), nous allons donc résumer la conception qu'avait La Tour du Pin des rapports économiques entre l’Etat, conçu selon le Système National, et l'étranger. N'oublions pas que tout le programme de La Tour du Pin repose sur des bases chrétiennes et que toutes ses solutions sont fidèles à ce programme :
« Lorsqu'il s’agit des intérêts de la production, il est, dit La Tour du Pin (Jalons, p. 25), une raison d’Etat qui, loin d’être en désaccord avec les considérations humaniaires auxquelles on a voulu rattacher le libre-échange, s’en inspire cette fois justement. C’est celle qui fait un devoir au gouvernement de défendre ces intérêts contre l'étranger, moins par une guerre de tarifs douaniers que par un accord qui fixe cette tarification au nécessaire pour protéger dans une juste mesure non seulement le marché au point de vue économique, mais encore le travail national au point de vue social ». « Les traités internationaux doivent être conclus, non pas dans l’intérêt du fisc, ni même dans celui du consommateur, mais avant tout en vue de la protection morale et matérielle que le travailleur doit rencontrer dans l’Etat chrétien » (Jalons, p. 15). « Le pouvoir qui impose des restrictions aux procédés de la fabrication
(4) La doctrine de La Tour du Pin, par Robert Guillermain (Cercle d’Editions Corporatives et Sociales et Librairie Paillard, éd.),
à raison des ménagements dus à la population ouvrière, doit diriger ses relations avec l'étranger de manière que les procédés inhumains de concurrence qu’il interdit à l’intérieur ne viennent pas peser de l’extérieur sur ses nationaux » (Jalons, p. 25).
Gardons-nous de respecter le dogme de la liberté des échanges, défendu par l’école classique. En effet, « qu’on regarde bien les conséquences du système, que la multiplicité des voies de communication qui est son œuvre (ce sont les capitaux français qui ont construit moitié des chemins de fer étrangers) va rapidement porter à son plus haut degré : ce plus haut degré sera de ne plus pourvoir le marché que par les produits des populations les plus misérables: le coolie chinois deviendra le meilleur ouvrier des deux mondes parce qu’il n’a d’autres besoins que ceux de la bête. Puis, comme l’ouvrier, l'ingénieur, l’agent commercial, le banquier lui-même seront pris au meilleur marché; et après que le juif de Londres, de Paris ou de Vienne aura accumulé la richesse publique en faisant travailler ses capitaux en Chine, viendra pour lui le tour d’une lutte inégale contre l’usurier chinois qui ne se donne pas le luxe des palais princiers, des écuries de courses, des fêtes et de la vie à grandes guides » (Jalons, p. 34 et 35).
La Tour du Pin s’arrête sur le sort de l’ouvrier chrétien. « On a souvent fait des guerres, écrit-il (Jalons, p. 25) pour ouvrir un marché à un produit délétère, comme le sont physiquement l’opium pour la Chine et moralement nombre de produits européens pour les pays primitifs. Ne serait-il pas plus chrétien de n’en entreprendre que pour protéger l'humanité là où elle est indignement exploitée par la cupidité de quelques-uns? » (Jalons, p. 25 et 26).
Il serait encore plus chrétien, d'abandonner délibérément entre Etats chrétiens tout procédé inhumain de concurrence.
« La possibilité d’une entente internationale sur la législation sociale du travail suppose deux conditions : l’une que cette législation sociale existe au préalable d’une manière suffisamment identique dans les différents Etats; l’autre qu’un même esprit, ayant présidé dans chacun d’eux à sa conception et à son application, préside encore à son unification entre eux, dans la mesure où elle est nécessaire à des accords internationaux.
Opposition à la liberté des échanges
Une entente internationale
Un exemple historique
« Or, ces deux conditions n’existent pas aujourd’hui, où l’esprit matérialiste et individualiste de l’école classique a plus ou moins entravé jusqu'ici dans toute l’Europe le développement de la législation sociale qui doit correspondre aux conditions nouvelles du travail...
« Mais il ne faut pas oublier que ces deux conditions d’analogie de législation sociale et d’unité d’esprit entre les nations chrétiennes, ont existé au moyen âge, alors que pourtant les relations internationales étaient beaucoup plus rares et les procédés de travail beaucoup plus divers qu’à notre époque de machinisme et de capitalisme cosmopolites.
« Dans les siècles chrétiens, la législation, l’organisation, le régime en un mot du travail, étaient d’une analogie frappante chez toutes les nations d’égale civilisation. Pour n’en citer que deux exemples, pris l’un chez les artisans, l’autre dans l’industrie, le livre des métiers de Cracovie au xrv° siècle semble une reproduction de celui des corporations parisiennes au temps de saint Louis. Vers la même époque, les règlements des mines promulgués par les rois de Bohême paraissent inspirés du principe de « la mine aux mineurs » non moins que ceux de la même époque en France...
« Le problème d’un accord international sur la législation sociale était ainsi résolu de fait sous l'influence de l’esprit chrétien et comme sous la garde du Père commun des fidèles » (Jalons, p. 126 et 127).
C’est à cet accord international qu'il faut revenir. Et c'était précisément le but de l’Union de Fribourg organisée sur l'initiative et sous la présidence de Mgr Mermillod en 1885 et qui réunissait des hommes de divers pays (Allemagne, Autriche, Belgique, Italie, Suisse et France, bien entendu). La correspondance permanente entre les sociétaires et le bureau de la commission avait été attribuée à un secrétaire, qui n’était autre que La Tour du Pin. Ces travaux poursuivis pendant six ans : enquêtes, rapports, projets, servirent à la préparation de la célèbre encyclique « sur la condition des ouvriers », Rerum Novarum. Elle fut, écrit Mlle Bossan de Garagnol, « leur couronnement et leur titre de gloire » (1).
(1) Cf. Robert Guillermain, op. cit., p. 129 sq.
Les disciples de La Tour du Pin sont nombreux dans la doctrine moderne et l’influence de La Tour du Pin, associée à celle de List, est très nettement perceptible dans les œuvres des propagandistes du nafionalisme intégral, et notamment de M. Firmin Bacconnier.
M. Firmin Bacconnier, qui, commentant Brocard, insistait sur l’utilité de sa démonstration du fait que « l’interdépendance est plus étroite dans la nation qu’entre les nations » (1), est un immédiat disciple de La Tour du Pin et un des principaux collaborateurs de M. Charles Maurras. Par lui se pose la question de savoir dans quelle limite les théoriciens français du nationalisme intégral ont pu subir l’influence de Frédéric List. Qui dit « nationalisme intégral » y comprend évidemment le nationalisme économique, et tel est bien l’avis de ses théoriciens. L'influence de List, néanmoins, n’est perceptible directement que sur les adeptes du nationalisme intégral ayant particulièrement étudié les problèmes économiques. Hors ceux-ci, cette infiuence ne s’exprime jamais qu’au deuxième degré, ou à un degré plus lointain, par ses répercussions, plus ou moins nettes et plus ou moins directes, dans l’œuvre de La Tour du Pin (2), de Martin-Saint-Léon (3) et des autres précurseurs de la renaissance corporative. Si les idées de M. Charles Maurras sont tout proches de celles de List, notamment quant à la nécessité de la monarchie héréditaire, la représentation des forces professionnelles et la défense de l’économie nationale (4), il ne semble pas que ces idées, faisant partie d’un programme marqué du sceau d'une forte personnalité, aient été inspirées par la lecture
(1) Action Française du 11 août 1929. Cf. G. Pirou, op. cit., p. 200 (3° éd.). ;
(2) Jalons de Route. Aphorismes de politique sociale (Beauchesne, éd.). |
(3) L'influence de Lucien Brocard et, par l’intermédiaire de cellec1, celle de List, sont sensibles dans l’ouvrage de Martin-Saint-Léon intitulé Les sociétés de la nation (Spes, éd.).
(4) On pourrait surtout comparer la pensée de M. Charles Maurras et celle de Lucien Brocard, leur conception d’un Etat fort s’accoemmodant empiriquement de la décentralisation, reconnaissant les cadres naturels de l’activité humaine, et s’appuyant sur Ja notion de service social.
M. Firmin Bacconnier
M. Pierre Lucius
. M. Pierre Marty
d'un économiste comme List, sauf si l’on admet la répercussion de cette influence au travers de La Tour du Pin : mais doit-on parler d’une influence de La Tour du Pin sur M. Charles Maurras ou bien d’une admission des idées de La Tour du Pin par un penseur naturellement amené aux mêmes conclusions?
Les économistes nationalistes de l’école corporative se sont souvent inspirés de l’œuvre de M. Firmin Bacconnier et de celle de M. Pierre Lucius, auteur d’un livre sur La Faillite du Capitalisme et d’une étude sur Le Corporatisme devant les Réalités. Le représentant de l’école corporative française qui a, selon nous, le plus fortement marqué cette association de la doctrine corporative et des principes de l’économie nationale tels que les définissait Frédéric List, est M. Pierre Marty, dans son cours à l’Institut d'Etudes Corporatives et Sociales.
Dans le système de l’école corporative que P. Marty résume, le retour à la liberté commerciale, après la pratique de la protection nécessaire, perd tout caractère dogmatique. Les Etats doivent organiser leur économie sous le couvert d’un protectionnisme non absolu (P. Marty demande un protectionnisme « nuancé et réaliste »), et, au fur et à mesure que la production nationale s’affirmera satisfaisante dans telle branche de l’industrie, la discussion pourra s'engager en matière internationale sur des conventions réciproques qui ne seront plus basées sur la supériorité d’une nation et l’infériorité d’une autre. Comme la plupart des théoriciens de l’économie nationale P. Marty n’est pas de ceux qui, comme M. Rist, prétendent qu’en matière de marchés internationaux l’acheteur ne tombe pas plus sous la dépendance du vendeur que le vendeur ne tombe sous la sienne (1), mais il croit qu’au jour où un Etat a autant besoin de tel produit d’un Etat étranger que l'Etat étranger a besoin d’un de ses produits, les situations, dans la discussion commerciale, sont plus égales.
(1) M. Rist écrit : « On ne peut nier cependant qu'il (List) n'ait contribué par certaines expressions à accréditer l’idée fausse qu’un pays. empruntant une portion considérable de sa consommation à l'étranger, est dépendant de l’étranger. En vérité, il ne dépend pas plus de l’étranger que l'étranger ne dépend de lui. Entre un acheteur et un vendeur, lequel est dépendant de l’autre? » (Op. cit., 5° éd., p.836).
Ceci ne l'empêche pas de considérer qu'il y a un réel intérêt pour l'Etat à tendre vers la forme de l’économie complexe, les économies spécialisées étant toujours sujettes au jeu politique des alliances commerciales, des innovations industrielles ou des régimes préférenciels accordés à d’autres Etats que les fournisseurs habituels.
Le protectionnisme a donc cinq avantages principaux : il assure l’indépendance économique de l'Etat, permet le passage de l’économie spécialisée à l’économie complexe, évite dans bien des cas la cherté de la vie, favorise le progrès technique, assure la protection du travail national. Pour prouver tout ceci, P. Marty, d’une part reprend l’opposition méthodique de List aux partisans du libreéchange, et d’autre part synthétise la pensée des grands auteurs corporatistes modernes. Voici à peu près le résumé qu’il propose de cette défense du nationalisme économique par l’école corporative française (1).
a) Le protectionnisme assure l'indépendance économique de l'Etat.
Les libre-échangistes prétendent que les barrières douanières n’ont pas d’autre but que de favoriser les exportations et empêcher les importations et que c’est une grande erreur! Un peuple a tout avantage à importer le plus possible. Il s’enrichit. S'il importe plus qu’il n’exporte, tout ce qui rentre chez lui est du bénéfice. Sans doute, il faudra de toute façon qu’il le paye, mais il n’y a pas d’importations qui ne se règlent d’une facon ou d’une autre.
Avant la guerre, cela pouvait paraître vrai; en fait, les exportations et les importations s’équilibraient sensiblement pour chaque pays. Mais actuellement, quand un pays importe plus qu'il n’exporte, il n’y a pas d’autres moyens pour lui de payer ses importations que de s’endetter visà-vis du pays producteur. C’est ce que la France a fait visà-vis de l’Amérique.
Or, un tel endettement finit par créer un état de dépendance économique qui peut présenter des risques graves.
{ | (1) Pierre Marty : Cours d'Economie Générale et Corporative (Cercle d’éditions corporatives et sociales et Librairie Paillard, éd.),
La position de l'école corporative devant le système national d'économie politique
b) Le protectionnisme permet le passage de l’économie spécialisée à l’économie complexe.
Le libre-échange, prétendent ses théoriciens, favorise la division internationale du travail, par suite, le progrès économique et la paix.
Chaque peuple se spécialisant dans les productions pour lesquelles il est le mieux pourvu et le mieux doué, ainsi pourra-t-on améliorer les rendements, les qualités et les prix.
M. Lucius dans la Faillite du Capitalisme et M. F. Bacconnier dans Le Salut par la Corporation ont fait justice de cette théorie.
Il n’y a pas, déclare P. Marty, il n’y a jamais eu de division internationale du travail, mais seulement un privilège des économies industrielles occidentales, qu’elles sont d’ailleurs en train de perdre. Et P. Marty entreprend de le démontrer :
« À la naissance du machinisme, les pays d'Occident mieux pourvus qu'aucun autre, de machines, d'hommes de métier, prirent une avance énorme.
« Aux pays d'outre-mer, aux colonies, elles achetaient des matières premières, elles vendaiïent des produits industriels. Ainsi, parut s'établir une différenciation entre les économies industrielles et les économies agricole et productrice de matières premières. Or, il vint un temps où les Hindous par exemple, comparant le prix des cotonnades que leur expédiait l’Angleterre avec le prix du coton qui avait servi à les faire et qu'ils avaient vendu, s’aperçurent que les transporteurs, intermédiaires, fabricants anglais faisaient là-dessus un profit important. Pourquoi ne pas essayer de transformer eux-mêmes leur coton? De même pour nombre d’autres produits et d’autres pays. Ainsi, les pays neufs s’équipent industriellement. Par ailleurs, certains pays industriels, tels l’Angleterre, pour des raisons non seulement économiques, mais sociales, s'efforcent à restaurer certaines de leurs productions agricoies » (1).
Les économies modernes, bien loin de se spécialiser, tendent plutôt à se compléter, à s'organiser de façon sinon
à pourvoir à la totalité de leurs besoins, du moins à
(1) Perre Marty, op. cit.
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s’assurer une large indépendance économique. C’est ce qué M. Firmin Bacconnier appelle le passage des économies spécialisées aux économies complexes.
Mais, de cette évolution, doit fatalement résulter un renforcement du protectionnisme.
c) Le protectionnisme n’est pas un dangereux facteur de vie chère.
Il est exact que la protection douanière a pour objet de maintenir les prix intérieurs, mais le consommateur est aussi un producteur. Alors, si, sous prétexte de lui donner des denrées à très bon marché, de le favoriser comme consommateur, on l’empêche de vendre ses propres produits à un prix rémunérateur et de gagner honorablement sa vie par son travail, si on ruine sa production, où donc est son avantage? À cela P. Marty répond : « Il est des cas où le libre-échange peut entraîner une hausse considérable des prix sur certains produits. Ainsi, lorsqu'une industrie nationale ayant été ruinée par les industries étrangères concurrentes, celles-ci se sont rendues maîtresses du marché, elles y peuvent dès lors pratiquer des prix élevés et ordinairement ne s’en font pas faute. Nous pouvons citer le cas de la fabrication de la pellicule vierge pour la production des films en France. Il n’y a pas un seul producteur de pellicules vierges français. Les producteurs allemands ou les producteurs américains imposent les prix qu’ils veulent, et on paye actuellement en France Ja pellicule vierge plus cher que n'importe où ailleurs. »
d) Le protectionnisme favorise le progrès technique.
Lisons M. Pierre Marty (1) :
« Les libre-échangistes prétendent encore que le protectionnisme favorise la routine. C’est exactement le contraire. Il n’y a de possibilité pour le pays de renouveler son équipement technique ou de le créer que précisément à l’abri de certaines barrières douanières.
« L'exemple cité ci-dessus de la fabrication de la pel-
(1) Op. cit., paragraphe Protectionnisme et libre-échangisme,
licule vierge est caractéristique à cet égard. Le cas est le même pour les machines à fabriquer les chaussures. Les fabricants de chaussures impottent leurs machines d'Amérique; et ils ne sont jamais propriétaires de ces machines; ils en sont locataires. Les machines sont munies d’un compteur et les fabricants payent une redevance selon le nombre des paires de chaussures débitées.
« Vous voyez qu’en ce qui concerne ces industries, une protection douanière permettrait de nous créer un matériel et de constituer certaines pièces qui menus à notre équipement national. »
e) Le travail national bénéficie du protectionnisme.
Le protectionnisme, disent les libre-échangistes, est une invention de profiteurs, de capitalistes. Ce qui est protégé, c'est le profit du chef d’entreprise.
Il est possible que, dans certains cas, les droits de douane protègent les profits, mais actuellement, ce n’est pas tant le profit qui est menacé par la concurrence étrangère que le salaire, que le niveau de vie, le standard des ouvriers. C'est la raison que l’Amérique donne à ses hauts tarifs.
En France, de même, il s’agit, comme le disait La Tour du Pin, de protéger le travailleur français contre la concurrence des peuples aux besoins nuls.
Par exemple on sait que les Japonais fabriquent des bicyclettes à des prix invraisemblables de bon marché. Supposons qu’en l’absence de protection, un fabricant de bicyclettes ne trouve plus le moyen de produire dans des conditions rémunératrices; il fermera son atelier. Il lui restera tout au moins une chance : il pourra se faire importateur de bicyclettes japonaises. Ainsi, utilisera-t-il ses connaissances techniques et commerciales; mais ses ouvriers seront réduits au chômage.
On voit, par cet exemple, conclut P. Marty, comme quoi la protection douanière est beaucoup plus nécessaire pour défendre les salaires nationaux que les profits.
f) Le protectionnisme est la « règle générale de la politique commerciale des Etats ».
L'école corporative insiste particulièrement sur ce point,
afin de décider la France à préciser sa position. Enfin, si l’on conçoit le protectionnisme au sens large, comme le fait . cette école, on peut dire que seuls sont et restent libreéchangistes, des pays comme l’Angleterre — et avec quelles réserves, — la Belgique, la Hollande, c’est-à-dire des pays de transit, qui vivent essentiellement des transports et du commerce international, ainsi que des industries de transformation. Tous les autres pays, sans presque aucune exception, ont adoplé un régime protectionniste sous une forme quelconque.
Et cette généralité du protectionnisme est, selon P. Marty, parfaitement normale car, dit-il, « il y a autant de protectionnismes qu’il y a d’économies à protéger, et le protectionnisme est essentiellement une politique concrète ».
g) Le protectionnisme n'est qu'un moyen de réaliser le programme d'économie nationale.
Dans l’esprit de l’école corporative, comme dans l'esprit de List, le protectionnisme n’est pas une fin en soi. Ce n’est qu’un instrument destiné à réaliser cet idéal qu'est l’économie nationale. On retrouve dans le plan de l’école corporative les deux idées habituelles aux défenseurs du nationalisme : le système national a pour but de discipliner les échanges internationaux, mais pour cela, il faut d’abord qu'il serve à réorganiser chaque économie nationale. Et c’est par là, essentiellement, que les corporatistes relient la partie protectionniste de leur programme à leur doctrine de construction corporative. Pour réorganiser chaque économie nationale, il faut que chaque nation établisse chez elle l’ordre corporatif : « C’est seulement par une telle organisation que pourraient être représentés et faire valoir leurs droits, toutes les productions — aussi bien les primeurs ou la mode, que les forges et le textile — et de même tous les producteurs, capitalistes, patrons, techniciens et ouvriers. C’est seulement ainsi que pourrait être dressé le tableau complet de toutes les activités françaises, ordonnées selon leurs valeurs économiques, sociales, morales et intellectuelles respectives; ainsi que pourrait être dégagé, formulé l'intérêt général du
Le n6o - socialisme
pays et les bases jetées d’une politique de justice sociale, de prospérité durable et d'expansion française » (1).
Nous nous sommes longuement arrêtés sur les idées de l'école corporative française, et notamment de M. Pierre Marty dont le travail synthétique est unique en son genre, à notre connaissance. En effet, c’est dans les travaux de cette école française, qui n’a pas peu subi l'influence de Brocard et, par lui, celle de Cauwès, que nous retrouvons le mieux une très forte et très nette influence de F. List. Ayant été personnellement compris parmi les membres de cette école (2), nous avons pu nous convaincre de la réalité et de l'intensité de cette influence. L'importance de l’école corporative s’accroît sans cesse dans le monde économique français. S'il n’y a pas encore, à proprement parler, une « école » au sens strict du terme, il y a au moins un courant convergeant de pensées, et la formule corporative a suscité de nombreuses études.
Les partisans de la formule corporative n’ont pas, dans la France contemporaine, le monopole du nationalisme économique.
Certains des propagandistes du néo-socialisme ont, selon des points de vue différents, admis plus d’un principe de nationalisme économique. Si M. Marcel Déat a penché en faveur d’un syndicalisme à prétentions corporatives qui n’est pas sans quelques rapports avec la doctrine de Paul Cauwès quant au rôle de l'Etat, M. Adrien Marquet semble fidèle au programme de List et par l’intérêt qu’il a manifesté pour le perfectionnement des voies de communications et moyens de transport, et par sa confiance en un Etat conseillé par les représentants des forces économiques équilibrées, et par son souci de protection des travailleurs et des industries françaises. Sur plus d’un point, ses propositions sont concordantes avec celles qu’émet en Allemagne un économiste qui a fortement subi l'influence des socialistes de la chaire, M. Othmar
(1) Pierre Marty, op. cit.
(2) Cf. G. Pirou : Essais sur le corporatisme (Sirey, éd.) et F. Perroux : Capitalisme et communauté de travail (Sirey, éd.),
Span. Mais rien ne permet d’affirmer autre chose que l'exis< tence de points de rencontre.
On pourrait même parler aujourd’hui du nationalisme économique de la Confédération Générale du Travail, encore qu'il soit animé par des considérations de classes absolument étrangères à Frédéric List. Sans nous étendre sur ce sujet, nous ferons remarquer la très grande confiance faite à l'Etat et manifestée par la volonté de nationaliser banques, assurances, grandes entreprises, etc., comme le prévoyait Paul Cauwès. Si le plan de la C. G. T. s’est orienté vers la protection de la main-d'œuvre nationale, sa soumission des forces productives aux appétits de classe ne part pas d’une conception du nationalisme économique analogue à celle de List et de ses disciples. Dans ses discours, au lendemain de la guerre, M. Léon Jouhaux s’efforçait de démontrer que les soucis de l'Etat devaient moins se porter sur l’encouragement à l’exportation que sur le développement de la consommation nationale, et certaines de ses réflexions n'étaient pas sans ressemblance avec celles des partisans de l’Etat économique complexe. Toutefois, il excède de beaucoup le programme financier de List lorsqu’il conclut par le contrôle des changes, List ayant confiance dans la prospérité économique nationale, fruit du nationalisme, pour rendre inutile, voire nuisible, toute mesure arbitraire de l'Etat en matière financière (1).
Sans donner une trop grande part à l'influence personnellement exercée par List sur les temps actuels, on doit constater l’actualité persistante de sa doctrine, au point que la plupart des arguments protecteurs de l’économie qui sont aujourd’hui employés ne sont, mutatis mutandis, qu’une démarcation des siens. Malheureusement, ce qu’on oublie trop, d’une façon générale, de la doctrine de List, c'en est la partie la plus généreuse, mais la plus incertaine, celle que rejette l’autarcie définitive au profit de la liberté générale, celle qui voit dans le nationalisme économique non pas le serviteur d’égoïsmes nationaux, mais l’édificateur de la paix universelle.
(1) Cf. Système National, 2° partie, ch. 13,
Le nationalisme économique
de la C. G.T.
Conclusion
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