‹ Frédéric NietzscheChapitre 2 sur 4 · TROISIÈME ANNÉE. — N · texte numérisé non relu

TROISIÈME ANNÉE. — N

Portraits d*Hicr

Par Élie FAURE

Portraits d'Hier n'»

,FéZ Frédéric Nietzsche

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« Il faut une grande âme pour supporter mes écrits. Aussi ai-je le bonheur d'irriter contre moi tout ce qui est faible et vertueux. »

Quand Frédéric-Guillaume Nietzsche, professeur allemand de philologie à l'Université de Eâle, atteignit sa vingt-sixième année, les deux forces antagonistes d'où sortit l'esprit moderne, le monde latin, le monde germanique se heurtaient. Du Rhin, on entendait les échos du canon de Frœschwiller et de Forbach. Les soldats confiaient à la bataille la solution du problème que les maîtres de la jeunesse allemande lui soumettaient depuis Napoléon. La profondeur philosophique, la musique et la moralité allaient délivrer l'Europe et nettoyer '"esprit allemand de l'indulgence, du roman, de la fantaisie mtellectuelle. Nietzsche, hésitant d'abord, fut soulevé par la victoire. 11 fit la campagne de Metz comme ambulancier volontaire, accompagna à Carlsruhe des convois de blessés, tomba malade, se rétablit lentement auprès de sa mère, à Naumbourg. Il accepta tout sans se plaindre. La guerre sainte, pour lui aussi, avait brisé le négateur.

Quelle rencontre! A cette heure précise, l'esprit tragique l'habitait. Le livre de Schopenhauer, qui ne le quittait pas depuis cinq ans, lui enseignait le néant de tout ce qui n'est pas la Volonté. Richard Wagner, dont il avait fait la connaissance après une audition des Maîtres Chanteurs d'où il était sorti bouleversé, l'entretenait dans cette idée que l'art a pour mission de consoler ceux qui ne partagent pas l'Illusion morale et religieuse indispensable au maintien de l'équilibre social. Enfin, dans la rumeur montante de la préparation à la lutte que toute l'Allemagne virtuellement reconstruite attendait depuis Sadowa, il avait passé l'année précédente — la première de son professorat — à scruter avec passion l'esprit primitif de la Grèce. Il avait découvert, sous l'optimisme des artistes du siècle de Périclès, un gouffre d'horreur guerrière, des mythes effrayants, la cruauté d'une philosophie impassiblement clairvoyante. Il crut tenir la vérité. Il s'initiait au pessimisme allemand et l'Allemagne affirmait sa royauté matérielle et morale par une guerre victorieuse et le Crcpnsctde des Dieux, à l'heure où il entrevoyait, aux sources de la Tragédie grecque, les mêmes éléments de brutalité militaire, de mirage accepté, de déses-

poir intellectuel. Le monde antique avait trouvé dans l'Allemagne régénérée l'héritière de son esprit.

Le choral de Luther n'avait-il pas retenti depuis longtemps « comme le premier appel dionysiaque?» La victoire, l'Empire, c'était l'aftirmation et le passage dans les faits de la force renouvelée qui surgissait du vieux panthéisme germanique dont le souffle, de Sébastien Bach à Beethoven, de Beethoven à Richard Wagner, ne s'était jamais tout à fait éteint dans la poitrine des artistes. Wagner était le poète tragique qu'attendait la nouvelle Allemagne avertie par les philosophes du mensonge de l'idéalisme moral et décidée à oublier le drame d'une vie sans but en vivant résolument ce drame et en demandant à sa volonté de projeter dans la musique l'oubli du néant entrevu. L'origine de la Tragédie (i) tremble de la première à la dernière page de ce formidable espoir. Les Grecs, avant les Allemands, avaient eu « besoin » de la Tragédie. Ivre d'orgueil, ivre de force, ivre d'avoir trouvé l'équilibre une seconde, elle avait jailli soudain du bref accouplement des deux tendances despotiques qui se partagent l'âme humaine et dont les Grecs seuls, jusqu'à présent, ont su réaliser l'accord. Dionysos et Apollon, la foule anonyme et l'individu, l'ivresse sensuelle et l'illusion intellectuelle, l'anéantissement du « moi » dans l'océan des sensations où l'homme mêlé par l'amour, la musique et la danse à l'homme roule avec les forces naturelles dans l'oubli grandiose et total de son épouvantable destin, et le surgissement superbe et douloureux du « moi » au-dessus des puissances fatales qu'il veut combattre et modifier, c'est là ce que l'âme d'Eschyle souda de son éclair. Depuis que la « naïveté » d'Homère avait remporté contre le pessimisme la première victoire d'Apollon, depuis que les poètes avaient créé l'Olympe pour objectiver son rêve de domination sur la mort et l'inutilité de tout, pendant que les sculpteurs lui donnaient sa forme tangible, la guerre et la philosophie ne cessaient pas de semer sur le monde le meurtre et la vérité. Seuls les tragiques avaient vaincu le pessimisme en traduisant l'ivresse dionysienne dans le langage d'Apollon et en maintenant dans le drame, en face des héros qui exprimaient sous une apparence plastique l'illusion de la volonté, le chœur où Dionysos faisait entendre la voix de la sagesse pessimiste victorieuse du néant.

Or, c'est de la musique, entraînant les hommes parvenus au bord du gouffre de la connaissance vers l'orgie silencieuse de l'oubli, que la Tragédie jaillit du cœur d'Eschyle sous sa forme la plus terrible et la plus consolante à la fois. Richard Wagner, qui s'emparait du mythe allemand, n'était-il pas le sommet de la grande musique allemande ? Et puisque Socrate, à la fin du vieux monde grec, avait vaincu Dionysos par la bouche d'Euripide en substituant à l'Illusion

(i) Publié en 1871.

esthétique la dialectique et la morale et en chassant le chœur du drame, n'était-ce pas par la voix du musicien allemand que la tragéde ressuscitée allait vaincre l'esprit socratique représenté dans le monde moderne par le rationalisme français ? Socrate, vers la fin de ses jours, éprouvait le besoin de réapprendre la musique. Le serpent qui se mord la queue est le symbole de la vie. Quand la logique a parcouru le cercle de la connaissance réapparaissent inévitablement le vide et le creux de l'idole morale que les artistes seuls, en nous apportant l'Illusion, peuvent nous faire regarder en face et sans horreur. Il était donc réservé à l'Allemagne de rendre à l'univers intellectuel la possibilité de vivre en recréant la Tragédie par le génie de ses chanteurs et la force de ses soldats.

Le jeune homme profond qui avait écrit ce livre, premier poème tragique inspiré par le conflit impitoyable de son intehigence critique et de son lyrisme instinctif, était né à Roecken. en Thuringe (i), d'une famille de pasteurs. Il eut une dure enfance. Il atteignait à peine ses quatorze ans quand son père mourut fou. Lorsque, en 1850, ]\Ime Nietzsche quitta Roecken pour Xaumbourg avec le petit Frédéric-Guillaume et sa sœur, elle venait de perdre son second fils. Frédéric, comme son père, comme ses grands-pères, devait être pasteur, et le voulait. Il grandissait donc dans le deuil. Il était grave, net sur lui et en lui-même, avec une puissance singulière à se maîtriser et à vouloir. Il considérait le mensonge comme un mal répugnant, et sa sévérité à se regarder vivre lui imposait des examens de soi dont il sortait épuisé mais toujours droit, n'appelant jamais au secours. Ses camarades le nommaient « le petit pasteur ». et ce n'était point par dérision. Il avait en lui tout ce qu'il fallait pour les tenir à distance et les forcer au respect. L'n jour que l'un d'entre eux émettait des doutes ironiques sur l'aventure de Mutins Sc?evola, il prit un charbon dans la cheminée, serra le poing, resta ainsi plusieurs minutes, les dents jointes, les jambes roides. tous les muscles contractés pour interdire au cri et au geste de trahir la douleur. Il entretint la plaie pendant des années, par un de ces entêtements d'enfant qui constituent souvent l'ébauche instinctive d'une discipline du vouloir. D'ordinaire il était froid, peu liant. Sa force concentrée n'éclatait que quand il s'asseyait au piano, tirant de l'instrument si puissant sous des mains puissantes, des improvisations furieuses après lesquelles il s'enfermait dans un silence orageux. Depuis (|u'un chœur de Haendel lui avait révélé la musique — vers sa di.xième année — le monde lyrique qui s'enfonce dans une onibre infinie où l'éclair de plus en plus rare mais de plus en i)lus lumineux révèle des paysages éternels par delà la morne route, des

(i) Le 15 octobre 1844.

visages de dieux sous des masques d'hommes, l'illusion toujours renaissante sous le désastre permanent de la vérité et de la foi, le monde lyrique s'était déployé devant sa face sans que personne le sût.

C'est au collège de Pforta, où il entra en 1858 et où il passa quatre années, que l'initiation commença. La culture grecque, le christianisme romantique, ces deux éléments principaux du drame moral qu'ont traversé toutes les grandes natures du siècle, lui infligèrent des crises de conscience auxquelles sa foi religieuse ne survécut pas, mais dont il eût pu sortir avec cette amertume et cette lassitude où nous plonge le plus souvent l'abandon de nos croyances, si son orgueil ne l'avait prévenu que l'intérêt supérieur de son âme lui commandait de vaincre sa douleur pour monter d'un degré plus haut. Quand il entra à l'Université de Bonn, qui représentait à ce moment-là en Allemagne les idées d'unité nationale et de liberté, il avait tout à fait renoncé au pastorat. Pour se le prouver à lui-même, il traversa la noce allemande, la bière, les tabagies, les chansons bachiques, le duel. Ecœuré, il s'enfuit à Berlin où un séjour de deux semaines le dégoûta de l'esprit symétrique, pesant et morne des Prussiens; puis à Leipzig, où il devait terminer ses études. C'est là qu'en 1865, à l'étalage d'un bouquiniste, il acheta le Monde comme volonté : « Je ne sais quel démon me souffla : Rentre chez toi avec ce livre. A peine dans ma chambre j'ouvris le trésor que j'avais acquis et commençai à laisser agir sur moi cet énergique et sombre génie ». Quinze jours il ne dormit pas, mangeant à peine, relisant dix fois le volume, interrompant sa lecture pour s'asseoir à son piano et traduire en transpositions musicales la pensée du philosophe qui avait vu dans la musique, image de la volonté, le principe même du monde. Il avait franchi la seconde étape. Il était délivré de la philosophie d'école et pénétrait dans la passion, indifférente aux fins morales, de consentir au destin. Il ne lui restait plus qu'à apprendre de sa propre bouche que le héros vivant de la musique allemande était lui-même un disciple de Schopenhauer pour tenter de trouver dans la recréation personnelle de l'univers la raison esthétique d'une vie que la raison pure s'avoue impuissante à justifier.

La première année qu'il passa à Bâle, où son maître Ritschl, qui l'aimait, lui avait fait donner la chaire de philologie, dut être la plus heureuse des vingt ans qu'il avait à vivre. Il y devint l'ami de quelques professeurs dont l'un, Overbeck, fut le premier près de lui à l'heure la plus tragique de sa vie, et dont l'autre, Jacob Bùrckhardt. qui lui révéla l'Histoire, devait plus tard reconnaître avec grandeur sa supériorité. Chaque fois qu'il était libre, il allait voir Richard et Cosma Wagner qui vivaient à Triebschen, sur les bords du lac de Lucerne, et l'accueillaient de telle façon qu'aucun d'entre eux ne s'aperçut de la distance qui séparait le jeune inconnu de vingt-cinq ans du vieillard glorieux de soixante. Ils connurent une de ces com-

munions intellectuelles qui s'usent comme l'amour. Nietzsche écoutait passionnément W^agner développer et magnifier la pensée de Schopenhauer sur la royauté de la musique, Wagner suivait avec la lièvre où nous jette la confirmation de nos propres pressentiments les progrès des idées de Nietzsche vers les sources tragiques de l'héroïsme eschylien. Quand un génie naissant recherche la lumière d'un grand esprit pour éclairer son ascension, quand un grand esprit s'avance pour attiser la flamme d'un génie naissant, le plus saint spectacle du monde n'est pas comparable à celui-là. Autour, toute la vie n'est qu'un faible murmure, il n'y a plus dans l'espace et la durée que des forces confuses qui vont toutes vers un brûlant foyer central. Nietzsche et Wagner ne sentaient sans doute tout à fait la majesté de leur amour qu'aux heures où le premier improvisait au piano les cantates ardentes qui étaient comme le choc sur les parois de sa poitrme des ondes d'harmonie arrachées au silence par le maître des orages alors qu'il sentait poindre dans les derniers souffles du Crépuscule le prélude de Parsifal.

Lorsque Frédéric Nietzsche, en congé de convalescence après sa campagne de Metz revint à Bâle, il ne s'attendait pas à l'accueil qu'il ) reçut. Bùrckhardt lui sembla triste, la joie de Wagner était si grosse cu'elle le choqua. Il rentrait grave de la guerre. C'est seulement avant l'holocauste qu'on couronne de fleurs la gueule des canons. Il avait vu trop de blessés, trop de morts, trop de sang. Sombres victoires, qui masquaient d'un brouillard fétide les souvenirs de la Grèce de Marathon. Il descendit vers le soleil, passa le Saint-Gothard en compagnie de Mazzini dont la ferveur imprima dan> sa mémoire une marque de flamme qu'elle conserva jusqu'à la fin. Au printemps il rentrait à Bâle pour apprendre l'incendie du Louvre, pleurer avec Bùrckhardt sur toutes ces forces amassées détruites en un seul jour. Que croire ? Voici que le guerrier ne chantait pas sur les ruines, ou chantait faux, qu'un militarisme bureaucratique se préparait à couler dans la terre allemande une armature de métal qui glacerait tous ses germes. Partout un plat et bas triomphe. Wagner entouré d'imbéciles et ne s'en apercevant pas. Aucun éditeur capable de comprendre, à la lecture du manuscrit des Origines, que la force allemande était là. Quand le libraire de Wagner consentit, à la fin de 71. à l'éditer, il y eut bien un grand moment d'espoir que l'enthousiasme du musicien, à l'apparition du volume, réchauffa jusqu'à lui ramener Nietzsche aimant comme au premier jour. Mais Bùrckhardt excepté et fjuelques amis d'études, presque personne ne le lut, personne ne le comprit. II fallait lutter encore pour élever l'Allemagne à la hauteur de sa victoire et des hommes chargés par le destin d'en répandre dans les âmes la fécondité.

La nouvelle que le projet de Bayreuth était sur le point d'aboutir

lui parut providentielle. Il se rendit aux fêtes de la pose de la première pierre du théâtre wagnérien. Tout l'y blessa. La foule était grossière, les nouveaux amis du maître serviles, Wagner jaloux, menteur, mesquin. Il s'enfuit à Munich où l'on jouait Tristan^ y puisa cjuelque courage. Mais en vain. Une amitié intellectuelle qui s'effrite est ce qu'il y a sur la terre de plus décourageant. A chaque occasion de rapprochement on espère, on respire, on se persuade pour quelques heures qu'on ne s'était pas trompé. Le lendemain tout recommence, le doute, l'instinct d'un désaccord fondamental, l'affreux devoir de ne plus se mentir, de briser l'attache de l'esprit alors que l'attache du sentiment tient encore et tire à les déchirer sur toutes les fibres du cœur. Nietzsche, après un été passé à Bergame, refuse une invitation de Wagner, le froisse, est pris de remords, se rend près de lui au printemps de 73, ne peut s'empêcher de publier un pamphlet dont bien des phrases l'atteindront (i). Il s'agit, sans doute, de dégonfler un cuistre allemand. Mais que de mots cruels : « Notre victoire (pourrait bien se transformer) en une défaite radicale: la défaite^ je dirais même l'extirpation de l'esprit allemand au béné- ■jice de l'Empire allemand. » Les Allemands sont des « philistins cultivés ». Ils ont toujours imité les Français, même après les avoir vaincus. L'Allemagne ne saurait dresser devant l'unité de culture de la France une image harmonieuse et styliste de son esprit.

Dès lors, tout ce qui suit rend l'écart plus large. A mesure que Nietzsche soupçonne que Wagner n'était pas dans la vérité propre à Nietzsche, il s'éloigne pas à pas avec autant d'hésitation que de douleur. Non, ce n'est pas lui qui se dément, il se trompait sur luimême quand il mettait dans la musique de Wagner les besoins qui étaient en lui. Nous brûlons les idoles que nous avons adorées lorsque nous nous apercevons que nous adorions en elles l'image d'un désir masqué que nous connaissions mal. Nietzsche n'y peut rien, ni Wagrer. L'amitié, comme l'amour, est soumise aux forces fatales dont dépend notre volonté. Il ne mentira pas. Les Allemands sont des érudits, non des civilisés (2). Tout chez eux est convention, leur unité politique est une armure sur une forme sans contours. Ils n'ont pas su manier la connaissance qui les domine et dont ils se servent contre la vie au lieu de demander à la vie d'utiliser la connaissance au gré de ses propres besoins. A ce moment, il lit Montaigne. Il s'aperçoit qu'aux origines les plus lointaines de l'optimisme français on retrouve, comme sous la surface du magnifique décor giec, une clairvoyance implacable. La Rochefoucauld et Pascal finiront de l'éclairer. Les Français aussi ont vécu et construit leur éditée sur un gouffre qu'ils connaissaient. Il traîne de Bâle à Bayreuth,

(i) Premières Considérations intempestives. David Strauss. (2) W^ Intempestive. Les Etudes historiques (1874).

ce Bayreuth dans la Forêt-Noire, où il va lire Don Quichotte qui ■e rend très malheureux. L'Allemagne s'obstine et s'enfonce. Wagner voit bien qu'il n'est plus le même avec lui, s'irrite et gronde. Nietzsche est souffrant. Un de ses amis se fait moine. Wagner écrit Parsifal. Hélas ! c'est donc cela ! Celui qui devait sauver l'Allemagne est un chrétien! C'est une fin, une agonie, un symptôme de déchéance! Nietzsche mettra encore bien des années à voir tout à fait cjair en lui-même, et ce n'est que cinq ans après « l'heure sainte où Richard Wagner mourait à Venise » qu'il s'expliquera là-dessus (i). Mais le pas essentiel est fait. Schopenhauer, lui aussi, est un signe de mort. Il a incliné la volonté devant la morale. Là où le pessimiste n'a pas triomphé de lui-même, là est la mort, et « celui qui s'effondre devant la croix est un vaincu ». L'art wagnérien est un art hystérique, que noie l'ornement, le détail, la surcharge décorative, un art d'histrion prodigieux qui, tout en « augmentant à l'infini la puissance expressive de la musique » a noyé sous des fleuves de larmes la splendeur de vivre en santé et découragé le désir de regarder en face la mort et l'absence de but. C'est l'artiste des femmes, des comédiens et des déchus. Ce n'est pas Eschyle, mais Socrate revu par Platon et féminisé par le Christ. Et l'Europe qui meurt peut reconnaître en lui l'image de sa décadence.

Désormais, c'était l'agonie d'une flamme, de hautes lueurs qui montent soudain mais s'espacent de plus en plus. Nietzsche n'ira pas au banquet qu'on offre à Wagner à Bayreuth en 76, mais il écrira une lettre qui enchantera Wagner. Il fera un plus grand effort. Il ira suivre^ à Bayreuth, les répétitions de Parsifal. Hélas! il s'y sent seul, tout l'irrite, surtout le délire des snobs. Tous ces gens-là sont des chrétiens, lui seul sent monter l'avenir. Il est tout déchiré, mais une clarté s'éveille. Oui, au-dessus du désespoir, au-dessus des illusions détruites, au-dessus des globes morts qui roulent dans l'obscurité, il y a des sphères éclatantes. La nuit chante. Sur les champs de carnage frissonnent des nappes de fleurs. La mort n'est pas. La vie perle des pierres mêmes. Il est malade. Qu'importe. Il reviendra vers la lumière pour lui demander de réchauffer en lui l'orgueil d'être plus fort que le néant. Il part pour Naples, où il retrouve des amis. Ils lisent ensemble Hérodote, Thucydide, Michelet, Bùrckhardt, l'Histoire. Ils parlent de fonder un couvent laïque. Que devenir? Il est malade. Sa clairvoyance le brise, son instinct le pousse en avant, ses forces centrales agissent pour l'écarteler. Toute grande âme est le foyer de l'éternelle tragédie où la forme des dieux hésite.

Il nous a dit plus tard que Humain trofy humain (2) était « l'histoire d'une crise ». A le lire on le voit bien. C'est là qu'il a brûlé ses idoles mourantes. Stendhal, Chamfort, les moralistes f ranimais qu'il

(i) Dans Le cas IVagiicr 11888). -.2) Publié en 1877.

étudie à Naples avec son ami Rée continuent la délivrance. Il écrit même à leur manière, par aphorismes courts et durs. Il faut qu'il soit impitoyable envers lui-même. Oui la réalité est atroce. L'idéalisme moral est une duperie grossière. L'égoïsme est partout. Aux sources boueuses et sanglantes de l'action où le vieux monde avait versé le vin du mirage esthétique, le christianisme a répandu son poison endormeur. Il a installé le mensonge à la place de l'illusion. L'honnête Kant est un menteur. La Rochefoucauld seul est véridique. Il faut aller jusqu'au fond de nos actes, il faut savoir la vérité. Si quelque chose, un jour, adoucit notre sauvagerie, ce sera la connaissance. Il est retourné tout entier. Savoir, d'abord. La vie en lui est comme suspendue, c'est la seule fois qu'il soumettra sa force devenante, le sourd enfantement qu'elle fait d'elle-même, se dépassant toujours et se contredisant, à l'immobile vérité. Entre le premier de ses livres et le livre dominateur qu'il publiera cinq ou six ans plus tard il y a ce terrible passage, nu comme une lame d'acier.

Nietzsche reçut le livret de Parsifal au moment où Wagner recevait le nouveau volume de Nietzsche. Wagner ne répondit pas. Lisbeth, la sœur de Nietzsche, Cosma Wagner eurent beau faire. Les femmes ne comprennent pas ces haines intellectuelles. C'était fini. Le Voyageur et son ombre (i) rendit la brouille irréparable. Nietzsche y prenait Wagner à partie, fonçait sur la musique romantique. Il dédiait son livre à Voltaire. Il attaquait avec violence la morale traditionnelle dont il dénonçait l'utilitarisme mesquin, établissait que le premier devoir envers soi-même était d'en purger son esprit et voyait poindre déjà, par delà la conquête décevante de la réalité, une activité reconquise qui pût vaincre le désespoir. Ce qui est riche en signification, « ce n'est pas le monde en tant que chose en soi..., c'est le monde en tant qu'erreur ». La morale de l'intelligence, dégagée de l'illusion ancienne, ne pouvait aboutir qu'à reconstruire une illusion.

« Un homme qui souffre n'a pas encore droit au pessimisme ». Et lui souffrait. Il n'avait droit qu'à l'espérance. Depuis trois ou quatre ans, sa santé, touchée par la guerre, déclinait de jour en jour. Ses yeux brûlaient. Un marteau battait dans son crâne. Il ne pouvait plus faire son cours. L'Université de Bâle accepta sa démission. Il partit pour la Haute-Engadine où l'air est comme du cristal.

De profundis clamavi! La voix de Nietzsche, toujours, est montée du fond des abîmes. La connaissance et la maladie provoquaient incessamment en lui une aspiration vers la santé et l'oubli du néant du monde qu'il n'avait pas besoin d'arracher à tous ses nerfs tordus, aux terribles clartés que jetait son intelligence sur la dérision du destin. Toute hymne qui jaillissait était la révolte d'une nature indomp-

(i) Publié en 1880.

ï^S PORTRAITS D'HIER

table et haute contre l'action déprimante de la vérité et de la douleur. Chaque torture de la chair, chaque vertige de l'âme étaient k prix d'une ascension instinctive et volontaire dans la joie de vivre et d'agir. S'il a exalté la santé et la force, c'est avant tout qu'il était faible et n^kal portant. La souveraineté qu'il savait à son esprit s'irritait d'avoir pour enveloppe un corps débile dont le dégoût le prenait devant tous les spectacles de puissance indifférente qui s'offrent sans cesse à nous. Quand une imagination qui sent rouler en elle, rythmiques, ordonnées, royales, les violences confuses de l'instinct, est condamnée à s'abaisser à l'observance tyrannique du froid, du chaud, des régimes alimentaires, des potions et des cachets à prendre, des tisanes à absorber, un impitoyable élan vers l'animalité sainte l'élève d'un seul coup au-dessus des marécages pour la faire bondir libérée vers l'eau courante et le soleil. Il a bien affirmé que le choix de l'aliment et du climat constituaient « les affaires fondamentales » de la vie — et c'est rigoureusement vrai — il était peut-être bien aussi atteint de la manie d'introspection de ceux dont les nerfs sont malades; c'est de sa misère physique tout de même qu'il tirait avant tout la haine de ce qui est malsain et l'amour de ce qui est fort. Il sentait le besoin de défendre sa pensée, et s'il a porté au christianisme les coups les plus durs, nous le devons sans doute à ce qu'il pénétra les origines de la religion qui renversa le culte de la force, de la joie et de la santé pour introniser à leur place la maladie et l'aspiration à la mort. C'est pendant ses plus noires années qu'il médite et écrit Humain, le Voyageur, les livres pessimistes où l'on sent monter quand même sa fureur contre la pitié et son besoin de redonner aux hommes un évangile de courage et d'orgueil. Dès qu'il est mieux, l'hymne reprend, il se rue vers la lumière, Aurore, Zarathoustra surtout sont chantés en quelques jours. Il passe presque brusquement de la haine à l'amour, de la négation à l'affirmation, de la clarté apollinienne à l'ivresse de Dionysos,, toujours obéissant aux ordres de ses nerfs, mais puisant dans leur état même le pouvoir d'utiliser son supplice ou sa délivrance aux profits de sa grandeur. Depuis la guerre, il ne s'était jamais bien porté. Mais c'est surtout à partir de 76 que le martyre commença. 11 aggravait lui-même l'exaspération de ses nerfs par les drogues qu'il employait pour combattre ses insomnies, ses vertiges, ses migraines. Le chanvre indien, le chloral abîmaient .son estomac qu'il soumettait en outre aux épreuves des cuisines trop épicées des trattorias italiennes. Pauvre (\), il était obligé de sacrifier une grosse partie de ses ressources à faire éditer ses volumes, dont personne ne voulait. ]l habitait la plupart du temps des garnis assez misérables, errant de ville en ville à la recherche du bien-être et du sommeil, surmené

(i) L'Univ€rsité de Bàle hii avait reconnu une pension de 3.000 francs.

par ses voyages incessants, ses nuits blanches, le passage sans transition des petites tables d'hôte suisses aux gargottes de la Riviera, la surexcitation cérébrale forcenée et continue à laquelle il se conûamnait. Quand il était dans la montagne, il respirait et dormait mieux, mais la neige blessait sa vue. En Italie, il avait contre lui le bruit et la poussière. Il était réduit à la vie nomade, passant presque tous les mois chauds dans la Haute-Engadine, à Sils-Maria. cdlant rhiv€r de Gênes à Venise, de Venise aux lacs italiens, des lacs italiens à Nice, restant parfois plusieurs semaines où le hasard l'avait conduit, d'autres fois deux ou trois jours, poursuivant sans cesse le fantôme d'une santé à laquelle il ne tenait peut-être pas beaucoup, puisqu'il considérait son mal comme une épreuve nécessaire à sa discipline morale. Au fond il devait le chérir. Il le rendait à peu près inapte à l'amour. Et comme il voyait dans l'ascétisme du philosophe une condition de spiritualisation plus haute et un instrument créateur, dans l'ascétisme de l'artiste une transposition de l'appétit sexuel (i), comment lui, monstre à deux têtes, artiste et philosophe, n'eût-il pas saisi cette occasion de se vautrer avec fureur dans cette « forme sacrée de la débauche?... »

Il trouvait aussi dans sa maladie, dans sa vie nomade, un moyen de fuir ceux qu'il dépassait trop. Ses amitiés s'égrenaient sur sa route l'une après l'autre. Jalouses, enthousiastes, fébriles dans sa jeunesse, elles devinrent plus tard assez circonspectes, mais aussi moins tyranniques. Du moins n'exigeait-il plus de ceux qu'il rencontra dans l'âge mûr le même élan que lui vers des certitudes (|u'il savait devoir lui apparaître comme des erreurs un peu plus tard. Les premières amitiés sont cruelles. Nous ne pardonnons pas à ceux que nous aimons et qui nous aiment d'être indifférents de nous. C'est la maîtrise de nous-mêmes qui met l'amitié à son plan et laisse à nos amis le droit de ne plus penser comme nous à la condition que nous reconnaissions en eux l'exemple de la fidélité et Ce la noblesse à laquelle nous aspirons. Après la trente-cinquième année, Nietzsche était à peu près seul. Ses derniers livres devaient accroître le silence qui se faisait autour de lui : « Un homme profond a besoin d'amis, à moins c|u"il n'ait un Dieu. Et je n'ai ni Dieu, ni ami ! »

Soufïrait-il de sa solitude, alors qu'il était tout à fait perdu dans un hôtel de montagne, plus perdu encore dans la foule sordide et turbulente du port 'de Gênes, la foule oisive de Nice, ou parmi le? touristes convaincus qui promènent de la place Saint-Marc au quai des Esclavons leurs sacoches en bandoulière, leurs Baedekers et leurs chapeaux verts? Oui. Pas un encouragement, presque jamais (le ces lettres réconfortantes qui relèvent votre vaillance et vous

(i) La Généalogie de la Morale (L'Idéal ascétique).

révèlent, au delà des visages connus et des voix familières, un cœur qui monte et qui s'ouvre et se contracte avec le vôtre, une sensibilité lointaine où le moindre de vos cris entre comme un rayon. Ces gens qui le coudoyaient dans la rue, qui se permettaient d'admirer sans aimer et de juger sans comprendre alors c|u"il était là, rie savaient pas qu'une force terrible agissait à côté d'eux. Et jamais ils ne le sauraient. Ils en étaient incapables. Les phénomènes naturels ravissent ou épouvantent les plus humbles d'entre nous, les bétes mêmes les sentent, pourquoi la grande âme seule est-elle condamnée à passer sans être écoutée ? Il était donc vrai qu'il portait en lui tout ce qui est om.bre et lumière, et personne ne le savait, et personne ne le sentait. Aucun visage avide ne se tendait vers ses lèvres. Tout le fardeau était pour lui. Une implacable roue tournait dans son crâne, broyant la matière pensante d'où ruisselaient des éclairs. Plus il s'élevait, plus il se sentait la puissance de recréer aux hommes un prétexte d'action, plus ils l'isolaient dans cette puissance dont ils n'avaient pas même peur, qu'ils ignoraient tout simplement. Sa revanche, c'est qu'il errait près de la mer ou habitait la montagne. Il en arrivait à croire, — il l'a répété vingt fois, — qu'il y avait entre l'air silencieux et frais des hauteurs, l'haleine des glaciers, la proximité des étoiles et son essor violent au-dessus des mensonges et des compromissions du monde, un échange de confidences qui peuplait sa solitude et l'arrachait au désespoir.... « Nous voulons vivre au-dessus des impurs comme des vents forts, voisins des aigles, voisins de la neige, voisins du soleil, ainsi vivent les vent forts (i). »

Il supportait le plus insupportable des supplices, qui est de se sentir au cœur quelque chose de pire que la mort et les ténèbres, le doute de soi, la certitude de l'anéantissement du globe et de l'oubli définitif, et de ne pouvoir interroger une âme là-dessus et lui demander son appui, précisément parce qu'il n'y avait pas d'âme autour de lui et que l'isolement même, en se prolongeant, lui donî:ait le temps de repousser les tentations du pessimisme que procure l'isolement. « Quand il m'arrive de penser: je ne peux plus endurer la solitude, alors j'éprouve une indicible humiliation devant moi-même; je me sens en rébellion contre ce qu'il y a de plus haut en moi. » Puisque sa propre activité suffît à justifier la vie. le génie, qui est la vie portée par l'homme à son plus haut point d'activité, ne peut-il pas, hors de tout but, de toute sanction, de toute admiration témoignée ou sollicitée, tourner sans fin dans son propre cercle au risque de ne jamais être entendu? Et quand l'homme a dépassé l'heure où il avait besoin de la société des autres hommes, quand il a tant monté qu'il n'a plus rien à apprendre de tous ceux

(i) Ainsi parlait Zarathoustra.

qui sont vivants, qu'il ne trouve plus à dialoguer à travers le silence ces siècles qu'avec quelques rares esprits dont la cime émerge seule de l'ombre du passé et seule s'entrevoit dans l'ombre du futur, ne peut-il pas trouver dans cette certitude un orgueil capable d'entraîner son consentement à l'obscurité de son nom et une liberté de création qui l'élève toujours plus haut? Dans les pensions où vivait Nietzsche, parmi des malades, de pauvres êtres effacés, des vieilles dames, il s'était- composé tout naturellement une personnalité de surface. Pourquoi tenter de donner aux vers des yeux et des oreilles et de proposer l'air violent des montagnes à ceux qui vivent dans les caves, même à six mille pieds de haut? Il s'informait avec politesse de la santé des convives, parlait du temps qu'il faisait, paraissait écouter avec intérêt les nouvelles que commentaient ceux qui avaient lu les journaux. Cet homme propre, peu disputeur et courtois inspirait de la sympathie. On savait vaguement qu'il avait été professeur et qu'il écrivait des livres, mais c'étaient de ces livres que personne ne lisait; lui-même n'en parlait jamais et n'insistait pas pour qu'on les lût. Quand, par politesse, on l'interrogeait là-dessus, il détournait la conversation. Tous lui étaient reconnaissants de ne pas lui imposer l'ennui de le lire et l'effort de le comprendre. Tous lui savaient gré de sa noble figure, de son menton soigneusement rasé, de la décence avec laquelle sa forte moustache militaire cachait l'amertume et la sensualité des lèvres agitées de tremblements. Personne ne songeait à lire ce qui se passait réellement sous ce beau front qui s'avançait comme une proue au devant des deux yeux inquiets et douloureux dont d'épais sourcils atténuaient la flamme trop fixe. Dans les ports, au milieu des pêcheurs, des débardeurs, des pauvres gens, il était encore plus à l'aise. Ils l'aimaient. A Gênes, on l'appelait « il Santo », pour sa douceur. Le spectacle de ses tortures, l'épouvante de ses découvertes étaient pour lui, et pour lui seul. Il tenait tout entier dans la question muette qu'il se posait sans répit: Qui était-il? «Les natures grandioses souffrent... des doutes que leur inspire leur propre grandeur, non de sacrifices et des martyres que leur tâche exige d'eux » (i). C'est demain qu'il s'emparerait de sa force, hier était mort. Il courait après ses idées dans de longues marches exténuantes dont il rentrait anéanti, incapable de dormir, mais avec une page, un chapitre, un livre nouveau. -Il était presque constamment en proie à une agitation terrible, que l'orage de sa pensée dominait de son tumulte et qui le poursuivait même la nuit. Dans son crâne, là où il n'y a chez les autres le plus souvent qu'un marécage endormi ou quelques filets d'eau claire, des fleuves, des torrents coulaient, brisant les digues élevées par l'éducation, l'habitude, l'atavisme conservateurs. Il se comparaît lui-même à une femme dont

(i) Le Gai Savoir.

l'enfant va naître, pour la tension qu'il donnait à ses nerfs, l'effort douloureux qu'il accomplissait quand il sentait l'idée prête à jaillir des ténèbres, les flots de larmes qui coulaient de ses yeux au moment où elle apparaissait jeune et nue et chétive dans sa puissance, encore rabougrie et souillée du sang qui inondait son cerveau à chaque crispation du cœur. Il écrivait « pour se débarrasser de ses pensées )>. Débordé par l'incessant afflux de création qui montait pêle-mêle avec les pleurs d'amour et le rire héroïque, il était obligé, pour maintenir en lui la lucidité nécessaire au passage de la pensée à la réalisation, de commander à tout son être un ordre et un silence dont il sortait à demi-mort.

Aurore (i) est sa nouvelle aurore, son retour à la santé. Au printemps de 1880, il avait quitté l'Engadine en meilleur état et fait à \'enise, en compagnie de son ami Peter Gast, un séjour qui lui fît du bien. Il passa son hiver à Gênes et c'est là, dans les rochers où il allait s'étendre tout le jour pour absorber par les poumons, les yeux, par toute la chair offerte le soleil, l'iode, le vent salé, qu'il sentit sa vie animale un moment anéantie revenir, et avec elle une de ces joies monstrueuses d'où le lyrisme s'épanche comme des gerbes d'eau pure, bouillonnante des forces souterraines qui le poussent hors du sol.

Quand on compare ce livre d'aphorismes et le Gai Savoir qui suivit aux livres d'aphorismes qui précèdent, on s'aperçoit que ce n'est plus le même ton. Partout l'affirmation commande, la force reconquiert ses droits. La vie reprend le terrain qu'avait gagné la connaissance et s'échappe par bonds vers la connaissance supérieure qui tend à refaire l'instinct. La morale traditionnelle est la « Circé des philosophes » et la philosophie, depuis vingt siècles, a fait faillite, parce qu'en découvrant son mensonge elle a voulu le maintenir. Personne jusqu'ici ne l'a considérée comme un problème à résoudre impartialement, mais comme « un terrain neutre » où tous se trouvaient d'accord. Les « mauvais instincts sont nécessaires à entretenir les forces sans lesquelles l'humanité serait amolie et corrompue depuis longtemps » (2). L'homme moral est un pauvre homme qui n'invente et ne crée rien, veut abaisser l'homme supérieur au niveau de sa timidité et étendre sur lui le lent linceul du marécage. Tout grand homme est hors la loi, la tradition, le devoir, la conscience. C'est un criminel de grand style. Qu'importe la vertu, qu'importe le lx)nheur, si le bonheur, si la vertu provoquent dans le corps social l'immobilité mortelle. « Il faut anéantir la morale pour délivrer la vie » (3).

Nietzsche aussi était délivré. Un animal qui s'ébroue pour se débarrasser d'un fardeau qui l'étouffé ou des dernières pesanteurs du

(i) Piililiée en 1881. (2) La l'olontc de Puissance. ("3) /</.

sommeil n'est pas plus vivant ni plus jeune. Il secouait joyeusement tout ce que l'éducation et l'habitude avaient pu laisser dans son esprit de crasse séculaire et de dépôts étrangers. Pendant l'hiver de 8i il entendit, à Gênes, la Carmen de Georges Bizet. Cela lui parut une aventure providentielle. La violence et la gaieté de cette musique inconnue emportèrent tout de suite Nietzsche vers des certitudes nouvelles qui le forçaient à abandonner à leur moralisme compliqué tous les artistes allemands pour demander à l'art « latin » If secret de la vie saine. S'il ne s'était laissé séduire un peu trop vite, en barbare mal dégrossi qu'un rire étincelant et des yeux et des cents attirent, peut-être fût-il entré plus profond dans l'âme réelle du Sud. Homme du Nord, il ne pouvait s'apercevoir que Bizet évoquait en homme du Nord, par ses dehors ardents, sa tâche un peu tapageuse et vulgaire, un monde que les artistes du ]\Iidi ont exprimé par le dedans, dur, hautain et terrible, linéaire comme l'éclair. Eschyle et Michel-Ange pouvaient s'atteindre là où le Casino et l'Opéra ne lui livraient qu'une caricature puissante de l'image qu'il poursuivait. Le xvi^ siècle lui eût donné Palestrina, le xvii* Monteverde, le xviii® Marcello, le xix° Berlioz. Et le contact profond de cette pureté et de cette force l'eût probablement à la longue réconcilié avec Beethoven, Sébastien Bach et même Wagner auxquels ]Mozart, qu'il aimait, apporte sans effort avec sa grâce herculéenne, l'immoralisme auguste des prophètes du Midi.

N'importe. Il lui fallait de la lumière. Qu'il fût injuste pour les héros de sa race, qu'il choisît un peu hâtivement ceux qu'il leur opposait, il allait dans le sens de sa puissance dont ses erreurs et ses paradoxes mêmes précipitaient l'ascension. Nietzsche est comme la vie qui revient sur elle, s'égare aux méandres et aux accidents de sa pente, mais marche toujours vers son but qui est d'entretenir en elle le mouvement qui la nourrit. Tout en lui roule en tumulte, se heurte aux parois de son cœur. A cette époque de sa vie, il était habité par une puissance lyrique qui fût sortie de lui malgré luimême si la peur ou le préjugé eussent tenté de la retenir. Sa pensée surgissait des profondeurs de l'inconscient avec une telle ivresse qu'il en voulait à sa faculté critique de ne pas lui permettre toujours de « dire des choses les plus abstraites de la façon la plus corporelle et la plus sanglante ». Presque tous ses vers datent de ce temps-là où il cherchait d'instinct pour en accentuer la violence, tout ce qui était directement contraire au courant qui naissait en lui. Malade, il lui fallait la solitude où la plainte n'est entendue que de l'esprit intérieur qui l'accueille pour en faire un chant de combat. Libre et fort, il allait au devant des drames où l'homme noble est presque toujours condamné à faire un choix tragique entre sa gloire et son bonheur. Il aima pour la seule fois de sa vie vers l'époque où, arrêté un instant sur le chemin de la

déchéance physique, délivré du fardeau de la morale séculaire, il sentait remuer en lui son plus beau livre, dont il écrivit en quelques jours chacune des quatre parties. Ses amis l'avaient fait venir à Rome où il rencontra une jeune Russe déjà familiarisée avec sa pensée et à laquelle, plein de sa nouvelle jeunesse, il livra généreusement en des causeries passionnées, l'inépuisable trésor d'allégresse qui allait bientôt aboutir à la conception et au chant de Zarathoustra. Il y eut une poursuite douloureuse à Lucerne, à Bàle, Nietzsche la suppliant de venir avec lui juger sur place, à Bayreuth, le conflit de sentiments qui le séparait de Wagner, persuadé dans son innocence que s'il lui démontrait la supériorité de son génie, elle tomberait dans ses bras. Il ne savait pas encore que l'amour est maître de l'admiration.

C'est cependant l'écho de cette courte aventure qui diit lui inspirer le beau chapitre sur la femme qu'il écrivit trois ans plus tard dans le livre terrible où son chagrin, la chute de Zarathoustra^ l'échec de sa candidature à l'Université de Leipzig qui ne voulait pas d'un antichrétien, le retour progressif de son mal, ses nouvelles courses errantes de l'Engadine au littoral des mers latines, l'entraînaient à esquisser l'image d'une passion Ae vivre neuve sur le fond noir d'une raison de vivre que le christianisme avait détruite en voulant la développer (i). Il avait tout à fait surmonté la morale. Il n'acceptait du monde que les instincts vivants gouvernés par la volonté, et voyait en eux seuls le moyen d'augmenter le monde. Il gardait ses deux poings armés pour démolir les idoles, et ce n'était pas pour vaincre en lui-même quelques restes de préjugés qu'il devait encore se battre, mais pour étayer sur la connaissance historique les affirmations tranchantes que lui dictaient ses sens blessés. La Gcncalogie de la Morale n'aura d'autre but apparent que d'appuyer sur la philologie le combat qu'il a soutenu au nom de la vie contre le dogme négateur qui cherche à la diminuer.

La lecture de Spencer lui avait révélé l'antagonisme fondamental de sa pensée scientific|ue avec la pensée de ceux qui se sont emparés de la science pour donner à la morale la base utilitaire qui tend à la maintenir. Non, le Bon n'est pas à l'origine l'utile aux autres et le non égoïste, c'est le puissant, c'est l'homme selon la nature qui imposa par sa noblesse même au malvenu le sens des mots bon et mauvais. Toutes les langues sont d'accord. Aux sources, le Bon est ce qui est noble et le Mauvais ce qui est bas: « Si le plus haut degré de puissance et de splendeur du type homme n'a jamais été atteint, la faute en est à la morale ». Elle a domesti(|ué le fauve, l'être qui promenait par le monde, avec la passion, l'imprévu, le mouvement, la guerre, les biens et les devoirs qu'il distribuait selon

(i) Par delà le Bien et le Mal (1887).

sa force et qui créait entre ses pairs et lui une égalité supérieure où l'amitié, la fidélité et l'honneur devenaient autant de leviers pour élever plus haut la vie. Mais le prêtre est venu, l'impuissant, le haineux, le diffamateur de l'action. Il a « renversé les valeurs ». Il a dit : Heureux les faibles d'esprit, heureux les médiocres, heureux les malades, ce sont eux qui sont les bons, ce sont eux qui sont les élus, ce sont eux qui se portent bien. Le méchant, c'est celui qui est fort. Et puisqu'il est le vice, c'est toi, faible, le vertueux. Et la morale des esclaves a vaincu celle des maîtres et entraîné le monde qui montait vers ce qui est haut à descendre vers ce qui est bas.

Nietzsche a symbolisé, au fond, dans sa pensée et sa vie, la civilisation chrétienne, malade presque volontaire aspirant à la santé et projetant hors d'elle-même, dans les élans de révolte désespérée qu'elle éprouvait contre elle-même, un jour la Cathédrale, un autre jour la Renaissance, un autre jour la musique allemande qui a brisé le christianisme malgré elle, à l'heure où Kant démontrait malgré lui que le christianisme adorait des fantômes. Barbare, Nietzsche éliminait violemment ce qui fut « un poison pour les jeunes peuples barbares ». Il avait vu le prêtre maintenir dans l'ornière les faibles dont la ruée hors de l'ornière eût peut-être ruiné la vie en détruisant tout ce qui dépassait. Il avait assisté tout le long de l'histoire au spectacle tragique de deux forces coexistantes, l'une de vie, l'autre de mort, dont les conflits perpétuels, les victoires, les défaites alternatives avaient créé le drame même de l'Histoire. Tandis que la Renaissance affirmait le réveil des valeurs aristocratiques, l'instinct délivré, la puissance de vivre exaltée et divinisée, le nouveau triomphe des forts, la Réforme avait réagi au nom des valeurs hébraïques, soulevé de nouveau contre la vie la platitude et la moralité et abouti en fin de compte, malgré la noblesse française, à la Révolution. Napoléon, un homme antique, dressé contre elle une minute, n'a pu barrer la route à la révolte des moutons... L'esclave triomphe, l'Europe s'enfonce dans la veulerie et la peur, elle regarde comme mauvais tout ce qui élève l'individu au-dessus du troupeau, comme bon tout ce qui l'y maintient ou l'y ramène (i), le socialisme est la dernière invention de Saint-Paul, la pitié dissout dans les pleurs les volontés et les caractères qui tentent de se ressaisir. Nous ne sommes plus capables de supporter avec calme le spectacle de la souffrance, n'étant plus capables de souffrir. Nous sommes égalitaires, ne sachant plus monter, et envieux de ce qui monte. Le nihilisme des philosophes est venu nous verser un anesthésique nouveau (2). Ayant nié Dieu, l'humanité n'a plus de but, et comme la morale meurt, son dernier support s'écroule.

Dieu, au moins, était une illusion puissante. Mais ne sentez-vous

(i) Par delà le Bien et le Mal. (2) La Volonté de Puissance.

aonc pas que Dieu mort, la morale n"est plus qu'un épouvantail ridicule, un écriteau posé sur le chemin par l'être incapable de conquérir la vie pour lancer dans une direction fausse l'être capable de créer ? Au fait, le savez-vous, ô hommes, que Dieu est mort ? Savez-vous pourquoi vous errez ainsi dans les ténèbres, vous cognant à tous les obstacles, vous qui avez voulu substituer à l'erreur divine une vérité que vous n'avez pas la puissance de regarder sans pâlir ? N'avezvous donc pas vu passer auprès de vous un homme hagard, une lanterne à la main ? Il est pourtant assez hideux, il crie, il pleure, il va de l'un à l'autre, personne ne l'entend : « Nous avons tué Dieu, vous et moi ! nous tous, nous sommes ses assassins... » (i). Le monde est vide. S'il n'y a que des gouffres sans fonds autour du héros en marche, s'il est seul à y voir les hommes patauger dans l'ombre fangeuse depuis qu'ils n'ont plus pour les en arracher le mirage menteur des oasis célestes qui miroite sur l'horizon, quelle force pour lui s'il voit briller, aussi haut que ses regards portent, une cime éclatante où pas un homme n'est monté, d'où Dieu assassiné ne tend plus ses deux mains ouvertes, mais où rient la source et l'éclair et d'où l'aigle s'élance pour voler vers le soleil ! Le pessimisme intellectuel est fait pour les nobles natures écrasées par un monde où baisse le fîot vivant, l'optimisme moral est fait pour les êtres vulgaires incapables de supporter l'épouvante du néant. Allons vers l'optimisme intellectuel qui ne reconnaît d'autre sens à la vie que de la vivre en tiraat d'elle toute l'ivresse et la puissance dont son indifférence à tout ce qui n'est pas elle-même nous offre l'exemple quotidien. Quand nous aurons visité les gouffres, nous danserons sur leurs bords. Il n'y a pas de raisons morales, il n'y a pas de raisons métaphysiques pour que ce qui est faible asservisse ce qui est fort. Puisque le lent déclin du monde a commencé le jour où les malades, venus dans un monde malade, ont nié les vieilles « valeurs », mis la faiblesse là où était la force et la résignation là où était la volonté, il faut que les hommes vivants renoncent aux valeurs chrétiennes. Puisque le monde-vérité, le monde de l'être éternel d'où découlent les valeurs fixes du bien et du mal assignées à notre misère a été détruit par les philosophes qui l'avaient édifié, il faut diviniser contre les philosophes le monde merveilleux des artistes et des vainqueurs, le monde de l'illusion (jue nous construisons nous-mêmes, le monde du devenir et de l'apparence c|ut est seul éternel puisqu'il déperKl de notre volonté de le créer et de l'embellir. Nous qui avons franchi les horribles solitudes de « 1 âge tragique » où la morale et Dieu détruits nous ont laissé face à face avec le néant, nous seuls avons le droit d'opposer nos poitrines à la déroute et de dire au monde vaincu : Remonte la pente. Renverse toutes les valeurs. Là

(1) Le Gai Savoir.

OÙ on avait proposé pour buts à ta misère le sacrifice continuel, l'ascétisme, l'humilité, assigne toi-même pour moyens à ta force l'égoïsme, la sensualité, l'instinct de domination. Et puisque la pitié te perd, sois dur. Tous les maîtres de l'action, tous les artistes, « tous les créateurs sont durs ». Sois créateur, parviens jusqu'à toi-même, conquiers la vie, et tu te riras de la mort.

On n'a le droit de penser et de dire ces choses-là que quand on a pratiqué vis-à-vis de soi-même la discipline impitoyable des passions qui pourraient adultérer et dévier de leur route les instincts ramenés à leur santé première et utilisés à porter Thomme total au plus haut degré de puissance. Ce négateur de la morale était par- \enu à l'immoralisme à force de moralité. Il était de ceux qui aiment mieux voir s'abimer le monde que de ne pas s'avouer à eux-mêmes la vérité qu'ils ont en eux. Il n'en était pas responsable. « Ce qui a triomphé du Dieu chrétien, c'est la morale chrétienne elle-même, la notion de sincérité appliquée avec une rigueur toujours croissante, c'est la conscience chrétienne aiguisée dans les confessionnaux jusqu'à devenir la conscience scientifique, la propreté intellectuelle à tout prix. » (i). Son père était quelque chose comme le Brand d'Ibsen. L'agonie du protestantisme a fourni ces hommes de pierre pour essayer de soutenir l'entablement du temple que leur instinct sentrit crouler. Pour leurs femmes, leurs fils, leurs filles, pour tous ceux qui les aimaient, ils étaient impitoyables. J'en ai connu un, c'était mon grand'père. Dans sa maison on parlait à voix basse, les enfants eux-mêmes savaient qu'il n'était pas permis de rire, et ses fils de cinquante ans, qui avaient connu les fusillades et les pontons de la Commune tremblaient devant lui. Détachés de sa religion, mais pleins d'amour pour sa personne, et muets quand il était là, la plupart allèrent jusqu'au bout des enseignements moraux qu'ils en avaient reçus, leur probité intellectuelle les conduisit au nihilisme. Leur père en souffrit d'autant plus qu'il se jugeait responsable devant Dieu de n'avoir pas su les lui conduire, leur vie commune était un horrible silence, mais le respect qu'il leur portait l'empêcha de les maudire. Ils étaient bien ses fils, il leur savait sa pureté et sa passion. Les hautes natures ne se comprennent jamais mieux oue quand quelque chose d'irréductible les sépare et les condamne à ne pas se communiquer leurs désirs.

Nietzsche a semé sur ses pas des victimes innombrables. La vie passe comme la guerre, dévastant tout. Malheur à qui ne sait pas se défendre contre un grand esprit promenant à travers le monde l'incendie de la vérité. Nietzsche a beaucoup servi aux jeunes hommes de ce temps qui avaient lu ses premiers livres à la course, dans l'exubé-

(i) Aurore.

148 PORTRAITS d'hier

rance indisciplinée de leurs vingt ans, à masquer leurs chutes successives d'oripeaux philosophiques hâtivement cousus de sa forme paradoxale et à décorer des noms d'immoralisme et de volonté de puissance leur lâcheté. Je sais des anarchistes qui sont devenus sous-préfets en invoquant les mots de l'homme inexorable envers lui-même qui vécut au désert et mourut dans la pauvreté parce qu'aucune fonction, aucune vanité, aucune fortune ne lui paraissait correspondre à la force qu'il se savait, u Tu aspires à la gloire? Ecoute un conseil! Renonce à temps, librement, à l'honneur ( i). » S'ils avaient vécu profondément dans sa pensée, si surtout ils avaient cherché à purifier et à vivifier en eux-mêmes les sources troubles et trop tôt taries que sa parole y faisait sourdre, ils eussent lentement appris, pour leur joie, que celui qui veut dominer avant d'avoir créé par le dedans sa raison de dominer est un esclave. Les forts ne s'imaginent pas qu'ils goûteront sur la terre ou ailleurs une autre récompense que de sentir monter en eux l'enivrement de leur force. Nietzsche repoussa toujours la pitié pour lui-même, jamais il ne se plaignit. Et s'il se permit d'écrire que « presque tout ce que nous appelons culture supérieure repose sur la spiritualisation et l'approfondissement de la cruauté (2), il entendait d'abord parler de la cruauté envers soimême, qui n'oblige pas à repousser tout ce qu'on a envie de prendre, mais à écarter de ses désirs tout ce qui n'est pas susceptible d'accroître la grandeur interne de sa vie, le doute qui la tord, l'enthousiasme qui la gouverne, son rayonnement silencieux qui ]iénètre en général les hommes longtemps après qu'il s'est éteint, comme la lumière de ces étoiles mortes qui nous vient après deux mille ans.

L'ascétisme de Nietzsche est une arme de combat. Toute passion est un moyen de parvenir à quelque chose de plus haut dont cette passion elle-même restera l'instrument si celui qui la possède, loin de lui obéir, la dirige et la perfectionne en n'abandonnant pas une minute sa volonté d'accroissement. Elle ruine et détruit le faible, mais elle fortifie le fort. Ce qui est un poison pour l'un peut nourrir l'autre (3). La vertu consiste à vaincre, le vice à s'avouer vaincu. Le vice et la vertu n'engendrent pas la décadence et la puissance, c'est la décadence et la puissance qui créent le vice et la vertu (4). Nous sommes destinés à nous battre avec les bras, avec le cœur, avec l'esprit, afin d'atteindre le pouvoir de saisir notre propre loi. « L'homme doit être élevé pour la guerre, la femme pour le délassement du guerrier, tout le reste est folie » (5). Ce qui est fait pour conquérir doit vivre dans la volonté d'être maître de sa conquête, ce qui est fait pour consoler doit vivre dans la gloire de sa puissance à consoler. Si les trois choses les plus maudites, la volupté, l'égoïsme, la

(1) Le Gai Savoir, fa) Par delà le Bien et le Mal. {}] Le Gai Savoir, (i ) Le Cré puscule des Idoles, (s,) Aiii.<:i parlait Zarathoustra.

soif de domination sont les trois vertus cardinales, c'est seulement chez l'homme libre qui eut « la volonté de répondre de soi ». Lorsque tu pris pour témoin un arbre solitaire, le jour où tu pesas les qualités du monde et que la balance pencha vers ces forces terribles qui brisent et violentent la vie, font couler les pleurs, entretiennent dans l'univers le drame comme l'instrument essentiel de sa propre génération, tu savais bien, Frédéric Nietzsche, que celui qui se nourrit des pluies, respire les orages, essaie toujours de monter au-dessus des autres pour aspirer la foudre, ne se récuserait pas. Lui seul connaît la cruauté divine, la cruauté qu'il faut bénir pour le pouvoir que nous en retirons. La rafale des germes l'environne pendant mille ans. Ses feuilles étalées ne reçoivent qu'une faible partie de cette poussière vivante que reprennent la mer, le roc, les vents éternels qui font le tour de l'étendue. Comme il a vu toujours la vie crever le roc, fleurir la mer, errer dans les vents au hasard, il ne sait pas ce qu'on veut dire quand on commande à la vie de nier la force indifférente qui la promène et la gaspille, mais sème ses victoires perpétuelles sans se pencher sur les déchets et sans compter les morts. Il a confiance. Des racines qu'il enfonce jusqu'au cœur tremblant de la terre aux branches supérieures qui s'élèvent éperdûment pour aller plus près du soleil, il sent circuler sa puissance, il en jouit, il est lui-même... La volupté est « le vin des vins » pour les forts. La soif de dominer est l'élévation de soi-même puisqu'elle s'exerce toujours sur ce qui est plus bas. L'égoïsme chasse de soi tout ce qui compromet sa formidable ivresse, l'humilité, l'efïacement, la lâcheté. Mais il faut « apprendre à aimer » et « celui-là s'est découvert lui-même qui sait dire : voici mon bien, qui sait dire : voici mon mal » A mesure que nous montons dans la possession de notre personne profonde, que nous saisissons dans nos irrésolutions anciennes le germe de notre pouvoir, les idoles placées devant nos yeux pour effrayer notre enfance, s'effritent sous le choc des tragédies que nous vivons. Le faible seul a besoin d'une morale, pour préserver sa vie chétive contre l'assaut des sens. Le fort est plus fort que ses sens, leur ivresse augmente sa force, là où le faible est englouti il nage joyeusement. Quand il est pris de défaillance, même longue, même presque mortelle, il se relève plus puissant, et s'il succombe tout à fait, c'est qu'il n'était pas digne de vaincre et de commander.

L'amour est donc interdit à cet être qui monte, et qui semble ne concentrer en lui tout ce qui est que pour s'accroître et dominer ceux qui l'entourent ? Ce n'est pas vrai ! Les déchus seuls ignorent tout ce qu'il y a d'amour dans le vainqueur. Seulement il en est le maîlii-e, comme il est maître de lui. « Malheur à tous ceux qui aiment sans viser une hauteur plus haute que leur pitié ! » Il faut comprendre. Comprenez-vous le péril où vous entraîne la pitié, vous qui êtes toujours prêts à verser des larmes, toujours prêts à céder.

toujours prêts à exalter ce qui est chétif et vaincu, toujours prêts par conséquent à mépriser et méconnaître ce qui est libre et sain ? Comprenez-vous pourquoi la religion de Saint-Paul fut « la plus grande folie collective de l'Histoire » pour avoir voulu maintenir le courant profond de la vie qui tend toujours à briser ses digues, à inonder ses rives, à porter plus haut sa surface, dans une chambre basse où s'étaient réfugiés les déchus, les malades dont l'énorme masse inerte finit par immobiliser les vivants, ceux qui élevaient l'homme en eux-mêmes et portaient la compassion comme une aile qui délivre et non comme un fardeau qui vous abat sur les genoux?

La bonté sera la dernière victoire de l'homme puissant sur luimême, un fruit miir qui tombe de la branche sans l'incliner vers le bas. Nietzsche l'a dit. Mais peut-être l'eiît-il mieux dit s'il avait rendu au christianisme la justice qu'on lui doit. Il nous reste quelque chose de toutes nos maladies. Nous aurons beau renverser les valeurs, les valeurs nouvelles frémiront intérieurement de l'écho de vingt siècles, tant de souffrance dépensée ne peut pas être perdue et "épouvantable silence imposé à tout ce qui donne à la vie sa force :etentira dans la force renouvelée que la vie viendra nous offrir. Comme elle passera à travers la tragédie du monde en acceptant de l'agir, comme l'allégresse de la conquête fera son pas léger et stir, elle répandra sa richesse sans se laisser arrêter dans sa route par ceux qui, ne pouvant la suivre, tenteront de la calomnier. Elle ne compatira plus, elle sera généreuse, et son pardon s'appellera l'oubli. Ce qui est vivant donne et oublie sans cesse. Comme la vie est « ce qui doit toujours se surmonter soi-même », elle abandonne à ce qui meurt à côté d'elle tout ce qui n'est pas cette force ascendante après laquelle elle court. L'homme noble est si bien la vie portée au plus haut point d'abondance disciplinée que la moindre de ses victoires est de perdre le souvenir des formes anciennes de sa puissance pour n'accepter du dieu qui l'habite que la puissance à conquérir.

Dès Aurore, Nietzsche entrevoyait cette morale surhumaine que le livre ébauché de la Volonté de puissance avait pour but d'asseoir sur un développement historique et philosophique complet et que laisse pressentir Zarathoustra comme un prélude grandiose en même temps qu'il joue de la durée et de l'espace pour enfermer l'être et le devenir dans ce cercle sans fin de l'Eternel Retour où l'amertume et la joie entrelacent en guirlandes les feuilles de chêne et les roses, lout ce qui vit, tout ce qui a vécu, même tout ce qui semble aspirer à la mort est une manifestation ouverte ou déguisée de cette volonté de puissance f|ui est la seule action du monde, « monstre de force sans commencement et sans fin ». La morale est une arme imaginée par le troupeau dans sa lutte contre le fauve, employée par le médiocre dans sa lutte contre le fort, par le malheureux dans sa lutte contre l'heureux, par le riche dans sa lutte contre le pauvre. La

morale ne triomphe que par son immoralité. Pour se transformer en vertu, le désir se débaptise. La sensualité prend les noms d'idéalisme platonicien, d'art, d'ascétisme, la chasteté dompte le mâle et l'attache à tous ses pas. Quand l'esclave veut dominer, il invoque la Uberté et la justice dont le philanthrope et l'humanitaire entretiennent l'idée dans le monde pour y fortifier leur pouvoir. La résignation et le courage sont les moyens dont nous usons pour exercer sur nous-mêmes notre instinct de domination. L'homme uniquement bon, qui n'est bon, lui aussi, que pour jouir de sa puissance, est cependant, de toutes ces forces sociales qui se déguisent l'une pour l'autre et mentent à elles-mêmes pour mieux vaincre et subjuguer, la plus dangereuse de toutes parce qu'elle nous désarme pour la lutte et nous déconseille l'effort.

Voilà le mensonge percé. Sur ses ruines, l'homme est tout seul en face de la vie qu'il n'a pu dompter malgré ses ruses, ses divinisations verbales, son douloureux effort pour l'abaisser vers ce qui est en lui de plus craintif et de moins pur. Ce qui est pur, c'est le flot qui monte, non ce qu'il dépose après lui. L'homme est un être total s'il ne recherche dans le monde ni le plaisir bas de l'utilitariste qui fait voir dans la vie l'impossible bonheur, ni la souffrance immorale du chrétien qui le promet après la mort. Il recherche la puissance, et par tous les moyens. Sa science — un mythe — , sa volonté — un m\the — , tous ses mythes sont au service de cette volonté obscure qui jaillit de toutes les sources de l'être pour le porter plus haut. Une conséquence sociale en découle, effroyable pour tous ceux qui n'auront pas le courage de l'explorer à fond. Toute la morale chrétienne est basée sur l'idée de réciprocité. Or, là où il n'y a pas égalité, la réciprocité n'est pas possible. « Pour toute élévation du type homme il faut une nouvelle espèce d'asservissement (i). » Il est fatal et nécessaire que les uns commandent, que les autres soient commandés. Seulement, que les uns et les autres essaient d'écouter jusqu'au bout.

Rien, ni le hasard, ni les complicités de caste, ni la fortune, ni la naissance, à moins d'une cruelle discipline héréditaire ou personnelle ne désigne pour dominer. Mais « on commande à celui qui ne sait s'obéir à lui-même (2) » et cela seul marque le caractère ou l'esprit qui dominera. « Les masses sont prêtes à l'esclavage sous toutes ses formes, pourvu que celui qui est au-dessus d'elles... légitime le fait qu'il est né pour commander (3). » Dans un mode pareil la vie est délivrée, «tout ce qui est vivant est chose obéissante», celui c,ui ne sait s'obéir regarde avec reconnaissance celui qui sait à la fois s obéir et le commander, car il est soulagé par lui d'un fardeau insupportable. Celui qui sait s'obéir et commander est d'autant plus fort au

(i) Humain, trop Humain. (2) Ainsi parlait Zarathoustra. (3) Le Gai Savoir.

contraire que le fardeau devient plus lourd. Et comme « le jour où ce qui est vivant commande, ce qui est vivant risque sa vie », c'est lui qui est la justice et le droit. Il est libre. Il protège. Il délivre. Il monte. Il accumule sur son cœur la charge redoutable d'introduire dans le monde l'énergie de ses créations et porte pour ceux qui sont faibles le poids tragique de la vie. Il ne demande en échange du bonheur dont il ne veut pas que l'obéissance à sa force qu'il paie de son repos, de ses illusions, de l'abandon des voluptés vulgaires, de la conraissance qu'il a du néant final qui l'attend. « A mesure que la vie l'élève, elle devient plus dure; le froid augmente, la responsabilité augmente... (i) » Que celui qui veut commander médite ces paroles terribles avant de décider s'il n'est pas fait pour obéir.

Alors, le rire est mort ? Le rire n'est permis qu'à celui qui a remis entre des mains plus fortes le soin d'agir pour lui ? Celui qui monte et qui commande ne connaîtra pas l'ivresse joyeuse d'un monde dont chacune de ses minutes crée l'harmonie pour la détruire et la recréer de nouveau ? La joie n'est pas « le symptôme du sentiment que la puissance est atteinte ? » Au-dessus de l'homme innocent qui r;'a pas trouvé l'inquiétude, au-dessus de l'homme inquiet qui a dépassé l'innocence, il n'est donc pas quelque part, dans la volupté de comprendre la nécessité de tout, une seconde innocence conquise que la force du créateur épouse pour s'amuser avec elle d'une Illusion qu'ils reconstruisent ensemble, tout en « jouant aux dés avec les dieux » ? Et si même cette Illusion s'efface, celui qui possède la vie r:'aura donc pas la ressource de conquérir la puissance suprême C'ui est de rire de lui-même ? De rire, de rire fort, sans amertume, sans écouter le son de son rire, sans se regarder dans la glace, de rire de joie dans le sentiment de sa force que ce rire même accroît ? Ce n'est donc pas joyeux d'avoir refait un univers, d'être Eschyle, ou Michel-Ange, ou Shakespeare, ou Rubens, ou Beethoven, ou Napoléon ? Aussi joyeux que d'être une bête enivrée ? « Zarathoustra est un danseur », il n'a plus « d'objection contre l'existence »,... il dit « oui et amen d'une façon énorme et illimitée ». Comme un enfant, il rit de la lumière, des fleurs, il dialogue avec les monstres, son doute même est de la joie qui vient... Celui qui porte en lui l'évolution du monde et le cheminement des astres, qu'il agisse par le rêve ou qu'il imagine en action, celui qui a la faculté lyrique — et c'est d'enfermer dans son être la force éparse et de la libérer et de la répandre à son gré — est le créateur de sa joie. L'ombre approche, le jour décroît... Qu'une ivresse plus grandiose s'accumule entre la puissance qui ne cesse pas de monter et la mort qui va venir...

Nietzsche avait conçu ce grand livre, un de ceux qui donnent

(i) Eccc Homo.

à notre âme son architecture éternelle en la ramenant et en l'attachant à ses origines et à ses conditions permanentes de vie, — il n'y en a guère de ceux-là, trois ou quatre peut-être, le Promcthée, le Don Quichotte, le Faust — au cours des quelques mois qui suivirent la préparation et l'exécution d'Aurore, dans l'enivrement de santé et de liberté qui fut le centre de ses jours. Durant l'été de 8i, une après-midi qu'il errait dans les bois de Sils-AIaria. une idée lui vint, dont la lueur tragique le remplit d'une exaltation qui lui fit verser des pleurs. Il lui apparut tout d'un coup qu'aussi r.'ombreux que soient les éléments du monde, ils sont en nombre fini, et que leur combinaison actuelle reviendra par conséquent un jour après une accumulation de siècles qui ne compte pas pour les morts. Oui, vous tous qui êtes vivants, vous revivrez vos vies, toutes les douleurs que vous avez eues reviendront identiques, et les joies, et les doutes, et dans le même ordre et dans les mêmes circonstances et selon le même progrès. Vous recommencerez à rouler le même rocher jusqu'au haut de la même pente. Vous avez peur de cela, vous tremblez? Vous qui réclamez la vie éternelle, vous repoussez cette vie qui ne continue pas, mais recommence, ne laissant rien à l'espoir? Il n'est donc qu'un homme capable d'éprouver l'orgueil où doit nous élever l'effort toujours pareil de recréer la minute immortelle?.. Le livre est fait, le poème du devenir que personne n'écrira plus, l'enivrement d'être seul avec le tonnerre dans îles solitudes glacées, de jouer avec l'esprit et le destin comme une femme en luxure bondissant sur ses deux pieds nus. Il abandonnera les hommes de la ville qui ont « inventé le bonheur » et qui « deviennent de plus en plus petits à cause de leurs petites vertus... de leur continuelle petite résignation ». Il abandonnera ses disciples far amour pour eux, afin qu'ils ne ne le suivent pas comme un tioupeau suit son maître. Il abandonnera les « hommes supérieurs » le jour où il les verra fuir devant l'innocence, le lion qui léchait ses larmes, le jour où il se sent délivré, où ses « enfants sont proches », où lui-même s'aperçoit qu'il va redevenir enfant. Il vient de chanter le Chant de Minuit, de découvrir que toute joie veut l'éternité de toutes choses, les tombes, la douleur, l'amour, N'est- ( e pas une illusion, encore, le « Grand-Midi » va-t-il bien se lever ? Il avait cru déjà trouver une minute un sommet qui est au-dessus des étoiles, et il a faUu redescendre « juscju'à l'onde la plus noire..., plus bas qu'il n'est jamais monté )). Le moindre arrêt est un recul, il faut abandonner tout ce qu'on a conquis, dès qu'on a trouvé une cime pour y danser le pied vous manque, l'œil regarde en bas, 1 abîme s'ouvre, il faut encore repartir. Est-il certain que la pitié qu'il éprouve pour les hommes supérieurs soit « le dernier de ses péchés ? » Quand il a quitté sa caverne « ardent et fort comme le soleil du matin qui surgit des sombres montagnes», était-il sûr.

même alors, que ses enfants allaient venir? Le poème du doute a-t-il le droit de s'arrêter, l'orgueil n'a-t-il pas le devoir de surmonter sa dernière conquête, et si Frédéric Nietzsche a vu se lever l'aurore de la foi qu'il a fondée, ne sait-il pas qu'elle aussi, tôt ou tard, tombera de lassitude? Le jour où il chanta le chant sublime des Sept Sceaux, devin suspendu sur les gouffres où il brisait et précipitait en riant les tables de la loi, s'enfonçant dans la mer après avoir rompu sa chaîne, volant comme l'oiseau dans sa propre liberté, le jour où le mot formidable reparut sept fois sous sa plume... « Car je t'aime ô Eternité... Car je t'aime à Eternité », n'entendait-il pas dans ces dures paroles, martelées comme un glas de fer, une de ces voix désespérées qui crient du fond de nous quand nous venons de voir, derrière une certitude nouvelle que nous nous figurions tenir, le visage du doute se profiler comme l'ombre du voyageur? L'Eternel Retour nous promet, sans doute, que la douleur doit revenir. Mais avons-nous le droit de compter sur cette promesse ?

N'importe. Ce qui le soulevait d'orgueil, ce n'était point d'avoir trouvé l'idée, c'est la puissance supérieure où l'élan vers l'idée portait son être total : « la sentence tremble de passion, l'éloquence est devenue musique, des foudres sont lancées vers des avenirs qui n'ont pas été devinés » (i). En vérité, il faut remonter jusqu'au Cantique des Cantiques pour trouver quelque chose qui soit comparable à cela... « Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante... Et mon âme, elle aussi, est un chant d'amoureux. » La nuit même et la lueur des cieux dialoguent au dedans de nous. Le cœur tout à fait solitaire est éperdu d'ivresse, il a trouvé l'onde éternelle, par delà le Bien et le Mal, et le bonheur, et la souffrance, où la vie reconquise par l'intelligence du monde et le courage a le droit de te laisser bercer au gré des puissances aveugles dont notre volonté est l'image et la reconnaissante sœur. Les puissances aveugles cbanttnt. L'esprit se livre à elles innocemment, comme aux temps primitifs où les bergers des montagnes choisissaient pour porter leur verbe les brouillards qui montent, les vents qui soulèvent la mer, et les rayons du ciel qui dessèchent les marécages et les murmures imprécis qui sortent des sombres feuilles et le grondement des sources souterraines dans les cavernes inexplorées d'où s'échappent des vapeurs. A force de comprendre, tout ce qui est candide se retrouve. L'artiste est un enfant qui joue, une grosse abeille bourdonnante allant des fîeurs saines aux fleurs vénéneuses, prenant aux unes et aux autres, mêlant leurs sucs et fabriquant son miel dans un enivrement lucide où les cellules géométriques s'étagent régulièrement. On dirait un énorme bavardage, brutal et joyeux, roulant l'idée dans son écume. Mais ce lyrisme torrentiel marche comme un théorème,

(i) Ecce Homo.

FREDERIC NIETZSCHE l'y^

une phrase sautée ou mal lue empêche de rien saisir. La phrase est d'un éclat terrible, im éclair, un autre éclair brillent, tout rentre après et avant eux dans un grondement continu. Elle est taillée comme à coups de silex, avec des irrégularités tranchantes qui enfoncent dans les nerfs le sarcasme et la majesté. Elle est gonflée de force tendue, dure comme un cœur trop plein, et les images qui s'échappent ont l'air d'en crever l'écorce, comme si la langue des hommes ne pouvait les contenir. Elle exprime une joie animale de créer et de détruire telle que le cri de l'artiste qui voit en lui « un vainqueur dégouttant de sang » , elle est le cri même de sa chair, la clameur d'un monstre divin qui a pour la première fois peut-être le courage d'ouvrir les yeux et de compter sur combien de mutilés et de cadavres s'édifie î'intelligence. Elle est cruelle, elle est gaie. « Mon style est une danse; je joue avec les symétries de toute sorte et je me joue de ces symétries mêmes jusque dans le choix des voyelles » ... Zarathoustra est marqué du signe suprême, qui est de s'enivrer de sa propre création. Zarathoustra a raison d'habiter au milieu des aigles et de prendre pour confidents les serpents et les lions. Bien peu a'hommes peuvent l'entendre. C'est un appel qui vient de hr.r.t, qui exige qu'on s'élève pour l'écouter, qui exprime un amour de l'homme sans limites, puisqu'il ne considère aucun sommet comme au-dessus de sa grandeur. Si celui qui veut le comprendre le suit jusqu'au tnoment où il pourra se passer de lui, celui-là sera l'homme de plus haute moralité. Il inondera de puissance ceux qui vivent dans le cercle de son action.

Quand la santé l'abandonna, après ce court répit où il avait fait tant de grandes choses, il retourna à l'abstraction, comme pour se tenir prêt à utiliser les éléments de son ivresse rajeunie dès qu'il se sentirait sur le point de la retrouver. Il écrivit son nouveau livre (i). cette a école du gentilhomme », avec une sorte de fureur. Il fallait donc nier encore! Pour poser en termes plus positifs ses affirmations prophétiques, il était obligé d'arracher l'homme aux larmes, la femme à la méditation, et de les repelacer tous les deux dans leur sexe pour leur rendre leur liberté. Il était obligé de définir une morale qui s'appuyât sur les instincts rendus, par l'épuration d'une discipline volontaire, plus impérieux et plus capable de créer. Il était obligé de dépouiller plus brutalement que jamais le christianisme de son masque, de dénoncer l'esprit scientifique moderne comme un déguisement dernier de l'ascétisme négatif, inventé pour détourner les hommes de l'illusion qui les grandit. C'est pourquoi il se vit forcé, pour répondre à un esclave suisse l'accusant d'immoralité, d'écrire encore la Généalogie de la Morale et de démontrer au pauvre

(i) Par delà le Bien et le Mal.

156 PORTRAITS d'hier

homme que toutes les puissances vierges de la vie, l'eau pure, le sang pur, le regard libre et tranquille, la poitrine qui s'offre, le front qui ne s'abaisse pas et la main qui frappe et protège restaient seuls au fond de l'histoire sur les multitudes oubliées pour approuver son action.

Entre temps, il avait trainé de ville en ville sa misère physique', passé des hivers à Nice, des printemps à Venise, des étés à Sils- Maria. Ses insomnies, ses douleurs étaient revenues. En outre, il ne trouvait plus d'éditeurs, les hommes ne voulaient pas du meilleur pain qu'on leur eiàt offert depuis longtemps. Pourtant, il recevait parfois quelque encouragement où son innocence inséparable des grandes profondeurs d'esprit, trouvait un réconfort puissant. Un jeune écrivain allemand vint le voir à Sils, il rencontra l'hiver suivant à Nice un de ses rares lecteurs. En revanche, tous ses amis de jeunesse l'abandonnaient l'un après l'autre, sa sœur, mariée en 1884 à un agitateur antisémite, s'était éloignée de lui, sa mère, qu'il alla voir en 1886 ne lui cachait pas que ses livres la désolaient... Il allait trop vite pour tous. Comme il les publiait par fragments, l'un n'attendait pas l'autre. Sa pensée était le théâtre d'un drame intellectuel dont les péripéties se précipitaient à une allure qu'il s'épuisait luimême à suivre. Quand il écrivait un poème, quand il écoutait ébloui le bruit du torrent des images dont chacune résumait un monde de méditation, voici qu'il entendait venir sous ce tumulte le murmure lointain d'une angoisse nouvelle qui le forçait à accélérer son travail pour recueilHr, dès qu'il avait tracé le dernier mot de la dernière phrase, les éléments déjà flétris pour lui de l'œuvre qui montait de tout son être sans qu'une heure de repos lui permît de la ralentir. A peine, s'il avait le temps de lire quelques volumes achetés au hasard, Maupassant, Baudelaire, Guyau en qui il reconnut un esprit fraternel et qu'il annota avec fièvre, Dostoïevsky, sa plus grande rencontre depuis Stendhal... Il y trouvait des appuis ou des occasions de lutte, mais plus jamais ces départs décisifs que lui avaient fourni ses lectures de Schopenhauer et des moralistes français... Il dominait toutes les âmes. Il était devenu un de ces cejitres de puissance qui rayonneraient même dans un désert absolu, se passant de tout aliment, se dévorant eux-mêmes et s'éteignant tout d'un coup, sans fumée, après avoir brijlé jusqu'à leurs cendres. « Je vis dans ma propre lumière. Je me nourris des flammes qui s'échappent de moi... (i) ».

Il avait fait le tour du cercle. Cette exaltation frénétique était la révélation intérieure des énergies calmes du monde qu'il retrouvait intactes aux limites de l'intelligence, ayant lui-même vécu la Tragédie de ses origines à sa fin, prêt à rouler comme un enfant dans l'orgie de tout comprendre. Le Crépuscule, V Antéchrist, Eccc Homo, des

(i) Ainsi parlait Zarathoustra.

livres sortaient brûlants, sa force et son orgueil montaient avec sa £èvre à mesure qu'une lucidité supérieure élargissait l'espace de volupté totale et d'inconscience reconquise qui s'étendait autour de lui. L'automne qu'il passa à Turin dans un état divin de délivrance qui lui permit d'écouter avec la même allégresse Beethoven et Ofïenbach, Bizet et Wagner marqua sa suprême victoire. Ce fut court. Des pressentiments l'agitaient. Les derniers mots qu'il envoya à Brandt. à Peter Gast, et, par une illumination tragique, à Cosma Wagner, étaient signés le crucifié... Ecce Homo... Voici l'Hoinme. Il se présentait déchiré, mais victorieux, prêt à paraître devant ceux qui comprendraient dans le futur qu'un homme comme lui avait le droit de proclamer qu'il fut indispensable à l'homme. Quand, dans les premiers jours de janvier 1889, Overbeck, appelé de Bâle en hâte, le trouva « labourant le piano avec son coude, chantant et criant sa gloire dionysiaque » (i), Frédéric Nietzsche pouvait s'endormir. Son esprit allait de pair avec les forces éternelles qui existaient avant les hommes et qui leur survivront.

Il s'endormit. Il ne mourut que onze années (2) après la crise de folie où son âme sombra toute, d'un seul coup. Depuis deux ou trois ans, une vague rumeur rôdait autour de son œuvre, Taine le remerciait de l'envoi d'un livre, Brandès lui consacrait des conférences, il apprenait que Brahms était de ses lecteurs. Strindberg lui avait écrit. Mais, vivant, il ne sut rien de la grandeur que prit si vite son nom vers la fin du dernier siècle. Les journaux étaient pleins de ses nouvelles, on allait le voir, on le photographiait, les éditions de ses livres se succédaient partout. Il ne sut rien. Seulement, avant que la raison lui eût échappée, il avait écrit ceci : « L'homme qui a découvert la transmutation des valeurs est une fatalité. Il brise l'histoire en deux tronçons. On vit ai'ant lui, on vit après lui (3). »

Eh bien oui ! Nietzsche est un prophète. Que ce « créateur césarien de la culture >) soit un commencement absolu, comme son orgueil admirable l'entraîne à l'affirmer souvent, ou plutôt la révélation des besoins essentiels épars avant et autour de lui dans la multitude des hommes, c'est un prophète. Il agira sur le monde moderne encore empoisonné d'humilité et de renoncement comme Saint-Paul avait agi sur le monde antique encore parfumé dans son agonie de l'esprit tout puissant qui avait fait l'Olympe à son image. Il agira en sens inverse, et voilà tout. Comme saint Paul disait aux hommes d'obéir à une prétendue vérité morale susceptible de les soumettre à une loi commune inventée par la peur d'affronter la vie, il leur propose de conquérir une illusion esthétique perdue qui soit ca-

(i) Daniel Halévy. La J'ie de Frâdcric Niet:::sche. — J'ai pris dans ce beau livre tous les éléments biographiques de ce travail. (2) Le 25 août 1910. (3) Ecce Homo.

It8 portr.\its d'hier

pable d'entraîner le monde à la suite de quelques hommes vers une humanité décidée à vivre la vie et à en élever en elle le niveau. C'est un prophète. Mais ce qui le sépare des prophètes des anciens jours, c'est que ceux qui l'écouteront n'ont (|ue faire des conseils qu'il leur a donnés pour refuser de le suivre ])artout. Il n'était pas nécessaire qu'il dit à ceux qui l'ont compris : a Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver, et ce n'est que quand vous m'aurez tout renié que je reviendrai parmi vous (i) ». Il les a délivrés des buts métaphysiques — et de lui-même — et replacés hors des principes dans le flot ascendant de la grande fatalité.

Lui aussi apporte l'épée. L'Europe lui apparaissait comme un corps qui s'affaisse et que de grandes convulsions seules, en réveillant en elle l'esprit de sacrifice et de conquête pouvaient sauver de la mort. Quelle que soit la forme de l'effort qu'exige la vie pour maintenir dans nos caractères sa richesse et son élan, il faut en user sans peur quand elle s'imtpose à nous. Tout homme fort est un guerrier, avant tous celui qui pense. La paix est une guerre souterraine, toutes les forces comprimées s'y livrent à un massacre silencieux auprès duquel les hécatombes des batailles ne comptent pas. La charge des créateurs qui ne cessent pas de lutter contre la tradition, pour ou contre la vérité, contre eux-mêmes et pour la puissance, est précisément d'entretenir dans le monde un état de guerre latent.

Nietzsche ne pensait pas que l'aristocratie future pût saisir pour s'affirmer une autre occasion que la guerre entre classes ou nations. 11 savait qu'il ne suffit pas qu'une classe commande pour être digne de commander, lui qui n'avait pas cessé d'affirmer que depuis deux mille ans, malgré la Renaissance et la culture française, l'esclave était Roi. Il connaissait cette fausse aristocratie qui n'est que le plus bas rebut démocratique, une horde d'esclaves parvenus au sommet en flattant les autres esclaves et étouffant sous sa masse imbécile tout ce qui est noble et fort. Il savait que les maîtres de l'heure ne justifiaient le n- conquête par aucune des qualités qui font aimer le conquérant. En haussant les faibles au sommet, l'imposture chrétienne a mis partout des masques, le marchand a pris un masque de noble. le banquiste un masque d'apôtre, l'histrion un masque d'artiste, le militaire un mas(iue de guerrier, le ministre un masque de chef. « Populace en haut! Populace en bas!... Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles, il tourne invisiblement. Mais autour des comédiens tourne le jjeuplc et la gloire: ainsi va le monde (2). »

Comment donc Nietzsche, qui savait bien que tout est fluidité et devenir et dut avouer que les démocraties contemporaines recherchaient une société susceptible de révéler le fort en délivrant l'indi-

(i) Ainsi parlait Zarathoustra. ('') La J-'olontc de Puissance.

vidu (i), méconnut-il à ce degré les mouvements historiques qui tendent à renouveler de fond en comble l'Occident ? Comment ne sut-il pas dompter sa nature d'aristocrate jusqu'à la forcer à subir les contacts qui lui répugnaient mais qu'il savait nécessaires à préparer l'homme futur ? Sans doute, le sacrifice est difficile, « et plus d'un -ven fut au désert et y souffrit la soif parmi les bêtes sauvages pour ne pas s'asseoir autour de la citerne en compagnie de chameliers malpropres ». Comme il voyait régner les faibles, reconnaissables à ce qu'ils ne peuvent ni ne savent accorder la justice d ceux qui sont au-dessous d'eux, comme il voyait que le maitre de hasard ne ressentait pour l'esclave de rencontre que de la haine et de la peur, il engloba dans le dégoiJt de l'heure tout ce qui tend à renverser les rôles et à préparer, par la guerre, une race de vainqueurs. Lui qui avait sondé tous les regards à travers tous les trous des masques, il jugea la Révolution d'après le masque que la bourgeoisie intéressée à son triomphe lui appliqua candidement. Ce qui éclate en elle, sa force guerrière et conquérante d'où Napoléon jaillit comme la pierre d'une fronde pour frapper les formes agonisantes des aristocraties anciennes, renverser les murs lézardés, retremper le monde fatigué dans la force qui vient d'en bas, il ne voulut pas le comprendre. Il ne voulut pas voir que le soldat qu'elle fit roi était d'accord avec elle, lui qui faisait rois ses soldats, contre une Europe à bout de souffle dont toutes les puissances usées, la noblesse française en tête, se levèrent pour défendre l'immobilité mortelle et dont toutes les puissances jeunes, la musique allemande en tête, se portèrent au devant de la France avec de grands cris d'espoir. II ne voulut pas avouer qu'elle déchaîna d'un seul coup toute la pensée du siècle, que c'est à elle qu'il dut lui-même d'être « un bon Européen » . Ayant un jour écrit que la révolte est a la noblesse de l'esclave (i) », il en voulut à l'esclave d'avoir été noble une heure et d'avoir espéré l'avènement d'un monde où les aristocraties régnantes, au lieu de mourir d'elles-mêmes, accueilleraient l'apport du flot qui monte pour se renouveler par lui.

Quand on domine ainsi l'évolution des heures, le sens des grands rythmes sociaux, la prodigieuse oscillation qui conduit l'homme des limites de l'intelligence aux commencements de l'instinct, on doit élever sa puissance jusqu'à tout accepter des moyens dont use la vie pour se préserver et grandir. Pourquoi, puisqu'il sentait que la démocratie, comme l'homme lui-même, est « un passage », une aristocratie qui se dissout pour refaire une aristocratie, pourquoi n'a-t-il pas cherché à saisir, dans la confusion et la pauvreté de ses formes, le germe d'un organisme assez fort pour faire éclater l'organisme

(i) Ainsi parlait Zarathoustra.

lOO PORTRAITS D HIER

vieilli au sein duquel il doit s'accroître? (i). Il avait vu que le nivellement européen prépare une « hiérarchie » nouvelle (2). Il savait que l'individu libéré d'un ordre ancien cherche autour de lui ses semblables pour constituer avec eux de nouveaux groupes, réaliser de nouveaux équilibres, lutter pour la domination, s'étendre par la conquête et protéger par la victoire (3). Comme il se demandait où se trouvaient « les barbares du vingtième siècle » qui referaient notre force, il avait affirmé « qu'ils n'apparaîtront et ne consolideront qu'après d'énormes crises socialistes w, et que ce seront « les éléments aniiés de la plus grande dureté à l'égard d'eux-mêmes et capables d'obéir à la plus longue volonté (4) ». N'était-ce pas assez? Son œil ne pouvaitil apercevoir, au milieu des débris de l'autorité, au sein des puissances d'argent avilies par l'anonymat de leur tâche, quelque chose de terrible qui montait du fond noir des masses avec une irrésistible lenteur et durcissait comme un métal dans la boue brûlante de l'Europe ? S'il avait vu naître et grandir dans les associations du travail, hors de toute attache dogmatique, de toute entrave sentimentale, de tout respect des choses qui s'en vont, cet instinct de force et de guerre qu'il voulait rendre aux hommes fatigués, le prophète eut été content. Une aristocratie se refait par la base, dans l'oubli total d'une morale qui n'est entre les mains des aristocraties dégénérées ou des démocraties flottantes qu'un outil d'asservissement. Le fruit doit tomber et pourrir pour que la terre en refasse, à travers de nouvelles branches, un nouveau fruit... « C'est aux époques de « relâchement « que la tragédie court les maisons et les rues, que naissent le grand amour, la grande haine, et que la flamme de la connaissance monte éclatante vers le ciel (5) ». Oui, pour éclairer les ténèbres des puissances d'instinct. La « culture » ne peut avoir de continuité extérieure. Elle se dévore elle-même. Elle se refait par les forces aveugles qui viennent du dedans de nous. Les barbares souhaités approchent. La décomposition morale du monde a toujours constitué, par la libération de l'homme, son moyen principal de renouvellement. Il y a des esclaves qui ne veulent plus de la morale des esclaves, et la laissent à leur maître, s'il' en veut. Frédéric Nietzsche est « l'éclair créateur que suit en grondant, mais avec obéissance, le long tonnerre de l'action (6) ». Les hommes danseront encore sur l'abîme, car un homme approche à grands pas, dur et rude, à qui les mythes reconquis diront qu'il y a un abîme, mais dont la vie sera tellement forte qu'il le verra couvert de fleurs.

Elie Faure.

(i) Ainsi parlait Zarathoustra.

(2) Charle.s Andler a consacré aux Idées sociales de Nietzsche une très forte élude parue dans la Revue du Mois, ii) La Volonté de Puissance.

(4) La Volonté de Puissance. (5) Le Gai Savoir. (6) Ainsi parlait Zarathoustra.

CûCPîMTrvec^-iwii^^^oovBttRE 15-8-1911 Le Gérant : Ernest Rlynaud.

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