LA FAMILLE : LA MERE
Non moindre était Ihérilage d'exemples et do souvenirs qu'il tenait de sa mère.
Née le 18 juillet 1781, Marie Nantas avait des souvenirs d'enfance qui la reportaient aux horreurs du siège de Lyon, 1793, durant lequel elle et ses sœurs avaient vécu casematées dans des caves. Elle avait vu son père, un notable de la ville, négociant en soie, administrateur de 1 Hôtel-Dieu, nommé capitaine-enseigne de son quartier, donner ses jours et ses nuits à la défense du rempart. La ville prise, elle avait vu son frère Jean-Baptiste, à peine Agé de dixhuit ans, mitraillé auxBroteaux, avec la fleur de l.i jeunesse lyonnaise. Son père et sa mère n'échappèrent à l'échafaud que par la fuite. Ils trouvèrent un refuge pour eux et leurs enfants en Suisse, dans le canton de Vaud, à Echallens, entre les deux beaux lacs de Genève et de Neufchâtel, où les accompagnait un vieil oncle, ancien prieur de la chartreuse de Premol. Marie se souvenait que c'était là, dans une pauvre église partagée entre les catholiques et les protestants, qu'elle avait fait son inoubliable première communion. Rentrée à Lyon avec la paix et la sécurité, la famille y retrouva non pas ses biens, mais son rang; et M. Nantas fut de ceux qui, en 1798, firent accueil au général Bonaparte qui de là allait prendre, à Toulon, le commandement de l'expédition d'Egypte.
Mûrie à cette rude école, celle de la femme forte, la jeune M"" Ozanam, après le revers de son mari, n'avait pas faibli un instant devant la face austère de la gêne domestique, ni du travail des mains que lui imposait la charge de la famille croissante, et l'exemple de l'homme de cœur qui, dans ce Milanais lointain, affrontait tous les labeurs pour s'ouvrir, à
trente-six ans, une nouvelle carrière. C'est en 1815, après la rentrée de rAutriche à Milan, que le fier Français, ne voulant ni vivre , ni élever ses fils sous une domination étrangère, ramena safamille à Lyon. Mais là encore, la lutte pour l'existence fut rude pour le docteur improvisé et ignoré ; plus rude encore pour la mère de quatorze enfants dont elle vit onze mourir jeunes ou en bas âge, sous ses yeux.
Elle ne les pleura pas comme ceux qui n'ont pas d'espérance. A chaque départ ses regards en larmes se portaient vers le ciel. Frédéric s'en souviendra plus tard et écrira : << Que de fois j'ai vu pleurer alors mon père et ma mère, puisque, sur quatorze enfants, le ciel ne leur en a laissé que trois! Mais combien de fois aussi ces trois survivants, dans leurs chagrins, dans leurs périls, n'ont-ils pas compté sur leurs frères et sœurs qu'ils avaient parmi les anges! Ah! ceux-là sont bien aussi de la famille ; ils se rappellent à nous, tantôt par des lumières, tantôt par des secours inattendus. Heureuses maisons qui ont ainsi la moitié des leurs là-haut, pour faire la chaîne et tendre la main à ceux dici-bas ! »
Hâtons-nous de mentionner aux côtés de M'"^ Ozanam une admirable servante, Giiigui (Marie Cruziat), entrée presque enfant au service des grands-parents, d'une probité à toute épreuve, d'une économie fabuleuse; tête de bon jugement, et cœur d'un dévouement généreux, qui, dans ces années difficiles, tenait à venir ajouter son obole au modeste revenu de ses maîtres aimés.
Vinrent enfin de meilleurs jours. Le Docteur était déjà connu par ses Mémoires et publications médicales, quand, un concours s'étant ouvert pour le poste très disputé de médecin de l'Hôtel-Dieu, il y