‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 135 sur 235 · MANIFESTATIONS DE FOI · texte numérisé non relu

MANIFESTATIONS DE FOI

jugeaient nécessaire d'avoir avec eux un élève de l'École polytechnique. Deux se présentèrent. On prit les vases sacrés et le crucifix, et l'on sortit par la cour des Tuileries et le Carrousel pour se rendre à l'église de Saint-Roch.

« Dans la cour, des cris furent poussés vers les hommes chargés de ces précieux dépôts. Alors celui qui portait le crucifix l'éleva en l'air, en disant : « Vous voulez être régénérés; eh bien! n'oubliez pas que vous ne pouvez lêtre que par le Christ. » — « Oui, oui, répondirent un grand nombre de voix; c'est notre Maître à tous. » Et les têtes se découvrirent, aux cris de : <* Vive le Christ! » Le crucifix et un calice sans patène furent portés pour ainsi dire en procession jusqu'à Saint-Roch, où ils furent reçus par M. le curé.

« Les braves gens qui formaient ce touchant cortège commencèrent par demander si bénédiction au respectable prêtre, qui leur adressa quelques paroles vivement senties, et recueillies avec le plus sincère respect : « Nous aimons le bon Dieu, s'écrièrent-ils; nous voulons la religion; nous voulons quelle soit respectée. Vive la liberté! Vive la religion et Pie IX! » Avant de se retirer, ils se mirent tous une seconde fois à genoux pour recevoir la bénédiction de M! le curé'. »

La Révolution de Février avait pris dans l'esprit

1. C'est à ce fait que, dans sa conférence du 27 février, le Père Lacordaire faisait allusion, quand il disait: « Grâce à Dieu, nous croyons en Dieu; et si je doutais de notre foi, les portes de cette métropole s'ouvriraient d'elles-mêmes, et le peuple n'aurait besoin que d'un regard pour me confondre, lui qui tout à l'heure, au milieu même de l'enivrement de sa force, portait dans ses mains, comme associée à son triomphe, l'image du Fils de Dieu fait homme. » {Applaudissements.)

d'Ozanam des proportions démesurées. N'écrivait-il pas alors : « Dans les événements de Rome, de Paris et aujourd'hui de Vienne, on entend déjà la voix qui dit : Ecce facio cœlos novos et terram novaiii. Depuis la chute de l'Empire romain, le monde n'a pas vu de révolution pareille à celle-ci. Je crois encore, comme hier, à l'invasion des Barbares; mais des barbares tels que les Francs de Clovis. Enfin je crois à l'émancipation des nationalités opprimées, et plus que jamais j'admire la mission de Pie IX, suscitée si à propos pour l'Italie et pour le monde. En un mot, je ne me dissimule ni les périls du temps, ni la dureté des cœurs; je m'attends à voir beaucoup de misère, de désordre et peut-être de pillages. Je crois que nous pouvons être broyés, mais que ce sera sous le char du christianisme. »

Ozanam n'avait pas manqué au devoir de revêtir l'uniforme de la garde nationale et de prendre rang au poste du péril avec tous les bons citoyens. Mais là n'était pas son vrai poste ; et M. Foisset, entre autres, caressait l'espoir de le voir devenir, à la Chambre, un des promoteurs du nouvel ordre de choses. Modestement, Ozanam lui répondit, 22 mars 1848 :

« Vous avez bien tort, mon cher ami, de me croire un des hommes de la situation. Jamais je n'ai mieux senti ma faiblesse et mon incompétence. Je suis moins préparé que tout autre aux questions qui vont occuper les esprits ; je veux dire à ces questions de travail, de salaire, d'industrie, d'économie, plus considérables que toutes les controverses politiques... Je ne suis pas homme d'action, je ne suis né ni pour la tribune ni pour la place publique. Si je puis quelque chose, et bien peu de chose, c'est dans ma chaire, ou peutêtre dans le recueillement d'une bibliothèque, pour

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tirer de la philosophie et de l'iiistoire une suite d'idées que je puisse présenter aux jeunes gens, aux esprits troublés et incertains, afin de les rassurer, les ranimer, les rallier, au milieu de la confusion du présent et des incertitudes formidables de l'avenir. »

Le nom d'Ozanam n'en fut pas moins porté à Paris sur plusieurs listes de candidats aux élections législatives. Il déclina cet honneur. Convaincu qu'à l'heure présente les catlioiiques n'étaient pas en nombre pour triompher à eux seuls, il écrivit : « Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de porter nos suffrages sur des candidats républicains qui partagent notre foi, et qui offrent des garanties sérieuses pour notre liberté. »

Ozanam terminait cette lettre, lorsque de Lyon lui en arriva une très insistante d'un comité de catholiques, le priant de se laisser porter sur la bonne liste de cette ville où la division des partis et des suffrages lui donnait chance de réunir un nombre suffisant de voix. Sa lettre à Foisset reprend pour lui soumettre le cas : « Outre les raisonssusdites, je ne suis pas bien robuste de santé pour affronter les orages de l'Assemblée nationale. Mes habitudes de parole ne s'accommodent guère non plus avec celles de la tribune politique. Mesamis d'ici sont partagés. Plusieurs me conseillent d'attendre l'Assemblée suivante. Qu'en pensez- vous? Si vous me répondez coumer par courrier, votre lettre peut encore m'arriver avant que j'écrive à Lyon, car je n'écrirai que samedi. Je suis dans une perplexité douloureuse. >y

Nous ignorons quelle fut la réponse de M. Foisset. Ozanam céda et se laissa mettre sur les rangs. C'était bien tard, quatre jours seulement avant l'ouverture du scrutin et il n'avait pas même le temps d'aller se

montrer à ses électeurs lyonnais. Il en écrit à son frère prêtre : « Mon premier mouvement a été de refuser une mission si peu conforme à mes habitudes et à mes études. Cependant, après y avoir songé devant Dieu, et pris conseil de ceux qui ont des droits sur ona conscience et sur mon cœur, en réunissant les conseils de ma famille et de mes amis, je me suis déterminé à un sacrifice que je ne pouvais refuser sans manquer à l'honneur, au patriotisme et au dévouement chrétien. On me porte donc à Lyon. J'espère que je n'y obtiendrai qu'un nombre honorable de suffrages, et que la Providence m'épargnera la périlleuse gloire d'être représentant du peuple. Cependant, si elle m'y destine, j'espère qu'elle me donnera le courage nécessaire pour ne point trahir ses desseins. Je sais ce que je risque ; mais le plus que je puis exposer c'est la vie; et, depuis deux mois, Dieu nous la fait assez rude pour nous apprendre à n'y tenir que juste autant qu'il le veut pour notre amendement et notre salut. Quant à la fortune, il serait égoïste d'y songer, dans un moment où il s'agit de sauver ou de perdre la France.

« Voilà donc, mon cher frère, une autre raison de prier très particulièrement pour moi; et je te demande, à cette intention, si tu peux en disposer, ta messe de Pâques, jour où peut-être ma destinée doit sortir de l'urne électorale. »

La trop tardive candidature, même en l'absence du candidat, n'en réunit pas moins 16.000 voix sur son nom. C'était insuffisant pour être élu. Plus que consolé par avance de son échec, Ozanam écrit ainsi au même frère : « De ce nombre de suffrages, il résulte assez qu'en m'y prenant plus tôt, et en me rendant sur les lieux, je pouvais réussir. Mais Dieu, sans

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doute, a voulu m'éparg-ner des devoirs redoutables et me renvoyer aux études dont il m'a donné le goût. »

Désintéressé de la lutte pour son compte, Ozauam se fit auprès de la jeunesse Tardent promoteur de la candidature de M. de Melun, de M. Thayer, et spécialement de celle du Père Lacordaire: « Le Révérend Père garde toute son admirable sérénité, écrit-il. Jamais je ne l'ai vu plus égal, plus disposé à servir les intérêts de Dieu sans se troubler des passions humaines. L'Archevêque de Paris a voulu lui donner un éclatant témoignage de confiance, en lui conférant le titre de vicaire général. »

Représentant du peuple, à la Chambre, Ozanam y eût provoqué le vote de lois économiques et charitables qu'il lui restait du moins la ressource d'y faire arriver par le pétitionnement. On le voit, dans ces mêmes jours, qui rédige un petit écrit sur le repos du dimanche. « On le fera distribuer, on l'affichera; et peut-être sera-ce le moyen d'engager les ouvriers à faire une pétition sur ce point. » D'un autre côté, il provoque « une réunion de professeurs où l'on s'occupera de fonder des cours publics et une sorte d'école du soir pour ces braves gens. Les ecclésiastiques des Carmes y prêteront leur concours, et l'archevêque donne un local ». C'est à son frère qu'il le fait savoir, 15 mars : « Mon cher frère, tu sais cpie j'ai toujours approuvé et queje suis heureux de partager ton penchant pour ces hommes laborieux, pauvres, étrangers aux délicatesses et aux politesses de ce qu'on appelle les gens bien élevés. Si un plus grand nombre de chrétiens et surtout d'ecclésiastiques s'étaient occupés des ouvriers depuis dix ans, nous serions plus sûrs de l'avenir, et toutes nos espérances

reposent sur le peu qui s'est l'ait pour eux, ici, à Paris. ))

A ce même frère, alors à Lille où il donnait une mission, Ozanam recommande de « s'occuper plus que jamais présentement, des domestiques autant que des maîtres, et des ouvriers comme des riches : c'est désormais la seule voie de salut pour l'Église de France. Il faut que les curés renoncent à leurs petites paroisses bourgeoises, troupeau d'élite au milieu d'une immense population qu'ils ne connaissent pas. Il faut qu'ils s'occupent non seulement des indigents, mais de toute cette classe pauvre qui ne demande pas l'aumùne, et qu'on attirerait par des prédications spéciales, par des associations de charité, par l'affection qu'on lui témoignera, et dont elle est touchée plus qu'on ne croit. »

L'ouvrier de Paris lui en fournit l'espérance et le gage. « Depuis sept semaines que cette grande capitale n'a cependant ni gouvernement, ni police régulière, le peuple se tient tranquille; même il cherche, semble-t-il, toutes les occasions de témoigner son respect pour la religion, sa sympathie pour le clergé. Mon ami, l'abbé Cherruel, qui a béni treize arbres de la liberté, est encore tout ému des preuves de foi qu'il a trouvées dans cette foule où, depuis 181.5, on habituait le prêtre à ne voir que des ennemis de Dieu et de l'Église. »

Lorsque, au lendemain de février, Ozanam s'empressa de reprendre son cours de Sorbonne, il n'eut qu'à se montrer à ses étudiants tel que déjà il leur était connu : « En reparaissant devant vous, après les grands événements qui viennent de s'accomplir, je suis heureux de ne trouver dans mes souvenirs de six années de leçons, aucune parole que j'aie à retirer aujourd'hui.

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