‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 29 sur 235 · LA JEUNESSE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE CATHOLIQUE

salutaire action morale et religieuse sur la jeunesse des écoles. La Kévolution de Juillet vint leur porter un coup mortel, soit en dispersant les membres, soit en divisant les esprits. iMais écoutons Ozanam :

« De la Société des Bonnes Études, rappelait-il ensuite, il ne restait plus qu'un débris, quand un ami me proposa de m'y présenter et de m'en ouvrir la porte. La réunion littéraire réfugiée alors dans l'étroite enceinte des bureaux du journal de iM. Bailly, IciT rib une catholique , rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice, 71, comptait il peine quinze membres demeurés lîdèles au studieux rendez-vous. En outre, les habitudes peu scientifiques du milieu ne laissaient presque pas de place aux investigations sérieuses; et c'est à peine si les hautes questions de l'avenir et du passé osaient se produire dans les timides entretiens. » C'est cependant de ce berceau — ou de ce tombeau — qu'Ozanampourra dire en mars 1833 : « Grâce au zèle de quelques-uns de ses anciens membres, cette Société a présentement grandi d'une merveilleuse manière. »

Elle avait grandi en se transformant. L'homme prédestiné à former le trait d'union entre la jeunesse du passé et celle de l'avenir, M. Bailly, eut la pensée d'organiser des conférences de littérature, d'histoire et de philosophie, autour desquelles il pourrait rallier les étudiants chrétiens. Mais ceux-ci étant trop peu nombreux alors, il se promettait de renforcer leurs rangs, à mesure qu'il les discernerait dans le mélange des autres jeunes gens, auxquels, dans certaines limites, il ne donnerait pas l'exclusion.

C'est de cette conférence, fille et héritière de la Société des Bonnes Études. qu'Ozanam écrira, bien-

tôt : « Les candidatures vont se multipliant. Nous nous sommes recrutés de quelques jeunes hommes d'un talent supérieur, parmi lesquels des explorateurs de plusieurs États de l'Europe, de stliéoriciens de l'art, des initiés aux problèmes de l'économie politique. Le plus grand nombre se livre à l'étude de l'histoire, quelques-uns à la philosophie. Nous avons même deux ou trois de ces âmes choisies à qui Dieu a donné des ailes, et qui seront un jour des poètes, si la mort ou les tempêtes de la vie ne viennent pas les leur briser en chemin. » Nous les verrons à l'œuvre.

Le salon du jeune comte Charles de Montalembert était, chaque dimanche, le rendez-vous d'une élite. Frédéric Ozanam lui fut présenté par Ballanche. Grande y était la diversité des âges et des esprits. Les lettres d'Ozanam nous y montrent des savants comme le baron d'Eckstein, des philosophes comme Ballanche, des poètes comme Alfred de Vigny, le polonais Mickiewiez, et même Sainte-Beuve qui, destiné à traverserions les mondes, explorait alors en curieux le monde catholique; des adversaires intellectuels, comme Lherminier, des rêveurs touchés des misères du peuple, comme Considérant. Félix de Merode y était venu ; Victor Hugo devait y venir. — « Dimanche dernier, écrit encore Ozanam, je me suis entretenu avec Lherminier. Puis une causerie très intéressante s'est établie entre lui et M. de Montalembert: nous sommes restés jusqu'à minuit pour les écouter. V'ictor Considérant y était aussi; on a beaucoup parlé de la misère actuelle du peuple, et on a tiré de sinistres présages pour l'avenir. » C'était la question centrale qui attirait tout à elle : le problème social.

Montalembert, alors dans tout l'éclat de sa jeune

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gloire, « faisait les lionneurs de son salon avec une gTi\ce distinguée », très remarquée d'Ozanam. « Montalembert, écrit-il, a une ligure angélique et une conversation très instructive. Il raconte très bien et sait nombre de choses. On s'entretient de littérature, d'histoire, des intérêts de la classe pauvre, du progrès de la civilisation. » On n'en exclut, par ordre, que les points de doctrine ceux professés par le journal V Avenir), sur lesquels Home a demandé le silence. La plus sage discrétion est commandée à cet égard...

« Et puis on respire, dans ces réunions, un délicieux parfum de catholicisme et de fraternité. On s'anime, on réchauffe son cœur; et l'on emporte de là une douce satisfaction, un plaisir pur. nne àmc maîtresse d'elle-même, des résolutions et du courage pour l'avenir... L'on s'en revient tout joyeux par bandes de quatre ou cinq. .J'y compte aller de temps en temps. »

Toute cette page s'achève par un cri de vaillance etde combat:» L'avenir est devant nous, jeunes gens, réservons-nous donc; et raidissons-nous contre les ennemis et les tourmentes. Songeons que la condition du progrès est la souffrance. Et que l'amitié adoucisse les tristesses que nous ne saurions éviter. »

En somme, c'est au courage et à la vie virile, comme à la vie chrétienne, qu'Ozanam s'anime et anime les autres, dans chacune de ces lettres adressées aux amis qu'il a laissés à Lyon.

Le jeune homme avait dès lors le pressentiment des catastrophes réservées à la fin de son siècle. Les lignes suivantes sont étonnantes de clairvoyance et de précision à ce sujet : « S'il faut du courage pour vivre à l'époque où nous sommes, il en faudra certes davantage pour vivre à l'époque où nous allons

entrer. Tous les esprits élevés annoncent que nous sommes arrivés à une période de catastrophes et de déchirements universels. Les gouvernements et les peuples se posent en hostilité les uns contre les autres. Ici le parti républicain a pris une force croissante, et il ne cache plus ses desseins de violences. Il y a haine d'extermination déclarée entre les partis. Je crois donc à une guerre civile imminente; et l'Europe entière, enlacée dans les filets de la francmaçonnerie, en sera le théâtre. »

A ces prévisions s'ajoutaient pour l'attrister les calamités de cette funèbre année 1832. La guerre civile ensanglantait sa ville de Lyon; les émeutes éclataient tous les jours à Paris, tandis que le choléra y répandait la mort et la terreur. On compta un moment jusqu'à 1.300 morts par jour. L'épidémie dévora presque entièrement un côté de la rue des Fossés-Saint-Victor, tandis que l'autre côté, celui de la maison de M. Ampère, semblait respecté. Ozanam en écrit ainsi à sa mère, traduisant un psaume de l'office de Compiles : « Mille tomberont à votre gauche et dix mille à votre droite. Mais la mort n'approchera point de vous, parce que vous avez dit : Seigneur, vous êtes mon espérance ; et que vous avez choisi le Très-Haut pour votre refuge. » Nous n'avons plus cette lettre, admirable de foi et de courage, que, nous dit-on, M™" Ozanam lisait à toutes ses amies avec des larmes d'indicible attendrissement.

Sa famille le rappelait avec insistance auprès d'elle. Le jeune homme la supplia de le laisser à Paris, quand même. Il mettait en avant ses études, et la préparation urgente de ses examens, qui étaient proches. Mais il y était secrètement retenu par les soins et consolations que sa courageuse charité allait

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porter à ses camarades malades. Luii d'eux, qui fut plus tard l'alibé Duchesne, curé de Notre-Dame-des- Champs, aimait à raconter les fréquentes et aimal)les visites qu'il en reçut à son chevet, dans ces jours funèbres. C'était un lettré. Entré en convalescence, il pria Ozanam de lui procurer quelque lecture de réconfort, appropriée à la circonstance. Le lendemain il lui apporta à lire la description des trois grandes pestes classiques dans la littérature : celle d'Athènes par Thucydide, celle dépeinte par Lucrèce, et celle de Milan dans les Fiancés de Manzoni, mais celle-ci toute consolée, transformée en un spectacle sublime, par le dévouement chrétien et par l'héroïque charité du cardinal Borromèe. C'est ce qu'il voulait démontrer.

Il est une tristesse factice, alors à la mode, que le jeune homme d'action répudie énergiquement : c'est la mélancolie morbide d'un romantisme rêveur : « Estu toujours sous le poids de ta mélancolie? demandat-il à Falconnet. Mon ami, pas trop de rêverie et de littérature. Faisons sortir nos études du champ de la théorie creuse et de la spéculation, et donnons pour traduction à nos croyances les actes de notre vie tout entière. » Deux de ses camarades lyonnais, Fortoul et Huchard, se sont jetés dans le camp de la jeune France chevelue. Ozanam les prend en pitié : « M Chateaubriand, ni Lamartine ne sont assez avancés pour eux. 11 n'y a plus que Victor Hugo : Notre-Dame de Paris, Plick et Plock, Atar Gull, Marion Delorme, voilà toute la littérature ! »

Lui-même n'est pas sans défaillance ; il le sait, il en accuse « une santé chancelante », contre laquelle néanmoins réagit sa bonne humeur : « Souvent je me gronde, je me boude, mais toujours je finis

par faire la paix avec mon moi, qaoicfue ce soit un triste sire. En redoublant d'efforts je mériterai de vaincre... En somme, mon ami, plus de gravité à toi, à moi plus d'énergie; à tous deux les leçons de nos pères, les exemples de nos mères, et la bienveillance du Ciel. Ainsi peut-être, un jour, nous sera-t-il donné d'avoir répanda sur nos pas quelques bienfaits, et d'être salués hommes de bien dans l'assemblée des sages. »

Cette fermeté de convictions et de résolutions, ce courage pour Faction, et toute cette sûreté de ses premiers pas dans la carrière, qu'Ozanam vient d'attribuer aux leçons et exemples de ses père et mère, étaient aussi g-randement redevables, à Paris, à l'exemple journalier du saint laïque dont il était l'hôte, et à la direction d'un humble prêtre, dont il nous reste à prononcer le nom.

Le plus grand des deux, M. André-Marie Ampère, n'était pas seulement un second père pour Ozanam, il lui était un religieux modèle de tous les instants. M. Ampère, comme l'écrivait le jeune homme à sa mère, terminait en ce moment son grand ouvrage synthétique de la Classification des sciences ou Philosophie des sciences. Ayant reconnu les belles facultés du jeune étudiant que la Providence lui avait envoyé, il l'appela à l'honneur d'y travailler sous sa dictée, comme en témoignent les pages encore conservées, écrites de moitié par l'un et par l'autre. Leurs entretiens journaliers sur les lois générales de l'univers amenaient dans l'àme du savant des élans spontanés d'admiration et d'adoration vers Celui qui les fit. Et Ozanam se souvenait des moments d'enthousiasme où Ampère, mettant entre ses deux mains

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