‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 47 sur 235 · CHEZ LAMARTINE · texte numérisé non relu

CHEZ LAMARTINE

fine nous fit entrer tous deux dans un pavillon où nous causâmes à trois, près de deux heures. Il nous exposa ses grandes et généreuses idées politiques, ses belles théories littéraires; il s'informa beaucoup de la jeunesse des écoles et de l'esprit qui l'animait, et me parut plein d'espérance pour l'avenir... A table et au salon, il se montra rempli d'amabilité. Il nous a instamment pressés de passer une huitaine de jours auprès de lui. Et, comme nous ne le pouvions pas, il m'a fait promettre de l'aller voir à Paris, cet hiver. Nous avons dîné et passé la nuit; et le lendemain, Ini-mème nous a menés visiter ses deux autres maisons de Milly et de Monceaux... »

Ozanam s'avoue tout entier sous le charme de ce séduisant Lamartine de quarante-trois ans, dans toute la fleur de son génie, de sa beauté, de sa parole et de sa gloire : « Que voulez-vous? La vue de cet homme supérieur m'a fasciné; bien qu'avant d'arriver chez lui, j'aie pris la précaution de lire certain chapitre de V Imitation qui me mettait en garde contre le respect humain. »

Ne nous étonnons pas de lire aussitôt après : « Oh ! plus que jamais me sont revenues toutes mes ambitions littéraires, toutes mes incertitudes, le désir de faire le bien confondu avec le désir d'acquérir quelque gloire; mais avec cela la conscience de ma nullité, le sentiment de ma position sociale et de cette nécessité où je suis placé de travailler pour gagner ma vie. » Qu'allait-il faire et devenir à la rentrée des écoles? « Mes incertitudes ne sont point terminées. Je les ai soumises à mon frère : il pense qu'il n'est pas temps encore de trancher le nœud gordien. Il m'engage à poursuivre à la fois les études du droit et celles des lettres... »

Tout le rappelait à Paris, dont déjà la nostalgie se faisait sentir à son cœur. « Sans nouvelle de Paris, sans lettres, sans journaux, je commence à sentir les ennuis de la vie de province. »

Ce qui le rappelait à Paris c'était d'abord les amitiés qu'il y avait laissées. Il n'en était aucune qui lui tînt plus au cœur que celle de Lallier, comme le lui déclare cette chaleureuse lettre : « Maintenant que je jouis ici des embrassements de ma mère, des conseils de mon frère aîné, des caresses de mon petit frère, je ne cesse de regretter nos camarades de Paris, la bonhomie charitable de M. Bailly, les longues soirées passées ensemble ; avec vous surtout, cher ami, qui, en me donnant de bons avis et de bons exemples, me témoigniez un attachement si sincère et si chrétien! Car vous le savez bien : de tous les jeunes gens que j'ai connus dans cet exil de la capitale, c'est vous que j'ai préféré. C'est vous que je suis allé chercher, quand vous vous cachiez dans votre petite chambre et que vous étiez dans vos jours sombres, (^est vous, à votre tour, qui tant de fois m'avez inspiré de saintes et salutaires pensées, qui m'avez consolé de mes tristesses, qui m'avez donné du courage. Ohl vous nous manquez bien; vous nous manquez à tous ! »

Ce qui, de plus, rappelait Ozanam à Paris, c'étaient ses œuvres de charité, sa jeune conférence, ses pauvres : « Ici, je n'ai point d'œuvres de charité à faire. Je vis comme un fainéant. Que j'ai besoin, mon ami, que vous priiez pour moi. Ne m'oubliez donc point, tout misérable que je suis... » Cependant, il s'occupait de recruter quelques jeunes confrères à sa petite Société. « Nous vous amènerons à Paris une bande de bons Lyonnais. Ils grossiront toutes nos réunions, quoique, à vrai dire, je ne tienne plus à

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la Conférence d'histoire que comme un moyen de recruter la Conférence de charité. »

Dans ces dispositions, ce lui fut une grande joie de recevoir en novembre une lettre de son ancien camarade Léonce Curnier, établi à Nimes, lui annonçant qu'à son exemple, il travaillait à la fondation d'une conférence de charité dans cette ville. Cet ami lui disait : '- Plus d'une fois l'idée d'une a'îsociatiou semblable à la vôtre avait traversé mon esprit... Mais je ne voyais là qu'un beau songe que je n'aurais pas la force de réaliser, et je ne m'y arrêtais pas. Quand je vous vis à l'œuvre, quand je fus témoin du zèle qui vous animait, j'eus du remords de n'avoir pas obéi à cette voix de mon cœur. Je me disais que ce qu'avaient fait des jeunes gens de mon âge à Paris, loin de leurs parents, dans une atmosphère enténébrée d'incrédulité, infectée de libertinage, nous qui vivions au sein de nos chrétiennes familles, dans un milieu imprégné du sentinïeiit religieux, nous serions bien coupables devant Dieu de ne pas en tenter l'essai dans notre ville natale ! Résolu d'imiter ces bons jeunes gens, je jurai de ne rien négliger pour faire partager mon dessein à mon entourage. »

Ozanam répondit sans retard : « Votre lettre m'a comblé de joie. Je l'ai communiquée à quelques-uns de mes amis en vacances qui font partie de notre petite société. Puis, sur-le-champ, j'ai écrit aux membres présents à Paris, pour leur annoncer cette bonne nouvelle. Mais laissez-moi d'abord vous féliciter du bien que vous avez commencé et de celui que vous vous préparez à faire. Dieu et les pauvres vous béniront. Et nous, que vous aurez surpassés, nous serons lîers et heureux de compter de tels frères. Le vœu que nous formions est donc accompli : vous êtes le pre-

mier écho qui ait répondu à notre faible voix; d'autres s'élèveront bientôt peut-être. Alors, le plus grand mérite de notre petite société parisienne sera d'avoir donné l'idée d'en former de pareilles. Il suffit d'un fil pour commencer une toile. »

Enfin ce qui lui manquait à Lyon et ce qui le rappelait à Paris, c'était la vie intellectuelle, celle des cours publics, celle des études scientifiques en tout genre, laquelle n'a sa plénitude que dans la capitale : « Ici, en vacances, je vis comme un lîéotien et je ne travaille presque pas. »

Il retournera donc à Paris : son père y consent. C'est la grande nouvelle que, le 15 octobre, il peut annoncer à Lallier. <( J'ai obtenu de mon père de retourner deux ans à Paris. Je ferai paisiblement mon doctorat en droit; et, en même temps, j'apprendrai les langues orientales. Du reste, plus d'articles de journaux; seulement quelques rares travaux pour la conférence, s'il y en a une, ou pour la Revue Européenne, si elle n'est pas morte. J'abandonne le reste de mon avenir à la Providence. Volontiers, j'accepterai la place qu'il lui plaira de m'assigner, quelque humble qu'elle soit. Elle sera toujours assez belle, si elle est remplie dignement. »

Au milieu de novembre 1834, Ozanam était à Paris. Il y venait couronner, par un grade supérieur, ses études juridiques et professionnelles ; non toutefois sans l'arrière-pensée d'un grade d'un autre ordre dont le courageux désir perce dans ces lignes à sa mère : « J'ai besoin de vous exprimer, chère maman, ma bonne et ferme volonté de faire en tout temps, ce qui me sera possible, pour remplir mon devoir. Cette année, avant de retourner auprès de

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