‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 60 sur 235 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

VISIT1-: A L.\.MARTINE. — ORFiilNES HE LA CONKERENCE DE LVdN. — SES (OUVRES. — OPPOSITIONS Eï PROGRÈS. — IMPULSION AU CONSEIL (lÉNERAL DE LA SOCIÉTÉ.

La rentrée d'Ozanam à Lyon, après cincf années d'école, combla le bonheur de sa famille. Luimême s'abandonna sans réserve ni mesure à leur affection, en partageant leur joie et leur action de grâces. Cette joie pour ses parents était celle de retrouver leur Frédéric tout entier. Une mère l'a écrit de lui : « Ozanam, ce jour-là, voyait accompli pour lui-même le vœu qu'il avait formulé pour tant d'autres jeunes gens, à savoir : de revenir à sa mère tel qu'elle l'avait envoyé, confiant et pur comme autrefois, le cœur toujours livré aux affections de famille, fidèle au devoir chrétien, et résolu à n'en jamais déserter le sentier. » Et elle ajoute : '( Cette joie, celles-là seules qui l'ont éprouvée en savent la douceur, et elles disent qu'entre toutes les grâces reçues

du ciel, il n'en est guère de plus précieuse et de plus profonde que celle-là •. »

M. et M"^'" Ozanam avaient déjà fait disposer chez eux, raconte son frère, Finstallation du futur avocat à la cour royale de Lyon. Mais quatre mois le séparaient encore de la rentrée des tribunaux. Ces mois de vacances, après une excursion que nous allons rappeler, furent consacres par lui à la fondation de la première Conférence lyonnaise de Saint-Vincent de Paul, qui remplira ce chapitre.

L'intérêt de cette excursion de vacances, toute voisine d'ailleurs, s'attache à la rencontre que lui, son frère, et un ami, M. de Maubout, y firent de M. de Lamartiae. Ils revenaient de visiter les ruines de l'abbaye de Cluny, quand ils furent rencontrés, abordés par le grand homme qui les invita tous trois à dîner chez lui, à Monceaux. La société était nombreuse et des plus distinguées, rapporte l'abbé. Dans sa langue brillante, le député de Saône-et-Loire atfecta de faire bon marché de la philosophie et de la littérature, pour ne plus faire état que de la politique, maîtresse des temps et des hommes. Ozanam, modestement et respectueusement, prit part à la conversation, et cela avec une mesure de pensée et une distinction de parole qui attirèrent les sympathiques attentions de la noble table sur ce jeune inconnu, qu'on se faisait nommer.

De cette rencontre, Ozanam ne dit qu'un mot à Lallier : « J'ai fait avec mon frère aîné deux charmants petits voyages : l'un à Saint-Étienne où j'ai vu des miracles d'industrie, l'autre en Maçonnais et en

1. Frédéric Ozanam, d'après srt corre5/J07if/flnce, par M""' Edouard Hunibert, dame protestante de Genève. — Brochure, 84 pages. Paris et Genève, 1880.

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Beaujolais où j'ai trouvé l'hospitalité de M. de Maujjout, la société de M. de Lamartine, une belle nature d'automne, des populations étonnantes par leur tidélité à la foi et aux pratiques reliiiieuses. » Déjà au cours de cette année, l'étudiant avait constaté dans une lettre à sa mère, cette prétention de l'homme de lettres à être par-dessus tout un grand homme d'État : « Je suis allé, écrit-il, chez M. de Lamartine. Entouré d'hommes politiques, il ne m'a presque rien dit. » Ils ne parlaient plus la même langue.

Vne plus douloureuse constatation avait été celle de la demi-défection religieuse du poète. C'est auprès de son ami Dufieuv qu'Ozanam venait d'en exhaler sa douleur en ces termes : « Naguère, nous entendions, dans les Méditations et les Harmonies, les mélodieux gémissements de la poésie chrétienne. Mais voici (jne, se complaisant en elle-même, elle a prétendu pouvoir communiquer directement avec Dieu, sans interprète et sans voile: et présentement nous la voyons avec chagrin s'arrêter à moitié chemin sur la voie de la vérité. »

C'est au pur déisme et au rationalisme que semblait alors s'en tenir cette Ame superficielle. L'Église dut élever la voix : k Deux événements littéraires récents, écrit Ozanam dans ces mêmes vacances, ont laissé chez moi une durable amertume. Je veux parler de la mise à Y Index du Jocelyn de Lamartine et de la publication des Paroles d'un Croyant de Lamennais. »

Voilà sa douleur; mais sa douleur dans la force; et cette force, je l'admire dans sa haute et énergique adhésion à ce grand coup du Saint-Siège, et dans cette splendide profession de foi catholique romaine : « Rome, écrit-il à Lallier. Rome a fait preuve de courage en frappant le premier, et elle ne craint

guère le second. Elle n"a pas peur du génie, parce qu'elle a pour elle plus que le génie, l'Esprit-Saint, qui l'inspire toujours. Mais il est douloureux de voir le génie déserter solennellement, ol passer transfuge dans le camp opposé. Transfuge impuissant d'ailleurs, car en abjurant sa foi, il abdique sa gloire et sa force, double sujet de deuil pour ceux qui Faimaient. »

Ozanam était et restait un de ceux-là : « Bien des fois, témoigne l'abbé Ozanam, nous avons entendu notre frère nous dire que les épreuves et les années ramèneraient un jour le poète du Crucifix à la foi et à la piété de sa mère. »

De son côté, Lamartine laissait voir que peu d'autres eussent été plus propres à préparer son retour que le jeune sage dont il écrira plus tard, dans son Cours familier de Littéralure : « Ce jeune homme, que je n'ai cessé d'aimer, ressemblait par la physionomie, par l'âme, par la sérénité du regard, par le timbre monotone et affectueux de sa voix, à un brahme chrétien — l'assimilation est étrange — prêchant l'Évangile de la science et de la paix à notre monde de discorde et de contention. Il croyait, comme nous, que la vérité était à plus forte dose dans le cœur que dans l'esprit. Ses dogmes ruisselaient d'onction, comme les soleils d'Orient ruissellent, matin et soir, de rosée... Son orthodoxie, parfaite pour lui-même, était une charité d'esprit parfaite aussi pour les autres. Elle adoucissait toutes les aspérités entre les idées. Bien que ma philosophie ne fût plus la sienne dans tous ses articles, ces différences n'établissaient aucune divergence d'àme ni aucune froideur de sentiment entre nous. On pouvait différer, on ne pouvait disputer avec cet homme sans fiel : sa tolérance n'était pas une coiicession, c'était un respect. »

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