‹ Frédéric Ozanam d'après sa correspondanceChapitre 64 sur 235 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LA PLAIDOIRU:. — LES AIJLS. — SÉVÈRES PRÉVENTIONS. — MORT DU PÈRE. — ItELIL ET LABEURS. — l'aCTION LIT- TÉRAIRE.

Dès avant la rentrée de la cour royale de Lyon, Ozanani avait eu soin de se faire inscrire au tableau des avocats : « C'est un acte solennel, comme luimême écrit le 5 novembre, et tout ce qui est solennel est triste. » Ce qui lui rendait triste ce lien contracté avec sa profession c'était un dernier regard de regret envoyé à une autre, celle de la science et des lettres, à laquelle il avait souri, qui ne lui eût apporté ni plus d'honneurs ni plus de biens, mais dans laquelle l'apôtre de la vérité considérait, par-dessus tout, le meilleur et plus large service de Dieu : « Je .souffre, écrit-il au même lieu, d'une incertitude de ma vocation qui me fait voir la poussière et les pierres de toutes les routes de la vie, et les fleurs d'aucune. En particulier, celle du barreau m'apparait de moins en moins séduisante. »

C'était bien pire encore, aujourd'hui qu'il avait causé avec quelques gens d'affaires de Lyon qui lui

avaient fait toucher de près les misères de l'emploi et les chaînes de la carrière. Ses fluctuations se ressaisirent de lui. Nous n'y reviendrons plus que pour le voir se relever aussitôt par la prière entre les bras de Dieu : « Prions l'un pour l'autre, mon bien cher ami, défions-nous de nos ennuis, de nos tristesses, de nos défiances. Allons simplement où la miséricordieuse Providence nous conduit, contents de voir la pierre où nous devons poser le pied, sans vouloir découvrir toute la suite, et toutes les sinuosités du chemin. »

La fréquentation du Palais n'atfaiblit pas, loin de là, la prévention avec laquelle son esprit l'abordait. Certains procédés de plaidoirie lui déplurent. Il écrit : « Il n'est guère de cause, si bonne qu'elle soit, où il n'y ait des torts réciproques et où un plaidoyer loyal n'ait à reconnaître quelque point faible. C'est cependant le contraire qui arrive au tribunal. A entendre l'avocat, son client ne saurait manquer d'avoir raison en toutes ses allégations et prétentions ; et l'adversaire, par contre, est nécessairement un drôle !... Ainsi se sont invétérées au barreau des habitudes d'invectives, d'hyperboles et de réticences dont même ses membres les plus respectables donnent l'exemple; et auxquelles il faut s'assujettir! » Le pourra- t-il jamais?

Ailleurs, il se scandalise de voir les afï'aires pécuniaires se discuter dans des conditions coutumières d'insincérité ou d'outrance : « Il est convenu qu'on doit demander deux cents francs de dommages-intérêts quand on en veut cinquante. Il faut qu'on tonne contre l'adversaire, qu'on le foudroie et qu'on le tienne terrassé, abattu à ses pieds. Que si vous vous exprimez en termes plus raisonnables, c'est une

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faiblesse; vous vous avouez vaincu. Les confrères vous en font des reproches; le client se prétend trahi. Et si vous rencontrez dans le monde un des juges qui ont siésé dans TafTaire, il vous dit, en vous abordant : ' Mon cher, vous avez été trop timide. » C'est en raison de tout cela qu'il écrit en confidence : « Je ne m'acclimate guère à l'atmosphère de la chicane. »

Sans se poser en censeur ni en réformateur, le jeune homme confie à ses amis que, quant à lui, « il se fera une règle et une ha])itude de tenir une balance équitable entre l'accusateuret l'accusé, tâchant de justiherle second, sans toutefois exaspérer le premier ». Il ne cherchera pas les affaires. Il ne se mettra pas au service d'un avoué qui lui fournira des dossiers. Lui-même choisira ses causes, pour n'être ainsi l'homme-lige que de la justice seule. C'était de sa part conscience encore plus qu'indépendance et fierté.

Il plaida ; une de ses premières plaidoiries témoigna de l'un et de l'autre de ces sentiments élevés. Il avait été chargé d'office de la défense d'un prévenu indigent, trop indigent pour se payer lui-même un défenseur. •■ L'ami des pauvres, rapporte son frère, mit au service de ce miséreux tout ce qu'il avait de ressources de talent et de sensibilité, avec une sincérité de conviction que trahissait l'émotion de son accent. L'officier du ministère public qui prit ensuite la parole, eut le mauvais soùt d'en sourire, représentant ironiquement au novice du Palais qu'en vérité il prenait par trop au sérieux un rôle qui ne lui avait été assigné que pour la forme. Ozanam rougit, non pour lui, mais pour son railleur. Puis, dans une réplique calme, mais forte et fine, il ditcombien,

lui, novice fort ingénu il est vrai, s'étonnait d'entendre un magistrat respectable faire si bon marché de la dignité du tribunal. La défense du pauvre ne serait-elle que pure comédie ; et Texercice de la profession judiciaire que simple jeu d'histrion? » Les juges souriaient sur leurs sièges, témoignant par signes leur approbation. Même l'un d'eux, après l'audience, vint serrer la main du jeune défenseur.

Cette antipathie d'Ozanam pour le barreau s'expliquera quand on saura qu'à peine y était-il entré qu'il cherchait déjà à s'ouvrir une porte d'à côté. Dès le 15 novembre 1836, il en faisait ainsi confidence à iM. Janmot : « Je ne trouve ici d'autre carrière que celle du Barreau, et la croyant trop pénible pour moi, j'essaie de m'en préparer une autre à laquelle je me sens mieux disposé : je veux parler de l'enseignement. Il pourrait bien se l'aire qu'on établît ici des chaires de droit ou de lettres. Je tâcherai de m'y tenir prêt. Pour le moment, je m'occupe de mes thèses pour le doctorat es lettres, que je n'ai pu passer cette année, faute de temps, et pour lesquelles je retournerai quelques semaines à Paris. »

Le 12 février 1837, ces vues sur une chaire de droit se précisent dans une démarche auprès de M. Jean-Jacques Ampère : « L'année dernière, en quittant Paris, j'eus avec vous un entretien dans lequel je vous fis part de mes répugnances pour l'agitation des affaires, de mes rêves d'études, et de la nécessité morale où j'étais toutefois de me rapprocher de mes parents et de me faire à Lyon une existence occupée. Je vous confiai en même temps l'idée qu'on m'avait suggérée d'obtenir du gouvernement l'établissement d'une chaire de droit com-

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