‹ Frédéric OzanamChapitre 211 sur 344 · FONDATION DE L'ERE NOUVELLE · texte numérisé non relu

FONDATION DE L'ERE NOUVELLE

le gouvernement antérieur nous avait obstinément refusées : « La république, ajoutaient-ils, est bien disposée pour nous. Nous n'avons à lui reprocher aucun des actes d'irréligion et de barbarie qui ont signalé la révolution de 1830. Elle croit, elle espère en nous. Faut-il la décourager? Que faire ailleurs? Et à quel autre parti se rattacher? Qu'y a-t-il devant nous sinon des ruines? Et qu'est-ce que la République, sinon le gouvernement naturel d'une société, quand elle a perdu toutes ses ancres et toutes ses traditions?..

« Mes deux interlocuteurs allaient plus loin que moi. Tandis que je ne voyais dans la république qu' une nécessité du moment qu'il fallait accepter avec sincérité, jusqu'à ce que les choses et les idées eussent pris naturellement un autre cours, ils avaient d'autres vues plus hautes et plus générales sur l'avenir démocratique de la société européenne, ce qui créait entre nous une divergence grave, et ne permettait guère un travail commun sous un même drapeau. Cependant le péril pressait... Sollicité de me prononcer par ces voi:: amies, je cédai enfin à l'empire des événements ; et, quoiqu'il me répugnât de rentrer dans la carrière de journaliste, j'arborai avec ceux qui s'étaient offerts à moi un drapeau où la religion, la république et la liberté s'entrelaçaient dans les mêmes plis. »

Le prospectus de l'Ère nouvelle parut le i*'^ mars. 11 y était déclaré que le journal n'appartenait à aucun parti, mais qu'il se tiendrait au-dessus d'eux pour pouvoir leur dire la vérité à tous, avec impartialité, mais toujours avec mesure et charité.

Le lendemain du jour où parut cette feuille, 16 avril, le rédacteur en chef reçut une lettre de l'Archevêque de Paris. iM^^ Affre y faisait plus qu'encou-

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rager UÈi^e nouvelle ; il la faisait presque sienne, se portant garant de son esprit de sagesse, et la félicitant d'accomplir un grand devoir civique et religieux. Il y disait :

c( La connaissance personnelle que j'ai des principes des fondateurs de votre journal m'engage à vous donner de suite une adhésion dont je me suis abstenu vis-à-vis des journaux publiés sous le précédent gouvernement. Non seulement je suis complètement rassuré contre le danger d'une prétendue résurrection de l'Avenir, mais je sais que vous combattez efficacement ce que les théories de ce journal eurent de répréhensible. Tous les catholiques ne tarderont pas, je l'espère, à en être convaincus. Mais ce qu'ils aimeront surtout dans votre feuille, c'est la droiture, la franchise et générosité qui, faisant abstraction de tous les partis, ne connaît et qui ne veut qu'une chose : le salut de la religion et de la patrie.

(( Ce qui leur plaira et qui multipliera vos lecteurs, c'est ce dévouement simple qui, au lieu de calculer les chances d'un avenir inconnu, accomplit avec fermeté et intelligence le devoir présent : dévouement que les menaces ne découragent pas, qui augmente avec le danger, qui sait sacrifier son repos, sa fortune, et, s'il le faut, sa gloire au bien de la patrie. Tous nous vous en tiendrons compte, parce que c'est la foi qui le soutient et qui l'éclairé; parce qu'il voit dans les grandes révolutions qui changent la face du monde l'intervention toute-puissante

de Dieu.

(( Jamais, ainsi que vous le remarquez, elle ne

fut plus éclatante que dans le nouvel état politique

de la France. Ayons donc confiance en Dieu plus

qu'en nous-mêmes. Nous puiserons dans ce sentiment le véritable courage, comme je puise dans mon cœur le sincère et affectueux dévouement avec lequel je suis tout à vous.

« Denis, Archevêque de Paris. »

Ainsi conscient de la rectitude de ses voies, appuyé désormais sur le bras de son Archevêque, Ozanam se donna à cette nouvelle tâche avec l'épuisante ardeur qu'il apportait à toute œuvre où il voyait le signe de la volonté de Dieu.

Trois semaines seulement après, 7 mai, il pouvait écrire à son frère qu'il correspondait par soa journal, avec six cents prêtres, pour le moins. C'étaient les premiers abonnés de /'Ère nouvelle, li ajoute : « Cette occupation et celle de mon cours que j'ai repris, suffisent à mes forces, lesquelles ne sont pas telles que je les voudrais, si j'en juge par la fatigue que me laissent mes exploits militaires dans la garde nationale. » Une garde montée à la porte de l'Assemblée avait failli le tuer de lassitude et de chaleur. « Il faut pourtant bien que j'aie l'honneur de la protéger, puisque je n'ai pas celui de l'éclairer de mes lumières. »

Un des premiers grands travaux donnés par lui à fEre nouvelle lut une série d'articles sur le Divorce, en réponse à la proposition qu'un ministre d^ la Justice, le juif Crémieux, était venu faire à l'Assemblée en faveur de cet attentat légal contre la famille et la société.

Notre presse quotidienne d'aujourd'hui ne nous donne pas l'idée de l'ampleur de démonstration que revêt cette thèse, nourrie de science et de faits, \ivifiée par l'éloquence et vibrante de l'émotion d'un

grand péril imminent. M. Crémieux présentait sa loi au nom du libéralisme et de la démocratie. Ozanam répudie « ce vieux libéralisme qui eut toujours plus de haine contre la religion que d'amour pour la liberté; s'attachant à la raine des institutions vitales du pays conime la philosophie du xviii® siècle au renversement des croyances... »

Il le répudie au nom de la jeune république : « La récente Révolution s'est faite contre la corruption, celle d'une société relâchée qui n'avait même plus le courage de détester le mal; et elle ne peut finir que par l'avènement d'une société meilleure, sortie du travail, des privations, de tout ce qui a coutume de raffermir les consciences et les caractères. Cette société est pauvre, elle est laborieuse, il ne lui reste qu'à être chaste pour avoir tout ce qui fait les nations fortes. Il faut qu'elle accueille des lois sévères, qu'elle grandisse dans de mâles habitudes, et qu'elle tienne ainsi les promesses de la Providence. Car la Providence n'a pas prodigué de tels événements pour préparer un ouvrage médiocre. »

C'étaient des événements plus terribles encore qui se préparaient en ces jours-là. Vinrent les sanglantes journées du 23, 24 et 25 juin 1848. Nous y retrouvons Ozanam à ce laborieux service de garde nationale, sous le poids duquel ployait sa débilité; mais où Dieu allait visiter son soldat pour un autre service tout de pacification et de dévouement sublime.

Ozanam n'eut pas à faire le coup de feu. Le lendemain des terribles journées, il écrit à son frère î « Mon peloton a été retenu presque tout le temps

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