‹ Frederick II et Louis XV: d'apres des documents nouveaux; 1742-1744Chapitre 12 sur 39 · II · texte numérisé non relu

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pu mettre, par une double alliance, toutes les forces du Nord dans sa main. « J*ai fait, écrivait-il à son ministre Mardefeld, tout se qui était humainement possible pour faire réussir mes aiïaires, ayant travaillé pour faire le mariage entre le grand-duc de Russie et la princesse de Zerbst et accordé ma sœur au prince successeur de Suède et employé des sommes considérables pour le succès de ces affaires ; si, contre mon attente, elle venait à manquer, je n'aurais rien à me reprocher*. »

1. PoL Con\, t. III, p. 47, 48 et 166. — Droysrn, loc. ci7.— Le double mariage (rUlrique et dp Catherine n'eut lieu que dans le coure du printemps ; mais Tun et Tautrc étaient arrêtés dès le commencement de l'année, et l'efTct diplomatique t'tait produit. La répugnance de la jeune princesse d*Anhalt il embrasser la religion grecque est mentionnée dans les lettres de Frédéric a sa mère; une publicatiou récemment faite par la Société de l'histoire de Russie, du récit de son mariage par sa mère atteste aussi qu'il fut difficile d'obtenir sou assentiment à ce changement de croyance. Dans la lettre où elle annonce sa conversion à son père, elle écrit ellemême qu'elle s'y décide parce qu'on Ta convaincue qu^il n'y avait presque aucune différence entre la religion grecque et la religion luthérienne, et qu'elle a regardé dans les gracieuses instructions de Son Altesse. On peut croire que Frédéric, toutpuissant dans le petit duché d'Anhalt, était pour quelque chose dans ces gracieuses instructions. (Publications de la Société de l'hisloire de Russie, t. VU, p. 2 et suiv.)

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Le projet de former une confédération armée d'États favorables à la cause impériale, de princes bien intentionnés, suivant l'expression de Frédéric, rencontra à l'exécution plus de difficultés. C'étaient ces princes dont il avait été sonder les dispositions dans ce voyage de Bayreuth et d'Anspach auquel Voltaire s'était associé sans en être prié et sans parvenir à en pénétrer le secret, et le silence significatif gardé par Frédéric au retour était un indice suffisant qu'il n'était pas content du résultat de ces démarches. Il n'avait rencontré, même chez les meilleurs et les plus fidèles, que doute, hésitation et timidité. Ce qui les retenait, ce n'était pas seulement la crainte bien fondée d'être mis en avant et de ne pas se trouver soutenus à la dernière heure par un roi qui ne passait pas pour un modèle de bonne parole : un motif plus pressant les arrêtait : tous ces princes étaient besoigneux, leurs sujets ne l'étaient pas moins, et comment lever et enrôler des hommes sans argent? Si Frédéric eût laissé ses parents et ses amis puiser dans sa bourse, il les aurait sans doute trouvés mieux disposés à le seconder.

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Mais lui-même n avait que des ressources limitées et de grands besoins, et une économie voisine de la parcimonie, dont son père lui avait donné Texemple, était chez lui une qualité héréditaire. Qui donc se chargerait de faire les frais de l'association? Dans cet embarras, Frédéric trouva tout simple de se retourner encore vers la France, et de lui faire payer par avance le secours qu'il n'était pas encore bien décidé à lui fournir. Mais la question était de savoir si on trouverait de ce côté des préteurs assez complaisants pour escompter de confiance des billets dont on n était jamais sûr qu'ils ne seraient pas pro testés à l'échéance.

Le doute à cet égard était assez fondé, et la proposition par elle-même de nature assez délicate pour que Frédéric crût devoir engager Valori à aller lui-même en faire Touvcrture à Versailles : c'était la mission dont il voulait le charger le jour même où il congédiait Voltaire sans lui en faire part. Mais telle était pourtant devenue son habitude de ne garder aucun ménagement avec les personnes, et surtout avec les Français, et de se railler des gens en face, au

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moment où il réclamait leurs services, qu'il ne réussit pas même à donner à sa communication la forme de la plus simple politesse. Il rédigea de sa main une note qu'il remit à Valori et qui portait en tête cet intitulé : « Plan que devront suivre les Français, s'ils sont sensés. » — Après quelques indications données sur les mesures à prendre pour défendre le territoire français, les dispositions et TolTectif convenable pour les Iroupcs à opposer soit à l'armée anglaise, soit au prince Charles de Lorraine, la note poursuivait en ces termes :

a Mais, comme, dans les circonstances où se trouve la France, il ne suffit point de se défendre, et qu'il faut bien plus se procurer des secours élrangers, on ne peut assez penser à les trouver, et cela même le plus promptement possible. Ces secours ne peuvent se trouver qu'en Allemagne. Le roi de Prusse ne peut pas à la vérité secourir ouvertement la France sans contrevenir à sa paix avec la reine de Hongrie ; mais il ne saurait se dispenser de donner son contingent à l'empire, quoiqu'il 7ie puisse le donne)' saîis que d'autres prvices s'associent dans t Allenuujne ,

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La France petit faire réussir ce projet moyennant qu'elle promette au roi de Prusse la garantie de la Silésie et quelque concours à ce qui peut être de ses intérêts; il faut qu^elle paye 300,000 e'cus de subsides au Palatin , auttmt à la Hesse, un présent à la duchesse de Wurtemberg et des corruptio7is à sa cour^ de même quVi la' (philosophique) duchesse de Saxe-Gotha. Mais, comme il ne convient point que la France se môle directement de tout ceci, il faut, pour éviter les dissipations de l'empereur, qu'elle mette le maréchal de Sockendorfenétatde faire toutes ces dépenses au nom de l'empereur. Cette dépense assemblera une armée de soixante mille hommes dans le cœur de TAUemagne et obligera, à coup sûr, les fanatiques de la reine de Hongrie à prendre des sentiments plus pacifiques et plus raisonnables. Si la France est capable de prendre un parti sensé, elle choisira à coup sur celui qu'on lui propose et qui est, en vérité, l'unique à suivre dans la situation oîi se trouve ce royaume * . »

1. PoL Corr.^ t. II, p. 431. — Ces mots entre parenthèses (la philosophique duchesse de) ne se trouvent pas dans

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« Cette pièce, dit Podewils dans une remarque écrite en marge de ce document, m'a été remise par Sa Majesté, de son auguste main (hochsteigeiihandig), et il m'a recommandé de bouche de la faire lire en ma présence au marquis de Valori, de lui en dicter ensuite le contenu, mais sous le scesm/innissimi stlentii.ei en Tavertissant que, si, de la part des Français, la moindre indiscrétion était commise, tout serait désavoué par Sa Majesté. C'est co que j ai fait aujourd'hui *. »

La recommandation du secret était inutile ; car il n'y avait, en vérité, aucun danger que Valori eût la tentation de se vanter d avoir écouté sans sourciller une telle proposition, pas plus que de se montrer assez naïf pour aller plaider une telle cause à Versailles. Sans parler du ton cavalier de cette étrange pièce diploma-

cette note, mais dans une précédente (p. 425), où le môme plan est exposé presque dans les mêmes termes. La duchesse de Saxe-Gotha était une princesse qui recherchait le bel esprit et correspondait avec Frédéric sur les sujets littéraires et philosophiques. C'est à elle que Frédéric recommande d'offrir ce qu'il appelle des co)Titptwnx. 1. Ibid., in Not.

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tique, la moindre clairvoyance suffisait pour apercevoir que Frédéric poussait, cette fois, l'arrogance jusqu'à tout demander à la France, non seulement sans lui rien donner, mais mème^ans lui rien promettre. Il ne s'engageait nullement h entrer en campagne à aucune époque ; persistant à se couvrir de la neutralité promise à Breslau, il ajournait toute action sérieuse jusqu'à la formation d'une ligue de princes dont l'accord n'existait encore que dans son imagination. En attendant, la France devait lui garantir la sécurité de ses Ltats, même des possessions qu'il avait acquises à ses dépens ; de plus, s'engager, d'une façon vague, à le servira l'avenir ; immédiatement, enfin, avancer de grosses sommes dont elle n'aurait à faire elle-même ni l'emploi, ni même la distribution. Elle payerait par avance la solde de troupes qui ne seraient pas levées en son nom, dont elle n'aurait pas le commandement et ignorerait jusqu'à la dernière heure la destination. C'était là ce que Frédéric, par dérision sans doute, appelait ar/ir eii gens sensés. Jamais pareil métier de dupe ne fut proposé

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do sang-froid k un gouvernement sérieux.

Vaiori garda cependant assez d'empire sur lui-même pour se borner à recevoir la communication avec froideur et à décliner poliment l'invitation de s'en faire porteur. « Tout cela est inutile, répondit-il sans s'émouvoir: les princes d'Allemagne ne bougeront pas tant que le roi de Prusse ne donnera pas l'exemple et ne se mettra pas en devoir d'accomplir, pour venir en aide k la France, toutes les obligations du traité qui le lie encore envers elle. » Frédéric, sans se mettre en peine de répondre à cet argument ad homhiemy témoigna une surprise jouée ou véritable de n'être pas mieux apprécié.

« Quoi ! dit-il, je mets mon imagination k la torture pour trouver le moyen d'être utile k la France et elle ne me rend pas plus de justice? Eh bieu, que la couronne impériale retourne à la maison d'Autriche ; la mienne a bien su y résister pendant des siècles, et dans un moins bon état que celui où je me trouve * . »

Il était pourtant, au fond, si peu indifférent k

1. Valori d Ainelot ot au roi, 3 et 5 octobre 1743. [Correspondance de Prusse. — Minislère des affaires étraDgères.)

cette perspective que, pondant les deux mois qui suivirent, il ne pouvait rencontrer Valori, même dans les reunions publiques, sans revenir h la charge pour cette demande de subsides:

dissimulant toujours, à la vérité, cette mendicité déguisée sous ce ton goguenard et hautain qui lui était familier, et auquel Valori répondait souvent avec une gaieté qui, sans manquer au respect, n'était pas moins piquante, a Ah! mon ami, lui disait Frédéric dans une de ces rencontres, où est le temps où vous n'auriez pas manqué la plus belle occasion du monde pour le double de la dépense que je vous demande?

— Sire, répliqua Valori, voulez- vous nous prêter de Targent? — Ah ! que dirait le monde si un petit roitelet comme moi offrait de largent au plus grand roi du monde? Puis, deux jours après, abordant Valori à un bal chez la reine : « Bonjour! la France, que dît-elle? — Sire, la France dit qu'elle est votre servante. — Ah!

c'est moi qui suis et dois être son serviteur, mais non pas son admirateur; car vous êtes des avares, des ladres, des vilains. La Saxe nous échappe, c'est votre faute. Esl-il possible que vous n'aper-

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covîoz pas que Targent donné en Allemagne vous éviterait les dépenses de quelques campagnes au moins? les Anglais sont plus avisés. » Et, se . tournant vers un de ses familiers, le comte de Roltenbourg (dont le nom va reparaître tout à rhoure dans ces pages) : « Que dites-vous do CCS vilains, qui ne veulent pas donner de Tarfrent aux princes allemands?... Vous avez les épaules larges, mon cher Valori, vous pouvez supporter tout ce qu'on vous dit. — Que diable, sire, interrompit Valori, poussé à bout, que voulez-vous que nous fassions? Ce serait de l'argent donné en pure perte, si Votre Majesté ne sonne pas les grosses cloches ! — El qui vous a dit que je ne m'en mêlerais pas? mais je no veux pas être seul. — Qu'à cela ne tienne, sire, que nous y voyions Votre Majesté et tout ira bien. »

Ces prises personnelles et cet échange de propos piquants entre l'envoyé de France et le roi n'échappaient pas à l'iVnglais Hyndford, qui avait toujours l'oreille au guet : « Le roi de Pnisse est de bien mauvaise humeur, écrivait-il ; je ne sais si c'est parce que les représentations

do son opéra ne vont pas comme il le désire, ou parce que les Français n'ont pas passé le Rhin pour entrer en Brisgau, ou parce que les électeurs ecclésiastiques se comportent en véritables Allemands. Il ne m'honore plus de sa conversation, le marquis de Valori est son favori; mais il lui lance de tels lardons, que celui-ci s'en montre piqué, quoiqu'il les supporte avec dignité. La dernière fois que j'étais h la cour, il a demandé à M. de Valori :

« Eh bien, messieurs les Français, où en êtesvous? Allez-vous passer le Rhin? — Je crois que oui, sire. — Ah! vous le passeriez bien, si les Autrichiens n'y étaient pas. » Valori, du reste, se savait appuyé dans sa résistance par le jugement unanime de sa cour; car, s'il n'avait pas consenti à porter lui-même l'étrange projet du roi de Prusse, il n'avait pas négligé d'en envoyer le texte à Versailles. «< Le roi de Prusse, écrivait au maréchal de Noailles le cardinal de Tencin, a communiqué à M. de Valori un projet qu'il a composé, en le chargeant de l'envoyer promptemenl au roi comme une marque de son

amitié. Ce projet n'a pas le sens commun'. »

On ne sait combien de temps cette controverse, toujours renouvelée, aurait duré sans aboutir, et lequel se serait lassé le premier, ou le roi de tendre la main, ou l'ambassadeur de faire la sourde oreille, si une intervention inattendue survenue non à Berlin, mais à Francfort, n'était venue changer inopinément le terrain même de leur débat.

L'empereur^ comme on peut bien le penser, donnait pleinement les mains au plan de confédération imaginé par Frédéric, qui lui procurait l'espérance d'avoir, au moins nominalement, un surcroît d'argent à dépenser, et un supplément de troupes à lever en son nom. Mais, en attendant que le projet fût réalisé, il n en continuait pas moins à réclamer et à recevoir, pour son entretien personnel et celui de sa

1. Valori à Amelot cl au roi, li, 21, 31 décembre 1743. {Correspondance de Prusse, Ministère dîs affaires étrangères.) — Le cardinal de Tencin au marécbal de Noailles, 16 octobre 1743. (Collection imprimée déjà citée.) — Frédéric à Chambrier, 8 octobre. — Chambrier à Frédéric, 24 octobre 1743. (Ministère des affaires étrangères.) — Hyndford à Carteret, 7 décembre 1743. {Correspondance de Prusse. Record Office.)

petite armée, un subside annuel de plusieurs millions dont il ne cessait de demander, en criant toujours misère, que le montant fût accru. G était chaque mois, avec le représentant de la France à sa cour, des difficultés nouvelles, et de sa part sur la quotité du payement, et de celle de Tambassadeur sur lemploi à faire des fonds. A chaque réduction qu'on voulait lui faire subir, à chaque augmentation qu on lui refusait, à chaque observation qu'on osait lui faire sur l'inutilité et souvent la prodigalité de ses dépenses, il s^irritait, s'emportait, menaçant de fausser compagnie et de subir, quelles qu'en fussent les conditions, la loi de lalliance austro-anglaise. Le successeur de Belle-Islc, le comte de Lautrec, s'épuisait dans ces récriminations incessantes, qui tournaient toujours à laigreur et pouvaient amener à tout instant une rupture inattendue. Pour y mettre un terme, pour sonder les vraies intentions du prince et contenir ses exigences, on résolut de lui dépêcher, avec une mission spéciale, un agent renommé par sa dextérité, son expérience et ses lumières. Chavigny (c'était son nom) appartenait à cette classe de l'ancienne

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diplomatie française dont j'ai eu Toccasion, dans d autres écrits, de signaler les mérites obscurs ot les services modestes, et qui, éloignés des plus hauts emplois par les préjugés aristocratiques du temps, ne s'en consacraient pas moins dès leur jeunesse, et pendant toute leur vie, à Fétude de nos grands intérêts nationaux.

Passant, au moins en sous-ordre, par tous les postes de quelque importance, s'élevant à tous les degrés de Téchelle hiérarchique fsauf le premier), ils acquéraient par cette longue pratique la connaissance approfondie de tous les ressorts de la politique européenne. Chavigny arrivait en ce moment de Portugal et était, par conséquent, étranger aux derniers événements du iSord; mais mêlé au début de sa carrière, et depuis le traité d'Utrecht, à toutes les négociations qui avaient eu pour but d assurer ou de maintenir l'équilibre du corps germanique, il ne lui fallut que quelques jpurs passés à Francfort pour comprendre les intrigues qui s'y agitaient et en démêler tous les fils.

On vit alors de quelle utilité peut être, dans les circonstances les plus critiques et sous

l'empire des iiécossilés les plus impérieuses, rhabileté et rcxpérience d'un bon agent. Chavigny n*eut pas plus tôt entendu parler d'une association à former entre un certain nombre de princes allemands, que sa mémoire, richr> ment meublée de tous les précédents diplomatiques, lui rappela sur-le-champ un souvenir qui se rattachait aux temps les plus glorieux et les plus prospères de la politique française. Une alliance de ce genre avait été conclue, en effet, un siècle à peine auparavant, sous les auspices de Mazarin, au lendemain de la paix de Munster, entre les princes de TAllemagne méridionale, pour la défense des libertés germaniques. Le llhrinbund, comme on Tappelait (alliance du Rhin), demeurait fameux dans les fastes du saint-empire. La France n'avait pas été seulement Fâme et Tinspiratrice de celte confédération, elle s'y était fait officiellement admettre, et son nom figurait en tète même de Tacte fédératif , en sa qualité de protectrice des petits Etals d'Allemagne et en vertu de la garantie apportée par sa signature au traité de Westphalie. C'était là, pensa tout de suite

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Chavigny, le modèle qu'il fallait suivre et le seul rôle qui convenait à la France. A la vérité, il s'agissait alors de défendre les États secondaires contre les envahissements de la puissance impériale détenue par la maison d'Autriche.

Aujourd'hui, tout Tordre des choses était renversé, puisque c'était Tempereur qu'il fallait défendre contre des vassaux rebelles ; mais peu importait cette différence plus nominale que réelle, c'était toujours au fond l'équilibre de l'Allemagne à protéger et les usurpations de l'Autriche à combattre. Les droits comme les intérêts de la France étaient les mêmes ; ce n'était donc pas à côté et en dehors d'elle, mais avec sa participation et sous sa tutelle, que la nouvelle association, si elle voyait le jour, devait entrer en exercice.

Chavigny n'eut pas beaucoup de peine à faire entrer dans cette pensée l'empereur lui-même, qui ne désirait rien tant que de voir la France s'engager de nouveau et par un lien plus étroit dans ses intérêts, et à qui, d'ailleurs, on avait toujours le moyen de faire entendre raison en se montrant coulant sur ses réclamations pécu- II. 11

uiaires. Mais ses ouvertures trouvëreat do plus un accueil favorable de la part de plusieurs princesy présents à Francfort de leur personne ou par leurs envoyés. De ce nombre était le nouvel électeur palatin, Talné de la maison de Bavière, et qui, ayant dû à Tintervention de la France la paisible possession des duchés de Juliers et de Berg, craignait toujours d'en être privé si la voix de la France cessait complètement de se faire entendre en Allemagne; puis le jeune duc de Wurtemberg, élevé à Berlin et, par là même, mal vii de rAutriche; enfin le prince Guillaume de Hesse, gouvernant le petit duché de ce nom, en qualité de régent, depuis que son frère le landgrave était devenu roi de Suède p6ir son mariage. Celui-là surtout était un aide précieux à ménager; car il était le père d'un des gendres du roi d'Angleterre, et c'était lui qui avait incorporé dans l'armée bntannique une légion de six mille Hcssois, dont la valeur avait fait bonne figure à la bataille de Dettingue. Le terme de l'engagement de ce corps auxiliaire étant expiré, Guillaume éprouvait quelque hésitation à le renouveler, et ce fut lui-même qui

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fit entendre qu'on le trouverait disposé à changer de camp, pour peu qu'en lui offrant les mêmes conditions pécuniaires, on y ajoutât Tespérance d^élever à la dignité électorale la couronne ducale dont il devait hériter *.

Toute la question roulait donc encore ici sur Targent à trouver et à fournir; mais elle se présentait dans de tout autres conditions que celles qu^avait imposées impérieusement Frédéric. Autre chose était, en effet, pour la France, de prendre à sa charge les frais d'une confédération où elle aurait non seulement une part ostensible, mais encore une voix décisive et prépondérante ; autre chose de laisser puiser de confiance dans son trésor pour subventionner

1. ChaTigDy à Amelot et au roi, novembre et décembre i743, passim, {Correspondance de Bavière, Ministère des affaires étraDgères.) — La correspondance de Chavigny, très spirituelle^ très animée, est pleine d'intérêt. Je regrette que l'importance relativement secondaire de la négociation dont il était chargé ne permette pas d*en faire de plus longues citations. — Le cardinal de Tencin au maréchal de Noailles, 2 octobre, 31 décembre 1743, 25 janvier 1744. — Mémoires du duc de Luynes, t. V, p. 153. — Le môme Luynes dit de Chavigny : « U faut lui rendre la justice qui lui est due. Outre ses talents supérieurs pour la négociation, il ne m*a pas paru arofr oublié sa naissance, n

en secret une armée dont la direction anonyme cacherait une main suspecte. (Vest ce que Chavigny, d'abord dans un long- mémoire adressé au roi lui-même, puis dans un voyage rapide qu'il fil à Paris, s'appliqua et réussit à faire comprendre. « Cette ligue, disait-il, de la plus saine partie de l'empire, sous l'autorité de son chef suprême et sous la puissance du roi, serait plus politique que militaire, et son poids serait tout-puissant pour contenir les uns au devoir, y remettre les autres et imposer à tous. » L'objet propre et parfaitement défini serait de forcer la reine de Hongrie à reconnaître l'empereur et à lui restituer ses Etats, puis à soumettre le reste de ses prétentions à la diète, double hommage rendu à l'autorité qui représentait par excellence le droit germanique. Ces considérations l'emportèrent, non sans peine, à la vérité, sur la résistance de quelques-uns des ministres, en particulier du ministre des affaires étrangères, Amelot, qui, trop heureux de s'être tiré d'Allemagne n'importe à quel prix, répugnait à y mettre le pied sous une forme et un prétexte quelconques. Tout ce qui

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venait de ce pays maudit lui paraissait suspect; il ne voyait de l'autre côté du Rhin que mensonge et perfidie. Ce prince de Hesse, par exemple, qui, allié au roi d'Angleterre et recevant de lui une solde, et même une solde assez grasse, n'en songeait pas moins à le planter là, était un monstre en politique : comment oser s'y fier? Ce fut Noailles, qui, moins découragé et connaissant mieux le terrain sur lequel il avait à combattre, fit pencher la balance en faveur des demandes de Chavigny : et encore ne put-il décider ses collègues à ouvrir la caisse qu'en leur représentant que le meilleur moyen de ne plus envoyer de soldats en Allemagne, c'était, à l'instar de Richelieu et de Mazariii, d'y solder des troupes allemandes. Bref, Chavigny revint à Francfort porteur d'un crédit ouvert de 10 millions pour faire face aux subventions et, comme disait effrontément Frédéric, aux corruptions nécessaires \

1. Mémoire de Chavigny au roi, 13 janvier 174 . — Mémoire du maréchal de Noailles, 14 janvier. — Pleins pouvoirs donnés à Chavigny, 19 janvier. >- Directions données par le ministère à Chavigny, 20 janvier 1744. {Corf^espondance de Bavière, Ministère des affaires étrangères.) — Roussct,

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Restait à savoir de quel œil Frédéric luimême vorraît une combinaison si différente de celle qu'il avait imaginée et où on ne pouvait lui offrir qu'un rôle si peu semblable à celui qu' il avait rAvé ; car se passer de lui et avec lui de la meilleure ou, pour mieux dire, la seule armée qu'eût l'Allemagne, était impossible. Son abstention, préchant d'exemple, eût inspiré un découragement et une défaillance universels.

Son déplaisir pourtant n'était pas douteux; car, avec la perspicacité dont il était doué, la seule présence de Cha\îgny à Francfort lui avait inspiré tout de suite de l'ombrage ; le voyage de cet agent en France et son prompt retour l'inquiétèrent encore davantage. « Écrivez à Chambrier, disait-il à Podewils, de bien savoir ce que fait Chavigny h Paris et de se donner toutes les peines du monde pour découvrir quel peut être le plan qu'il veut soumettre au gouvernement français. » Et ordre fut envoyé

Correspondance du maréchal de Noailiesy t. II, p. 94 et suiv. Le mémoire du maréchal au roi, cité en entier dans cette correspondance, porte la date du 10 février 1744, et correspond exactement au moment du voyage de Chavigny à •Paris.

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aussi au ministre de Prusse à Francfort, le baron de Klingskraeff, de suivre de près toutes ces démarches et de sondera fond les intentions du diplomate français ^

Chavîgny n'attendit pas les résultats de Tenquêle et, à vrai dire, ne laissa à personne ni le temps ni la peine de le faire ; car il accepta et même rechercha tout de suite la conversation avec le ministre prussien. Il eut avec lui plusieurs entretiens confidentiels dont les termes furent d'abord assez vagues ; mais, à mesure qu'il se sentait lui-même plus sûr de son fait, ayant en poche le nerf de la guerre, il devint plus précis et plus pressant. Quittant le mode déférent et même un peu suppliant qu'avaient employé jusque-là Voltaire et Valori, Châvigny ne craignit pas d'élever le ton et de laisser voir à Klingskrœff qu'il avait pénétré les embarras, les inquiétudes, les visées secrfetôS de son mattre. « Il est temps, lui dit-il, de ne plus se tromper soi-même et de ne plus vouloir tromper autrui. Je n'ai eu l'honneur de voir

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