L:\troisieme pièce de Frederick, qui fut re
.s-2 FP.KDKRK :K-LFM AITRK .
jiréfîentée à la Porte-Saint-Martin le 30 janvier 18*28 (ce fut une des conditions qu'il imposa à son directeur quand il signa pour jouer Trente Ans ou la Vie d'un joueur) est le Chafiseur Noir, mélodrame en trois actes et signé : MM. Benjamin et Théodore N.
La pièce parut quelques jours après chez Bezou, de proverbiale mémoire, qui publia les pièces de M. Scribe, dont il était le seul éditeur, et qui ne pouvaient jamais faire partie des i;2-32 publiés sous le titre de Répertoire du théâtre de Madame.
Voici quelle fut la distribution :
LE CHASSEUR NOIR Mémier.
GUITLY, jeune fille suisse M™e Dorval.
Mme WERNER, sa mère, infirme
et aveugle M"»» Satnt-Amaxd.
ISELIN, jeune chevrier, orphelin.
un peu simple Hippolyte.
ULRIC, \ ' Frédérick-Lemaitre.
WORMS, / agents norwégiens. J Jemma.
FRITZ, ) l VissoT.
HERMANN, vieillard, homme de
confiance du Chasseur Dugy.
UN BOURGMESTRE.... ^ Chevalier.
Soldats, Domestique*, Montagnards.
La scf-ne est dans le canton do Bâle.
FUKDKHICK-I.EMArrilK. 88
C'est un drame sombre et noir, à la façon des ballades allemandes, et dans lequel Frederick avait consenti à ne jouer qu'un troisième rôle.
Il y a dans le Chasseur Noii^ des horreurs à faire pâlir Anne Radcliffe elle-même. Qu'il vous suffise de savoir qu'il s'agit d'un chasseur toujours embossé dans un manteau noir, toujours couvert d'un masque, qui arrive à épouser une jeune paysane suisse, dont il est amoureux, sans lui montrer son visage. Guitly a consenti à cette union bizarre, parce qu'elle sait l'inconnu riche et bon, et que, par conséquent, sa pauvre mère aura ses derniers jours assurés. Ulric le traître^ a cependant juré de voir la physionomie de celui qui se dérobe ainsi à tous les yeux. Une nuit, précisément celle de ses noces, il pénètre chez le Chasseur Noir et, d'un coup de poignard, coupe les cordons du masque.
— Ils te verront tous ! s'écrie-t-il ; ce sera ma vengeance ! Regardez !
Tout le monde pousse un cri d'horreur, en voyant sous le masque :
La tète d'un squelette!
8i FREDKHICK-LKMAITRE.
Citons enfin pour mémoire la Tahatwre^ une comédie en trois actes qui ne fut jamais représentée et qu'il fit imprimer en 1872.
Elle est d'ailleurs mauvaise et ne mérite pas qu'on s'y arrête.
Frederick avait débuté par le mélodrame classique. En passant parle vaudeville il arrive au drame imité de l'allemand, et qui frise singulièrement son romantisme. Quand nous aurons analysé son œuvre principale, Robert- Macaire, œuvre immense, satire sanglante de toute une époque, nous serons bien étonné de voir qu'il a touché trois" fois avec bonheur et une autre avec génie aux quatre cordes essentielles de l'art dramatique.
11 entre à la Porte-Saint-Marlin. — Trente Ans oic la Vie d'un joueur. — Regnard et Ducange. — La Fiancée de Lamermoor.
— Amour-propre d'artiste. — Cliacun pour soi. — Faust.
— L'Ecrivain public. — I^es Deux Pldliberl. — Jîochesler.
— Sept Heures. — Marino Faliero. — Casimir Delavigne.
— Ligier. — Lettre à Charles Maurice. — Procès. — Il double Ligier. — Laferrière. — Le public lui suffit.
Frederick, n'ayant pu résister aux superbes propositions qui lui étaient faites par la Porte- Saint-Martin, quitta l'Ambigu en 1827 et débuta quelques mois après dans Trente Ans ou la Vie d'un Joueur, de Victor Ducange.
Ce drame, qui venait après la comédie de Régnard, le Joueur, devait causer un profond étonnement.
On se demandait comment l'auteur du mélodrame, avec le même sujet et le même héros que l'auteur de la comédie, arriverait à une
s6 MiEDEKl(U\-I,EM.VlT!'.K.
ntroce et inévitable conclusion. Par quelle subile hardiesse Victor Ducange avait-il couvert de tant de haillons et de tant de crimes Télégant gentilhomme de Piégnard, brave à l'épée, beau joueur, homme d'esprit, amant sensible, et qui empruntait avec tant de grâces à madame la Ressource sur les diamants et le portrait de la belle Angélique?
Ducange, Frederick et madame Dorval résolurent le problème.
Après Trente Ans, il joua lÉcrivain public, puis Edgard de la Fiancée de Lamermoor. On se souvient comme il était courbé sous la fatalité et sous l'amour du rêve de Ravenswood !
Jamais peut-être Frederick et madame Dorval ne s'étaient si bien complétés que ce soir-là ; c'est pourtant de ce jour que naquii leur première querelle.
Le public distribuait entre eux ses applaudissements, et lamour-propre ne s'arrangeait pas du partage. Un jour, à la septième représentation, Frederick apostrophe le directeur d'un air furibond.
— Votre horrible claque me l'end les oreilles.
fhi:[)Kiu(;k-lkmaiti{K. st
s'écrie-t-il. J'entenrls que vous m'en débarrassiez au plus vite, ou sinon. . .
Gomme il allait poser son ultimatum, Dorval arrive à son tour.
— Est-ce que vous êtes fou? dit-elle au directeur. A quoi servent ces imbéciles, avec leurs battoirs? Chassez-moi tout cela du parterre, et laissez le véritable public à ses impressions. Si vos Romains ne disparaissent pas, Je ne joue plus.
— Ni moi, dit Frederick.
— Allons, soit, la claque est dissoute, fit le directeur.
Or, le lendemain, le véritable public, livré à ses impressions, n'applaudit personne.
— Il est évident, se dit notre comédien, que les individus qui m'admirent craignent d'être pris pour des claqueurs en manifestant leur enthousiasme. Nous allons y mettre bon ordre.
En effet, à la représentation la plus prochaine, des bravos éclatent, et s'adressent à Frederick seul.
— Voilà des gens qui ont bien mauvais goût ! pense Dorval ; cela ne peut durer.
88 FREDERICK-LEMAIÏHE.
Le jour suivant, elle est applaudie à son tour, et bientôt, chose extraordinaire ! le public bat des mains à tout propos ; il fait indistinctement des ovations à n'importe quel artiste jouant dans la pièce. Les figurants eux-mêmes ont leur part dans ce triomphe universel.
— Qu'est-ce à dire? s'écrient Mme Dorval et Frederick , retournant ensemble chez le directeur. N'aviez-vous pas affirmé qu'il n'y aurait plus de claque?
Celui-ci hausse les épaules et répond :
— C'est vrai, mais depuis ce jour il y en a trois : celle de M. Frédérick-Lemaître, celle de Mme Dorval et celle des autres artistes.
Leur mutuelle colère fut heureusement assez longue à aboutir pour que l'art ne fût pas privé de suite de cet admirable duo. Mais ni l'un ni l'autre ne l'oublièrent, et il vint un temps où ces deux talents qui s'étaient produits et révélés en même temps, le même jour, l'un par l'autre, qui avaient trouvé leur tragédie et dressé leur théâtre, durent se séparer.
Que voulez-vous ? l'orgueil, la vanité, le caprice ! Ils étaient deux comédiens, au bout du
compte , ils ont voulu savoir ce qu'ils valaient positivement, l'un sans l'autre ; ils se sont imaginé qu'ils seraient plus complètement en possession de la faveur publique, aussitôt qu'ils iraient chacun de son côté. « Chacun pour soi » dans les arts et dans la politique est un conseil funeste, une parole mauvaise : on n'est pas seul à réussir, surtout au théâtre ; il y faut le concours de tout le monde, et, tant pis pour qui voudra seul réussir, la tâche est horrible, abominable. Elle devait pousser Mme Dorval à jouer la Phèdre de Pradon !
Dans le drame de Faust, son génie se développa encore^ dans des proportions nouvelles.
Quinze jours entiers, par tous les expédients que la mimique lui suggère, il cherche à rendre ce rire infernal de Méphistophélès, indiqué par Gœthe, mais sans pouvoir réussir. Il se décide alors à y substituer une grimace diabolique, se pose devant son miroir, s'exalte de plus en plus dans l'étude de son rôle, et parvient à obtenir un jeu de muscles qui donne à sa figure une épouvantable et sinistre expression. Le rire
90 FREDERICK-LEMAITIIE.
de Méphistophélès une fois trouvé, Frederick tient à juger de l'effet qu'il produira. Du miroir, il passe à sa fenêtre en conservant la même expression de visage. Aussitôt les individus qui* l'aperçoivent donnent des signes d'épouvante. Une femme lève la tête et s'évanouit.
— Bien ! dit l'artiste, ma grimace n'est pas trop mauvaise.
A Faust, en passant par l'Écrivain public (mai 1828) succédèrent la reprise des Deux Philibert (décembre 1828), où il remplit le rôle du mauvais sujet, Rochester (janvier 1829) et Sept Heures (mars 1829).
Après Sept Heures, parut enfin le fameux Marino Faliero (juin 1829) de Casimir Delavigne.
Ce fut un événement littéraire que l'apparition de ce drame , qui devait être un des plus évidents compromis entre l'art classique et le drame romantique. On se souvient des discussions qui s'élevèrent sur la couleur du poète. Chacun le revendiqua et tous le fêtèrent. Les gazettes entrèrent aussitôt dans des discussions à perte de vue, on publia des
FREDKHICK-LEMAlTIlli, 91
brochures, on Ht des livres et l'on ne prouva rien.
Casimir Delavigne a cela de particulier, entre les gloires poétiques de son âge avec lesquelles on l'a souvent comparé, qu'il reçut docilement la tradition des maitres d'alors, et qu'il n'eut jamais l'idée ni la velléité de s'y soustraire. Il pressentait toutes les ressources que son talent pouvait tii^er, et qu'il en serait le rejeton le plus fertile, le plus brillant. Modeste et parfois timide d'apparence, on aurait tort pourtant de croire qu'il manquât de fermeté. Il y a plus de force qu'il ne semble dans cette tenue constante de caractère, de méthode et d'école, au milieu d'une époque si diversement agitée. Il céda quelquefois sur des points de détails, quand il le crut nécessaire et raisonnable; il ne se laissa jamais tenter ni entraîner aux séductions croissantes, ni au souffle impétueux. De quelque côté qu'on se place pour le juger, je le répète, il y a de la force dans cette réserve.
Cependant, en 1828, un temps d'arrêt se présente : il se trouve en face de générations plus inquiètes, plus enhardies, qui se mettent à con-
tester et qui réclament dans les conceptions dramatiques, et même dans le style, certaines conditions nouvelles, plus historiques, plus naturelles, enfin des conditions un peu différentes de celles qui, la veille encore, suffisaient. Casimir Delavigne vit le danger pour lui et y para. Si, dans cette seconde phase de son talent, il lui fallut défendre pied à pied sa position acquise, transiger même par instants, on doit convenir qu'il le fit avec beaucoup d'habileté et d'à-propos. Je ne sais si sa domination à la longue ne s'en affaiblit pas quelque peu au centre ; il ne perdit rien du moins sur ses frontières. Marino Faliero, Louis AT, surtout les Enfants d'Edouard^ ne sauraient être considérés que comme des victoires ; les généraux habiles savent en remporter même dans les retraites. Casimir Delavigne n'avait pas la tournure de caractère propre à lutter ainsi contre un public qui l'avait tout d'abord favorisé. Sa persévérance si remarquable et sa force réelle consistaient plutôt à suivre sa ligne, en tenant compte habilement des obstacles, et même à s'en faire au besoin des points d'appui, des occasions de
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diversité. Aussi ne croyait-il pas tant céder que concilier. Byron, Walter ScoU, Shakespeare, il ne s'inspirait d'eux tous que dans sa mesure, lorsque dans ce système moyen, si bien mis en œuvre par lui et qu'il faisait chaque fois applaudir, il avait conscience de sa résistance aux endroits qu'il estimait essentiels. Pourquoi ne pas tout dire, ne pas rappeler ce que chacun sait? Bienveillant par nature, exempt de toute envie, il ne put jamais admettre ce qu'il considérait comme des infractions extrêmes à ce point de vue primitif auquel lui-même n'était plus ([ue médiocrement fidèle; il croyait surtout que l'ancienne langue, celle de Racine, par exemple, suffit ; il reconnaissait pourtant qu'on lui avait rendu service en faisant accepter au théâtre certaines libertés de style, qu'il se fut moins permises auparavant, et dont la trace se retrouve évidente chez lui à dater de son Louis XL On sait ce qu'il advint ensuite. La révolution de 1830 portait au pouvoir tous les amis de Casimir Delavigne, elle semblait du même coup devoir porter avec elle son poète bieiiaimé^ son chantre favori, celui dont elle avait
9'i Fl'.KDKIUCK-l.EMÂlïHt:.
redit les refrains au premier jour du triomphe. Il n'en fut rien. Casimir Delavigne resta et voulut rester homme de lettres : il avait compris qu'une révolution dramatique était imminente, il voulait être, lui aussi, là où il y avait péril, là où peut-être il jugeait, à son point de vue, qu'il y avait émeute. Il y fut de sa personne, constamment, et durant huit ou dix années ses œuvres ne furent jamais plus nombreuses, plus réitérées, plus faites pour attester sa présence. Après Marino, on a Louis XI, les Enfants d'Edouard, Don Juan d'Autriche, Une Famille au temps de Luther, la Popularité^ la Fille du Cid.
Je vous laisse à penser quelle fut la joie de Frederick quand il apprit que c'était à lui qu'était réservé l'honneur de créer Marino Faliero. Il obtient de l'auteu.r communication du manuscrit avant la lecture. Il le lit, le relit, l'étudié pendant un mois. Les répétitions commencent ; à la dixième on l'applaudit, à la vingtième on lui annonce que son rôle vient de lui être retiré au bénéfice de Ligier.
Ce fut comme un coup de foudre pour Fré-
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dérick. Il demanda immédiatement une explication qu'on lui refusa. Gomme il revenait à la charge, on chercha une excuse et l'on prétendit que le bruit ayant couru qu'il allait prendre la direction de l'Ambigu-Gomique, on avait supposé plus prudent de confier le rôle à un artiste « plus stable. »
Ce n'était évidemment là qu'un prétexte. Que s'était-il passé ?
C'est un mystère sur lequel le jour ne s'est, point fait encore. Casimir Delavigne professait la plus grande estime pour le talent de Frederick. Il résulterait même d'une correspondance échangée entre eux que nombre de ses rôles auraient été écrits pour lui. Mais Casimir Delavigne était lié d'un autre côté avec Ligier par des histoires intimes, de là ce retrait subit.
Le 23 mai 1829, Frederick faisait insérer la lettre suivante dans le Courrier des spectacles :
A M. Charles Maurice, directeur du Courrier des théâtres.
Monsieur le Directeur, sous peu de jours, une tragédie nouvelle de M. Casimir Delavigue sera représentée
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sui- le théâtre de la Poiie-Saiiit-Martin ; je devais y jouer le principal rôle, je n'aurai pas cet honneur. Mais comme il circule différents bruits qui pourraient donner une triste idée de mon caractère, et faire supposer que je suis étranger aux sentiments qui doivent animer un artiste ambitieux, avant tout, du suffrage du public, je les détruirai par le récit succinct des faits suivants.
Le rôle de Marino Faliero me fut confié. Je l'appris. Après me l'avoir fait répéter plus de vingt fois, je me le suis vu ôter ou plutôt arracher des mains en pleine répétition, devant cinquante témoins, sans aucune raison valable et au mépris des engagements écrits. J'ai instamment demandé ce rôle à plusieurs reprises. Las de refus illégaux,, j'ai fait adresser une sommation judiciaire à la direction du théâtre de la Porte-Saint- Martin.
Les tribunaux prononceront.
Agréez, etc.
Frederick- Lem.\itre.
Comédien attaché à la Porte-Sainl-Martin.
Le 2 juin, l'affaire fut appelée au tribunal de commerce. Frederick se plaignait par l'organe de M'Auger qu'on lui eut retiré le rôle de Marina Faliero qui devait primitivement lui être donné, et qu'il avait même répété plusieurs
fkkdehii;k-i.kmaithp:. o"
fois. Il concluait à 12,000 francs de dommages et intérêts.
M. Ghénier, agent de la direction, fit valoir en faveur de son client les circonstances résultant de la nomination de M. Lemaître à la direction deTAmbigu-Comique. Ces circonstances sont telles qu'elles eussent pu suspendre la représentation d'une pièce dispendieuse dont l'interruption eût été pour l'administration une perte irréparable.
Le tribunal rendit l'arrêt suivant :
Attendu qu'aux termes de l'engagement qui est la loi commune des parties, l'administration s'esl réservé la faculté de distrilmer les rôles à sa convenance et à qui elle juge à propos de les confier; attendu que ce droit appartient à l'administration exclusivement et que le demandeur n'a point celui d'exiger qu'un rôle quelconque lui soit donné de préférence à tout autre ; attendu qu'en lui retirant le rôle de Faliero, l'administration n'a fait que ce qu'elle avait le droit de faire aux termes de l'engagement. La Cour déclare le sieur Frederick-Lemaître non-recevable dans sa demande et le condamne aux dépens.
La direction de la Porte- Saint- Martin ne
98 FREDERICK-LEMÂITIŒ.
craignit pas cependant, trois mois après (29 septembre 1829), d'offrir à Frederick de doubler Iq rôle de Ligier. Tout autre artiste aurait refusé. Frederick y vit l'occasion de lutter avec le tragédien à la mode. Il accepta le défi qu'on lui portait et joua Marino Faliero.
Une des grandes préoccupations de Frédé^ rick, lors de cette reprise, fut d'avoir un bon Fernando.
Il songea immédiatement à Laferrière, qu'il présenta à Casimir Delavigne.
Casimir Delavigne l'examina longtemps.
— Monsieur, lui dit en souriant Laferrière, vous vous rappelez m'avoir déjà vu : c'était au grand théâtre de Vernon, en Normandie.
Casimir Delavigne se souvint !
A la répétition, M. Crosnier, le directeur, offrit un engagement de trois années au débutant, au prix de cent louis par an.
Dans cette circonstance le protecteur naturel de la Laferrière étant Frederick, le premier ne voulut pas répondre avant d'avoir consulté le second.
— Après le premier acte, dit Frederick, p'est
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trop tôt. Attendez la fin de la pièce, et, dans tous les cas ne demandez pas moins de 3,000 fr. La pièce terminée, Frederick revint trouver Laferrière.
— Ce n'est plus 3,000 francs qu'il faut demander maintenant, dit-il, c'est 3,600 francs et 10 francs de feux par pièce.
Le succès obtenu par Frederick fut immense. Ligier lui-même ne put s'empêcher de le venir féliciter.
— Je vous remercie de votre démarche, monsieur Ligier, lui répondit Frederick, mais le pubhc m'avait suffi.
entre à l'Ambigu. — Les Voleurs el les Comédiem. — Peblo.
— Frederick et Mme Dorval. — Ses débuts à l'Odéon.
— Les Vêpres Siciliennes. — Othello. — Manlius. — Jphigénie en Tauriâe. — Xobles el bourgeois. — La Mère et la Fille. — L'Abbesse des Vrstilines ou la mort d'Urbain Grandier. — Xapoléoii Bonaparte. — Mlle Georges. — L'empereur partout. — Les défroques de l'empire. — Hamlel.
— Médicis et Machiavel. — /,< Moine. — La .Maréchale d'Ancre. — Alfred de Vigny. — Mirabeau.
Quand il eut prouvé à ses admirateurs qu'il n'avait rien à craindre de son rival, il résilia à la Porte- Saint-Martin et entra à l'Ambigu, où il débuta le 6 juin 1830 dans les Voleurs et les Comédiens. La pièce eut un maigre succès, maigre les efforts de son principal interprète. Le rôle de femme avait été si faiblement
FREDERICK-LEMAITUE, 101
tenu que la direction se décida à engager Mme Dorval, avec laquelle il était ainsi destiné à se rencontrer encore. Ils reparurent ensemble, le 4 mai 1830, dans Pehlo, ou le Jardinier de Valence. Jamais leurs deux talents ne se complétèrent aussi bien que dans cette pièce ; ils se complétaient en se grandissant et en se rapprochant. Frederick était l'homme qu'il fallait pour faire pleurer cette femme ; mais aussi comme elle savait l'attendrir quand sa fureur était passée! quels accents elle lui arrachait! Qui ne les a pas vus ensemble dans le Joueur, dans Pehlo, n'a rien vu ; il n'a connu ni tout Frederick, ni toute Mme Dorval ! Depuis le jour de la mort de sa camarade, Frederick n'a cessé de répéter: — Je me sens veuf!
Mme Dorval avait encore prospéré. Son talent était tout passionné, non qu'elle négligeât l'art, mais l'art lui venait de l'inspiration ; elle ne calculait pas son jeu geste par geste, et ne dessinait pas ses entrées et ses sorties avec de la craie sur la planche; elle se mettait dans la situation du personnage, elle l'épousait complètement, elle devenait lui, et agissait comme il
102 FIlKDKlilCK-LEMAlTI'.K.
aurait agi ! De la phrase la plus simple, d'une interjection, d'un oli ! d'un mon Dieu ! elle faisait jaillir des effets électriques, inattendus, que l'auteur n'avait pas même soupçonnés. FA\e avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une douleur de convention.
Frederick ne fit qu'une courte station à l'Ambigu. Son dernier succès lui valut de l'Odéon des propositions superbes ([u'il accepta. Le 12 août 1830, Harel, le fameux Harel, le légendaire Harel, le fit débuter dans le rôle de Procida des Vêpres Siciliennes. Il devait se retrouver à rOdéon avec Ligier, comme naguère à l'Ambigu avec Mme Dorval.
Deux mois après il joua V Othello de Ducis, le risible Othello de Ducis. Frederick fit bon marché de l'inspiration du traducteur et le joua plus comme il le sentait que comme il avait été traduit, heureusement pour tous. Il n'était pas au bout de ses peines. Après Othello vint il/a/jlius (avril 1830), après Manlius, Iphigénie en
l'IJKDKniCK-lJ'lMArn'.K. lo.-j
Tnuride (sopl.eml)re '188(Ti, puis Nobles et Bourgeois (septembre 1830), l/i Mère et la Fille {octobre iSSO), l'Abbesse des Ursulines, ou In mort d'Urbain Grandier et enfin Napoléon Bonaparte, d'Alexandre Dumas.
On sait comment fut faite la pièce : en huit jours. L'œuvre achevée, il restait à trouver un sujet pour représenter le grand homme.
Alexandre Dumas avait bien pensé à Frederick mais rien ne ressemblait moins à Napoléon et surtout à Bonaparte.
— Mon cher Dumas, lui dit Georges, rappelez-vous ceci, c'est qu'un homme comme Frederick sait tout jouer.
La raison parut bonne à l'auteur, qui s'y rendit.
Frederick était impatient de s'essayer dans ce nouveau rôle, mais la pièce devait être reculée de jour en jour.
Harel avait caressé la marotte de Mlle Geor- " ges, dont le plus ardent désir était d'être un jour au Théâtre-Français directrice de ceux qui furent ses premiers camarades. Elle ne leur avait pas pardonné les torts qu'elle avait eus en-
104 fredp:rick-lemaitre.
vers eux, en commençant par sa fuite à Saint- Pétersbourg, au moment ou elle venait d'établir un rôle dans une pièce à recettes (Artaxerce) , et au mépris de l'engagement le plus formel. Pour punir la Comédie-Française du mal qu'elle lui avait fait,, Mlle Georges, ne cessait de nourrir contre elle une implacable haine, et pour la satisfaire elle poussait Harel à en prendre la direction. Celui-ci fit mille tentatives pour obtenir, séparément de chaque sociétaire, un traité qui mît ce dernier à sa disposition, en cas de dissolution de la société.
Et pendant ce temps Napoléon, qu'il espérait monter rue Richelieu, attendait toujours.
Enfin la première représentation eut lieu le 11 janvier 1831. Ce fut un succès fou. On était alors en pleine fièvre, en pleine démence. Chacun à cette époque avait son cri d'alarme et son cri de guerre. Ceux qui n'invoquaient pas Robespierre ou Danton, invoquaient l'empire et l'empereur. Déjà Bonaparte était partout, et l'on pouvait se demander qui donc régnait, de Bonaparte ou de Louis-Philippe ? On mettait au concours la statue à replacer sur les hau-
leurs de la Colonne ; on faisait toutes sortes de comédies à sa louange. Que disons-nous? à son apothéose. Chaque théâtre avait déjà son Bonaparte.
A rOdéon :
Napoléon Bonaparte.
A la Gaieté :
La Malmaison et Sainte -Hélène!
A l'Ambigu :
Napoléon ! !
A la Porle-Saint-Martin :
Napoléon ! ! !
Au Cirque Olympique.
FEmpereui'! ! !
On ne voyait donc que des Empereurs sur la scène. Quel est le comédien de l'époque qui ne l'a pas été?
Chevalier le fut aux Jeux Gymniques; Cazot,
lOG FnKDKHir.K-LKMAlTnK.
aux Variétés; Genot, à l'Opéra-Comique; Gobert, à la Porte-Saint-Martin ; Béranger, au Vaudeville; Joseph, à la Gaieté; Francisque, à l'Ambigu ; Edmond, chez Franconi ; Isidor, chez M. Comte; Virginie Déjazet, aux Nouveautés et au Palais-Royal. Notez que je ne vous parle pas des empereurs de Belleville, de Montmartre, du Mont-Parnasse, ni de ceux des arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis.
Dans cette recrudescence de napoléonisme^ on allait jusqu'à néghger l'emploi des Trial, des Brunet, des Potier ; on demandait aux correspondants des théâtres, des figures graves, des fronts découverts. Gobert marchait sur le boulevard les deux mains dans le dos ; lorsque Francisque vous disait bonjour, sa parole était brève et saccadée; Frédérick-Lemaitre se passait gravement la main sur le front, . ; Edmond ne prenait plus de tabac que dans la poche de son gilet, qu'il avait fait doubler en cuir..; Cazot même... ce bon Cazot, tirait quelquefois l'oreille du costumier comme Napoléon faisait quand il était satisfait d'un de ses généraux !
Trois mois durant, Harel s'était attaché à la
FliEDEKlCK-LEMAlTl^.K. H)",
mise en scène pour laquelle il avait acheté les anciens uniformes de l'empire qu'il avait pu rencontrer chez les brocanteurs, et les nouveaux généraux de cette grande armée s'estimaient très-heureux et très-fiers de pouvoir porter des habits qui avaient servi à leurs devanciers, et qui étaient brodés en or fin.
La pièce eut un grand nombre de représentations.
Après Napoléon ce fut Hamlet (mars 1831). Frederick, qui venait de jouer Othello, brûlait d'envie d'interpréter le sombre personnage d'Hamlet. Il n'y fut que médiocrement remarquable. Frederick était la sève et la vie, Hamlet ne peut pas vivre. Au premier pas qu'il fait en scène, à sa pâleur maladive, à son embonpoint un peu bouffi, on voit qu'il est mort ; le sang bleuâtre qui coule paresseusement dans ses veines engorgées n'a pas la pourpre généreuse de la vie. Un tel jeune homme est fait pour se promener à l'ombre glaciale des longues galeries où soufflent les vents du nord, pour s'asseoir au revers des tombes creusées et causer avec les fossoyeurs. S'il cueille des fleurs, ce
sont des violettes et des asphodèles, et il les effeuille sur le corps d' albâtre d'une jeune fille noyée.
Frédéric interpréta encore Médicis et Machiavel, de Pelissier (avril 1831) ; le Moine (mars 1831), et la Maréchale d'Ancre, dont la première représentation eut lieu le 21 juin 1831, et qu'il joua avec Ligier, auquel il fut de beaucoup inférieur. M. Alfred de Vigny, écrivait avec un soin trop parfait, une distinction, une élégance trop curieuse, pour les grandes allures de Frederick qui ne pouvaient rendre ces perfections de ciselure et ces finesses de style. Avec Frederick il fallait être osé, téméraire, Alfred de Vigny était un artiste consciencieux, élaborant ses pièces à loisir, les retouchant et suivant avec la meilleure conscience les préceptes de Boileau. Au théâtre, il marchait toujours sur le grand chemin et ne tombait pas. Mais Frederick n'arrivait pas à attacher des ailes au pégase d'Alfred de Vigny qui trottait bien, à l'occasion allait l'amble et même galopait, mais qui ne pouvait voler. Impossible d'enfourcher l'indocile hyppogriffe. C'était une idée commune
FREDERICK-LEMAITHE. 109
dans une forme commune, une boisso.n sans saveur, un vase sans ciselure.
Le dernier rôle que joua Frederick (novembre 1831) fut le Mirabeau de M. Bohin.
Quinze jours après il retournait à la Porte- Saint-Martin.
Richard d'Arlington. — Kean et Frederick. — La Tour de Nesle. — Propositions à Bocage.— L'Armurier de Brientz. — Harel et Frederick.
Il y retournait pour créer Richard d'Arlington, le 10 décembre 1831.
Nous touchons ici à la période éblouissante de Frederick.
L'apparition de Richard faisait événement dans le monde des lettres.
La pièce, aussitôt achevée, avait été lue à Harel qui venait d'abandonner la direction de rOdéon pour prendre celle de la Porte-Saint- Martin. Harel l'avait reçue d'emblée, il l'avait mise immédiatement à l'étude ; et, au bout d'un mois de répétitions toutes scrupuleusement sui-
FUÉDÉRICK-LEMAITP>E. 111
vies par l'auteur, on était arrivé au 10 décembre, jour fixé pour la première représentation.
Le Théâtre-Français faisait concurrence ; on jouait ce jour-là, la Fuite de Law, de M. Mennechet, ex-lecteur du roi Charles X.
Malgré cette concurrence, il se faisait un bruit énorme autour de Richard. On savait d'avance que la pièce avait un côté pohtique et d'une haute portée, et la fièvre des esprits faisait, à cette époque, orage de tout. On s'écrasait à la porte pour avoir des billets. Au lever Ju rideau, la salle semblait près de crouler.
Frederick était le pilier qui portait toute cette grande machine.
Il avait autour de lui Mlle Noblet, Delafosse, Doligny et Mme Zélie Paul.
Mais telle était la puissance de ce beau génie dramatique, qu'il avait électrisé tout le monde. Chacun, en quelque sorte, s'était inspiré de lui, 3t avait, par attouchement, augmenté sa force, sans diminuer celle du grand artiste.
Il était alors dans toute la fougue de son lalent, inégal comme Kean, — dont il devait ieux ou trois ans plus lard reproduire la per-
sonnalité, sublime comme lui, il avait au même degré les qualités, et à un degré inférieur les défauts qu'il eut plus tard.
Dans les relations de la vie, c'était le même homme, difficile, insociable, quinteux. D'ailleurs, homme de bon conseil, s'occupant, dans les améliorations qu'il proposait, autant de la pièce que de son rôle, autant de l'auteur que • de lui-même.
Il avait été admirable aux répétitions, à la représentation il fut prodigieux ! Où avait-il étudié ce joueur sur une grande échelle qu'on appelle l'ambitieux? Où les hommes de génie étudient ce qu'ils ne peuvent connaître que par le rêve : dans le cœur.
Près de Frederick, Doligny fut excellent dans le rôle de Tompson, etDelafosse, qui jouait Mawbray, eut des moments de véritable supériorité. Mme Noblet fut charmante de tendresse, d'amour, de dévouement et de poésie. Dans la dernière scène elle subit à ce point l'influence de Frederick, qu'elle jeta des cris, non pas de terreur feinte, mais de véritable épouvante.
KRÉUÉRICK-LEMAITRE 118
La fable avait pris, pour elle, toutes les proportions de la réalité.
Cette dernière scène, raconte Dumas dans ses Mémoires, était une des choses les plus terribles que j'aie vues au théâtre. Lorsqu'à Jenny, qui lui demandait : « Qu'allez-vous faire ? » Richard répondit : « Je n'en sais rien ; mais priez Dieu ! » un immense frisson courut par toute la salle, et un murmure de crainte, poussé par toutes les poitrines, devint un véritable cri de terreur.
A la fin du second acte, Harel était monté dans mon avant-scène. — J'avais la grande avant-scène de droite, et, de cette place, j'assistais à la représentation comme un étranger. — Harel, dis-je, était monté pour me supplier de me nommer avec Dinaux : on sait que c'était le nom que prenaient^ au théâtre, Goubaux et Beudin. Je refusai.
Pendant le troisième acte, il remonta, accompagne, cette fois, de mes deux collaborateurs et muni de trois billets de mille francs chacun.
Goubaux et Beudin, bons et excellents cœurs de frères, venaient m'inviter à me nommer seul. J'avais tout fait, disajent-ils, et mon droit au succès était incontestable.
J'avais tout fait! — hors de trouver le sujet, hors de trouver les jalons de développement, hors d'exécuter la scène capitale, entre le roi et Richarl, scène
1 1 i fup:uerick-lkma i n ; k.
que j'avais complètement ratée. Je les embrassai, et je refusai.
Harel m'offrit les trois mille francs.
Il était mal venu : j'avais les larmes dans les yeux, et je tenais les mains de mes deux amis dans chacune des miennes. Je refusai, mais je ne l'embrassai pas, La toile tomba au milieu d'applaudissements frénétique. On demanda Richard ; puis, derrière Richard, Jenny, Tompson, Mawbray, tout le monde.
Je profitai de ce que les spectateurs étaient encore enchaînes à leurs places pour sortir et gagner la porte de communication. Je voulais, à leur rentrée dans les coulisses, recevoir les acteurs dans mes bras.
Dans le corridor, je rencontrai Musset ; il était trèspâle et très-impressionné. — Eh bien, lui demandai-je, qu'y a-t-il donc, cher poëte ?
— Il y a que j'étouffe! me répondit-il.
C'était, à mon avis, le plus bel éloge qu'on pût faite de l'ouvrage : le drame de Richard est, en effet, étouffant.
J'arrivai à temps dans les coulisses pour serrer les mains de tout le monde. Et cependant, ce n'était plus là l'émotion de la soii^ée d'Antony ! Le succès avait été aussi grand, mais les artistes étaient bien loin de m'être aussi chers.
Il y a entre mon caractère, mes habitudes et les habitudes et le caractère de Frederick, un abîme que
trois succès communs n'ont permis, ni à l'un ni à l'autre de nous deux, do franchir.
Quelle différence avec mon amitié pour Bocage !
Nous venons de citer le nom de Kean.
On peut dire que c'est Kean et Frederick qui, les premiers, ont désennobli l'art dramatique. Quand ils ont eu faim, ils ont dit : Tai faim ! comme le dirait un homme qui n'a pas mangé depuis huit jours. Quand ils ont eu soif, ils ont dit : J'ai soif! et ils nous ont montré un admirable ivrogne. Dans Trente Ans, Frederick se livre sans frein et sans entrave aux ignobles et stupides emportements de la maison de jeu, brisant sur le tapis vert le fatal râteau ; dans Richard, il fallait le voir passant son contrat de vente avec le ministre qui l'achète et vendant sa conscience et son rôle avec une merveilleuse facilité qui épouvantait même son parterre, ce parterre accoutumé au spectacle de tous les brigandages.
Comme Kean, Frederick savait être vulgaire, mais il était toujours inspiré. Il arrivait sur la scène sans savoir ce qu'il allait dire, mais le
trouvait presque toujours. Il avait les façons d'un homme du peuple, il en avait l'énergie, et la force, et l'ironie. Il portait la tête d'un gentilhomme dégénéré, mais il en avait la beauté et la grâce naturelles ; c'était un comédien toujours prêt, toujours animé, aussi disposé à tous les ricanements de l'âme qu'à la passion sérieuse ; aussi prêt à bien faire dans un mélodrame de dernier ordre que dans une composition sévère. Il convenait à M. de Pixérécourt, il convenait à Victor Hugo, ces deux extrêmes.
Richard d'Arîington tint longtemps l'affiche. On reprit ensuite Othello, Napoléon, la Mère et la Fille, l'A uberge des Adrets et Trente Ans.
Le 29 mai 1832 eut lieu la première représentation de la Tour de Nesle. Un mois auparavant, Frederick était parti de crainte du choléra. On ne saurait se figurer la rage qui le prit quand il reçut la nouvelle que c'était Bocage qui jouait le rôle de Buridan. Il revint immédiatement à Paris trouver Dumas, il insista auprès de lui et reçut du maître la lettre suivante quelques jours après.
Mon cher Frederick,
J'espère arranger l'affaire à votre avantage. J'ai passé deux heures hier soir en négociations.
Je n'ajouterai qu'un mot pour vous donner la certitude que je n'abandonnerai la partie que de guerre lasse : il est complètement dans mes intérêts que vous jouiez Buridan et Bocage l'Echelle.
Confiez-vous donc à nous comme à des gens qui estiment votre beau talent et en ont besoin.
Si une démarche amicale près de Bocage était nécessaire demain, vous la feriez, n'est-ce pas?
Tout à vous.
A. Dumas.
Frederick fit la démarche. Il alla même jusqu'à offrir 5,000 francs à Bocage, qui resta inflexible.
Voici la lettre qu'il adressait à ce propos à Frederick :
Monsieur,
Je rentre, on me remet votre lettre. Vous me demandez si je suis dans les mêmes conditions qu'hier et si je veux vous écrire ce que je vous ai dit, ce que je vous ai offert pour vous tirer de la fâcheuse position
118 FREDERTCK-LEMAITRE.
dans laquelle vous vous trouvez; je n'ai jamais manqué à ma parole, même quand je l'avais donné contre mes intérêts; je vous le répète donc:
Je garderai le rôle de Buridan, ou M. Harel cousentira à me donner la somme de 4,000 francs, moyennant laquelle je romprai mon engagement.
Ce sont bien mes paroles, n'est-ce pas? et quoique je sois fort innocent de tout le chagrin que vous éprouvez, comme vous l'étiez de celui que j'ai éprouvé de la perte de Richai'd, malgré tout le désir que j'aurais de rester à la Porte-Saint-Martin, je n'hésite pas à vous donner par écrit ce que vous me demandez pour M. Harel.
Comme vous, je pense qu'il faut terminer promptement cette affaire, pour l'administration et pour nous, car il est fort ennuyeux de ne savoir à quoi s'en tenir.
Je rentre ce soir pour étudier; ayez la complaisance de m'écrire ce que vous déciderez.
Comme vous aussi, monsieur, je suis fâché qu'il ne nous soit pas possible de renouer autrement notre ancienne connaissance de Conservatoire, et je désire beaucoup que M. Harel trouve un moyen de tout concilier.
Votre dévoué serviteur,
Bocage.
Bocage eut le succès que Ton sait. Frederick, qui devait reprendre son rôle plus tard, y fut splendide.
Le 30 août, il joua F Armurier de Brientz, malgré lui ; il voulait résilier avec Harel, à la suite d'une proposition que ce dernier venait de lui faire de diminuer ses appointements. Harel était d'ailleurs coutumier du fait. La scène est trop amusante pour que nous ne la racontions pas :
— Mon cher Frederick, lui dit un soir Harel, j'ai à vous faire une proposition qui ne vous déplaira pas.
— Soit, répond celui-ci ; vous me conterez cela demain, en déjeunant.
Le lendemain, on déjeune, comme déjeunait
alors notre artiste, avec force truffes et force
Champagne.
Au dessert, Harel entame la question :
—Je vais droit aubut, dit-il, mon projet formel
est de diminuer vos appoinlemenls de moitié.
— Hein ! s'écrie Frederick, bondissant sur son siège. Vous moquez-vous de moi ?
— Le théâtre est à la veille d'une faillite !
— Comment cela? Je vous ai fait gagner plus d'un million. Où diable jetez-vous votre argent?
— Eh! mon cher, où jetez-vous le vôtre ?
— Moi, c'est autre chose; je n'en dois compte qu'à moi-même.
— Allons, allons, dit Harel, ne nous fâchons pas ; je continuerai de vous payer la somme intégrale, tout en paraissant ne plus vous donner que la moitié. Comprenez-vous? De cette façon je pourrai diminuer aisément vos confrères et le théâtre marchera.
Frederick se lève. Il regarde Harel dans le blanc des yeux, et dit :
— C'est affaire à vous, directeur de mon cœur! vous dégrisez les gens par une seule phrase. Ainsi, vous m'avez cru capable...
— Non, — pas du tout, — je plaisantais, se hâte de répondre Harel, voyant étinceler l'œil du comédien, et lui trouvant un geste de mauvais augure.
— Ah ! vous plaisantiez ! dit Frederick, — eh bien, je trouve la plaisanterie mauvaise, n'y revenez plus !
Il n'était pas dupe de la brusque volte-face du directeur. Trois jours après, il se vengea par un mot sanglant. C'était dans le cabinet même de
Harel. Un jeune homme bien vêtu se présente, portant sous le bras un manuscrit enroulé. A la vue de Frederick, il recule discrètement et veut sortir .
— Non, restez, et parlez devant monsieur, dit Harel. Il est de la maison. Vous m'apportez un drame ?
— Oui, répond le jeune homme.
— Êtes- vous seul, ou en collaboration ?
— Je suis seul.
— Alors, vous êtes connu au théâtre?
— En aucune sorte. C'est une pièce de début.
— Voilà qui est fâcheux, murmure Harel, observant la mise riche et soignée du jeune auteur, car voici les conditions imposées à ceux qui font leurs premières armes : l'essentiel, pour nous autres, est d'élever le plus possible le chiffre des recettes au-dessus du chiffre des dépenses.
— Je comprends cela, monsieur.
— Nous devons, en administrateurs prudents, refuser les œuvres de tout auteur qui n'a pas encore eu le baptême du succès, à
122 fréderick-lemaitrp:.
moins qu'il nous garantisse les frais qu'occasionnera la mise à l'étude de sa pièce.
— C'est mon intention, dit le jeune homme.
— Puisqu'il en est ainsi, fit Harel, nous pouvons nous entendre. Votre drame est en cinq actes ?
— En trois, monsieur.
— Tant pis! cinq actes ne vous auraient pas coûté un sou de plus.
Le dialogue se poursuivit sur ce ton, jusqu'au moment où le jeune homme eut signé au directeur un contrat de dix mille francs. Plus juif que Shylock, Harel lui fit un compte d'acteurs, d'actrices, de figurants et de figurantes, de comparses, de costumes, de décorations, de machines, de musiciens, de souffleur, de gaz et de pompiers, qui eût donné la chair de poule à un auteur moins désireux de se produire et moins riche. Frédérick-Lemaître était resté tranquillement assis dans un coin du cabinet. Voyant le directeur reconduire sa victime, il se lève, s'approche, pose la main sur l'épaule de Harel, et dit :
— Comment, vous le laissez partir ? Il a encore sa montre !
Harel et Frederick étaient les deux types les plus curieux à voir qu'il fût au monde, passant leur vie à se faire des procès et à se raccommoder; se lançant à la tête toutes les sottises imaginables pour s'embrasser ensuite ; cherchant mutuellement à se tromper et ne s'en voulant pas une fois le pot aux roses découvert. La victime cependant, il faut bien le dire, était généralement Harel. C'est lui qui était obligé d'expédier à Frederick des émissaires au Banquet d'Anacréon, où il se livrait à ses dîners monstres, et quand on venait lui dire que la toile allait se lever :
— Diable, murmurait-il, je n'ai pas un centime dans ma poche. Voici mon addition, portez-la vite à Harel, et prévenez-le qu'on me retient en otage.
Le directeur envoyait aussitôt la somme indispensable à la délivrance de son premier rôle. Quelquefois l'addition s'élevait à plus de cent francs. N'importe, Harel s'exécutait.
124 FRÉDERIGK-LEMAITBE.
Si Frederick avait déjeuné copieusement, il ne dînait plus ; mais la bourse du directeur courait alors une autre espèce de péril. Son pensionnaire lui arrivait en voiture, après s'être fait promener cinq ou six heures, sous prétexte de digestion, dans Paris ou la banlieue. Jamais il n'avait la somme nécessaire au payement de son fiacre. Harel s'exécutait encore.
Dans le cours de la soirée, pendant les entr'actes, Frederick s'éclipsait comme une ombre. Son absence n'était pas remarquée d'abord, et, une fois les décorations prêtes l'orchestre jouait.
— Frederick ! où donc est Frederick? demandait-on.
L'acteur était en bas, au café du théâtre, se mêlant à des parties où l'on jouait gros jeu. La plupart du temps, il se trouvait en perte quand le régisseur accourait lui dire :
Monsieur Frederick, le rideau se lève.
— Eh! que voutez-vous que j'y fasse? Impossible de m'en aller, mon cher ; il faut que
je regagne ou que je paye. Dette de jeu, dette d'honneur.
A cela que répondre ?
Il fallait bien que Harel payât !
Le paradis des voleurs. — Béatrix. — Robert-Macaire à la campagne. — Lucrèce Borgia. — Frederick en prison. — Une calomnie. — Colère et misanthropie. — Les indignations. — Jules Janin. — Le puff. — Robert-Macaire. — Les haillons dramatiques. — Serres. — Robert-Macaire à la ville. — Un procès fameux.
Nous sommes arrivé à une grande date, 3 février 1833, celle de la première représentation de Lucrèce Borgia ! Il n'y a pas un lecteur qui ne sache l'analyse de la pièce ; il n'est personne qui n'ait vu ou lu le drame de Victor Hugo. Le sujet de Lucrèce, tout saupoudré de ce poison étincelant et blanc comme de la poudre de marbre de Carrare, terreur de l'Italie entière, est un des plus populaires.
. Lucrèce est en France ce que Hamlet est à
FHKDEHICIv-LKMAITHE. [il
Londres ; les deux créateurs de ces deux chefsd'œuvre sont de la même famille.
Victor Hugo ressemble en ceci à Shakespeare qu'autant que lui il a la croyance et le goût de son œuvre ; qu'il y croit jusqu'à l'entêtement; qu'il lui faut aussi une scène immense,unpaysage animé, des palaismystérieux, des fêtes éclatantes, la pourpre et l'ornement, un tas de sceptres à briser, des couronnes à rétablir; qu'il a la même contemplation des choses terrestres, la même tristesse et la même pitié !
Un peu d'histoire :
A la fin de décembre, on annonça à Hugo la visite de M. Harel. Les yeux, les cheveux blancs, les breloques de Harel rayonnaient :
— Je viens de lire le Roi s'amuse, s'écriat-il avant de s'asseoir. C'est superbe ! il a fallu le Théâtre-Français pour faire tomber cela ! Je viens vous demander le Souper à Ferrare.
Il s'assit, ouvrit sa tabatière et prisa bruyam-
ment. Il offrit Frederick- Lemaître, mademoiselle Georges et une prime.
Hugo accepta après avoir, sur la prière de mademoiselle Georges, changé le titre du Souper à Ferrare pour celui de Lucrèce Borgia.
Le lendemain, après la lecture aux acteurs, Hugo donna le choix à Frédérick-Lemaître, entre Alphonse d'Esté et Gennaro. Frederick répondit qu'Alphonse d'Esté était un rôle éclatant et sûr, que tous les effets concentrés dans un acte porteraient l'acteur, que tout le monde y réussirait, que Gennaro était, au contraire, un rôle difficile, que la dernière scène était dangereuse, qu'il y avait un mot terrible : Ah ! vous êtes ma tante ! et qu'en conséquence, il choisissait Gennaro.
Victor Hugo voulait pour Gubetta, Serres, qui avait été un très-bon l'Angély. Le directeur lui déconseilla et obtint Gubetta pour Provost.
Les répétitions allèrent vite. Harelne souffrit pas qu'on répétât deux fois avec le rôle. Georges, heureuse de sa part, montra tout l'empressement possible ; elle n'avait, du reste, aucune des susceptibilités ni des prétentions de made-
moiselle Mars et ne donnait pas de leçons de littérature à Victor Hugo. Frédérick-Lemaître, qui avait moins besoin de conseils que personne, était plus docile à ceux de l'auteur. Son rôle secondaire ne le désintéressait pas de la pièce : il s'y mettait de tout cœur. Il aidait ses camarades, il disait : — Ce n'est pas çà, tiens, dis plutôt de cette façon, — et donnait l'intonation précise. Quelquefois, pour leur montrer, il jouait leur scène et faisait regretter qu'il ne pût pas être tous les personnages.
La décoration du premier acte était charmante. Dans la première scène, quand Gubetta dit que les deux frères aiment la même femme, et que cette femme était leur sœur, un violent coup de sifflet retentit.
— Gomment! on siffle? dit Harel, complètement démonté. Qu'est-ce que cela signifie ?
— Ça signifie, répondit Hugo, que la pièce est bien de moi.
Au commencement du second acte, quand Gennaro apprend que l'écharpe lui vient de Lucrèce Borgia, il la rejette avec horreur, l'écharpe s'engagea dans l'épée et dans une
résille que Frederick avait cru devoir se mettre sur la tête, et il y eut des ricanements. Tout est occasion de triomphe aux grands artistes. Frederick tira l'épée, arracha l'écharpe et la résille et les écrasa à terre d'un geste si hautain et si irrité qu'il fut applaudi de partout.
Le dernier acte eut un succès étourdissant. Mademoiselle Georges, sculpturale, sinistre, implacable dans sa vengeance, avait été poignante dans son expiation. Frederick avait électrisé la salle avec ce mot qui réveille en sursaut Lucrèce Borgia quand elle compte les cercueils : « Il en faut un sixième, madame ! » Dans toute la dernière scène il avait été d'une profondeur et d'une fatalité admirables. Il fut, de l'aveu de l'auteur, un des plus grands éléments de ce grand succès. Il n'en voulut jamais à son rôle de n'être que le troisième, sa seule plainte fut ce mot qu'il répondit à un de ses amis qui lui disait : — Vous avez été superbe !
— Oui, d'abnégation.
Nous avons eu déjà l'occasion de constater avec quelle suprême ironie Frederick semblait se traiter lui-même. Était-ce calcul, ou bien
fredp:rick-lemaithe. isi
amour des contrastes : nul ne le saura jamais. Frederick sort tout éblouissant du palais de Lucrèce pour retomber dans les bas-fonds de Macaire. Gennaro cède la place à Bertrand. Mais quel Macaire et quel Bertrand ! réhabilités cette fois aux yeux de tous, enlevés dans des apothéoses !
Voici, en effet, quelle fut l'affiche que l'on accola, au théâtre de la Porte- Saint-Martin, le 25 avril 1833: