A FREDERICK
POÉSIE DE M. Jean Richepin, dite par M. Mounet-Suli y
Salut, maître! salut, géant! salut, génie! Nous devions saluer la gloire non finie Et couronner ton front, hélas ! C'était demain. Mais la Mort est venue avec sa froide main. Soustraire la couronne à ton grand front qui tombe, Et nous ne pouvons plus saluer que la tombe. N'importe! nous dirons, fût-ce même en pleurant. Combien nous t'admirions et combien tu fus grand. Nous dirons quelle était l'ampleur de ton domaine, Et que les passions de la pauvre âme humaine, Toutes, les vœux, les cris, des gueux comme des rois. Ont chanté tour à tour et pleuré par ta voix. Ton esprit, où la vie avait mis sa semence, Communiquait, ainsi qu'un carrefour immense, Aux ruelles sans nombre, aux passages obseurs, D'où l'on voit déboucher, grouillant entre les murs, Ceux-ci pieds nus, ceux-là faisant sonner leurs bottes. Brandissant des poignards, secouant des marottes. Criant, riant, priant, et se tordant les mains : Le troupeau des vertus et des vices humains.
Vous représentez-vous tout ce que fut cet homme, Et ce qu'il a vécu d'existences, en somme? Etre Napoléon, Othello, Buridan,
Kean, Méphistophélès, don César de Bazan,
Et passer, oubliant ce qu'on était naguère,
De Paillasse à Vautrin, de Ruy-Blas à Macaire;
Etre tout, sentir tout, avoir autant de voix
Qu'il est d'astres au ciel et de feuilles au bois;
S'incarner tous les jours, prendre cent effigies
Comme les anciens dieux dans les mythologies;
Se dire que tout l'homme habitait ce front-là,
Et qu'il n'eut qu'un seul cœur pour porter tout cela!
Ah! le monde qui vient au théâtre et s'amuse Ne sait pas ce que coûte un baiser de la Muse, Quelle amertume il laisse et quels déchirements Dans les grands cœurs blessés qu'elle a pris pour amants Non, vous ne savez pas qu'à son front de monarque Dans la couronne d'or l'épine a fait sa marque. Et que son grand manteau de pourpre éblouissant Est rouge d'avoir bu le plus pur de son sang.
Non, vous ne savez pas qu'il faut souffrir sans trêve
Pour donner une forme, une vie à son rêve.
Que la fleur idéale a pour sève les pleurs,
Que les enfantements sont toujours des douleurs.
Et maintenant, qui donc te jettera la pierre,
Disant que tu devais courber ta tête altière
Et vivre comme nous pris sous un joug étroit?
G génie ! après tout, n'avais-tu pas le droit Pour apaiser ta faim de vivre inassouvie. Toi qui donnais ton cœur, de dépenser ta vie?
258 frp:derick-lemaitre.
A-t-on vu les lions ramper sur les genoux,
Et les dieux sont-ils faits pour marcher comme nous?
Va donc, dors ton sommeil dans un linceul de gloire,
Ton nom enrichira l'écrin de notre histoire.
Toi qui roulais, ainsi qu'un fleuve aux larges flots,
Avec un bruit d'éclats de rire et de sanglots,
Te voilà dans la Mort, dans celte mer immense ;
Pour la première fois en toi la paix commence.
Mais avec le repos ne viendra pas l'oubli.
Notre regard de ta lumière était rempli,
Et l'on en gardera l'éternelle mémoire.
C'est en vain que la nuit jette son ombre noire
Sur les derniers rayons d'un beau soleil couchant.
Aux franges d'un nuage, il s'arrête, accrochant
Parmi les lointains bleus de l'horizon qui bouge,
De grands lambeaux de pourpre et des lames d'or rouge.
La nuit a beau gonfler sa robe obscure, il luit.
Quand la nuit l'a voilé, nos yeux, tout pleins de lui.
Dans le ciel ténébreux croient l'admirer encore,
Et demain, quand naîtra la pointe de l'aurore.
Dans l'azur du malin il va se déployer :
C'est son dernier reflet qu'on verra flamboyer.
A quatre heures, la cérémonie était terminée.
Avec Frédérick-Lemaître, nous avons perdu le dernier comédien de genre, le dernier sur la tombe duquel un statuaire aura le choix d'élever un marbre. Que reste-il aujourd'hui? Des acteurs et pas autre chose !
Gela est triste à dire ! Ces fêtes que nous aurions voulu chanter, où sont-elles ? Ces poèmes fameux que nos pères ont entendus, que sontils devenus ? Ces comédiens, dont le rire ou la douleur étaient l'occupation de la ville et du monde, auront-ils seulement un écho ! Ils marchaient au niveau de toutes les divinités mortelles, et les voilà ensevelis sous la ronce, et leur nom même inscrit naguère sur toutes les murailles, au frontispice de tous les drames, au fronton de tous les temples poétiques, la pluie ou le vent du cimetière l'effaceront sur leur marbre d'emprunt.
Voilà bien la vanité de cet art dramatique et la vanité de nos histoires !
Coup d'œil rétrospectif sur le drame. — Les pantomimes dialoguées du Directoire. — Naissance du mélodrame.
— M. de Pixérécourt. — Sa moralité. — Le drame providentiel. — La nouvelle école. — Les pudeurs de l'Académie. — M. Auger. — Trois cents chevaliers. — Victor Hugo. — Ledoux et Barbarigo, délia Torrida.
— Le romantisme. — Madame Dorval et Frédérick-Lemaître. — Une révolution dans l'art dramatique
Sa naissance. — Sa vocation. — Michelot. — Lafon. — Il est refusé à l'Odéon. — Talma. — La révolution dans le costume. — Lekain. — La tragédie et la comédie.. 21
Il entre aux Variétés-Amusantes. — Pyrame et Thisbé. — Débuts à quatre pattes. — Madame Rose. — [1 ya aux Funambules. — Ses succès. — Il essaie do danser sur la corde. — Découragement. — Le cirque de MM. Franconi. — Cuvelier. — Le règne des bètes.... 32
La mort de Kléber 39
Nouvelle gêne. — L'estaminet de la rue Chariot. — Encore Talma ! — Il entre à l'Odéon. — Les Machabées. — Confident de tragédie ! 51
Il entre à l'Ambigu- Comique. — Le Remords. — U Auberge des Adrets. — Il crée ses types. — Ses appointements,— Un condottiere littéraire. — Charles Maurice. — Le Joueur d'Orgue. — Lisbeth ou la Fille du Laboureur.
— Les Aventuriers. — Le Vol. — Le Cocher de Fiacre.
— Les Ruines de la Granca. — Cardillac. — La Nuit des Noces. — Le Corregidor. — Le Bigame. — Car' touche. — On veut voir entrer Frederick ! — Il n'a pas de spécialité. — Les grands hommes sont multiples. — Ses tyrannies. — Le gaz est bien heureux ! — Un pari.
— Jalousie de métier. — Floué! 3S
Frederick auteur dramatique. — Il est mélodramaturge . — Le Vieil Arlisie. — 11 est vaudevilliste et poëte. — Le Prisonnier Amateur. — Il est romantique. — Le Chasseur Noir. — La Tabatière. — Il sera aristophanesque 72
Il entre à la Porte-Saint-Martin. — Trente Ans ou la Vie d'un joueur. — Regnard et Ducange. — La Fiancée de Lamermoor. — Amour-propre d'artiste. — Chacun pour soi. — Faust. — L'Ecrivain public, — Les Deux Philibert. — Rochester. — Sept Heures. — Marina Palier o. — Casimir Delavigne. — Ligier. — Lettre à Charles Maurice. — Procès. — 11 double Ligier. — Laferrière. — Le public lui suffit. . . . , 83
11 entre à l'Ambigu. — Les Voleurs et les Comédiens.
— Peblo. — Frédérick-Lemaître et Mme Dorval. — Ses débuts à l'Odéon. — Les Vêpres Siciliennes, — Othello. — Manlius. — Iphigénie en Tauride. — Nobles et Bourgeois. — La Mère et la Fille. — L'Abbesse des Ursulines ou la mort d'Urbain Grandier.
— Napoléon Bonaparte. — Mlle Georges. — L'empereur partout. — Les défroques de l'empire. — Hamlet.
— Médicis et Machiavel. — Le Moine, — La Maréchale d'Ancre. — Alfred de Vigny. — Mirabeau 100
Richard d'Arlinglon. — Kean et Frederick. — La Tour de Nesles. — Propositions à Bocage. — L'Armurier de Brients. — Harel et Frederick 1 10
Lucrèce Borgia. — Le Paradis des Voleurs. — Béalrix.
— Robert-Macaire à la campagne. — Frederick en prison. — Une calomnie. — Colère et misanthropie. — Robert-Macaire. — Les indignations. — Jules Janin,
— Le puff. — Les haillons dramatiques. — Serres. — Robert-Macaire à la ville. — Un procès fameux 1^6
Les contemporains de Frederick. — Lockroy. — Ligier.
— Bocage. — Beauvallet. — Jlélingue. — Mlle Mars.
— Mlle Georges. — Mme Dorval 175
Son réengagement à la Porte-Saint-Martin. — 11 va aux Variétés. — Le Marquis de Brunoy. — Reprise du Barbier d'Aragon. — Kean. — Anecdotes. — Ruy-Blas.
— Visite d'Alexandre Dumas à Victor Hugo. — Le
prince d'Orléans. — M. Guizot. — Anténor oly. — Le théâtre de la Renaissance. — La première représentation 188
L'Alchimiite. — Zacharie ou l'Avare de Florence. — Il jette sa perruque au parterre. — Trente-neuf jours de captivité — Le cornet de Robert-Macaire. — Vautrin. La censure. — Faillite de Harel. — Vautrin défendu par Théophile Gautier. — Paris le Bohémien. — Les biographes infidèles. — Eugène de Mirecourt. — Un homme sans fard et sans chemise 200
Mlle de la Vallière. — Les Mystères de Paris. — Don César de Bazan. — La Dame de Saint-Tropez . — Miss Helen et Macready. — Un amour d'une semaine.
— Frederick à Londres. — Othello contre Othello. — Suicide de Miss Helen 212
Michel Brémont. — M. Viennet. — Le Docteur Noir.
— Il retourne à Londres. — Le Chiffonnier de Paris.
— Tragaldabas . — Anecdotes. — Toussaint Louverture. — Lamartine. — Histoire de la pièce. — Frederick jugé par Lamartine. — Mlle Lia Félix. — Jemma. — Paillasse. — Henri III 221
Le Roi des Drôles. — Taconnet. —Le Vieux Caporal.
— La Bonne Aventure. — André Gérard. — Le 31aître d'Ecole. — Le Marchand de Coco. — Les SaUimba7iques. — Odry. — Le Comte de Saulles. — La dernière heure des comédiens. — Le Père Gâchette.
— Le Crime de Faverne. — Un Lâche. — Le Portier du no 15. — Marie Tudor. — Vanité des vanités!
— Hic Jacet ! 232
Sa maladie, — Sa mort. — Ses obsèques. — Discours de Victor Hugo. — Discours de M. Eugène Moreau.
— Discours de M. Ferdinand Dugué. — Poésie de
M. Jean Richcpin. — Mounct-Sully. — Épilogue 240