SCÈNE II
Soleyman, fatigué, triste et rêveur, vient s'asseoir sur un banc de sable; Seid s'approche de lui, et le regarde d'un air sombre.
Allah bénira nos travaux : encore un pas, mon cher Soleyman ; nous voici bientôt au pied des Pyramides, et ce voyage périlleux, que nous avons entrepris pour
délivrer l'Egypte de la tyrannie des infidèles, touche à son terme. Le Grand Caire est toujours au pouvoir des Français ; mais si leur chef tombe, si Kléber cesse d'exister, ils se disperseront comme le sable du désert au souffle du Kamsin formidable.
SOLEYMAN.
Je dois te l'avouer, cher Seid, mon courage est abattu... La fatigue, l'inquiétude... Hélas! j'ai sans cesse devant les yeux l'image de mon père chargé de chaînes, enfermé dans une horrible prison.
SEID
As-tu donc oublié que tu peux le feauver ? (soieyman te lève.) Oui, si tu livres le combat sacré, si ton poignard atteint le cœur de l'ennemi du Coran, les récompenses que tu dois attendre de la munificence du visir suffiront pour acquitter la dette qui retient ton père en captivité, et te former dans Alep une fortune indépendante, avec cette jeune beauté que tu chéris,
SOLEYMAN, avec feu.
Ah! pour obtenir la liberté de mon père et la possession de celle que j'adore, je puis braver les plus affreux dangers... Fais-moi connaître ce Kléber, cet ennemi du Prophète que je dois frapper, et tu verras bientôt que Soieyman est digne de la mission glorieuse
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que l'ange do la mort lui-même est venu lui annoncer dans le sommeil.
(il s'incline avec un respect fanatique.)
Modère cet empressement. 11 ne nous est point permis d'agir avant d'avoir reçu les derniers ordres du brave Osman, aga des janissaires, qui commande en ce moment dans Héliopolis l'avant-garde du grand-visir. C'est près de lui qu'il faut nous l'endre... Viens, suis-moi.
Ils font un mouvement pour sortir. On entend dans le lointain quelques coups de fusil. Ils s'arrêtent.
SOLKYMAN.
Quel est ce bruit de guerre?... Les Turcs auraientils l'ompu la trêve faite avec les Français?
SEIU, avec emportement.
Oui, sans doute: il n'est aucun traité inviolable avec les ennemis du Croissant. (En se modérant.) J'ai su dans Gaza que Kléber, d'après le traité d'El-Arisch, fidèle à des conventions dans lesquelles il trouve le salut de son armée, devait retirer ses garnisons des différentes forteresses que ses troupes occupent : ce sont sans
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doute les Arabes, excités par le visir, qui los attaquent dans leur retraite.
SOLEYMAN.
Mais ne crains-tu pas que nous-mêmes?...
SEIO.
Les Arabes respecteront les firmans que nous avons reçus du Grand-Seigneur ; et nous sommes porteurs de passe-ports français qui nous mettent à l'abri de tous soupçons.
On entend un cliquetis d'armes. Tous deux regardent au fond.
SEID
Les combattants se rapprochent de ce côté. (Montrant
l'endroit par où l'esclave est sorti avec le dromadaire.) Cachons-
nous dan^ ces l'uines.
Je passe rapidement sur l'action. Il y a une escarmouche dans laquelle les Français sont vainqueurs. Officiers et soldats entourent Kléber en versant des larmes.
C'est dans cet instant que les deux traîtres, cachés
pendant les dangers, reparaissent, landis que tous les Français sont inclinés avec respect autour de Kléber. Seid le désigne à Soleyman qui porte la main sur son poignard. Les officiers se retournent, aperçoivent les deux Turcs, et les font avancer auprès du général.
Ces deux misérables, les yeux baissés, se prosternent devant lui. On les interroge; ils montrent leurs passe-ports français. Le général les parcourt de l'œil, et ordonne que ces voyageurs continuent librement leur route : mais comme ils paraissent pauvres, il leur offre généreusement une bourse. Soleyman voudrait la refuser ; mais Seid, plus avide, l'accepte et s'éloigne avec son compagnon, en témoignant une feinte reconnaissance.
Le théâtre change et représente une campagne.
Au fond s'élève, au milieu des ruines, une redoute garnie de canons et palissadée ; au fond, dans le lointain et sur un des côtés, on aperçoit une partie du village de Matariéh : quelques ouvrages en terre le défendent.
Hemf-Pacha s'assure du dévouement de Soleyman. Au moment où ce dernier lui jure la mort de Kléber, les Français, leur général en tète, pénétrent dans la redoute à la baïonnelle. Bataille et victoire.