SCÈNE I
Annette se tient à gauche, en arrière, montée sur un escabeau. Elle vient de raccrocher le portrait du premier Kuno ei frappe sur le clou à coups de marteau. Agathe, à la table de droite, en déshabillé de nuit, enlève une compresse de son front.
Duetto (n° 6).
ANNETTE, s'adressant au portrait :
Là, tiens bien!
Je te l'ordonne.
De fantômes l'on se passe
Dans ce vieux logis de hibou.x.
AGATHE
Toi, respecte notre ancêtre !
ANNETTE
A ce vieux monsieur Mon hommage est dû.
Au valet je veux apprendre Le respect du maître.
AGATHE, étonnée Que veut dire?... Quel valet?
ANNETTE
Mais le cloul... Tu le demandes?
Doit-il pas porter son maître ?
S'il tombait, quel sort fâcheux!
AGATHE
:^ [ Certes oui, quel sort fâcheux!
W \ ANNETTE
en i
'•^ [ C'est vrai, c'est vrai, quel sort fâcheux!
Elle descend de l'escabeau et le met de côté.
Tout te paraît en fête ;
Tout t'inspire rire et bons mots.
Tout est sombre dans mon cœur.
ANNETTE
Moi. je fuis les tristes rêves!
J'aime vivre en gaieté, Rire et toujours danser, Tel est mon seul désir!...
PeineS;, soucis, chose importune!
Qui retient le cœur de battre?
Qui commande aux doux chagrins?
Pour toi seul, aimé, frissonne Tout mon être plein d'émoi !
FREISCHLÏZ 137
ANNETTE, Considérant le portrait :
Là! Notre aïeul est accroché solidement, au moins pour un siècle! Je l'aime mieux là-haut! ^Revenant ver? Agathe.) Mais tu as déjà enlevé le mouchoir? Ton front ne saigne donc plus?
Sois sans crainte, chère Annette! Plus de peur que de mal! Mais où peut être Max?
ANNETTE
Oh ! il va venir bientôt. Monsieur Kuno a bien promis de nous Tenvoyer encore une fois.
AGATHE
Ici, tout estcalmeet solitaire....
ANNETTE
Vraiment, il est pénible, la veille de ses noces, d'être abandonnée de tout le monde, seule dans ce vieux château maudit, surtout quand des seigneuries si respectables, mais depuis si longtemps réduites en poussière et dont ni toi ni moi n'avons cure, se mêlent de descendre des murailles! xMoi je préfère les vivants, surtout les jeunes.
tlle chante avec animation.
Ariette n° ■]).
Quand vers nous vient un jeune homme, Un jeune homme blond ou brun.
Clairs yeux bleus et belle mine. On peut bien le regarder.
Chastement nos yeux se baissent, — C'est l'usage féminin, — Puis se lèvent, en cachette, S"il détourne un peu les siens.
Les regards bientôt se croisent; En cela qu'est-il de mal?
Cela n'ôte pas la vue, Mais fait vous rougir un peu.
Les œillades se répondent; Confidences, doux aveux.
Lui, dit : « Belle! » — « Cher! » fait-elle ; Les voilà bientôt promis.
Sous le voile d'épousée Voulez-vous bientôt me voir ?
Oui, la fille est très gentille Et le gars n'est pas moins bien !
Agathe qui, pendant la chanson, a commencé à garnir la robe de rubans, reprend avec elle :
Et le gars n'est pas moins bien !
A la bonne heure! C'est ainsi que tu me plais, Agathe. Telle te voilà maintenant, telle je serai, (plus grave) si je me marie un jour.
Qui sait? Mais je te le souhaite du fond du cœur, et cependant l'état de fiancée ne va pas sans chagrins. Surtout, aujourd'hui, depuis ma visite à l'Ermite,
j'avais comme un poids sur le cœur. Maintenant je ne sens plus ce poids,
ANNETTE
Comment? Raconte un peu. De ta visite je ne sais rien, sinon que le pieux vieillard t'a fait cadeau de ces roses blanches.
AGATHE
Il m"a mise en garde contre un grand péril, un péril inconnu qu'une vision lui a révélé. L'avertissement n'a-t-il pas été confirmé? La chute de ce portrait pouvait me tuer.
ANNETTE
Bien expliqué. C'est ainsi qu'il faut interpréter les mauvais présages. [Mon père était un vaillant soldat; très désappointé que je ne fusse pas un garçon pour être soldat à mon tour. Il disait que l'on doit traiter la crainte par le mépris, qu'alors elle s'enfuit et que le mot efficace pour se donner du cœur, c'est : « Coquin, défends-toi. »1
AGATHE
Ces roses me sont devenues doublement chères et j'en aurai le plus grand soin.
ANNETTE prend le vase où sont les roses Si je les plaçais devant la fenêtre, à la fraîcheur de la nuit? [Mais il est temps d'aller me déshabiller].
AGATHE
Comme tu voudras, chère Annette.
ANNETTE
N'allons-nous pas nous reposer?
14U FREISGHUTZ
Pas avant d'avoir vu Max.
AN NETTE
Que de mal on a avec des amoureux comme vou>! Elle s'éloiene vers la droite avecles roses.